Mike faisait les cents pas dans Foley Square, les mains enfoncées dans les poches. Il avait choisi ce lieu de rendez-vous, désert en ce début de dimanche après-midi, mais si familier pour lui, pensant que cela lui donnerait le courage et l'assurance qui lui manquaient pour affronter son père. Il était extrêmement nerveux, à cela se mêlaient de la colère et de la douleur, sentiments compréhensibles compte tenu des circonstances. La vibration de son téléphone dans la poche intérieure de son manteau le fit momentanément stopper son mouvement. Il sourit en découvrant l'expéditeur.
Je pense à toi. Nous sommes fiers de toi. Je t'aime et ton fils t'aime aussi.
Connie avait joint à son message une photo de son ventre sur lequel reposait Rusty. Elle devait visiblement être installée dans la chambre du bébé, assise sur le fauteuil à bascule placé dans un coin de la pièce, en train de lui lire une histoire. Habitude que Mike et elle avaient prise pour que leur enfant à naître se familiarise avec leurs voix. Connie savait également que cela avait un effet apaisant sur le bébé.
Je suis impatient de rentrer à la maison et de te rejoindre. Je vous aime aussi.
Une voix dans son dos le fit se retourner brusquement.
- Michael ?
Une cascade d'émotions s'empara de Mike à ce moment-là mais il ne put esquisser le moindre mouvement.
- Mike, je suis heureux que tu ais accepté de me rencontrer.
L'homme tendit sa main mais Mike hésita quelques instants avant de la saisir. Il prit le temps d'observer cet homme qui n'avait plus rien à voir avec l'homme qu'il était dans ses souvenirs. Il était beaucoup moins grand que ce qu'il était dans sa représentation et le poids des ans avait remplacé le châtain clair de ses cheveux par du blanc mais il avait gardé la droiture et l'assurance qui le caractérisait. Père et fils se dirigèrent silencieusement vers un café du quartier…
Au cours de leur conversation, le père de Mike ne nia pas sa responsabilité dans le divorce qui avait précipité l'éclatement de leur famille. Il raconta à Mike comment son travail l'avait empêché de penser à l'énorme erreur qu'il était en train de commettre. Il savait combien il s'était montré trop égoïste et surtout trop fier pour revenir vers eux. Si sa carrière professionnelle avait effectivement été réussie, il n'avait jamais pu retrouver une vie personnelle heureuse. Et la perspective de finir sa vie seul l'avait amenée à réfléchir à ses actes passés et à recontacter son ex-femme.
- Mike, je suis désolé. Je sais combien ta mère et toi avez souffert de la situation. Te savoir aujourd'hui heureux, marié, futur père et avoir un métier si important, me fait encore plus regretter de ne pas avoir été là pour toi, pour partager les moments importants de ta vie, pour t'aider et te supporter dans tes choix. Je sais qu'on n'efface pas trente ans d'absence comme ça. Je ne m'attends pas à ce que tu me pardonnes mais si tu ne me laisses pas faire partie de ta vie, j'espère au moins avoir la chance de connaître mon petit-fils. Tu n'as pas besoin d'un père aujourd'hui mais laisse-moi être un grand-père, c'est tout ce que je te demande…
Le visage impassible, Mike regarda longuement son père avant de finalement prendre la parole.
- Je ne sais pas… Maman t'a pardonné, ce n'est pas mon cas. Je… Je crois que j'ai besoin de temps…
- Prends tout le temps qu'il te faut Mike, rien ne presse. J'ai tout mon temps.
De retour chez lui, Mike trouva sa femme assoupie sur le canapé du salon. Se penchant doucement au-dessus d'elle il replaça une mèche derrière son oreille et remonta le plaid sur ses épaules. Il embrassa tendrement son front et resta ainsi quelques minutes à l'observer.
Connie se réveilla un moment plus tard, alertée par la délicieuse odeur qui s'échappait de la cuisine. Elle y rejoignit rapidement Mike.
- Hey toi… Comment vas-tu ?
Passant ses bras autour du cou de son mari, elle l'embrassa doucement. Mike enveloppa ses bras autour de sa taille et lui retourna son baiser.
- Je vais bien, je suppose…
Ils prolongèrent leur étreinte quelques minutes avant que Mike ne lui raconte son après-midi et de conclure sur le fait que son père, qui avait décidé de venir s'installer près de New York, désirait également la rencontrer.
- Qu'en penses-tu ?
- Je ne sais pas Connie... En ce qui me concerne je ne suis pas certain d'avoir des choses à partager avec lui. Je suis en colère contre lui. Mais jamais je ne t'interdirai de le voir si tu en as envie et je ne peux pas priver notre fils de son grand-père…
- Tu es un homme formidable Michael Cutter, ne l'oublie jamais. Elle captura de nouveau ses lèvres dans un baiser mais la sonnerie du four, leur indiquant que leur repas était cuit, les fit se séparer. Au beau milieu du repas, Mike surprit sa femme avec une proposition.
- On devrait l'inviter à dîner.
- Tu es sûr ?
Mike acquiesça avec un sourire triste et envoya l'invitation le soir même à son père…
Deux semaines plus tard Connie s'était mise aux fourneaux avec l'aide de son mari pour préparer le dîner auquel était convié son beau-père. Tout au long de la journée Mike avait senti le stress progressivement l'envahir et il avait fallu toute la détermination de Connie pour ne pas le faire annuler la soirée à la dernière minute. Et quand le père de Mike sonna, ce samedi soir, à 19h passées, Connie embrassa son mari sur la joue et serra sa main dans un geste d'encouragement.
Lorsque le père de Mike entra dans leur salon, suivi de près par Mike lui-même, Connie fut frappée par leur ressemblance physique. Mike fit rapidement les présentations, débarrassant son père de la bouteille de vin qu'il avait amenée et gardant de manière possessive son bras autour de la taille de sa femme. Connie fut touchée par le bouquet de fleurs qu'il lui avait apporté ainsi que par le cadeau pour leur futur enfant, une veilleuse en forme de renard. Le père de Mike s'empressa d'ajouter que Mike ne pouvait s'endormir sans une petite veilleuse jusqu'à ses deux ans. Mike sourit légèrement à ce souvenir sous le regard attendri de sa femme.
- Connie, vous êtes resplendissante ! Pour quand est prévue la naissance ?
Instinctivement Connie posa la main sur son ventre et sourit largement.
- Dans deux mois si tout se passe bien.
Alors que Mike faisait faire le tour de la maison à son père, Connie était retournée en cuisine régler les derniers détails. Elle fut bientôt rejointe par les deux hommes. Le dîner se déroula sans heurts mais Connie pouvait ressentir toute la tension entre les deux hommes et la retenue polie de Mike. Elle répondait avec plaisir aux questions de Bill – le père de Mike – sur ce qui l'avait poussé à devenir procureur, comment elle avait connu Mike ou comment s'étaient déroulés les premiers mois de sa grossesse. Bill partagea encore quelques anecdotes sur la prime enfance de son fils. Alors que Mike ne put s'empêcher de faire une remarque sarcastique quant aux très peu nombreux moments passés ensemble, Connie lui lança un regard noir pour lui signifier son mécontentement. Pour dissiper la tension entre les deux hommes, elle proposa à son beau-père de la rejoindre dans le salon pendant que Mike préparait le dessert et les cafés.
- Merci de me recevoir ce soir Connie, cela représente beaucoup pour moi. Je suis sincèrement ravi de faire votre connaissance. Vous deux avez une maison superbe et vous semblez véritablement heureux. Je n'aurais pu envisager de meilleure vie pour mon fils…
- Merci à vous Bill, je sais que ce n'est pas évident pour vous non plus. Je connais Mike, il a énormément souffert de votre absence et vous en veut mais au fond de lui il sait qu'il vous aime toujours. C'est un homme formidable, remarquablement bien élevé, gentil, attentionné, intelligent et passionné. Il ne vous privera jamais de voir votre petit-fils, moi non plus. Il a trop souffert de votre absence pour reproduire ce schéma. Cela prendra du temps mais je suis convaincue que vous arriverez à avoir une vraie relation avec lui.
Bill lui sourit sincèrement avant que Mike ne les rejoigne.
La fin de soirée arrivait, et remarquant Connie déjà endormie sur le canapé, Bill estima qu'il était temps pour lui de partir. Il remercia chaleureusement son fils pour son accueil et lui fit promettre de féliciter Connie pour sa cuisine et de la remercier pour l'agréable soirée qu'il avait passée. Avant de s'éclipser il remit une boîte à Mike, lui demandant de l'ouvrir un peu plus tard.
- Je suis fier de toi Michael. Peut-être que mon avis t'importe peu mais je tenais à te le dire. Tu as une épouse absolument formidable, qui t'aime infiniment, et incroyablement belle. Mike, tu es heureux et cela me suffit. Tu es mon fils, Michael. Jamais je n'ai cessé de penser à toi. Je… Je t'aime.
Mike hocha simplement la tête et remercia son père.
Sceptique, il déposa la boîte sur la table basse du salon avant d'aller débarrasser la table. Quelques minutes plus tard il revint s'installer sur le canapé dans le but de réveiller doucement sa femme.
- Connie, réveille-toi.
- Mike, excuse-moi, j'ai dû m'assoupir... Où est ton père ?
- Reparti… Il te remercie pour ce soir d'ailleurs et trouve que ta cuisine est vraiment délicieuse.
- Oh j'ai un commis de cuisine de très grande qualité, ce n'est pas juste de recevoir tous les compliments.
Connie embrassa longuement son mari avant de noter la présence de la boîte sur la table devant eux. Se détachant de Mike, elle s'en saisit et leva des yeux interrogateurs vers lui.
- Mon père me l'a donnée mais je ne l'ai pas ouverte.
Elle tendit la boîte à Mike qui l'ouvrit en soupirant. Il y découvrit, étonné, quelques vieilles photos de famille qu'il n'avait jamais vues. Connie se blottit contre lui alors qu'il essayait de se remémorer dans quel contexte chaque photo avait été prise. Voyant son mari ému, elle passa doucement une main dans ses cheveux, dégageant son front des mèches qui y étaient tombées. Il lui tendit une photo de son père le portant dans ses bras le jour de sa naissance.
- J'étais un gros bébé, mes parents s'en amusaient beaucoup. Heureusement ça n'a pas duré.
- Ohh non, un bébé tout potelé c'est trop mignon ! Tu étais un très beau bébé Mike.
- Ahah, je pense que ton avis est légèrement biaisé, Connie ! Je ne suis pas certain d'assumer cette coupe de cheveux par contre. Mike éclata de rire se revoyant sur un petit vélo, la coupe au bol.
- Tes cheveux étaient très blonds.
- Yep, comme ceux de mon père…
- Tu lui ressembles beaucoup, physiquement.
Mike se détourna des photos pour l'embrasser tendrement.
- Merci pour cette soirée, d'être là pour moi, avec moi. Puis posant sa main sur le ventre de sa femme. Ce petit loup a beaucoup de chance, il ne le sait pas encore, mais il a une mère fabuleuse. Allons nous coucher, tu tombes de fatigue Connie…
Mais si Connie trouva rapidement le sommeil, Mike ne pouvait s'empêcher de penser à son père. Il avait essayé de garder une certaine distance, faisant en sorte de ne jamais l'appeler « Papa », ne voulant pas que son père ne le déçoive une nouvelle fois en disparaissant de sa vie. Il se tourna vers sa femme et posa une nouvelle fois une main sur son ventre, comme pour assurer à son fils qu'il serait toujours présent pour lui. Il sentit la main de Connie se poser sur la sienne et sourit, murmurant doucement qu'il l'aimait avant de fermer les yeux et de s'endormir.
