Organiser Thanksgiving chez eux était devenu, pour Mike et Connie, leur tradition. Cette année ne dérogeait pas à la règle et leur permettait d'accueillir deux nouveaux invités. Depuis le matin, ils étaient aux fourneaux, se répartissant les différentes tâches et s'arrêtant par moment pour s'occuper de leur fils, particulièrement grognon en raison de poussées dentaires. Seule Connie parvenait à le calmer, en le maintenant contre elle à l'aide de sa main gauche alors qu'elle tenait dans l'autre main le livre de recettes et lisait à haute voix la recette de la tarte. Mike exécutait les ordres, consciencieusement. En toute fin de matinée, satisfaits du résultat de leur travail d'équipe, ils purent enfin souffler cinq minutes avant d'entendre les parents de Mike frapper à leur porte.

Quelques minutes plus tard, Susan vint surprendre sa belle-fille en train de sourire à l'image de son mari tenant fièrement son fils dans les bras, son père à ses côtés s'émerveillant du rire de Gabriel. A leur insu, Connie les prit en photo.

- Ils sont beaux n'est-ce pas ? Trois générations de Cutter réunies, jamais je n'aurais cru cela possible il y a quelques années encore.

Connie pouvait entendre l'émotion sincère dans la voix chevrotante de sa belle-mère.

- Il n'y a aucun doute possible, ils sont faits à partir du même moule… Susan, je voudrais vous remercier.

- De quoi ?

- D'avoir si bien élevé Mike. Il est absolument fabuleux, en tant qu'époux et en tant que père.

- Vous n'avez pas à me remercier. C'est son amour pour vous qui fait ce qu'il est aujourd'hui. Connie, excusez mon indiscrétion mais je voudrais savoir. Est-ce que Mike vous parle de son père ?

Ne voulant trahir son mari, Connie essaya de rester la plus évasive possible.

- Non, je pense que c'est toujours difficile pour lui, Susan…

- Je m'en doutais… Mike est tellement… Enfin vous le connaissez Connie, c'est quelqu'un d'entier. Si vous gagnez son cœur, il vous donnera tout mais si vous le perdez… Parfois je me demande si j'ai bien fait d'avoir remis Bill dans sa vie…

- N'ayez pas de regrets Susan. Je pense que Mike avait besoin de le revoir, ne serait-ce que pour essayer de comprendre pourquoi…

De loin les deux femmes observèrent encore quelques minutes les trois hommes ensemble avant d'aller les rejoindre pour le repas. Le repas se déroulait dans la bonne humeur, les parents de Mike étaient ravis de constater que Gabriel grandissait et s'éveillait de plus en plus.

Au beau milieu de l'après-midi, des pleurs se firent entendre, signifiant qu'il était temps pour Connie d'aller chercher son fils et de lui donner son biberon. Elle le ramena dans le salon et proposa à Susan de le nourrir. Tous les trois allèrent s'installer sur le canapé du salon et Mike s'apprêtait à les rejoindre à son tour avant que le bras de son père ne le retienne.

- Attends Mike, je voudrais te parler seul à seul quelques instants.

Mike hocha la tête pour inciter son père à continuer.

- Merci de m'accueillir une nouvelle fois chez toi, de me faire une place dans ta famille. Je sais qu'à chaque fois c'est difficile pour toi de mettre de côté tes sentiments à mon égard. Tu le fais pour Gabriel et Connie, ça je le comprends. Lorsque nous nous sommes revus pour la première fois il y a quelques mois, j'ai oublié de te dire quelque chose. Mike, je ne suis pas parti à cause de toi. Tu n'es pas responsable de mon choix. Et si tu n'arrives pas à me pardonner, pardonne-toi au moins.

Ces paroles Mike les avaient déjà entendues de la part de sa mère lorsqu'elle avait essayé de lui expliquer pourquoi son père s'était éloigné d'eux mais Mike n'avait besoin de les entendre que d'une seule personne. Il regarda Gabriel qui buvait avidement son biberon dans les bras de sa grand-mère, ce petit être humain totalement dépendant de ses parents et pour qui ils donneraient tout. Son regard se posa ensuite sur sa femme dont le regard reflétait l'amour infini qu'elle portait à son fils. Mike réalisa soudainement qu'il était enfin prêt à laisser derrière lui cette période de sa vie, à tourner définitivement cette page et à aller de l'avant. Il ne lui restait qu'une seule chose à faire…

- Je t'ai perdu il y a trente ans. Rien n'effacera jamais tout ce que tu as manqué et tout ce dont j'ai souffert à cause de toi. Mais aujourd'hui c'est terminé.

Bill baissa la tête pour dissimuler son malaise.

- Tu t'es trompé lorsqu'on s'est revu pour la première fois.

- Pardon ?

Bill leva les yeux vers son fils, la confusion se lisant sur son visage. Mike, le visage impassible, continua.

- Tu t'es trompé ce jour-là lorsque tu m'as dit que d'un père je n'en avais pas besoin… Mais pour l'instant je n'arrive pas à te pardonner. A un moment donné, j'ai cru être comme toi, obsédé par ma carrière professionnelle. Je veux dire, les chiens ne font pas des chats. Mais dès que j'ai rencontré cette femme… Mike désignait Connie, les yeux brillants et un léger sourire éclairant maintenant son visage, j'ai su que j'avais tout faux et que je venais de trouver le sens de ma vie. Il m'a fallu du temps pour l'admettre, me remettre en question et ensuite me lancer, mais elle m'a ouvert aux autres et a changé ma façon de voir la vie. Je me sens totalement vide quand elle n'est pas là, si tu savais comme je l'aime… Et maintenant quand je regarde Gabriel, je sais qu'elle avait raison. Je peux ressentir tout notre amour dans les yeux de notre fils. Quand il sourit et rit, je sais que tout ira bien parce que nous l'aimons et que nous serons toujours là pour lui. C'est pour cela que je n'arrive toujours pas à comprendre comment tu as pu nous abandonner…

- Oh Michael… Pas une seconde ne se passe sans que je ne regrette la tournure des évènements… Mike, tu es mon seul enfant. Jamais je n'ai pu, ni voulu refonder de famille… Si tu savais comme je suis désolé.

- Pas autant que moi…

Père et fils restèrent de longues minutes ainsi, en silence.

- Je ferais mieux de partir.

Mike ne fit aucun geste pour retenir son père et le vit se diriger vers l'endroit où Susan et Connie étaient assises. Bill balbutia quelques excuses avant de récupérer son manteau et de partir. Susan leva des yeux interrogateurs vers son fils qui haussa les épaules.

- Je suis désolé Maman, je ne pouvais pas continuer ainsi, je devais lui dire…

Susan donna Gabriel à Connie et se leva pour rejoindre son fils.

- Je ne te juge pas Michael. Je sais que notre séparation t'a plus affecté que nous le pensions. Alors que j'ai pu refaire ma vie et retrouver l'amour, toi tu es resté sans père…

Dans un geste d'affection, Susan posa sa main sur la joue de son fils et la caressa. Mike sourit tendrement à sa mère avant de l'étreindre.

Ce soir-là, Connie sentit que son mari avait besoin de partager des moments privilégiés, seul avec son fils. C'est pourquoi elle laissa Mike donner seul le bain à Gabriel. Tout deux descendirent ensuite, Gabriel tout sourire dans son adorable pyjama gris et blanc avec un panda en impression. Si Mike et Connie ne dînèrent pas, encore rassasiés du festin du midi, leur fils se fit une joie de dévorer sa purée de légumes verts et son biberon de lait.

Un peu plus tard dans la soirée, Connie retrouva Mike, penché au-dessus du lit de Gabriel, en train de l'installer pour la nuit après lui avoir lu son histoire quotidienne. Connie vint se tenir à ses côtés et les regarda, passant doucement une main dans les cheveux de son mari. Se sentant observé, Mike tourna la tête vers sa femme.

- Quoi ?

- Rien…

- Je vais bien Connie…

- Ce que tu as dit à ton père cet après-midi, c'était très courageux de ta part.

- Tu te souviens du cas Shoemaker ?

- Oui… Comment oublier cette petite fille et le déchirement de sa famille pour obtenir sa garde ?

- J'étais allé voir la juge un soir au restaurant. Elle m'avait parlé de la capacité de résilience des enfants confrontés au divorce de leurs parents. Je me souviens lui avoir répondu que certaines blessures ne cicatrisaient pas…

- Tu évoquais ta propre situation…

- Oui… Mais aujourd'hui je suis prêt à laisser tout cela derrière moi. Connie, tu es tout ce dont j'ai besoin. Toi et Gabriel êtes tout ce dont j'ai besoin. Et quant à cette figure paternelle qui m'a fait défaut toutes ces années, je pense en avoir retrouvé une il y a quelques temps maintenant…

Sachant évidemment à qui son mari faisait référence, Connie sourit et embrassa son mari sur la joue avant de lui murmurer quelques mots d'amour à l'oreille. Mike posa sa tête sur l'épaule de sa femme, tout deux observant leur fils bailler et lutter encore quelques instants contre le sommeil avant de s'endormir paisiblement. Il laissa finalement échapper les larmes depuis trop longtemps contenues.