Le lit était froid, lorsque Rey s'éveilla. Ce n'était pas inhabituel ; son mari se levait tôt pour aller chasser, s'entraîner aux armes, ou travailler avec ses ministres.

A peine assise sur le lit, elle sentit une nausée remonter de son estomac et eut à peine le temps de se pencher sur le pot de chambre pour vomir.

Et bien? Aurait- elle mangé quelque chose d'avarié?

Elle se leva, le front glacé, et agita la cloche qui se trouvait sur le meuble près du lit.

Lorsque Rose arriva quelques instants plus tard, les bras chargés des vêtements de la Dame, elle trouva Rey à quatre pattes sur le sol, vomissant de nouveau dans le pot de chambre.

Rose se précipita pour lui soulever les cheveux et lui éponger le visage.

- Pourquoi souriez-vous? Demanda Rey, perplexe. Je me sens à l'article de la mort!

- Vous allez bien, Madame, au contraire. Je crois que vous aurez bientôt une heureuse nouvelle à annoncer au Seigneur Soloren. Je vais faire prévenir la Reine-Mère.

Pour ce que Rey en sût, l'instant d'après elle était coiffée et habillée, la bouche rincée, et Lady Organa entrait dans sa chambre, les bras ouverts.

- Madame! S'écria la vieille femme en la serrant dans ses bras. Quelle merveilleuse nouvelle! Il faut convoquer mon fils immédiatement!

- Mais pourquoi? Fit Rey, agacée qu'on ne lui explique jamais rien, pour lui annoncer que je suis alitée à cause d'un poisson pas frais?!

Lady Organa rit, les yeux pétillants. Elle avait l'air réellement heureuse, ce qui fit plaisir à la Princesse bien entendu, mais ne faisait qu'aggraver sa perplexité.

- Ma chère enfant, fit sa belle-mère en lui prenant les mains et s'asseyant à côté d'elle sur le lit, vous attendez un bébé!

- Un bébé? Répéta Rey, éberluée. Mais comment?!

Lady Organa, et Rose, la regardaient avec tendresse.

Rey songea aux paroles de son époux, cette première nuit : « nous recommencerons, et bientôt vous aurez des enfants ». Alors c'était ça…

La sensation brûlante dans son corps, celle qui la faisait crier et perdre la raison sur les doigts et la langue de Kylo, qui l'avait mise enceinte?

Un héritier (ou une héritière!) était le dernier élément du contrat. Leur union pouvait être annulée si Rey s'avérait infertile. C'était donc un soulagement, bien sûr. Mais voudrait-il seulement encore d'elle maintenant que… que c'était fait?

- Nous avons beaucoup à faire pour préparer l'arrivée de cet enfant, à présent, sourit Lady Organa, visiblement ravie. Faire des annonces, organiser la succession, le partage des terres, ses titres et ses rentes, ses précepteurs, sa -

- S'il vous plaît, arrêtez, souffla Rey, un peu pâle. Je ne porte cet enfant que depuis quelques minutes et vous me parlez déjà de succession et de précepteurs.

- Il faut bien l'annoncer à la cour et au clergé, protesta Lady Organa.

- Soit, répondit Rey, déjà épuisée du programme que sa belle-mère était en train de mettre en place pour les vingt prochaines années. Mais laissez-moi l'annoncer moi-même à Monsieur votre fils.

- C'est entendu.

- Jurez le!

Leia lui tapota la main :

- C'est promis. Je vous laisse l'annoncer à Monsieur votre époux, dès son retour de la chasse.

Elle se leva et se dirigea d'un pas vif vers la porte :

- Quant à moi, je vais rédiger une annonce pour la cour et les royaumes voisins. Et convoquer un médecin! Ajouta-t-elle avec malice. Assurons nous qu'il ne s'agisse pas réellement d'un poisson avarié!

La matinée parut interminable à la jeune fille, qui guettait le retour des cavaliers depuis sa fenêtre. Elle ne parvenait à se concentrer sur rien : ni sa broderie, ni ses lectures, ni l'étude des plans d'exploitation des mines de Mos Eisley. Elle sursautait à chaque bruit de sabot dans la cour et tordait le cou pour voir si c'était lui, enfin.

Elle avait préparé son discours, une mise en scène dans sa chambre à coucher, avec des fleurs fraîches et un couffin qu'on lui avait fait porter pour l'occasion.

Lorsqu'enfin, elle aperçu sa silhouette, à cheval dans la prairie, elle se précipita dans les escaliers pour courir à sa rencontre. Mais une délégation d'hommes en armures rouges se tenait près des herses du château ; les gardes de l'Archevêque.

Ils ne se déplaçaient que pour des raisons importantes, qui avaient une priorité absolue sur les affaires du royaume.

Rey se mordit l'intérieur des joues : elle devrait attendre.

Depuis la haute cour, elle vit les cavaliers entrer dans la basse cour, et mettre pied à terre. Kylopold fit signe à un palefrenier de s'occuper de son cheval, et se dirigea d'un pas vif vers les remparts, tout en ôtant ses gants.

Rey traversa la cour, radieuse, et lui fit un sourire avec un signe de la main. Il lui sourit en retour, mais ne put l'approcher, bloqué par les gardes rouges qui occupaient le passage.

Ils discutèrent un moment, puis Kylopold fendit la foule pour venir vers elle et lui tendit la main.

- Monsieur, commença Rey, venez dans ma chambre, j'aimerais vous montrer quelque chose.

Kylo déposa un chaste baiser sur son front :

- Plus tard, Madame. L'archevêque nous convoque de toute urgence. Une affaire prioritaire dont il souhaite m'entretenir, à votre sujet.

- Oh. Fit Rey, vaguement inquiète. Elle n'avait que du mépris, et du dégoût, pour ce vieillard libidineux et vénal.

- Faites seller votre cheval, suggéra Kylo, qui savait combien Rey était bonne cavalière.

Mais elle secoua la tête, et tenta de l'attirer vers la tour :

- Il attendra. Venez. Je dois vous parler.

Kylo la regarda sans comprendre :

- Il n'est pas dans mes habitudes de faire attendre l'Archevêque. C'est un homme sage, et puissant. Il a l'oreille de Dieu et le pouvoir sur les Hommes. Il est aussi mon protecteur, et c'est grâce à lui si je suis sur ce trône.

Rey fit une grimace. « Un vieux pervers infâme, surtout! » Songea-t-elle. Elle n'était pas prête d'oublier son regard derrière le rideau, cette première nuit.

Kylo l'embrassa tendrement et elle sourit poliment. Il reprit :

- C'est aussi lui qui a négocié, et arrangé, notre union. Au delà du dégoût que je comprends qu'il vous inspire, c'est grâce à lui si j'ai l'honneur de vous avoir épousée, Madame. Alors pressons nous.

Que répondre à ça? Les épaules de Lady Rey s'affaissèrent.

Et bien soit. Elle parlerait à Kylo à leur retour.


En pénétrant dans le palais de l'Archevêque, Rey fut prise d'un malaise indéfinissable. Le bâtiment était monstrueux, vampirisant la basilique comme un poulpe sur un rocher. Transepts, tours, gargouilles, bas reliefs et pierres de taille, l'Archevêque était mégalomane et paraissait l'assumer. La façon dont la structure de son palais avait englouti le lieu de culte sur lequel il était greffé en disait long sur sa conception du pouvoir… et de la religion.

Rey se demanda où était l'entrée, mais suivit prudemment son mari à l'intérieur, à travers des enfilades de couloirs et de salons d'apparat. Il semblait connaître les lieux par coeur.

Enfin, ils débouchèrent dans ce qui ressemblait à une salle d'audience ornée de vitraux à dominante rouge et de dorures criardes.

Non, corrigea Rey. Ce n'était pas une salle d'audience, c'était un lieu de culte, vaste comme la nef d'une église. Étaient-ils à l'intérieur de la basilique? Elle identifia le chœur, l'autel, la chaire, la croix. Chose surprenante, il y avait là huit gardes rouges, en armes et armures, immobiles devant les colonnes. Au premier regard, Rey les avait pris pour des statues.

L'archevêque Snoke, vêtu d'or comme à son habitude, leur tournait le dos, debout face à l'autel et à la croix qui les dominait, et marmonnait quelque chose qui devait être une prière.

Kylopold ne l'interrompit pas et posa un genoux en terre, dans une position de déférence ostentatoire. Lady Rey, contrariée dans ses plans, contrariée de voir son fier époux s'agenouiller comme un serf, contrariée par la grandiloquence des lieux, resta délibérément debout, dans une attitude de défi.

Kylopold la laissa faire ; il n'essaya pas de la contraindre à l'humilité. Depuis plus d'un mois qu'il fréquentait cette femme, en privé comme en public, il savait qu'il était des choses à ne pas lui imposer. Et il ne l'en aimait que davantage.

- Approchez, Milady, fit la voix traînante du prêtre.

Du regard, Rey chercha les yeux que son époux, mais il regardait le sol. La soumission de ce souverain à l'homme d'Église était surprenante.

Et bien soit.

Rey approcha, tête haute. Elle s'arrêta à quelques pas et Snoke lui fit signe de venir plus près. Réticente, elle franchit la distance qui les séparait.

L'Archevêque tendit la main vers elle ; à son majeur brillait un énorme rubis. L'usage, et le respect dû à sa position, attendait de Rey qu'elle s'agenouille et embrasse la pierre.

Mais la princesse n'était pas d'humeur, et fit semblant de ne pas comprendre. Elle ne fit pas un geste. Elle voulait rentrer au château, prendre son bien-aimé par la main, poser sa paume sur son ventre et lui annoncer la bonne nouvelle. Il serait si heureux, il la ferait tournoyer dans ses bras et peut-être qu'ils feraient l'amour, emportés par leur passion, en pleine journée.

Mais non, elle était seule, debout dans cette nef glacée, et la main ridée du vieillard venait de se poser sur sa joue, caressant les cheveux qui s'échappaient de sa coiffe. Rey frissonna de dégoût.

- J'ai eu vent de la bonne nouvelle, Madame, commença l'Archevêque. Je suppose que les félicitations sont de mise.

Rey fronça les sourcils et tourna la tête, vivement, en direction de son époux, un genou en terre une dizaine de mètres derrière elle. Il avait relevé la tête, interloqué. La jeune fille serra les dents ; pas d'annonce surprise au futur papa, donc. Ce misérable venait de lui gâcher son secret.

Snoke continua:

- Cet enfant sera l'héritier, et le souverain légitime des deux royaumes. Une fois son ascension au trône assurée, la fusion des territoires ne souffrira plus aucune contestation, ni de l'intérieur, ni des royaumes étrangers. C'est pourquoi sa vie, et la vôtre pour les prochains mois, doivent être protégés à tout prix.

Rey se demanda où il voulait en venir. Augmenter les effectifs des gardes rapprochées?

- Vous portez dans votre chair l'avenir de cet empire et de son peuple, reprit le vieillard. Je me félicite d'avoir forcé votre union ; vous avez agi à la hauteur de mes attentes.

- Que voulez-vous dire? Dit Rey, qui ne comprenait pas où il venait en venir.

- Votre mariage a été orchestré par mes soins, dans ses moindres détails, jeune fille. Chacune de vos rébellions sert mes plans ; vous avez parfaitement su séduire ce fougueux garçon, comme prévu. Il vous aura fécondée avec la discipline attendue de sa part, m'assurant un héritier pour l'Empire, et un futur souverain qui servira fidèlement mon Eglise.

La jeune fille fit une grimace écœurée. Le mariage avait été arrangé, certes. Mais la passion qui la dévorait elle, et son époux, ne pouvait être le fruit d'aucun calcul. Cet ignoble personnage se croyait plus puissant qu'il ne l'était. Et il les sous estimait tous les deux.

- Ma fille -elle insista sur ce mot- servira son royaume, et son peuple. Elle honorera Dieu, et sa Foi, dans le respect dû au culte, mais j'assurerai moi-même son éducation.

- Vous vous trompez, Madame, répondit Snoke. Vous avez rempli votre rôle d'épouse en assurant un héritier au trône. Votre devoir de Reine passera avant vos caprices, en toute circonstance. Les décisions quant à l'avenir de l'enfant que vous portez seront prises par le conseil des Ministres, dans l'intérêt des Deux Royaumes.

Rey ouvrit la bouche pour protester, mais Snoke la fit taire d'un geste de la main.

- Une première décision a été prise ce matin, lors d'un conseil d'urgence réuni aussitôt l'annonce faite. J'ai l'honneur d'en être le messager.

- Vous avez réuni un conseil des Ministres pour décider de l'avenir de mon enfant à naître en l'absence de votre souverain?! S'offusqua Rey, indignée. Comment osez-vous?!

- Allons Madame, sourit Snoke en découvrant ses dents jaunes, Kylopold n'est qu'une marionnette. Nobliau de campagne, il ne porte cette couronne que parce que je la lui ai remise. En échange de sa servitude, évidemment. Ne me dites pas que vous l'ignoriez?

Rey demeura muette de stupeur, et se tourna vers son mari. Il évita son regard, les yeux rouges et le souffle court.

- Levez vous, Benoît Soloren, ordonna l'archevêque.

Kylopold se leva et fit quelques pas en avant, se plaçant à la hauteur de son épouse.

- Kylo… souffla Rey, la lèvre tremblante.

Mais il détourna les yeux.

- Le conseil des ministres a travaillé toute la matinée sur la question cruciale de votre succession, jeune homme. (Rey observa qu'il ne lui adressait plus aucun titre de noblesse). Étant donné le tempérament fougueux de la femelle qui porte l'avenir du royaume dans ses entrailles, il a été établi qu'elle représentait un danger pour elle-même, et pour l'enfant.

Rey manqua de s'étouffer :

- Comment osez-vous?!

Mais Snoke continua, accompagnant son énumération d'un geste dédaigneux de la main :

- Escrime, équitation, chasse… des activités contraires aux devoirs de son sexe et risquées pour sa grossesse. Dans son intérêt, il a donc été décidé de mettre Madame à l'abri de son impulsivité.

Il tendit la main en direction d'un document sur l'autel, que Rey n'avait pas remarqué jusqu'alors.

- Voici un ordre d'entrée au couvent des Sœurs de la Piété. Elle trouvera dans la paix et la prière le repos nécessaire à la gestation de notre héritier. Puis, une fois l'enfant accouché et confié à mon Diocèse, libre à elle de rejoindre votre couche pour assurer son devoir conjugal ; ou de rester au calme parmi les religieuses pour calmer le feu de la luxure qui dévore ses entrailles. Le sceau est déjà apposé sur l'ordre d'internement ; il ne manque que votre signature.

- Kylo, mon amour, ne fais pas ça... Souffla Rey.

Mais sans un regard pour elle, le jeune souverain s'approcha de l'autel et saisit la plume que lui tendait l'Archevêque.