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Chapitre 5
Prenez garde aux curiosités
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« Joyeux anniversaire, Kanda. »
La place vacante aux côtés de Kanda sur le banc du jardin accueillit donc Lenalee aux cheveux à présent aussi longs qu'autrefois. Komui ne cessait de complimenter sa coiffure dès qu'il la croisait dans les couloirs mais la jeune femme l'avait menacé de couper tout court si jamais son frère ne cessait pas de faire une fixette sur ses propres cheveux.
Lavi aussi paraissait apprécier la douce chevelure de la Chinoise, puisqu'au réveil, il l'avait détaillé de bas en haut, et n'avait pu dissimuler une teinte rosée qui s'était emparée de ses joues.
Mais elle n'était pas là pour discuter potin aujourd'hui, surtout pas avec Yû Kanda. Le bretteur fut d'ailleurs un peu surpris par la présence de Lenalee qui l'avait rejoint pendant qu'il lisait un rapport de mission, alors que cette dernière semblait ne pas avoir digéré le fait que Kanda cachait délibérément des choses à propos d'Allen.
« Hum… » lui répondit brièvement Kanda en un simple hochement de tête pour ensuite reprendre sa lecture.
Jusqu'à présent, son anniversaire n'avait jamais été quelque chose qui l'avait beaucoup importé. Chaque année, il ne s'en rappelait que pour une simple et unique raison : ses compagnons de route le lui souhaitaient.
Lenalee ne sembla pas s'offusquer quant à sa faible élocution, et contempla un instant le jardin du quartier général fleuri en ce début de juin. Il y avait peu de passage dans ce coin du jardin, et le calme était parfait pour méditer un peu ou reposer son esprit quelque temps, loin de l'activité incessante de la Congrégation.
« Je ne lâcherais pas l'affaire, Kanda, » reprit-elle après quelques minutes, poings serrés contre ses cuisses. « Comment es-tu au courant pour Allen ? Es-tu entré en communication avec lui ? »
Décidément, tout aussi têtue qu'Allen, celle la. Kanda lui adressa un regard blasé mais quelque part, ne pouvait s'empêcher de penser que ses questions étaient on ne peut plus légitimes.
« T'es lourde, » lâcha-t-il sans pour autant la lâcher des yeux.
« Mets-toi un peu à notre place. Tu ne peux pas débarquer la bouche en cœur et nous annoncer que tout va bien et qu'on n'a pas intérêt à poser de questions, » s'élança-t-elle avec détermination. « C'est à croire que tu nous mens et que tu n'en sais rien. »
Peut-être avait-il mal joué son tour et qu'il n'avait fait qu'apporter encore plus de doute dans le cœur des autres membres de la Congrégation, mais Kanda n'avait pourtant fait qu'obéir au Moyashi pour une fois. Et voilà que ça lui retombait dessus.
« Je ne suis pas la seule à ne pas apprécier ton mutisme, tu sais, » ajouta-t-elle un peu plus calmement, yeux plissés à son encontre. « Je suis simplement pour l'instant la seule à avoir osé te le dire en face. »
« L'organisation centrale te tient trop à l'œil pour que je puisse te dire quoi que ce soit, » lui déclara le bretteur en refermant abruptement le rapport entre ses mains. « La rumeur court que toi et lui entretenait une relation. »
La Chinoise rougit aussitôt et l'expression scandalisée et embarrassée que lui offrit Lenalee aurait presque fait rire sarcastiquement le Japonais si le sujet de discussion n'était pas hautement sérieux. Il disait vrai, Lenalee était celle que les Corbeaux suivaient de près, Luberier étant persuadé que d'une façon ou d'une autre, Allen reprendrait contact avec la jeune femme qu'il semblait tant avoir dans son cœur.
« Mais c'est grotesque ! » s'exclama-t-elle, toujours rouge de gêne. « Et puis, je ne vois pas le rapport ! »
« Ça implique qu'ils apprendront forcément si tu sais comment localiser Moyashi, et je ne paierais pas cher pour ta peau vu l'impasse où nous nous trouvons actuellement. »
Lenalee se calma, analysant les dires de son interlocuteur et finit par abaisser les yeux, pensive. Kanda avait raison dire se méfier du Central désormais. Les limites entre alliés et ennemis semblaient si floues à présent, mais la Congrégation et le Central ne pouvaient pas se permettre d'entrer en pleine guerre civile, ça ferait bien trop plaisir aux Noé.
« Fais attention… » fit soudain Lenalee d'une voix plus douce, scrutant un point invisible quelque part dans le jardin. « Même en étant Maréchal, le Central tentera toujours à te guetter de loin. »
« Qu'ils continuent de croire que Moyashi et moi on se hait, ça me fera des vacances, » fut la simple réponse de Kanda en se levant tout en évitant le regard soudain curieux de la jeune femme.
Lenalee se leva elle aussi, ne s'attendant pas à ce que Kanda avoue un jour tout haut qu'il ne détestait pas Allen. Certes, elle et la plupart des Exorcistes avaient fini par comprendre que ça ne pouvait pas être de la haine au vu des fois où les deux hommes se cherchaient bien trop alors que l'indifférence aurait été une arme préférable. Mais de là à lui avouer ça comme s'il lui demandait le sel à table, c'était déjà un progrès dans la personnalité du bretteur.
Mais elle fut coupée par ses pensées lorsqu'elle aperçut Timcanpy voleter jusqu'à eux, derrière Kanda qui rangeait le rapport dans la musette qu'il avait avec lui. Ça faisait bien quelques jours que Lenalee ne l'avait pas vu dans l'enceinte. Oui, elle savait que le Central ne devait pas être au courant du retour de Tim' ou le golem pourrait mal finir entre leurs mains, mais elle pouvait toujours le trouver perché sur le crâne de Link, caché sous le manteau de Kanda ou bien dissimulé derrière ses longs cheveux à elle.
« Oh, il détient une lettre, » remarqua Lenalee une fois que Timcanpy fut arrivé à leur hauteur.
Elle récupéra la lettre que Timcanpy lui céda plus ou moins, mais avant qu'elle ne puisse étudier l'enveloppe mordillée par endroits, une main puissante lui arracha sa trouvaille. Immobilisée dans la surprise, Lenalee jeta un regard interloqué vers Kanda qui la fixait avec de gros yeux, agité. Sa main était tirée en arrière, comme pour apposer une barrière psychique entre elle et cette bien étrange enveloppe.
Dans le geste soudain du kendoka, une partie du battant s'était détachée, et là, sous les yeux confus de la Chinoise, quelque chose s'échappa de l'enveloppe maintenue à l'envers, et glissa avec légèreté à leurs pieds.
Timcanpy battit plus fortement des ailes tout en fixant Kanda, des gouttelettes de sueur semblaient perler de son petit corps rond, et Kanda écarquilla les yeux dans la sidération. Lui et Lenalee s'étaient figés, mais la jeune femme paraissait perdue, son regard passant de l'objet déposé sur les dalles en pierre, jusqu'à un Kanda mortifié.
Leurs réactions étaient justifiées. Car le ruban qui gisait à leurs pieds, aux couleurs rouges, ne pouvait appartenir qu'à Allen Walker.
« Ne va rien t'imaginer… » l'avertit durement Kanda en reprenant soudainement contenance, la menaçant en silence de ne pas en faire tout un plat.
D'un geste rapide, Kanda se pencha pour récupérer le ruban et ensuite agripper sans douceur Timcanpy par le corps.
« Fais un peu gaffe à qui tu refourgues ces lettres ! » lui siffla-t-il, agacé d'avoir vu sa couverture était levée de cette façon.
Timcanpy tenta de se débattre tout en battant des ailes, et quand il le lâcha enfin, le golem vint se réfugier derrière Lenalee tout en lui montrant les dents. Puis, Kanda osa un autre regard vers la Chinoise, se sentant soudain un peu idiot. Qu'est-ce qu'allait croire Lenalee, sérieusement ?
« Tu communiques en secret avec Allen par l'intermédiaire de Tim', c'est bien ça ? » l'interrogea Lenalee, qui contre toute attente, resta calme.
Kanda bougonna quelque chose dans sa barbe tout en rangeant prestement l'enveloppe et le ruban dans la musette qu'il referma et tira contre son épaule, mais Lenalee continua :
« Tout de même… Tu aurais pu nous le dire. »
Était-il fou ? Ou venait-il réellement de voir un petit sourire en coin de la part de la jeune femme. On aurait dit que ça l'amusait grandement, et Kanda n'apprécia pas vraiment. Il serra les dents et enserra douloureusement la hanse de son sac.
« Ça n'a pas d'importance. Ce que tu veux savoir, c'est qu'il va bien, non ? » lâcha-t-il en envoyant des éclairs à Timcanpy qui le narguait derrière la jeune fille.
« J'aurais aimé pouvoir lui dire quelques mots. Il me manque à moi aussi, tu sais. »
Il se permit d'ignorer le sous-entendu dans la phase de la jeune femme et haussa les épaules de façon désinvolte.
« Tes efforts n'apporteront rien. Il ne nous dira jamais où il se trouve, » répliqua-t-il.
Lenalee soupira, Kanda avait deviné qu'elle aussi aurait cherché par écrit à savoir où il se situait. Mais cette partie de cache-cache était imprudente. Il y avait trop de participants dangereux pour la survie de la pousse de soja et les enjeux ne permettaient aucun un pas de travers.
« Tu penses pouvoir l'aider… ? » reprit-elle d'une petite voix, ses yeux rivés vers le sac qui contenait une lettre venant de la plume d'Allen lui-même.
Il fut prêt à lui sortir sèchement qu'il n'était pas devin, mais il eut de la pitié pour elle. Comme elle l'avait dit plutôt, il suffisait de se mettre à leur place pour comprendre leur frustration.
« J'en sais trop rien. Il est têtu, j'ai bien trop souvent envie de le baffer, » répondit-il, ce qui n'était en rien un mensonge.
Lenalee hocha la tête, et finit par sourire tristement, sujette à de vifs souvenirs qui rassemblaient tous ses amis. Sa famille. Une époque qui semblait révolue et inapte à se reproduire.
« Mais si tu crois que je vais abandonner, c'est mal me connaître, » ajouta Kanda en tournant les talons, concédant que s'acharner à apaiser plus amplement la Chinoise ne mènerait à rien.
« Très bien alors… Ramène Allen à la maison. »
De dos, Kanda put pourtant clairement ressentir l'espoir dans lequel venait de se bercer Lenalee. Il se stoppa donc, dans la nette intention de lui reprocher d'être si naïve, mais ses propres mots lui restèrent coincés au travers de la gorge.
Cet espoir, il le ressentait aussi, pourtant. Il le ressentait comme Lenalee, et souhaitait s'y accrocher de toutes ses forces. C'était étonnant. C'était si nouveau, si unique. Il peinait à se souvenir d'une fois où il avait tenté de se raccrocher de toutes ses forces à quelque chose qui paraissait si loin.
Durant l'espace d'un instant, il crut penser à travers les yeux de Lenalee Lee.
« Tu sais, j'ai trouvé ça très courageux de ta part, » ajouta-t-elle. « Revenir pour Allen comme tu l'as fait, et nous porter mainforte contre les Noé, une seconde fois. »
« Ce n'est pas du courage. »
Kanda étant toujours de dos, Lenalee ne fut donc pas capable d'entrevoir l'expression qu'il avait à cet instant-là. Elle se contenta donc de sourire doucement et de hocher la tête, mains jointes derrière elle.
« Je vais rendre visite à Lavi. À tout à l'heure pour ton gâteau d'anniversaire, » finit-elle sur une note taquine.
Après un « tss » bien placé, Kanda reprit sa route, et Timcanpy préféra rester pour un temps avec Lenalee, non sans lancer quelques regards boudeurs vers Kanda qui entreprit une marche sous le soleil couchant.
Les rayons orangés se répercutaient contre les dalles grises qui dirigeaient le sentier menant aux bâtiments abritant tout le personnel de la Congrégation. Kanda marcha sans se presser, profitant de la fin de journée où la température était abaissée pour se servir un bol d'air frais, brassant ses longs cheveux derrière lui.
Il crut pouvoir tenir bon et attendre d'avoir rejoint sa chambre pour ouvrir la lettre du Moyashi, mais encore une fois, il écouta son cœur et profita du fait qu'il était seul à emprunter le sentier de pierre pour ouvrir la musette et récupérer l'enveloppe accompagnée du ruban en tissu qu'il étudia.
Aussi loin qu'il s'en souvienne, Allen Walker avait toujours porté le même style de ruban autour de son cou, se mariant d'une façon ou d'une autre à la marque équivoque inscrite sur son visage. Par crainte qu'on ne le croise avec un objet à conviction aussi criard que celui-ci, Kanda le rangea dans le sac, et ouvrit sans attendra l'enveloppe que Timcanpy avait cette fois-ci bien mordillée.
Étonnant, derrière ces gaffes, Kanda pouvait presque croire que le golem d'Allen était lui aussi anxieux. Mais il ne chercha pas à résoudre un énième mystère, et commença donc sa lecture.
« Mon cher Bakanda,
Nous sommes le 6 juin aujourd'hui. Ou du moins, on le sera quand tu vas ouvrir cette lettre. J'ai cru comprendre que c'était ta date d'anniversaire (et j'ai cru aussi comprendre que tu n'aimais pas qu'on te le souhaite -) ), ainsi donc, joyeux anniversaire Kanda (le ruban n'est pas un cadeau en soi, j'ai juste pas envie de le perdre à nouveau, hein). »
Ainsi donc, malgré tous les problèmes que souhaitait régler Allen dans son coin tout seul comme un grand, il se tenait informé de la date et en plus de ça, se rappelait de l'anniversaire du bretteur. À cette réalisation, Kanda sourit d'ironie, tout en feignant ne pas avoir senti son cœur s'agiter lors de la lecture des premiers mots.
« Ça te fait quoi ? Vingt-et-un ans maintenant ? Quel vieillard. »
« Dit celui aux cheveux blancs alors qu'il a tout juste dix-sept ans… » se prit à marmonner Kanda qui continua sa marche sans même prendre la peine de voir où il allait réellement.
Bien que son réel âge soit finalement bien trop complexe à calculer et un peu abstrait, Kanda ne s'en formula pas, conscient dans un coin de son esprit qu'un petit curieux avait très certainement fouillé dans les dossiers de Komui pour avoir sorti précisément l'âge qu'on lui avait administré lors de sa « naissance ». Et sans raison aucune, il se mit à penser à cet idiot de Lavi. Que cet imbécile l'ait crié sous tous les toits dès l'occasion venue, ça ne l'étonnerait pas.
Ça expliquerait aussi le fait qu'il eut connu prénom si tôt après leur rencontre.
« Je suis si soulagé pour Lavi. Si dans un élan de bonté tu vas lui rendre visite, enserre-le pour moi, veux-tu. Et d'un autre côté, toutes mes condoléances pour Bookman. J'espère que Lavi tient le choc. »
Tiens, quand on parlait du loup…
« J'espère que tu as calmé tes pulsions meurtrières, ce n'est pas bon pour le cœur tu sais. En plus, je suis sûr que même toi, tu ne sais pas à combien s'élèvent les pays entourant la Pologne, arrête un peu de crâner. »
Un bref souvenir lui vint en mémoire, concernant la hargne soudaine qu'il avait eue durant le dernier message qu'il avait écrit au Moyashi. Mais il l'avait amplement mérité. Ce retour sur terre fit lui fit alors grincer des dents, mais la suite lui fit froncer les sourcils, sceptique.
« J'ai des raisons de croire que mon maître est toujours en vie. Je te tiens au courant. »
Kanda se figea, et relit plus de trois fois cette simple et unique phrase qui paraissait perdue au milieu de toutes les autres. Il savait que malgré les apparences, Allen avait été proche de Marian Cross qui avait veillé sur lui à sa façon après la mort de Mana. Psychologiquement, cet homme était comme un second père, et sa perte l'avait on ne peut plus bouleversé.
Le maudit avait beau se tuer à la tâche pour dissimuler ses émotions, les jours qui avaient suivi, il était difficile de ne pas percevoir le cœur brisé du garçon.
Et voilà qu'il se lançait dans une nouvelle mission, très certainement risquée au vu du sort qu'avait subi le Maréchal aux mains d'Apocryphos. Cet ennemi était bien la personne que redoutait le plus Exorcistes et Noé confondus, c'est dire.
Bon sang, il ne pouvait pas faire tout le travail tout seul ! Même si c'était son histoire, il se devait de souffler un peu et intelligemment partager ce fardeau. Kanda allait le zigouiller pour sûr lors de leur prochaine rencontre.
« PS : Savais-tu qu'il y avait plus de 1500 sortes de saucisses en Allemagne ? Je me tâte à m'y installer.
A.W. »
« Comment peut-il passer du coq à l'âne sans la moindre pression ! » hurla Kanda qui avait rangé son sang-froid au placard.
Dans un geste enragé, il roula la feuille en boule dans ses mains, la jeta au sol et fit un effort surhumain pour ne pas trancher le beau buisson à sa droite à l'aide de Mugen qui le titillait à sa hanche. Il préférait clairement plus que Lavi l'appelle par son prénom une bonne centaine de fois sans interruption plutôt que d'avoir à nouveau à faire à un post-scriptum de la sorte alors que le maudit annonçait une seconde mission suicide.
Mais malgré la colère qui ébouillantait le sang tout entier de Kanda, le soir même, la lettre du 6 juin défroissée rejoint toutes les autres dans le tiroir de son bureau.
O
Ce fut une première. L'assiette de frite déposée en face d'Allen Walker restait encore intouchée, et de ses yeux rougis et gonflés, il scrutait méchamment l'homme assis en face de lui dans le petit café allemand. Dégustant calmement son café, un bras tiré contre le dossier de la banquette derrière lui, cette personne aux longs cheveux roux ne semblait pas le moins du monde perturbé par les orbes cendrées d'Allen qui lui envoyaient des éclairs meurtriers.
Hormis ces cheveux attachés en arrière, le rouquin n'avait pas fait mine de se cacher en dissimulant son visage emblématique, comme si la situation actuelle était parfaitement normale et que le monde ne le croyait pas mort.
« Arrête un peu de chouiner, et bouffe, » lui ordonna-t-il finalement, lassé par les regards acerbes que lui lançait le plus jeune. « C'est sur ta note de toute manière. Alors autant ne gâcher aucune miette. »
« Je n'ai pas pleuré ! » lui hurla aussitôt Allen sans même remarquer que la plupart des clients du café avaient jeté vers lui un regard interloqué.
Il avait encore bien du mal à croire que l'homme lui faisant face à cet instant précis n'était autre que son ancien maître, Cross Marian, celui-ci supposé mort. De plus, Allen avait été témoin du souvenir d'Apocryphos abattant Cross à l'aide de l'Innocence Judgement. Alors oui, il était encore un peu dérouté, et surtout, en colère noire.
« Si on omet toutes les choses que tu as faites, comme hurler, me taper, m'insulter, encore hurler, ameuter les vigiles, me jeter mon verre de vin à la figure et accessoirement le casser… Tu as aussi pleuré, » ajouta Cross en déposant calmement la tasse de café dans la petite assiette prévue à cet escient.
Allen serra les dents vivement, s'empêchant de dire quelque chose qu'il regretterait surement.
Après nombre de recherches, il avait fini par apprendre l'emplacement exact de son maître, et plongé dans une rage sans nom en apprenant qu'il était bien toujours en vie, était rentré sans aucune pudeur dans le lieu en question.
C'était dans une maison close à Düsseldorf que Cross s'était réfugié à cet instant-là ? Eh ben il irait l'extirper de là de ses propres mains. Et c'est qu'il avait fait tout en ayant ignoré son cœur qui s'était serré à la vue de son maître en vie. Certes, si deux femmes à demi-dénudée ne s'étaient pas cajolées contre son maitre quand il était tombé sur lui, il aurait hautement apprécié, mais la vie ne lui faisait jamais de cadeau.
Quand il avait débarqué dans le salon où s'esclaffait sans honte le Maréchal –ex Maréchal ?-, verre de vin à la main, le roux était tombé des nus et il eut à peine le temps de se défendre avant qu'une furie blanche ne lui ait sauté dessus.
« Tu viens de t'endetter encore plus à être rentré comme un bourrin ici et avoir foutu ta pagaille, sache-le, » lui avait fait Cross une fois dehors, le nez ensanglanté suite à un coup bien placé que lui avait envoyé son disciple.
« Ne me faites pas rire ! » lui avait hurlé Allen à la figure tout en essayant de s'extirper de la poigne de Marian qui le maintenant par le col de son manteau. « On sait tous très bien que vous ne déboursez pas un sou dans ce genre d'endroits et que vous ne laissez pour restes qu'un tas de créanciers ! »
Et les voilà tous les deux assis dans un petit café.
La situation ne paraissait pas prendre au dépourvu Cross Marian. C'était bien ça qui enrageait le jeune Exorciste. Cet idiot avait été en vie jusqu'ici.
« Arrête de me regarder avec ces yeux là, » intervint à nouveau le Maréchal en ouvrant son briquet. « Je te répète. C'est une occasion en or que m'a offert Apocryphos. Il a beau avoir récupéré une de mes Innocences, la seconde ne m'a pas encore quitté. »
« Et envoyer quelconques signes de vie à la Congrégation ne vous a pas effleuré l'esprit, » siffla Allen entre ses dents.
Il avait pleuré la mort de son maître, et presque fait son deuil en silence. De plus, les paroles prononcées par Cross dans le rêve de Neah en Angleterre avaient fini par lui assurer que son idiot de maître était définitivement décédé. Mais visiblement, cet homme avait encore un tour dans son sac.
« Que le monde me croit mort, Noé et Central inclus, est l'occasion en or dont je te parle, » lui répondit Cross d'un air désinvolte tout en portant une cigarette à ses lèvres et ensuite l'allumer à l'aide de son briquet en argent.
« Pour se la couler douce, oui ! »
« Non. Contrairement aux apparences, je poursuis mon travail. »
Allen eut comme un air de déjà-vu. Il y a quelque temps, la stupeur avait été totale quand le Central avait appris que finalement, Cross Marian faisait bien son job et avait passé les dernières années à concocter un plan pour s'emparer de l'Arche. Certes, ses intentions avaient été teintées par bien d'autres idées saugrenues, mais il avait été d'un grand secours.
Voyant l'air dubitatif du blandin en face de lui dont les joues étaient toujours rouges suite à son accès de colère et de chagrin, Cross continua son récit, avec nonchalance habituelle tout en contemplant la rue derrière la vitre.
« Je me tiens informé d'un peu tout ce qui se passe à la Congrégation. Je me renseigne, je ne chôme pas, idiot de disciple. Contrairement à d'autres, je suis simplement capable de travailler tout en profitant des plaisirs de la vie. »
Allen savait qu'il ne pourrait jamais lui faire entendre raison quant à ses habitudes immorales, et se contenta donc de planter sans douceur une fourchette dans la première frite. Qu'est-ce qu'il aimerait lui planter l'ustensile dans son œil droit afin de lui faire ravaler cette expression désabusée.
« J'ai aussi appris que tu étais un fugitif à présent, » reprit Cross en soufflant la fumée de cigarette dans sa direction. « Je suis presque scotché qu'ils ne t'ont toujours pas mis la main dessus. »
« Je vous préviens, si vous leur vendez ma position… »
« Surveille le ton que tu emploies avec moi, gamin, » grogna Marian en s'emparant sans douceur de sa tasse de café. « Et si je leur livre ta location de façon anonyme, qui va te retrouver en premier ? C'est quitte ou double. Le Central ne te fera pas de cadeau cette fois. J'espère que tu en es conscient. »
Hochant lentement la tête tout en mâchouillant sans trop d'appétit une autre fourchette de frites, Allen crut jurer voir une faible lueur de préoccupation dans l'œil valide de son maître. Pendant que Cross se plaignait tout haut du café qui n'avait vraiment pas de goût –ou plutôt, qui ne répondait pas à ses attentes de luxe-, Allen jeta un coup d'œil vers la vitre à sa gauche, fourchette entre ses dents.
La vie extérieure ne semblait pas perturbée par la noirceur du Comte, aujourd'hui. Les passants souriaient, discutaient, s'arrêtaient devant les échoppes. Les enfants couraient en riant, les cochers se saluaient quand leurs fiacres se croisaient, les jeunes femmes sortaient des magasins, les bras chargés de sacs.
« Que comptez-vous faire, maintenant ? » lui demanda Allen sans quitter des yeux un petit garçon qui jouait aux billes sur le trottoir en attendant son père qui était en pleine discussion.
Cross repoussa la tasse et assiette au centre de la table, et prit une seconde bouffée de nicotine pour ensuite lui aussi reprendre un regard pensif vers la rue animée.
« J'ai quelques visites surprises à mettre en place, les Noé et leurs brokers me croyant mort et enterré, » lui avoua Cross qui depuis la première fois depuis leur entrée dans le café du coin, abaissa le ton de sa voix. « Pour le reste, c'est confidentiel, ne te mets pas en travers de mes pattes. C'est bien un peu ce que tu fais en ce moment, d'ailleurs, non ? Marcher en solitaire en refusant que tes petits amis viennent t'embêter. »
« Je ne suis pas poussé par les mêmes motivations que vous, croyez-le, » riposta Allen en réprimant un frisson d'horreur.
Il haïssait que quiconque le compare avec son maître dégénéré. Paume contre son menton, il reporta un regard vers l'autre homme, n'ayant décidément pas plus d'appétit, estomac retourné. Il se remémora ce qu'il avait appris dans le rêve de Neah, lorsque le Noé l'avait rétrogradé en second plan pour prendre possession de son corps.
Autant que Cross se rende un peu utile.
« Qu'est-ce que je peux faire pour arrêter le Quatorzième ? » lui demanda-t-il plus sérieusement. « Comment faire pour me réapproprier mon propre corps ? »
C'était bien la question qui le poussait en avant depuis des mois et des mois. Mais l'expression blasée et presque peinée de son maître ne lui apporta aucun réconfort. Il bloqua donc inconsciemment sa respiration, et attendit la réponse.
« Je te l'ai déjà dit, Allen, » fit le roux en fixant son disciple droit dans les yeux. « Il y a rien que tu puisses faire. Tu ne pourras pas l'éviter. »
Il haïssait cette sensation d'acheminement déjà programmée. Cette destiné déjà toute tracée pour lui, dissimulée derrière l'illusion qu'il avait le choix. Il sera les poings contre la table, claquant entre elles la verrerie déposée sur la table.
« Vous et Road tenez sans cesse le même discours, c'est à croire que vous vous êtes passé le mot… » maugréa Allen.
« Ça vous prend souvent de discuter, toi et la Kamelot ? » glissa Cross pas le moins du monde importé par les paroles de son disciple.
Mais à cet instant-là, une masse lourde vint se plaquer brutalement contre la vitre, et Allen poussa un cri de surprise, sursautant sur la banquette contre laquelle il était assis jusqu'à. Lui et Cross se retournèrent vers la fenêtre, et furent pris d'un temps d'arrêt en remarquant qu'il s'agissait de Timcanpy, écrasé contre la vitre en battant énergiquement des ailes. Une dizaine de chats autour de lui tentaient de l'attraper entre leurs petites pattes pour faire de lui un jouet de premier choix.
Le pauvre golem semblait pleurer toutes les larmes de son corps, non pas causées par la crainte acide d'être à nouveau avalé tout rond par un des félins, mais plutôt dans la réalisation qui s'offrait à lui. Cross Marian était en vie.
Un peu plus tard, Allen était allé chercher le golem à l'extérieur et à présent, Tim' s'agitait tout autour de Cross, se frottant avec bonheur contre les joues et les épaules du Maréchal. Visiblement, il semblait heureux de l'avoir retrouvé et avait filé entre les mains du maudit avant qu'il ne puisse récupérer la lettre entre ses dents.
Dans son instant d'euphorie, Timcanpy lâcha l'enveloppe en question qui glissa au beau milieu de la table et Allen s'empara de son bien sans une once d'hésitation. Tout compte fait, peut-être un peu abruptement, ce qui attira l'œil de Cross qui jusque-là, était resté immobile à laisser Timcanpy l'inspecter sous toutes les coutures.
« C'est Timcanpy qui avait cette lettre ? » lui demanda Cross en désignant du bout de sa cigarette l'enveloppe que venait de cacher Allen à l'intérieur de son manteau clair. « Qu'est-ce qu'elle contient ? »
« Rien qui ne vous concerne, » fut la réponse claire et concise du maudit en lui adressant un regard mauvais.
Il n'allait pas commencer à l'emmerder celui-là. Mais c'était mal connaitre le Maréchal aux lubies impudiques.
« Tu communiques tout de même avec le quartier général ? » ajouta Cross qui scrutait méticuleusement chaque expression qui traversait le visage pâle d'Allen à cet instant-là.
Mais Allen ne lui fit pas le plaisir de lui répondre, et reprit la dégustation de l'assiette de frites qu'il avait commandée pour faire bonne figure, mais à nouveau, il n'était en rien affamé. Le retour de son maître qu'il considérait presque comme son père –un père détraqué- avait fait plus que bouleverser son cœur.
« Tes joues sont rouges, crétin. Crache le morceau ou je te tire les vers du nez, » l'informa aussitôt Cross qui ne ratait jamais une occasion pour énerver le blandin ou bien, de faire passer un peu le temps. « Qui est donc la personne qui t'écrit des mots doux ? »
Allen vit rouge, et sentit ses joues s'échauffer d'embarras. Encore une fois, son maître avait vu juste. Il ne s'agissait pas d'une simple missive provenant de la section scientifique qui présentait d'autres ordres de mission. Certes, ce n'était en rien des mots doux que lui écrivait le bretteur, mais si son maître apprenait que l'émetteur n'était autre que Yû Kanda, il allait s'en poser des questions.
« Personne, » répondit Allen en déposant sans douceur les couverts dans l'assiette à présent vide tout en offrant un regard d'avertissement à son interlocuteur. « Vous perdez votre temps. »
« Ce ne serait pas la jolie Lenalee, tout de même ? »
Bien qu'il était encore loin de la vérité, Allen ne payait pas cher de sa peau. Il devait à tout prix se retirer d'ici où il allait encore s'énerver. Son stupide maître ne lui apporterait rien de plus. Ainsi, il se leva, deux mains pressées contre la table, mais la paume de Cross vint se presser brutalement contre son crâne, lui intimant de se rasseoir.
« Toi tu restes ici ! »
Allen, pratiquement assommé par ce coup sorti de nulle part, laissa ses fesses rencontrer la banquette sans douceur. Et le regard que lui lançait Cross à cet instant précis, lui assurait qu'il ne sortirait pas d'ici avant d'avoir craché le morceau.
Maintenant, c'est au tour de Cross de revenir ! Il est toujours douteux, lui. D'ici à ce qu'il soit toujours vivant dans le manga, ça ne m'étonnerait pas. C'est aussi un personnage que j'apprécie particulièrement. Attendez-vous à ce qu'il en face voir de toutes les couleurs, à notre pauvre Allen !
À côté de ça, je tenais à vous remercier pour tous vos messages de soutien, ça m'a fait vraiment chaud au cœur, franchement :') alors j'espère que ce chapitre est à la hauteur de vos attentes !
À très vite, et bon courage pour tous les cours qui commence !
