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Chapitre 7
À la fois si loin et si proche
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« Te voilà… » grogna Kanda en plissant les yeux à son encontre.

Timcanpy mit fin à sa course à un mètre de lui, n'appréciant guère le regard cerné de noir d'un kendoka qui semblait ne pas avoir très bien dormi. Mais finalement, la paume que tira vers lui l'humain sécurisa le golem qui vint finalement se déposer dans cette main chaude tout en laissant Kanda récupérer l'enveloppe coincée entre ses canines acérées.

« Toujours pas décidé à me dire où se cache le Moyashi… ? » lui demanda sinistrement Kanda en approchant le corps de Tim' de son visage dans un élan de menace.

Le golem paniqua et quitta prestement cette paume offensive.

Jamais Timcanpy ne lui dira qu'il n'avait pas même changé de pays pour distribuer cette lettre. Même Allen n'était pas au courant qu'ils se trouvaient tous deux en Allemagne à présent, mais le pays étant si grand, Allen étant dans l'est et Kanda à l'ouest, les chances qu'ils se retrouvent pas hasard étaient faibles.

« Saleté d'golem, » grommela Kanda entre ses dents tout en déchirant le battant de l'enveloppe sans douceur aucune.

Mais l'angoisse acide qui faisait tambouriner son cœur frénétiquement à cet instant précis, flouta au grand bonheur de Tim', la colère que Kanda avait contre lui. Laissant tomber l'enveloppe vide à ses pieds, Kanda déplia hâtivement cette nouvelle lettre qu'il s'était pris à attendre avec angoisse.

« Bonjour, Kanda,

N'en veut pas à Tim', mon maître lui manquait. Avaler ses cigarettes résiduelles était devenue une sale habitude chez lui. »

Ce que figea le bretteur dans sa lecture, ce n'était pas la vilaine habitude de Timcanpy à la simple vue de cendriers fournis, mais plutôt le temps qu'avait employé Allen dans cette phrase. Néanmoins, poussé par son cœur à vérifier que le Moyashi allait toujours bien dans la suite de son écrit, Kanda continua, ignorant les clients de l'hôtel qui passaient parfois près de lui en lui lançant d'étranges regards.

Après tout, il était planté au milieu du passage et son expression aux traits tirés était presque effrayante.

« Félicitations pour les jumeaux. Une vraie plaie ces deux-là. »

Le tonnerre se mit à gronder dans le lointain et le vent se leva suite au temps lourd qui perdurait depuis des jours. Mais Kanda ne sourcilla pas, et à travers les mèches de ses cheveux qui gênaient sa vision, continua sa lecture.

« J'ai rêvé de toi cette nuit. Tu t'étais enfin installé loin des batailles. Tu vivais loin des remords et des problèmes, tu étais enfin libre. Peut-être que la guerre était terminée, je n'en sais trop rien. Mais te voir pour la première fois avec une expression sereine sur le visage, c'était presque apaisant, crois-moi.

La fenêtre était ouverte et tu contemplais le champ d'anis qui entourait ton chez toi. Le soleil était si fort que j'avais presque du mal à percevoir les détails tout autour. Je me rappelle surtout de ton sourire et de tes cheveux. »

En temps normal, Kanda lui aurait ri à la figure en le traitant de sombre « naïf ». Mais ce temps-là était révolu, et l'angoisse constante qui broyait les entrailles de Kanda depuis trop longtemps à cause de ce foutu Moyashi le laissa sans voix suite à ce rêve conté par son correspondant en fuite.

Mais ce rêve n'était rien qu'une illusion aux yeux de Kanda. Il ne pouvait pas y avoir le moindre semblant de vérité. Cependant la suite du récit l'intrigua encore plus et Timcanpy en vint à se poster sur l'épaule de l'humain dans la nette intention de lire ce qui semblait avoir perturbé Kanda.

« J'étais aussi dans ce rêve, ou à moins que ça n'ait été que deux rêves bien distincts, encore une fois, ce n'est pas évident de le certifier. J'étais dehors. Je voyais mon propre corps, je n'étais que spectateur. Un être omniscient. Mes cheveux n'étaient pas blancs, mais possédaient la couleur de leur naissance, et je regardais le ciel étoilé. »

Totalement envouté par les mots qui s'écoulaient sur le papier, Kanda se prit à imaginer à quoi pouvait bien ressembler la tignasse de l'autre Exorciste si ses cheveux n'avaient pas viré au blanc suite à cette malédiction.

« Le plus étrange, c'était que le soleil tapait sur toi, et que moi, je ne voyais que la nuit. Est-ce un signe ? »

Et ce doux récit se terminait par une touche d'amertume, Kanda pouvait le sentir et reprit contrôle de son cœur. Le voilà bien parti si à présent le Moyashi pensait que chaque rêve était des signes précurseurs à analyser avec la plus grande des attentions.

« PS : Sais-tu qu'une étude européenne à démontrer qu'à fermer les yeux, il serait plus facile de retrouver des souvenirs, mais aussi de façon plus précise. C'est cette isolation qui permet d'extraire tout ça de façon plus conséquente, le cerveau étant ainsi capable de se concentrer sur une seule et unique tâche : Celle de la recherche du souvenir.

Je pense que tu devrais t'y mettre un de ces quatre, puisque tu sembles avoir un mal fou à te rappeler de mon prénom, Bakanda !

A.W. »

Et cette petite touche d'humour n'eut pas l'effet escompté chez le bretteur qui serra les dents avec colère, détestant quand Allen passait d'une émotion à une autre pour donner l'illusion que tout allait bien. Non, Allen n'allait pas bien, il le sentait, et ce n'est pas ce post-scriptum qui allait lui faire croire le contraire.

Mais soudain, son cœur s'emballa, et pas pour les mêmes raisons que précédemment. Kanda en vint à lâcher la lettre sous le choc, pressant une paume contre son torse, tout près de son organe vital qui battait anormalement.

Ce fut douloureux, mais rapide. Cette souffrance disparue aussi vite qu'elle était apparue, et Timcanpy –qui avait récupéré la lettre entre ses toutes petites mains- semblait scruter étrangement Kanda.

Ça ne voulait dire qu'une seule chose, et à la réalisation, Kanda fronça les sourcils, mâchoire serrée. Il devait mettre les bouchées doubles afin de retrouver Allen Walker.

O

Tous les effets personnels d'Allen Walker se trouvaient dans cette valise abimée dans lequel il fouillait à la recherche de ses notes. Son manteau contenant les lettres de Kanda était retiré et plié près de la mallette, le laissant avec une simple chemise sur le dos ce qui pourtant ne le dérangeait nullement suite à la chaleur.

Pourtant, le tonnerre se rapprochait et le vent se levait de seconde en seconde, assombrissant l'atmosphère de la nuit qui l'entourait au sein de cette petite forêt. Mais il n'avait pas le temps de tenir considération de la météo, et finit par retrouver un petit papier plié en deux qu'il ouvrit. Il n'y avait pourtant que très peu de mots inscrits hâtivement par Allen, mais il resta un instant à scruter la phrase laissée par Road il y a quelques semaines sur le sable néerlandais.

« Propose-lui un an. »

Était-ce ça, la réponse à tous ces tourments ? Allen finit par replier le papier et refermer la mallette en poussant un long soupir. Il déposa avec douceur son manteau clair au-dessus du paquetage, puis se retourna vers l'arbre derrière lui. Il avait entouré le tronc d'une chaine solide dont il avait testé la résistance avec sa propre Innocence, et récupéra donc une partie des anneaux en fer pour l'enrouler autour de sa cheville après avoir retiré méthodiquement sa botte.

Il referma le cadenas et ouvrit sa paume de main contenant la clé qui le délivrait de cette prison.

Puis, il referma ses doigts entour de la clé, et s'apprêta à la lancer quand Timcanpy surgit d'un des buissons, provoquant chez Allen un sursaut d'horreur et un cri de surprise. Le golem s'arrêta un instant pour observer d'un œil critique l'œuvre d'un Allen Walker à la cheville enclavée, puis l'humain cligna plusieurs fois des yeux, se remettant de sa surprise.

Il était revenu si vite. L'écriture de sa lettre ne datait pas même de vingt quatre heures, c'est dire !

« Tiens, Tim', tu vas pouvoir m'être utile, » lui fit Allen en tendant une main vers lui, tout en lui adressant un doux sourire dans l'optique d'apaiser l'agitation de son compagnon.

Timcanpy vint donc près d'Allen qui était assis en tailleurs sur l'herbe verte et déposa par la même occasion, l'enveloppe habituelle sur les jambes d'Allen. Avant qu'un coup de vent vicieux ne vienne voler son bien, Allen récupéra agilement l'enveloppe dans sa main maudite, et remercia Tim' du regard.

« Il faudra que tu gardes cette clé, » lui expliqua donc Allen à l'égard de Tim' qui venait de se poser contre son genou plié. « Jusqu'à temps que la personne qui se trouve en face de toi ne soit plus Neah. »

À ce nom, Timcanpy ne put réprimer un long frisson. Pourtant, il était fidèle en Neah. Il avait été son ami bien que ces souvenirs aient été floutés par le temps. Mais à ce jour, voir Allen prendre tant de précaution contre le Noé en lui n'était pas rassurant pour le golem qui se contenta donc de hocher la tête.

Allen lui offrit donc la fameuse clé en argent que Timcanpy avala tout rond, ayant pour ordre de recracher la clé quand le moment sera venu. Pour l'instant il la gardera confinée dans son petit corps le temps qu'il fallait pour aider Allen Walker dans sa quête. Il espérait que Neah ne lui en voudrait pas trop.

Puis Allen se pencha sur l'enveloppe et l'ouvrit d'un geste plus las, comme éreinté par des heures de sommeil perdues, non sans lâcher tout de même un sourire doux durant l'ouverture de celle-ci.

Et comme il s'en était douté, c'était une lettre d'un Kanda qui s'impatientait grandement.

« C'était qu'un putain de rêve, Moyashi. »

Et malgré tout, le bretteur prenait un peu de son temps pour lui apporter des mots de réconfort, aussi prévisibles soient-ils, et ce fut bien assez pour serrer le cœur d'Allen qui se demandait soudain avec tristesse s'il serait en mesure de lire la prochaine lettre que lui offrirait Kanda.

« Tu as parlé au passé. T'as trouvé Marian Cross ? »

« T'es pas si bête, Bakanda… » murmura Allen pensivement qui avait replié un genou contre lui, joue pressée contre l'os dur.

« Non, ignore ma question, on s'en branle. »

Le cœur d'Allen rata soudain un battement aux futurs mots, et sa gorge se noua.

« Le temps presse. Où es-tu ? Je ne veux pas de ta pitié, mais je vais te l'avouer franchement, Moyashi. »

Non. Non… Il s'en était douté, certes, il le savait dans un coin de son cœur. Mais pas si tôt. S'il vous plaît.

« J'ai vraiment plus longtemps à vivre. Et si tu couines en lisant ça, j'te frapperai au visage sans regret lorsque je mettrai la main sur toi.

Alors magne-toi ! OU. ES. TU ? »

Il ne couinera pas comme l'eut écrit Kanda malgré son cœur douloureux et l'étau qui se resserrait autour de sa gorge. Des larmes lui montèrent aux yeux, oui, alors qu'il relisait ses mots, mais il mit tous les efforts du monde à ses côtés pour les retenir à venir dévaler ses joues pâles.

Pourquoi t'acharnes-tu tant, Kanda ?

Kanda avait trop de fierté pour parvenir à ses fins en cherchant la déstabilisation de son interlocuteur par le biais de son passé torturé ou bien, par la réalité de son histoire. Allen le savait. Et pourtant, il venait de lui avouer quel serait son sort. Il avait été poussé jusqu'à ses derniers retranchements, et Allen ne l'avait encore jamais vu atteindre cette limite.

Pris par les émotions, Allen serra la lettre contre son torse et abaissa son visage, mèches de cheveux blancs dissimulant son expression chagrinée. Il se mordit fermement la lèvre inférieure dans le but de ne pas lâcher les larmes qui menaçaient sérieusement de s'échapper.

Cependant, il ne put retenir un sanglot que Timcanpy de sa position put clairement entendre. Le golem vint voler jusqu'à lui, ignorant le vent qui reprenait en ampleur et qui menaçait d'emporter son petit corps. Puis, il déposa une main contre le crâne penché de son maître, dans l'espoir de lui apporter un peu de chaleur. Le petit Moyashi pleurait.

Après tout, Kanda ne le saura jamais.

« J'ai quelque chose à faire avant ça, Kanda… » murmura soudain Allen, ses doigts se refermant contre le papier froissé.

D'un revers de la main, Allen essuya son visage rougi, et plia la lettre qu'il rangea dans la poche de son pantalon noir pour ensuite fermer les yeux et en appeler à son Innocence.

Crown Clown apparut fièrement sur ses épaules, éclairant l'espace autour d'eux qui s'assombrissait suite aux lourds nuages gorgés de pluie qui recouvraient la lune et les étoiles. Sans attendre, il s'empara de son propre poignet gauche, et récupéra l'épée sainte qui brilla d'intenses lumières.

« J'ai à parler avec toi, Quatorzième ! » s'écria Allen d'une voix étranglée par les émotions précédentes, pour ensuite abattre cette lame contre son propre corps.

O

Hambourg avait beau être ensoleillée en ce doux début d'après-midi, la journée de Kanda était bien loin d'être gaie. Des nuages ternes tachaient son propre horizon, et cette ombre se tenait en face de lui, mains jointes sur le bord de la table. En un coup d'œil inquisiteur autour de lui, scrutant les arbres fleuris, le fleuve derrière la barrière en fer et la rue près de la terrasse, Kanda était prêt à parier que l'homme était venu tout seul jusqu'à lui, mais il n'abaissa en rien sa garde.

Après tout, Howard Link était un bien complexe personnage, le bretteur en avait payé les frais en Angleterre. Et à présent, les voilà tous les deux assis face à face sur la terrasse d'un petit café qui surplombait le cours d'eau et où de délicieuses odeurs de pain et de café chatouillaient les narines des passants.

Néanmoins, en face d'eux, la table était vierge de tous couverts ou plats. Grâce à la croix de Rosaire, après être tombé délibérément sur Kanda dans une rue un peu plus loin, le blond avait pu se voir offrir une place sur la terrasse sans même être contraint de consommer. Kanda s'était laissé faire sans rien dire, conscient que Link n'était pas allé jusqu'à lui pour rien et que fuir était une idée grotesque.

Avaient-ils compris, lui et le Central, que Kanda était partis à la recherche d'Allen ? Avaient-ils tous compris qu'il communiquait avec lui depuis quelques mois ? Allen serait-il en colère s'il mettait fin à la vie de son protecteur ? Ce fut donc avec toutes ces lourdes questions que Kanda l'avait suivi sans broncher jusqu'à la table située près du cours d'eau et qu'ils s'y étaient installés dans le plus grand des silences.

Tandis que Link retirait avec précaution son manteau rouge, Kanda le scrutait de ses yeux sombres, tentant de le percer à jour.

« En as-tu appris davantage sur les actions d'Allen Walker ? » lui demanda finalement Link en reportant un regard oppressant vers lui.

Regard que soutenu Kanda sans difficulté. Il avait côtoyé nombre de Corbeaux, et Howard Link avait beau parfois être déstabilisant suite à ses émotions et réactions qui semblaient diverger quand il prenait un chemin contraire aux directives de Luberier, Kanda était loin d'être effrayé par lui.

« Ça fait des mois que j'ai pas eu de nouvelles du Moyashi, » mentit Kanda sans sourciller, tout en croisant les bras pour prendre un air désinvolte.

De son côté, Link ne paraissait pas non plus effrayé par l'attitude de Kanda et ignora son rictus arrogant pour continuer, ses deux mains toujours déposées élégamment sur le rebord de la table face à lui.

« T'a-t-il dit où il se trouvait ? » l'interrogea-t-il à nouveau.

« T'es sourd ? » siffla Kanda en fronçant les sourcils. « J't'ai dit qu'on ne s'est pas adressé la parole depuis des mois. »

Et ce que fit par la suite le Corbeau le prit un peu de court. Mais avant qu'il ne puisse potentiellement lui porter un coup, Kanda avait déjà Mugen dégainé sous la table, le bout de l'arme pressée avec menace contre l'estomac du blond assis.

Link pour sa part, ne bougeait pas, gardant sa main fermement enclavée autour du poignet de Kanda qu'il avait ramené au milieu de la table. Durant les premières secondes, Kanda resta immobile lui aussi, ne comprenant pas le geste de Link qui l'avait poussé à sortir son sabre dans la plus grande des discrétions afin de ne pas créer un élan de panique tout autour de lui.

Et ces secondes de retard suffirent à Link pour gagner cette bataille.

Car d'une seconde main agile, Link parvint à remonter la manche du manteau aux reliures dorées que portait Kanda sur le dos malgré la chaleur et il remarqua trop tard son erreur.

À l'air libre était dévoilé son poignet gauche, là où enroulé et serré près du bracelet à perles, était accroché un morceau de tissu aux couleurs rouges, que le vent agitait doucement. Retirant prestement son poignet de la prise de Link qui s'était amoindrie, Kanda saisit en un simple regard que le blond avait compris de quoi il s'agissait.

Ou du moins, Howard Link avait su bien avant qu'accroché au poignet de Kanda, était attaché le ruban précieux d'Allen Walker, et il avait simplement voulu lui montrer qu'il était au courant. Kanda serra donc son poing gauche dans le regret et offrit un regard meurtrier à Link qui replaçait ses mains devant lui, expression indescriptible.

« Maintenant que tu es au courant, tu ne vois donc pas d'inconvénient à ce que je te saigne, » trancha Kanda qui n'avait pas bougé Mugen de son emplacement.

Il avait sous-estimé Link, encore une fois. Qui sait ce que ce petit fouineur savait ? Mais pourtant, il ne ressentait aucune animosité dans les yeux ocre du Corbeau. Cependant, il était décidé à ne rien laisser passer cette fois-ci. Son erreur ridicule avait été de trop. Allen Walker lui en faisait perdre la tête.

« Rassure-toi, je ne compte pas avertir l'organisation Central, je l'aurais fait depuis longtemps si ça avait été mon intention, » lui fit Link en prenant la lame du sabre entre deux doigts, intimant par son geste à Kanda de retirer son arme menaçante.

Mais s'il tuait Link, Allen ne lui pardonnerait surement jamais, et les répercussions seraient surement titanesques. Cette fois-ci, il valait mieux se la jouer discrètement. Ainsi donc, après un « tss » on ne peut plus agacé –après tout, il avait bien d'autres chats à fouetter actuellement-, Kanda rengaina Mugen mais garda une main entourant le manche du sabre, en cas de piège.

« Néanmoins, j'ai une mission à terminer, quoiqu'il m'en coûte. Et j'ai donc un marché à te proposer, » ajouta Link d'un ton solennel.

Kanda n'aimait pas ça du tout. Un marché avec ce Corbeau paraissait être une très mauvaise idée. Car ce marché serait sans nul doute un marché qu'il aura bien du mal à contrôler. Et Kanda détestait quand il n'était pas en plein contrôle. La situation concernant Allen lui échappait trop des mains pour qu'il se permette d'avoir aussi des problèmes sérieux avec l'inspecteur.

« Un marché, ou du chantage ? » siffla Kanda entre ses dents.

Link attendit que la troupe d'enfants passent près deux en courant et riant, pour ensuite continuer sous le même ton.

« Connaissant la situation désespérée dans laquelle nous nous trouvons tous, je pense qu'il s'agit d'un marché équitable. »

Plissant les yeux, sceptique, Kanda finit par hocher la tête, le poussant à continuer. Mais si jamais ce marché avait quelque chose à voir de près ou de loin à un ordre où il se devait de piéger Allen et le ramener dans les griffes du Central, il couperait la langue de Link sans hésitation aucune.

« Je ne te demande qu'une chose, Yû Kanda. En échange de mon silence et de la protection de ce secret vis-à-vis du Central que je me tiens garant à protéger. »

Kanda grinça des dents, horripilé par le préambule de ce marché qui possédait déjà des airs de chantage. Mais avant que le bretteur ne puisse émettre le moindre son, Link continua en abaissant la tête en signe de respect discret, tel aurait fait un cadet à son ainé.

« Quand le Quatorzième aura pris définitivement possession du corps d'Allen Walker, ne le tue pas et ramène-le nous. Vous n'avez pas idée de oh combien il nous sera important pour la suite. »

Kanda resta un instant estomaqué par ce qu'il entendait là. De la bouche de Link, Allen paraissait être un vulgaire objet, et Kanda n'aimait pas ça du tout, si bien que son sang commença à bouillonner de rage. Il refusait voir une part de son passé resurgir.

« Le Moyashi ne vous sera jamais restitué ! » s'exclama Kanda, furibond. « Ce putain de Noé n'aura pas une seconde chance, je sais que son travail va porter ses fruits et qu'il virera ce parasite de son corps, soyez-en assuré ! »

D'un geste brusque, il se leva de table, le bouquant poussant quelques têtes à pivoter vers eux, mais le bretteur s'en fichait royalement. Link n'avait pas bronché, et toujours assis, reporta un regard profondément sérieux vers Kanda.

« Très bien, tu peux continuer d'avancer en pensant cela. Mais je te demande simplement de ne pas le tuer. »

Restant figé à dévisager avec colère le Corbeau face à lui, Kanda sentit son poult s'accélérer et son cœur se serrer. Il ne pouvait pas se mentir, plusieurs fois il s'était préparé psychologiquement à voir Allen être entièrement consumé par l'esprit de Neah, et il n'était pas passé loin de la catastrophe lorsque le Noé avait tenté de tuer Johnny en utilisant le corps du maudit.

Mais toute cette préparation qui n'avait pourtant pas été si compliquée quand on mettait un point d'honneur à n'entretenir aucune accroche sentimentale, avait été rapidement balayée au fil du temps, en voyant Allen Walker vivre et se battre. À présent, la réalisation qu'à un point probable de l'histoire il soit contraint de mettre un terme à la vie d'Allen, le rendait malade.

« J'ai besoin d'une réponse claire, Exorciste, » insista Link.

« Sinon quoi ? Qu'est-ce que tu feras si je me charge d'éliminer le Quatorzième ? » le provoqua délibérément Kanda.

Ne pas savoir les véritables intentions ainsi que les réelles émotions du blond face à lui, exacerbait Kanda au plus haut point.

« Il n'y a pas de sinon immédiat, » reprit Link en croisant les bras tout en fermant les yeux, comme pour goûter au doux vent d'air frais provenant du fleuve. « Mais il y a quelque chose que je peux t'assurer. Tu seras libre, et tu pourras quitter la Congrégation sans craindre à devenir un rejeté. Ta mission envers Allen Walker étant finie, plus rien ne te retiendra. »

Quand Kanda était revenu à la Congrégation pour se lier à nouveau avec l'Innocence, il l'avait fait pour Allen et en connaissance de cause. Il avait su qu'il serait à nouveau enchainé pour toujours à cette communauté des plus sombres, mais avait procédé à ce sacrifice sans tergiverser plus longtemps. Howard Link semblait lui aussi le savoir, et en lui offrant ce genre d'alternative, il était persuadé que ça toucherait en un point Kanda.

Une fois Allen disparu, à quoi bon rester ici ?

Mais perdu dans son étude concernant les propos de Link, Kanda demeura silencieux un instant, où seul les oiseaux et les conversations joyeuses purent se faire entendre tout autour de lui, le tout, bercé par le bruit de la rivière.

« Et puis, je pense que ceci t'intéressera, » ajouta Link en rouvrant les yeux pour ensuite plonger sa main à l'intérieur de son manteau rouge. « Ça provient de notre section secrète de recherche. »

Il déposa sur la table en bois, un petit flacon taillé dans ce qui semblait être du cristal, contenant un liquide sombre. Si Kanda n'était pas conscient du sérieux de la conversation qu'il entretenait avec Link, il aurait parié que le Corbeau venait de lui donner un flacon de pétrole.

« Il est extrêmement précieux, nous n'avons que peu d'échantillon pour le moment, » lui expliqua Link en scrutant le beau flacon qui dépassait à peine la taille d'un index. « Mais ce flacon accompagnera ta liberté une fois Allen Walker disparu. Il permet aux Exorcistes de seconde et troisième génération de voir leur vitalité s'accroître définitivement… »

Les yeux du kendoka s'écarquillèrent à la révélation. La section scientifique avait pendant un temps, cherché à contrecarrer la malédiction de Kanda qui lui conférait des propriétés de guérisons uniques. Mais leur travail s'était montré infructueux malgré leurs lourds efforts, et si Kanda ne les avait pas tous menacés avec Mugen d'arrêter leurs expériences foireuses et dangereuses pour les scientifiques, Reever et sa troupe y seraient toujours –avec peut-être un ou deux membres en moins-.

Et ce petit flacon qui siégeait sur le bord de la table, brillant de mille feux suite aux rayons du soleil haut dans le ciel, aurait été sa solution-miracle il y a des années. Ce simple petit liquide qui apparaissait après tant d'années sans qu'il n'ait rien demandé, venait tout bouleverser.

« Tu n'auras plus besoin du lotus qui décompte tes derniers jours. Avec ça, je pense que tu peux gagner facilement six à sept ans, pour profiter de cette nouvelle vie qui s'offrira à toi. »

Mais Kanda ne l'écoutait plus, et lui jeta un regard presque ahuri. Link ne s'était surement pas rendu compte de ce qu'il venait de faire, si ?

« Après tout, comme le disait Allen, tu mérites cette liberté. »

Ce simple petit flacon était un bouleversement total pour Yû Kanda, et Howard Link ne semblait pas le comprendre dans le même sens que le bretteur concerné.

Ce liquide pouvait être une promesse d'un avenir avec Allen Walker…

Tout le contraire de ce que souhaiterait le Central.

« Ce n'est pas du poison, non. Je peux même avaler une goutte du liquide, si ça te chante, » lui fit Link en remarquant le trouble chez Kanda.

« Ce ne sera pas nécessaire, » lui assura Kanda sans attendre, en récupérant le flacon avant que le blond ne puisse avoir posé ses doigts dessus.

Le Corbeau fut pris d'un temps d'arrêt en remarquant les soudaines rougeurs qui étaient apparue sur les joues du kendoka. Il est vrai qu'il faisait chaud, garder son manteau de Maréchal devait être éprouvant quand l'été tapait si fort même dans le nord.

« Alors, quelle est ta réponse ? » l'interrogea une dernière fois Link qui se leva lui aussi, manteau rouge sous le bras.

Les deux hommes se firent face, et Kanda serra plus fermement le flacon dans sa paume de main.

S'il n'acceptait pas le marché, les intentions de Link restaient totalement floues. Il pourrait vendre Kanda et Allen par la même occasion, et Kanda refusait de risquer ça. Ce fut donc à contrecœur qu'il hocha la tête, osant le tout pour le tout.

« Je ne tuerais pas le Moyashi, » dit-il abruptement.

« Je suis très sérieux, Yû Kanda. Le tuer court à notre désavantage. Ne fais pas parler tes intérêts personnels avant un atout si précieux pour la Congrégation. »

Ne souhaitant pas en savoir davantage quant aux connaissances de Link vis-à-vis de ce qu'il semblait ressentir envers le Moyashi, Kanda hocha la tête d'agacement, et tourna les talons, énervé pour la journée. Mais la voix de Link l'arrêta dans son élan.

« Kanda. J'aurais une autre faveur à te demander. »

C'était bien la première fois qu'il appelait Kanda par son nom, ignorant son titre ou tout signe de respect envers lui alors que toujours, Link aimait garder un fossé professionnel entre les personnes avec qui il interagissait. Ainsi, pousser par sa curiosité envers un homme qui lui donnait bien de mal à décrypter, Kanda se retourna.

Howard Link paraissait peiné. Kanda ne l'avait jamais vu comme ça. Jamais.

« Éclaire ses derniers moments, s'il te plaît. Fais le sourire. »

La porte de sa chambre d'hôtel se referma durement derrière lui, et Kanda resta un instant là, adossé au battant en bois, poings serrés, tête baissée. Ses cheveux dissimulaient l'expression de ses yeux, mais ses dents serrées laissaient à indiquer qu'il ne s'était toujours pas calmé. Le voilà à nouveau dans une impasse.

Ce stupide liquide, il ne pouvait pas le prendre. Son cœur lui hurlait que non, il ne pouvait pas. Pas quand Allen était à deux doigts d'y laisser sa peau. Cette injustice lui donna la nausée.

« J'en suis venu à vouloir te suivre dans ton propre sort, crétin… ! »

De ses poings, il frappa la porte derrière lui sans même se retourner mais soudain, son irascibilité mourut dans le creux de son estomac lorsqu'il vit du coin des yeux qu'un certain golem doré voletait devant la vitre et frappait le verre de sa petite tête. Il fronça aussitôt les sourcils, Timcanpy tapait inlassablement la vitre à l'aide de son corps si bien que le kendoka se demanda sérieusement s'il n'allait pas finir par percer le matériau –quel qu'il soit- qui englobait l'attirail électronique de son corps –quoi que, était-il réellement fait de métal et de câbles ?-

Mais Kanda n'attendit pas plus et vint lever la fenêtre, le bois craquant dans l'action et Timcanpy se précipita à l'intérieur pour ensuite s'agiter furieusement et voler un peu partout dans la pièce de façon tout aussi frénétique qu'aurait fait une mouche prise au piège.

« Oï ! Tim' ! » appela Kanda en se retournant vers lui, ayant presque du mal à le suivre des yeux. « T'as fait une overdose de caféine ou quoi ? »

L'enveloppe fut soudain jetée sans douceur sur le bureau de Kanda, et glissa jusqu'au verre vide qui tangua et tomba, mais qui fut rattrapé par la main experte du bretteur. Cependant, Kanda n'eut pas le temps de hurler au golem que son comportement était ridicule, puisque Tim' s'empara d'une des plumes sur le bureau qu'il maintint de toutes ses forces dans sa mâchoire et plongea la brosse dans le flacon d'encre qu'il dévissa sans difficulté.

Kanda demeura immobile, cherchant à comprendre d'où pouvait provenir la folie du golem, et surtout, ce qu'il tentait de lui dire.

Et sans hésitation, Tim' apposa le bout de la plume épaisse contre le bois du bureau, et inscrit des lettres capitales dans l'agitation la plus totale. Une fois fait, Timcanpy jeta le pinceau sur le côté, celui-ci roula jusqu'au bord du bureau pour tomber bruyamment sur le parquet. Puis, les yeux de Kanda se posèrent sur les lettres encrées à même le bureau de sa chambre.

NEAH.

Le verre dans la main de Kanda lui échappa et se brisa net dès sa rencontre avec le sol.


J'aime aussi beaucoup Link donc voici un passage éclair avec lui.

Neah entre dans le game, c'est à son tour éhéh

À très vite :D