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Chapitre 8
La réalisation d'un peut-être
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NEAH.
Le verre dans la main de Kanda lui échappa et se brisa net dès sa rencontre avec le sol. Kanda n'entendit pas le verre éclater, mais simplement le battement incessant de son cœur contre ses tympans. Puis, Timcanpy montra du bout de son tout petit doigt, la lettre qui avait glissée à l'autre bout du bureau et qui ne demandait qu'à être lue.
« Quoi… ? » murmura Kanda, la gorge nouée.
Le Moyashi avait-il perdu ? Neah lui envoyait-il une lettre pour narguer sa victoire. Déglutissant, il finit par s'approcher du mobilier en bois et tira sa main tremblante jusqu'à l'enveloppe terne. Mais avant qu'il ne puisse s'emparer de cette missive vraisemblablement écrite par un Noé, Timcanpy vint déposer une main contre le poignet de Kanda.
Ce fut juste une faible pression. Kanda ne sut pas si c'était un geste de réconfort, ou une impulsion de peine qui poussa Timcanpy à se calmer et entrer en contact avec sa peau, mais le kendoka le regarda un instant, le souffle court.
« Putain… ! » siffla donc Kanda qui se réveilla de sa torpeur pour finalement récupérer d'une main vive l'enveloppe qu'il redoutait à présent.
Il déchira le battant et jeta l'enveloppe sur le parquet. Plus calme, Timcanpy resta posé sur le bureau, comme n'osant bouger pour ne pas brusquer Kanda qui déplia la lettre, le cœur bien trop agité.
« Bonjour, Yû Kanda. »
Aucun doute, Timcanpy avait raison, il ne s'agissait pas d'Allen Walker. Et ce n'était pas suite à ses propos trop polis, non, c'était tout simplement l'écriture. Elle était l'antithèse exacte d'Allen qui pourtant, derrière cette plume bas marchée qu'il transportait depuis des mois, avait une belle écriture. Mais celle-ci paraissait découler des temps anciens.
Fine, élancée et élégante. Semblable à des documents officiels que Komui passaient des journées à signer seul dans son bureau en désordre.
Chaque paragraphe était exposé en de jolis blocs, chaque mot possédait la même police et la même taille tandis que les lignes étaient parfaitement droites. S'en était nauséeux.
« Comment vas-tu depuis la dernière fois ? Non, ne prends pas la peine de répondre. C'est seulement par politesse, ton état de santé ne m'intéresse guère. »
L'angoisse et le doute étiraient douloureusement son cœur et malaxaient avec acidité ses entrailles. Kanda retint son souffle, revoyant juste sous ses yeux ces deux iris dorés.
« Je souhaiterais pourtant mettre au clair quelque chose avec toi. Je suis un homme de parole, sache-le. Néanmoins, si quand le jour viendra, tu te décides à attenter à ma vie, je n'hésiterais pas à te rendre la pareille, et te tuer de mes propres mains. »
Qu'est-ce qu'il racontait là ? Un homme de parole ? De quel jour parlait-il ? De la guerre qui attendait chaque Exorciste et Noé ?
« Où es-tu… Moyashi ? »
« En réalité, ça serait une joie immense de pouvoir mettre fin personnellement à ta vie, Exorciste. Alors n'hésite pas à venir me provoquer un duel. »
Non. Ça ne pouvait pas s'être produit si tôt. Il refusait d'y croire. Que ce Noé continue de le menacer, Kanda n'en avait rien à faire. Son esprit était à l'affut du moindre indice pouvant indiquer qu'Allen était toujours quelque part. C'était seulement de ça, ce dont se préoccupait le bretteur à cet instant précis.
« Pourquoi cette haine envers-toi, me demanderais-tu. Ce n'est pas réellement de la haine. C'est simplement un agacement qui a commencé à se muer en mécontentement au fil du temps. Par ta faute, je perds un temps précieux dans l'hôte qu'est ton ami. Sais-tu qu'être renfermé depuis des années dans un corps qui n'est pas le tien, ce n'est pas de tout repos. Constamment, je dois combattre. Je dois protéger mes propres souvenirs et émotions de ceux de Walker, ou bien j'aurais été englouti. »
Malgré cette anxiété acide, Kanda fronça les sourcils, et se concentra sur ce paragraphe. Neah venait-il de lui offrir son talon d'Achille sans la moindre pudeur ?
« Ne crois pas que je t'offre ma faiblesse sur un plateau d'argent, samouraï. Non, tu ne pourras rien y faire. C'est presque depuis deux décennies que j'ai pu apprendre à combattre et à conserver ma place. Alors ne crois pas pouvoir changer la donne. »
Les jambes de Kanda tremblaient, peinant à le tenir debout.
Il ne comprenait pas le but de cette lettre. Il ne comprenait tout simplement pas.
« Non, je ne fais que te mettre en garde, afin de tenir parole jusqu'au bout. »
Encore cette histoire de parole. Qu'avait-il en tête ? Ses doigts froissèrent le papier à la si belle écriture.
« Je ne reste pas longtemps, ne t'en fais pas. Quand tu auras fini cette lettre, ton protégé aura très certainement repris possession de son corps. Nous avons eu une sympathique discussion, lui et moi. »
Un soulagement sans nom frappa tout le corps de Kanda qui se laissa tomber lourdement contre la chaise derrière lui, main glacée contre son front. Qu'avait encore fait le Moyashi ? Aucun doute, il avait fait quelque chose. Il avait fait une connerie, ça se sentait. Pourquoi ne l'avait-il pas attendu, bon sang ! N'avait-il pas été assez clair dans ses propos ?!
L'angoisse laissa place à une sombre colère dirigée contre Neah, mais aussi contre Allen. Kanda jura plusieurs fois tout haut, sa main ayant migré jusqu'à son crâne, s'arrachant presque les cheveux dans le processus, et continua sa lecture : Le tout dernier paragraphe qu'il espéra ne pas être porteur d'autres mauvaises nouvelles.
« PS (qui je pense, t'intéressera beaucoup plus qu'un petit cours de tradition européenne) : Savais-tu, Yû, que ce garçon que j'utilise pour hôte possède de profonds sentiments, immoraux et dangereux envers toi ? Que dirait votre Dieu ? »
Kanda s'arrêta au beau milieu de la lettre, yeux écarquillés. Timcanpy cacha son corps à l'aide de ses ailes, craignant quant à lui, une très mauvaise nouvelle pour le futur du Walker. Mais ce n'en fut rien. Le bretteur restait stupéfié par ces quelques lignes écrites sous la plume d'un Noé qui venait d'abattre les derniers murs en pierre qu'il avait érigés autour de son esprit et de son cœur.
Est-ce que le Moyashi… ?
« Est-ce que la ténacité que tu démontres dans les lettres que tu envoies à Walker serait un indice quant à un potentiel attachement que tu as aussi envers lui ? »
Attachement. Sentiments. Amour. En réalité, jusque-là, Kanda n'avait jamais trop eu de temps à mettre un mot sur tout ça. Parce qu'il n'en avait pas le temps, mais aussi parce qu'il fuyait tout type d'attachement potentiel par crainte de retomber bien bas, comme avec Alma.
Mais à ce jour, les non-dits étaient dévoilés et hissés avec flagrance, au grand jour. Neah pouvait se foutre de lui et le mentir, ça ne changeait pas ce que commença à réaliser Kanda quant à ses propres sentiments.
« En 7000 ans, les humains ont bien changé. Vous devenez trop présomptueux à penser qu'un destin déjà écrit par une entité supérieure n'a plus lieu d'être. Votre détermination me ferait presque affectionner votre race. Néanmoins, ça s'arrête ici. Votre histoire se terminera d'ici peu, alors dégustez et ne regrettez rien.
Neah D. Campbell, 14ème Noé. »
La feuille fut déchirée sans une seconde de plus et Kanda jeta rageusement la boulette de papier dans un coin de sa chambre. C'était à ne plus comprendre.
Mais sa réflexion fut soudain brisée à la vue d'un Timcanpy qui se dirigeait vers la fenêtre, comme désirant prendre la poudre d'escampette. Kanda ne se le fit pas dire deux fois, et se précipita vers lui afin de l'attraper, mais le golem fut plus agile et évita la main puissante qui se referma dans le vent.
« Reviens-là ! » lui ordonna Kanda en plaquant ses deux mains contre le rebord de la fenêtre, le golem ayant quitté la chambre pour voleter doucement devant l'ouverture.
Mais Timcanpy ne semblait pas vouloir obéir à Kanda cette fois-ci, et se retourna pourtant vers lui pour ensuite ouvrir la bouche, et dévoiler sur sa langue une petite clef en fer. Kanda fronça les sourcils en remarquant l'objet mais avant qu'il ne puisse en apprendre davantage quant à l'objectif du golem, celui-ci fit volte-face et fila telle une flèche.
« Stupide golem ! » lui hurla Kanda en le voyant disparaître derrière les nuages gris.
Quelle journée de merde. Link venait dès cette jolie matinée mettre les pieds dans le plat, puis Neah lui écrivait une lettre des plus angoissantes, pour qu'enfin Timcanpy prenne la fuite sans d'autres explications.
Et puis, il commençait à pleuvoir.
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Les poumons en feu, Allen se redressa dans un sursaut, le front en sueur, les membres tremblants. Il pleuvait à torrents tout autour de lui et du dos de sa main, il fut contraint à retirer les gouttelettes de pluie sur ces cils qui gênaient sa vision pour ensuite étudier ce qui l'entourait. À première vue, il se trouvait être assis dans l'herbe d'une forêt et quand ses yeux se posèrent sur sa valise déposée contre l'arbre, absolument tout lui revint en mémoire.
Son cœur fut pris d'un sursaut et sa gorge se serra. Il abaissa la tête, main pressée contre sa poitrine et s'obligea à respirer convenablement. En s'infligeant la blessure de l'épée, Neah avait été à nouveau réveillé, et comme autrefois, dans un coin reclus de son esprit, il avait pu discuter avec le Noé.
Tout lui revint en mémoire. Le visage du Noé, la plaine aux herbes blanches, le ciel aux couleurs maladives, la fraicheur de cet endroit, la voix de Neah, sa crainte acide, leur accord.
Il bougea un peu, et les boucles de la chaine claquèrent entre elles. Les yeux d'Allen se rouvrirent et se posèrent sur l'enclavement de sa cheville, l'air ailleurs. Visiblement, le pire avait été évité, il n'aurait plus manqué que Neah aille faire joujou quelque part avec son corps.
Soudain, un objet regagna l'herbe, tout proche de son pied attaché, et Allen leva aussitôt les yeux vers la petite boule dorée qui volait devant lui, sa petite main désignant ce qu'il venait de faire tomber. Suivant des yeux ce que lui indiquait Tim', Allen vit qu'il s'agissait de la clef et un petit sourire s'attarda sur ses lèvres.
« Merci, Tim', » murmura-t-il en récupérant la clé humide pour ensuite se détacher.
Timcanpy resta à l'observer, perdu dans des réflexions intérieures tandis qu'Allen se levait fébrilement, encore secoué par la douleur que lui avait offerte l'épée sainte, et tout ce qu'il avait convenu avec l'ennemi. Le golem devait-il avouer à Allen que Neah lui avait chargé en secret d'envoyer une lettre à Kanda ? Devait-il trahir son tout premier maître ?
Chagriné par toutes ses questions que ne devrait pas avoir un golem, ni même quand on était aussi évolué que Tim', il finit par laisser tomber, et se dirigea jusqu'à Allen pour se déposer contre son crâne et enfouit son corps dans sa tignasse blanche.
De son côté, Allen se pencha vers sa valise, et l'ouvrit, dans la nette intention d'écrire quelques mots à Kanda, la situation venant d'être changé du tout au tout. Mais il se figea, mains toujours enroulées autour de l'armature du bagage. Certains de ses biens avaient été déplacés, certes de façons infimes, mais cette mallette étant son seul chez soi permanent, Allen ne pouvait pas se tromper là-dessus.
Quelqu'un avait ouvert sa valise durant son sommeil.
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« CE PETIT ENFOIRÉ DE TIMCANPY EST MORT DÉS L'INSTANT OU MON REGARD CE SERA POSÉ SUR LUI ! » s'époumona Kanda, sa main serrée rudement contre le combiné téléphonique.
Il se ficha bien des personnes dans le hall derrière lui qui lui intimaient de baisser d'un ton, il était pourtant au beau milieu d'un hôpital après tout –et ça avait été le téléphone le plus proche, celui de son hôtel étant occupé par une vieille dame en colère-, et puis, personne ne semblait comprendre sa langue. Alors Kanda n'était clairement pas en état de baisser de ton.
« Kanda, calme-toi, » soupira une voix à l'autre bout du fil. « Tu vas griller les circuits de ton golem à toi, à ce train-là. »
Lâchant un « tss » prononcé, Kanda adressa des regards noirs aux deux infirmières qui vinrent le prier à baisser d'un ton, ou sinon, elles seraient contraintes de le conduire jusqu'à la porte. Ainsi, Kanda compta jusqu'à cinq, pour ensuite reprendre cours à la conversation qu'il entretenait avec Reever Wenhamm, le commandant de la section scientifique, depuis dix bonnes minutes déjà.
« Ça va vous prendre combien de temps ? » demanda-t-il entre ses dents.
« Ce que tu nous demandes de concevoir dépasse un peu l'entendement, Kanda, » lui avoua le scientifique qui paraissait pensif. « Un golem capable de suivre Timcanpy à la trace jusqu'à Allen pour te donner sa position est un pari risqué. Tim' n'est pas idiot, nous l'avons étudié, il remarquera qu'il est suivi, et fera surement son quatre-heures de cet espion. Et puis, ce petit futé est aussi très très rapide, sache-le. »
« Et à côté de ça Komui met en place des robots destructeurs capables de mettre une raclée à Moyashi ! » s'énerva Kanda qui aurait donné cher pour frapper le Grand Intendant en plein visage. « Mais même pas capable de produire un golem un tant soit peu rapide pour rattraper son putain de golem ! »
En temps normal, à l'autre bout du fil, Reever aurait soupiré et réprimandé Kanda pour le peu de considération qu'il leur accordait. Mais de un, il était habitué à son comportement et de deux, le scientifique était tout aussi inquiet que Kanda suite à son récit. Neah était entré en contact avec Kanda par le biais d'Allen. C'était à ne pas prendre à la légère.
Selon Reever, l'emportement du bretteur était légitime, surtout quand il savait que l'Exorciste était sur les traces du fugitif depuis des mois, et qu'un lien semblait s'être tissé entre les deux concernés après l'histoire d'Alma.
« Je vais voir ce que je peux faire, on s'y met le plus rapidement possible, Kanda. Je te le promets, » finit par lui dire Reever qui n'avait finalement, pas donné son dernier mot. « Y a-t-il autre chose ? »
Mais Kanda ne répondit pas. Il venait de se raidir, et ses yeux s'écarquillèrent lentement face au golem doré qui volait devant lui, lettre entre ses dents pointues. Et il ne semblait pas effrayé par lui, ni même agité comme l'autre fois lorsque la lettre qu'il avait présentée avait été écrite par Neah lui-même.
« Je vous rappelle… » fit Kanda en raccrochant aussitôt.
Quand il souhaita récupérer l'enveloppe humide, Timcanpy la lui légua sans attendre, et à nouveau, une crainte acide vint dévorer l'estomac du bretteur. Quittant le hall d'hôpital qui puait l'anesthésiant et les antiseptiques, Kanda s'arrêta sous le perron du bâtiment, protégé de la pluie.
Le vent était puissamment fort dans ses cheveux, et déviait la trajectoire de Timcanpy qui vint le rejoindre sur le haut de la première marche, mais aucun des deux ne sembla s'en offusquer et dans un silence de mort, Kanda retira le battant de l'enveloppe.
Ce que Kanda ne savait pas encore à cet instant-là, c'était que si peu de mots allaient le tirer jusqu'à un retournement de l'histoire. Un retournement qu'il n'aurait pas pensé envisageable.
Il s'agissait simplement de deux petites lignes, à l'écriture plus désordonnée mais élégante d'Allen Walker. Aucune phrase d'introduction, ni de signature.
« Pourquoi t'acharnes-tu tant, Kanda ? Comme je te l'ai dit précédemment, tu peux marcher en paix à présent. Tu peux profiter des derniers instants qu'il te reste dans ce monde. On est quitte. »
Une simple et unique question.
Mais contre toute attente, Kanda resta calme. Son cœur battait de façon régulière contre sa poitrine et son souffle resta serein. Repliant la lettre qu'il rangea dans la poche intérieure de son uniforme de Maréchal, il fit un pas sous la pluie, et tira son visage en arrière, face au ciel.
S'était fini. La plaisanterie avait assez duré. Il était temps d'agir en adulte.
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« Cette décision que tu as prise ne plaira pas à tout le monde. »
« Je sais. C'est pour cela que je compte garder ça pour moi. »
Marian Cross n'avait pas encore quitté Düsseldorf, et Allen n'avait pas été très long à le retrouver, à présent, ils se trouvaient à la table de la chambre luxueuse du Maréchal, cartes en main. L'objectif de l'Exorciste n'avait pas été en tout premier lieu de jouer aux cartes avec son maître –mais Cross avait considéré que ça pouvait être un bon moyen de vider l'esprit de son disciple-, ce qu'avait d'abord souhaité Allen, c'était de se confier.
Car Cross était bien la seule personne qui n'irait pas l'étrangler dès qu'il aurait raconté ce qui s'était passé avec le Quatorzième.
Cross l'observa un instant d'un œil critique, avant de piocher une seconde carte, puis retira la cigarette nichée entre ses lèvres pour expirer la nicotine.
« Et que souhaites-tu réellement faire, une fois le décompte terminé ? » l'interrogea tout de même le roux, tout en prenant un air qui se voulut détaché.
Mais Allen garda ses yeux rivés vers le jeu entre ses mains, paupières alourdies et expression éreintée marquant son visage maigre. Il connaissait Allen par cœur, ayant poursuivi son éducation poussée malgré les croyances populaires. Cross poussa donc un soupir tout en écrasant la cigarette consumée dans le cendrier près du talon de cartes.
« Je vois. » dit-il en continuant de compresser le mégot avec irritation qu'il peina à dissimuler. « Je ne sais pas si tu pourras piéger le Quatorzième comme ça. Mais quand ce jour arrivera, tu pourras compter sur moi. »
Il avait deviné.
Allen hocha fébrilement la tête, et piocha une autre carte sous les yeux suspicieux de son maître. Il rangea lentement son jeu, mais Cross dévoila sans attendre ses cartes faces découvertes contre la table, pour ensuite presser son poing contre le bois avec impatience.
« Bon, fini la comédie, je sais que tu as gagné, » grommela -l'ancien- Maréchal en ouvrant son paquet de cigarettes Sobranie afin d'en récupérer une, agité.
Mais Allen secoua lentement la tête en dévoilant son jeu. La main de Cross qui maintenant le briquet allumé, se figea à quelques centimètres de sa cible.
« Non, j'ai perdu, je crois bien, » avoua Allen en tentant un sourire nerveux tout en se grattant le crâne.
Impossible.
Mais à nouveau, Cross mystifia le trouble qui naissait depuis leurs retrouvailles, et surtout, depuis qu'il avait certifié que le Allen qui lui faisait face s'était pris une grosse claque mentale et que ça n'allait pas être facile. Le pauvre garçon paraissait n'être plus que l'ombre de lui-même.
« Recommençons, » lui ordonna soudainement Cross en lui jetant ses cartes à la figure. « À toi de distribuer les cartes, je t'ai à l'œil. »
Allen ne sembla même pas remarquer que ce fut la première fois que son maître le laissait mélanger et distribuer les cartes d'un jeu qu'il allait entreprendre avec lui. Machinalement, il rangea les cartes et les mélangea avec agilité entre ses mains non gantées. Mais alors qu'il allait débuter la distribution, une masse lourde s'écrasa contre son visage et lui fit lâcher le talon.
Toutes les cartes s'échappèrent des mains d'Allen pour s'éparpiller absolument partout dans la pièce –manquant de peu le visage de Cross- tandis qu'Allen basculait en arrière pour rencontrer douloureusement le parquet.
Une fois le vacarme étouffé, Allen se redressa, une main pressée contre son dos en pleine souffrance et une autre contre son visage rougi par l'attaque furtive, et vit que Timcanpy s'agitait devant lui et revint à l'attaque.
« TIM' ! Mais qu'est-ce que tu fais ?! » s'exclama Allen en se levant sans attendre, bras devant lui pour protéger le reste de son visage des coups de tête furieux que lui administrait son compagnon.
Cross resta un instant silencieux, menton contre sa paume de main, à étudier du regard le golem qui ne lâchait pas Allen. Une fois que Timcanpy eut jeté une enveloppe contre le visage enfin découvert d'un Allen qui jura encore une fois, Cross comprit la raison de cette attitude frénétique.
« Visiblement, il s'est fait violemment menacer à l'aide d'un sabre, que s'il ne t'apportait pas cette lettre dans les plus brefs délais sa vie prendrait fin, » lui expliqua calmement Cross en faisant mine de s'intéresser à ses ongles.
« Vous comprenez aussi précisément ce qu'il dit ? » s'étonna Allen alors que l'enveloppe était retombée entre ses mains.
« Tu me prends pour qui ? C'est moi qui l'aie en partie conçu. »
Timcanpy s'agita à nouveau tout en tapant énergiquement l'enveloppe entre les mains d'Allen à l'aide de sa queue dorée, et Allen comprit avec une certaine pitié pour le golem, que Kanda n'avait pas dû y aller de mainmorte.
« Tu ferais mieux d'ouvrir cette lettre avant que Timcanpy ne fasse un infarctus, » lui conseilla Cross, petit sourire mesquin sur les lèvres.
« Je suis désolé, Tim', » s'excusa sincèrement Allen avec un sourire quelque peu amusé. « Je ne souhaitais pas t'envoyer au casse-pipe. »
Mais le golem paraissait être loin d'avoir envie de rire et commençait déjà à arracher le battant de l'enveloppe à l'aide de ses dents, si bien qu'Allen finit par comprendre qu'il valait mieux obéir au pauvre Timcanpy.
Après tout, si Kanda répondait pour une fois clairement à sa question, cette lettre entre ses mains était d'importance capitale –en imaginant que ce n'était pas encore une fois des lignes et des lignes de menaces-.
« Je vais vous laisser- » fit donc Allen qui dissimulait la rougeur de ses joues en se retournant, souhaitant récupérer son manteau et partir loin d'ici pour lire tranquillement.
« Mais quel prude, c'est pas croyable. T'es sûr que tu veux t'en aller ? Ton plateau de saucissons et fromages ne va pas tarder à arriver. »
À ce mot, l'estomac d'Allen se mit à gargouiller sans pudeur, et son visage devint encore plus rouge. Dieu qu'il avait faim.
« Tu peux la lire ici, ta foutue lettre. C'est pas comme si j'étais intéressé par ce que ton copain raconte, » ajouta Cross en haussant les épaules, inspirant une bouffée de nicotine en s'installant plus confortablement dans son siège.
Allen plissa les yeux au mot copain, ne sachant pas réellement ce que son maître sous-entendait par là, mais finalement, accepta de rester ici. Et puis, rentrer seul dans sa chambre d'hôtel n'était pas vraiment une option qui plaisait à Allen à cet instant précis. Il hocha donc la tête en se laissant tomber dans le canapé où gisait son manteau et s'apprêta à ouvrir l'enveloppe que Timcanpy avait mis tant de cœur à l'ouvrage pour la lui faire parvenir.
« Avant toutes choses, range-moi ce bordel, veux-tu ? » coupa Cross en désignant du bout de sa cigarette les cartes répandues sur le sol de la chambre spacieuse.
Grommelant quelque chose dans sa barbe inexistante, Allen se leva et s'activa, tandis que le golem rouspétait après Cross qui retardait la lecture de son maître actuel. Et enfin, il reprit place dans le canapé, adossé à l'accoudoir afin d'être méthodiquement dos à Cross qui ne pourrait pas remarquer les expressions qu'il prendrait à la lecture de cette nouvelle lettre.
Le cœur battant, il déplia le papier et prit une plus ample inspiration.
Il ignora son maître qui était maintenant occupé à sermonner Timcanpy pour lui avoir avalé sa cigarette à peine consumée, et commença sa lecture.
« C'est pour toi que je suis revenu, crétin ! Si tu n'avais pas existé, je n'aurais jamais remis les pieds au sein de cette putain d'organisation ! Alors assume un peu d'avoir survécu jusque-là ! Assume un peu les paroles que tu nous craches en souhaitant sauver tout le monde ! Ça ne marche pas que dans un sens, alors remue-toi et lâche ce fardeau bien trop lourd pour une p'tite pousse de soja comme toi. »
Il entendait à peine Cross hurler derrière lui à l'égard du golem. Seul son cœur beaucoup trop rapide qui tambourinait douloureusement contre sa poitrine était perceptible par ses oreilles. Il replia ses jambes contre lui, touché par ces mots, et se mordit vivement la lèvre inférieure.
C'est pour toi que je suis revenu.
Un sentiment étrange de bien-être brûla le bas de son ventre, et un doux sourire, partagé entre complaisance et peine vint titiller ses lèvres. Désormais, Kanda arrivait à peine à dissimuler ses propos gentils derrière des phrases cinglantes, s'en était touchant.
Qu'est-ce qu'Allen aurait donné cher pour revoir Kanda à cet instant-là.
« Je sais qu'il s'est passé quelque chose. Tu te doutes de rien parce que Tim' a fait l'aller-retour sans que tu t'en aperçoives. Alors parle. Ne me pousse pas à démembrer Tim' pour qu'il daigne enfin me guider jusqu'à toi. »
Cette fois-ci, ce fut plus inquiétant. Allen fronça les sourcils, se demandant bien ce que voulait lui dire Kanda. Qu'est-ce que Timcanpy avait fait ? Il jeta un rapide coup d'œil derrière lui, et vit le golem tirer la langue à un Marian Cross irrité.
Gardant cette information dans un coin de la tête, il continua la lecture de ces mots, s'approchant de la fin qu'il souhaitait pourtant ne jamais voir arriver.
« Sérieusement Moyashi. Je suis à bout. Qu'est-ce que tu veux que je te dise de plus ? Que je flippe ? Oui je flippe, OK ? Et j'enrage à la fois. Arrête de jouer ton égoïste, putain. »
Était-ce réellement Kanda qui lui écrivait ces mots ? Si ce surnom ridicule ne s'était pas glissé dans ce paragraphe, Allen aurait presque cru que Timothy avait pris possession du corps de Kanda ou qu'un autre avait rédigé ces mots.
« Alors moi aussi Je vais être égoïste, et honnête, petit merdeux :
Je veux te voir avant de disparaître. »
Allen Walker remarqua à peine que des larmes s'étaient mises à dévaler ses joues pâles. Ses pupilles cendrées brouillées par l'eau salée étaient écarquillées, tous ses neurones réalisant que peut-être…
Est-ce que… ?
Cross arriva près du canapé, bras croisés, sourcil arqué, et s'apprêta à lui sortir un : « Qu'est-ce qu'il y a un ? Un mort ? », mais le sourire naissant à travers les larmes chaudes d'Allen lui portait à croire le contraire. Un sourire certes triste, mais ce n'était certainement pas une expression qu'aurait pris Allen si l'un de ses amis avait perdu la vie.
Par la suite, Cross sentit Timcanpy taper le bas de son dos comme pour le pousser à agir face à Allen, et le roux lui adressa un regard noir, n'ayant toujours pas digéré cette histoire de vol de cigarette.
Mais finalement, après un soupir et un « quelle barbe », Cross s'assit lui aussi sur le canapé en étirant ses deux bras contre le dossier derrière lui, et porta vers Allen un regard qu'il voulut las.
« Et à lui ? Vas-tu le lui annoncer ? » lui demanda-t-il directement, ignorant la mine horrifiée de Timcanpy qui aurait aimé que son ancien maître ait plus de tact.
Mais Allen ne lui répondit pas, les yeux plongés quelque part au milieu de ces mots écrits par la plume de Yû Kanda. Visiblement cette lettre lui avait fait réaliser certaines choses.
« Allen, » appela Cross en frappant le genou de son disciple d'un revers de la main, afin de le réveiller.
Mais Allen se contenta de lâcha un faible rire étranglé par ses larmes, et il ferma un instant les yeux, ses mains tremblant contre le papier.
« Il me découperait en morceaux… » dit-il finalement dans un sourire affecté.
Kanda s'est ouvert, ça y est. La balle est dans le camps du petit Allen !
Merci pour toutes vos reviews, je vous aime :3
Ciaou !
