Ils montèrent encore un étage et finalement, ce fut elle qui ouvrit la porte, parce qu'il n'arrivait pas à trouver le trou de la serrure. A peine entré, le policier enleva sa veste, desserra le nœud de sa cravate et fondit sur le bar, bien décidé à terminer inconscient sur le canapé du salon.

« Laurence, vous feriez mieux d'aller vous coucher. »

Il cherchait quelque chose en fouillant parmi les bouteilles qu'elle entendait tinter sans les voir.

« Vous faites quoi ? »

« Ah ! Je l'ai ! »

Le policier brandit un petit sac transparent dans lequel il y avait de l'herbe ! Alice le dévisagea avec des yeux ronds. Elle se précipita vers lui.

« Laurence ! Mais, qu'est-ce que vous faites avec ça ? Vous avez subtilisé des scellés au commissariat ?! » Demanda-t-elle, horrifiée.

« Bien sûr que non, imbécile heureuse ! C'est Glissant qui me l'a refilée. Je soupçonne qu'il se la procure aux Pays-Bas ! »

Il ouvrit le petit sac et respira en fermant les yeux. Alice posa la main sur la sienne.

« Laurence, vous avez déjà eu votre épisode drogue... Arrêtez vos conneries… »

Le commissaire ne répondit pas et contempla quelques secondes leurs mains jointes sur le bar, puis il releva lentement les yeux. Leurs regards se croisèrent et Alice sentit l'atmosphère basculer, se charger d'une tension nouvelle qui n'avait rien d'innocente… exactement comme cette fois où ils s'étaient retrouvés allongés au sol tous les deux dans une bibliothèque mystérieusement dévastée par un fantôme… À nouveau, une délicieuse torsion dans son bas-ventre se produisit, comme une tentation, un appel des sens… Inconsciemment, elle se mouilla les lèvres pendant que la lueur dans les yeux de Laurence se chargeait de quelque chose d'inédit et d'intéressé…

Elle ôta sa main et se recula, troublée. Amusé, il se mit à ricaner parfaitement conscient de ce qu'il venait de susciter chez elle.

« N'allez rien vous imaginer, Laurence ! »

« Oh, je ne m'imagine rien, c'est tout vu. Vous n'êtes pas aussi indifférente que vous le prétendez. »

Il commença à se rouler un joint, pendant qu'elle protestait vivement.

« Mais, n'importe quoi ! Faut arrêter l'alcool, Laurence, ça vous donne de ces idées tordues ! »

« Pas à vous, peut-être ? »

« C'est pas comme ça que je vous vois. »

« Dommage… »

Ce ne fut que lorsqu'il s'entendit qu'il se rendit compte de ce qu'il venait de dire à voix haute. Il espéra qu'elle n'avait rien entendu mais à la tête interloquée qu'elle fit, ça n'était pas tombé dans l'oreille d'une sourde. A son tour, elle eut un rictus amusé.

« Un beau lapsus… »

« Alors là, vous ne m'attirez pas du tout. » Grommela-t-il pour se rattraper.

« Vraiment ? »

Par jeu, elle s'avança vers lui à le toucher. Surpris, il recula avec un air dédaigneux :

« Oubliez-moi, Avril ! »

Nerveusement, il porta le joint à ses lèvres et l'alluma. Elle soupira et le laissa faire.

« Très bien. Puisque c'est moi l'adulte, alors allez fumer sur le balcon s'il-vous-plaît. Moi, je vais me coucher. »

Il la regarda comme si elle venait de dire une énormité et s'emporta soudain :

« Attends, c'est toi, la raisonnable ici ? Tu viens me faire le reproche de vouloir m'évader, alors que c'est moi qui me fais du souci pour toi quatre vingt dix neuf pour cent du temps, quand tu te mets dans la mouise ?... Te rends tu seulement compte du stress que tes actions engendrent ? De la somme d'énergie que ça demande de te suivre dans tes mésaventures ? De la peur permanente qu'il t'arrive quelque chose ? De la culpabilité, parce que Marlène me reproche de ne pas intervenir ?... Non, je ne crois pas ! Tu t'en fous royalement !… Tu comptes toujours sur moi pour réparer tes conneries et te rattraper quand tu tombes, Avril ! Alors ne viens pas me faire la morale quand je suis à bout et que j'ai envie de tout foutre en l'air ! »

« Laurence, attends… »

Il balaya d'un geste rageur la bouteille heureusement presque vide sur le bar. Elle alla se briser au sol dans un fracas de verre et Alice sursauta. La rousse s'alarma de son instabilité et le regarda avec un mélange d'inquiétude et de compassion. Il eut un geste irrité :

« Ne me regarde pas comme ça, Avril. Je déteste la pitié que je lis dans ton regard. »

Il tourna les talons brusquement et alla fumer seul sur le balcon. Secouée, Alice ramassa les bouts de verre et nettoya. De temps en temps, elle jetait un œil vers la silhouette visiblement tendue qui lui tournait le dos.

Elle venait de se prendre une grande claque dans la figure, comme on disait. Les reproches n'étaient pas nouveaux, mais jamais Laurence ne lui avait parlé de ce qu'il ressentait réellement quand elle agissait comme une mercenaire, seule dans son coin. Même s'il jouait le vieil indifférent, toujours en rogne contre elle, agacé par son comportement, elle comprenait mieux à présent l'origine de ses colères. Il avait tout simplement peur pour elle.

Elle sortit finalement sur le balcon et s'installa à côté de lui en silence. Le spectacle de la Place Charles de Gaulle plongée dans la pénombre avec seulement quelques éclairages publics était d'un calme qui contrastait avec ce qu'elle ressentait. Au bout de quelques secondes, Laurence lui tendit le joint. Elle inspira quelques bouffées, en toussotant. Tout était tranquille au cœur de la nuit printanière, seul un léger vent agitait les arbres en contrebas. Elle ferma les yeux en se laissant pénétrer lentement par une impression de lâcher prise qui lui fit du bien.

Quelque chose lui touchait les cheveux. Elle ouvrit les yeux. Laurence avait attrapé une boucle de ses cheveux roux et jouait avec. Il semblait captivé par leur souplesse et leur élasticité.

« Comme ils sont doux… » Dit-il d'une voix rêveuse. « J'ai toujours voulu les toucher. Et cette couleur cuivrée, ces reflets qui dansent dans la lumière… »

Quelle lumière ? Alice lui écarta la main doucement mais il revint à la charge. Elle le repoussa encore mais il captura ses doigts. Alice tenta de récupérer sa main alors qu'il lui souriait à présent, les pupilles totalement dilatées.

« Laurence, tu peux me lâcher la main maintenant… Et arrête de sourire comme ce chat idiot dans Alice au Pays des Merveilles ! »

« Tu es mon Alice à moi, ma petite emmerdeuse, la croix que je dois me coltiner pour expier le fait que je suis le pire coureur de jupons qui soit... » Il eut un rire désabusé. « … Une femme qui n'en est pas une ! C'est l'ironie de l'univers, je suppose. »

« Enfin, Laurence, c'est quoi ce discours ? Je ne t'appartiens pas… »

« Ça ne tient qu'à toi, et je t'appartiendrai aussi… »

Le ton joueur la fit tiquer.

« Hein ? Mais qu'est-ce qu'il te prend ? »

Il n'hésita pas à la prendre par la taille.

« Il me prend l'envie de caresser tes courbes voluptueuses, de couvrir ton corps de baisers jusqu'à te faire crier de plaisir ! »

Alice se mit à rougir malgré elle et se dégagea.

« Tu es complètement stone et tu as bien trop bu. »

« Et alors ? Tu n'as pas envie que je te fasse du bien pour une fois ? »

« Je ne veux pas coucher avec toi enfin ! Tu es juste mon… » Elle eut un geste indéfini dans le vague. « … Enfin, tu es Laurence, quoi ! »

« Seulement Laurence ? Tu es sûre ? »

« Oui ! Et toi non plus, tu ne veux pas ! Si tu étais toi-même, jamais tu ne me ferais une telle proposition ! »

« Qu'est-ce que tu en sais ? Après tout, je suis un homme qui aime les femmes, toutes les femmes. »

« Tu es le premier à me dire que je ne suis pas une femme ! Que je ne ressemble à rien ! »

« Justement, appelle ça de la curiosité morbide, mais j'aimerais me faire une opinion plus précise sur toi… »

« Tu ne me supportes pas ! »

« C'est vrai que tu me tapes sur les nerfs, que tu es vêtue comme un sac et que tu es vulgaire la plupart du temps… » Il promena les yeux sur sa personne pour se fixer sur sa gorge dénudée. « … Sauf que ce soir tu ressembles à une princesse de contes de fées que j'ai envie d'effeuiller... »

Il voulut joindre le geste à la parole, mais Alice le repoussa. Il protesta :

« Alice, tu sais que je t'aime bien au fond ! »

« Bien sûr ! Tu as une si drôle façon de l'exprimer… »

Elle s'éloigna de lui, mais il revint à la charge.

« Tu hantes mes nuits de la même façon que tu envahis mes enquêtes : par effraction. Tu t'infiltres en moi malgré tous les barrages que j'ai pu ériger et tu me rends dingue… »

« Tu vas surtout regretter demain de m'avoir avoué tout ça et tu vas me le faire payer très cher. »

Il haussa les épaules, se frotta les yeux et dodelina de la tête, un sourire béat aux lèvres. Pendant quelques secondes, il resta ainsi totalement passif et silencieux. Alice s'approcha de lui.

« Ça va ? »

« J'ai l'impression de planer… »

« On ferait mieux de rentrer à l'intérieur. Viens… »

Il la suivit docilement à l'intérieur et la captura à nouveau par la taille en riant doucement.

« Alice Avril, je suis sûr que tu es une coquine… »

« Et toi, tu n'es qu'un sale macho qui se croit tout permis ! Bas les pattes, Dom Juan ! On touche pas la marchandise ! »

« Mais… »

« Swan, je te préviens... Ne m'approche pas ! »

Laurence eut un sourire resplendissant.

« Alice, tu viens de m'appeler Swan… »

« Oui, et alors ? c'est ton prénom… »

« Tu viens de m'appeler Swan… » Chantonna-t-il cette fois.

« Oui, mais ça ne veut rien dire ! » Lui répondit-elle sur le même ton.

Elle lui tira la langue. Il éclata de rire.

« Tu me plais, petite rouquine. Et quand une femme me plaît, elle ne me résiste pas longtemps. »

Alice ouvrit des yeux ronds. Stone ou pas, c'était la première fois qu'elle le voyait faire son séducteur avec elle. Qu'est-ce qui était pire au fond ? se faire insulter par lui ou se faire draguer ? Elle préféra s'en amuser et voir jusqu'où Laurence était prêt à aller. Résolument, elle mit la table entre lui et elle. Il la suivit et le jeu commença.

« Tu t'es pris un râteau ce soir, non ? »

« Ce soir ? Non, je ne me rappelle pas. »

« Sous l'arbre, avec la blonde, chez Duplessis… Elle t'a mis une claque parce que tu t'es montré un peu trop entreprenant. Si tu continues, tu risques de t'en prendre une autre… de ma part cette fois. »

« Oh, ça ! Ce sont les risques du métier… Tu ne voudrais pas arrêter de tourner ? Viens me rejoindre. »

Joueuse, Alice fit non de la tête.

« Pas question. Tu es complètement désinhibé et ça ne te ressemble pas ce comportement. »

« Tu sais ce que j'aime en toi ? »

Avril eut un sourire et décida de profiter de ses confidences pour le ridiculiser plus tard.

« Il y a des trucs que tu aimes en moi ? »

« Plein !... Etonnant, non ? »

« Dis-moi. »

« Non… »

« Allez… »

« Qu'est-ce que tu me donnes en échange ? »

Alice éclata de rire.

« Non, mais c'est pas vrai, Laurence… »

« Alors ? »

« Attends, je réfléchis… » Elle eut une idée. « Je te montre la cicatrice de mes treize ans… »

« Quoi ? Elle est où ? »

« Tu verras bien... »

« Tu n'as pas intérêt à m'arnaquer… »

« C'est un risque à prendre... »

« Si tu triches, Avril, tu vas me le payer cher... »

Elle haussa les épaules et croisa les bras. Devant sa détermination, il finit par céder :

« D'accord... Tu es spontanée, énergique, débrouillarde, sincère, courageuse, tu ne te laisses pas démonter par les événements ou les gens qui veulent te rabaisser… »

« Toi, par exemple… »

« Moi, ton tortionnaire préféré... D'ailleurs, si tu continues à te dérober, je vais t'attacher avec mes menottes. »

« Oh, oh ! Comme vous y allez, commissaire… »

« Alors, cette cicatrice ? »

« Pas tout de suite, continue... »

« C'est pas du jeu ! »

Il monta sur la table à quatre pattes pour couper court à toute dérobade de la part d'Alice. Elle se mit à rire et resta hors d'atteinte de lui.

« Continue... »

« Tu souffles le chaud sur le froid... Tu es vivante alors que je suis mort. »

« Comment ça, tu es mort ? »

La bonne humeur du commissaire disparut d'un coup. Une ombre passa sur son visage et il se recula en se fermant brusquement.

« Je ne veux pas en parler. »

Il resta un long moment sombre, secoua finalement la tête et promena des yeux hagards dans la pièce, puis il étouffa un gémissement, en revoyant sans doute des scènes connues de lui seul. Il se détourna soudain d'Avril et enleva sa cravate. De la sueur apparut sur son front et il se mit à hyper ventiler. Alice s'alarma de son état soudain.

« Ça va, Laurence ? »

« Je… je ne me sens pas bien… je dois sortir d'ici. »

« Attends, je vais ouvrir la fenêtre. »

Il arracha les boutons de sa chemise en tirant dessus. Alice le conduisit sur le balcon où il respira l'air frais avec avidité. Inquiète, elle lui caressa le dos en le rassurant pendant qu'il se reprenait, sans oser l'interroger plus avant. Enfin, il se redressa. Il était blanc comme un linge, les traits tirés, le visage hanté.

« Swan, tu me fais peur. Tu devrais t'allonger. »

Il acquiesça sans un mot et la suivit vers la chambre sans protester. Alice s'aperçut qu'il avait les mains qui tremblaient. Elle-même était secouée par ce qu'elle venait de vivre. Dans la chambre, Laurence s'assit sur le lit et se prit la tête à deux mains en gémissant. Elle prit place à ses côtés.

« Tu as fait une crise d'angoisse, c'est rien, c'est juste un mauvais trip. »

« Je ne fais jamais de crise d'angoisse ! » Dit-il en haussant le ton. « Je reste calme en toutes circonstances, je… je me contrôle ! »

Le corps secoué de légers tremblements, il semblait sur le point de craquer et faisait des efforts pour maîtriser ce qui continuait à le hanter.

« Ok, ok, je suis là, je reste avec toi, d'accord ? »

Il hocha la tête et ne dit rien pendant quelques secondes, puis il frissonna. Avril l'enveloppa dans la couverture pendant qu'il regardait devant lui, le visage défait.

« Je l'aimais tellement. » Finit-il par dire tout bas.

« Je sais. »

« Elle m'aimait aussi… »

Enfin, il acceptait de se confier et de parler de Maillol après tant de mois de mal-être et de souffrances silencieuses qui avaient laissé des traces indélébiles sur lui.

« Quand je pense qu'elle a préféré prendre le Transatlantique... Pourquoi elle ne m'a pas envoyé un télégramme pour me dire qu'elle n'était pas dans cet avion ? »

Alice ne connaissait pas la réponse. Tout ce qu'elle savait, c'est que Maillol souffrait d'aérophobie et qu'elle avait renoncé à prendre l'avion au dernier moment. Son nom était resté sur la liste des passagers, et donc sur celle des disparus.

« Quand je l'ai revue, vivante… »

Sa voix se brisa et il frissonna à nouveau, dévasté par la mauvaise blague que le destin lui avait jouée. Alice lui prit la main.

« Arrête de te torturer, Laurence, c'est pas ta faute… C'est la vie… »

« Tout ça, ce sont des conneries ! J'aurais mieux fait de la retenir ! Au lieu de ça, je n'ai rien dit, je ne voulais pas l'étouffer, j'ai respecté son choix de partir, sinon je la perdais définitivement… Et quand elle m'a annoncé qu'elle rentrait en France, j'étais tellement heureux !... Je voulais la demander en mariage. »

Il eut un rire amer.

« Je suis trop con... »

Il y eut un silence. Alice s'aperçut qu'elle continuait à lui serrer la main et ça lui convenait plutôt bien. Elle posa même la tête sur l'épaule du policier pour l'assurer de son soutien.

« Pas con... Seulement amoureux. »

« L'amour fait faire n'importe quoi ! Je déteste ça ! C'est la dernière fois que je me fais avoir ! »

Alice eut un pincement au cœur en le voyant si amer, si désireux de faire taire tous ses sentiments. Déjà qu'il ne se laissait pas facilement approcher...

« Tu veux que j'te dise ? Ça n'aurait pas marché entre vous deux. Deux infidèles qui cavalent à droite et à gauche ensemble, vous auriez foncé droit dans le mur... »

« J'ai cru qu'on s'était finalement trouvé... J'avais tout faux. »

Laurence se remémora la conversation houleuse qu'il avait eue avec Maillol lors de leurs retrouvailles publiques. Il avait fait son stoïque, mais il s'était senti mourir une seconde fois.

« Tu l'aimes toujours, n'est-ce pas ? » Demanda doucement Alice.

Il secoua vivement la tête en tentant de nier l'évidence et fit un effort pour se reprendre en inspirant profondément.

« Ça ne se contrôle pas ce genre de sentiment. » reprit Alice. « Mais avec le temps, ça va s'arranger. »

« Certainement pas, je lui en veux à mort ! »

C'était du Laurence tout craché...

« Ça va te sembler horrible ce que je vais dire, mais j'aime cette fragilité chez toi. »

« Pff… Espèce de romantique… »

Elle eut un petit sourire. Il avait dit ça comme s'il s'agissait de la pire des insultes.

« Pourquoi s'embarrasser de tout ce lot de souffrances qui nous rendent faibles et vulnérables ? » Demanda-t-il après quelques secondes de silence.

« Parce qu'elle font de nous des personnes humaines et attachantes. »

« Je préfère être le sale type égoïste, imbuvable et impossible à vivre. » ronchonna-t-il.

« Pas moi. Je préfère l'ami qui me fait confiance et exprime sa peine à celui qui me la cache en jouant les durs-à-cuire odieux. »

Ils se dévisagèrent intensément. Déstabilisé, Laurence finit par détourner le regard. Alice ne lui avait toujours pas lâché la main. Jamais ils n'avaient été aussi proches… Ce constat la frappa par sa justesse et elle se rendit compte qu'elle aimait ce rapport sans faux-semblants.

Il bailla à s'en décrocher la mâchoire et elle réalisa qu'il était sans doute épuisé.

« Allonges-toi, si tu veux. »

Il s'exécuta sans discuter et ne tarda pas à fermer les yeux. Son souffle devint régulier. Alice prit place à côté de lui et le regarda dormir, les traits détendus. Elle le trouva touchant et séduisant à la fois et dut réfréner l'envie de lui caresser la joue. A cet instant précis, elle sut qu'elle venait de succomber à son charme. Ce fut un choc pour elle, mais aussi une terrible désillusion. Elle était condamnée à être malheureuse. Avec sa fierté et son caractère de chien, jamais Laurence ne s'abaisserait à lui rendre des sentiments inadaptés à leur situation actuelle.

Alice soupira, se força à ne plus y penser et ferma les yeux, vaincue à son tour par la fatigue.

Quand elle ouvrit les yeux quelques temps plus tard, ce fut pour se rendre compte que quelque chose, ou plutôt quelqu'un, l'empêchait de se tourner. Elle était dans les bras d'un homme qui ronflait doucement en la tenant contre son torse. Laurence…

Passé le moment de panique, Alice se ressaisit. Elle avait chaud et soif. Lentement, elle tenta de se dégager de son étreinte sans le réveiller. Peine perdue, il raffermit sa prise sur elle en grommelant quelque chose dans son sommeil, et elle n'osa plus bouger.

Avril n'avait cependant plus le choix. Si elle voulait se lever, elle devait le réveiller. Délibérément, elle bougea et s'assit en l'entendant protester.

« Qu'est-ce que tu fais ? » Demanda-t-il d'une voix ensommeillée.

« Rendors-toi. »

Elle fila à la salle de bain pour se rafraîchir. Dans le miroir, elle observa la jeune femme rousse qui lui retournait un regard grave et inquiet, et pensa à Philippine. Pour la première fois depuis des semaines, elle eut une vision claire et lucide de sa propre situation amoureuse.

Elle courait à un fiasco et se leurrait complètement, en refusant de voir la vérité en face. A l'heure qu'il était, sa maîtresse avait dû finir dans le lit d'une autre – ou d'un autre… Alice avait fermé les yeux une première fois sur une infidélité, en se disant que ce n'était rien, comparée à ce que l'artiste peintre ressentait réellement pour elle, que ce qu'elles avaient ensemble, était unique.

Alice avait besoin de Philippine, mais l'aristocrate n'avait pas besoin d'elle. Comme elle devait bien se moquer de sa petite provinciale, comme elle l'avait appelée au début de leur relation ! C'était finalement un feu de paille et Alice ne put empêcher une larme de couler à cette évocation.

C'était ce qui faisait le plus mal. Alice avait cru que leur relation durerait mais elle savait désormais que l'aristocrate cherchait à se débarrasser d'elle. Philippine flirtait avec d'autres, était lâche en ne lui disant rien, mais Alice s'accrochait, refusant de voir la réalité en face. Philippine ne voulait plus d'elle. Son départ pour la Provence n'était qu'une illusion.

Un nouveau regard dans le miroir pour s'essuyer les yeux et elle s'aperçut trop tard de la présence de Laurence dans son dos. Appuyé contre le chambranle de la porte, il l'observait et l'avait vue en train de pleurer. Sans un mot, elle voulut sortir, mais il s'interposa devant elle.

« Qu'est-ce qui ne va pas, Avril ? »

« Rien… »

« Je préfère l'amie qui me fait confiance et exprime sa peine, à la crâneuse qui me la cache et peut soi-disant tout encaisser. »

La rousse releva la tête et chercha dans ses yeux s'il était sincère. Avec sa mèche rebelle et sa tête de lendemain de fête, il ne semblait pas avoir complètement dessoulé. Pourtant, l'inquiétude était bien là. Elle se sentit lasse de lutter et lâcha :

« Philippine et moi, c'est fini… »

« Mais je croyais ? Et la Provence ?… »

Alice secoua la tête en ravalant rageusement des larmes.

« Tant mieux, vous n'étiez pas faites l'une pour l'autre. »

« Merci, ça fait toujours plaisir de se l'entendre dire. »

Vexée, elle essaya de contourner Laurence. Cette fois, il l'arrêta en lui prenant le bras.

« Avril… Je suis... »

« Désolé ? » Répondit-elle avec amertume en baissant la tête pour ne pas qu'il voit que de nouvelles larmes coulaient. « Pas autant que moi. »

Résolument, il la prit dans ses bras et la serra contre lui. Alice se raidit, puis accepta finalement son étreinte au bout de quelques secondes.

« Je m'en fous de toute façon. Elle commençait à m'agacer avec ses fêtes, ses fréquentations débiles et ses idées de grandeur… »

« Il n'y en avait que pour elle, hein ? »

« Oui, et moi… moi, je n'existais pas… »

Elle réprima mal un sanglot. Pas dupe un instant, Laurence eut un ricanement :

« Décidément, il n'y en a pas un pour rattraper l'autre… »

Cette fois, elle ne put s'empêcher de glousser amèrement en séchant ses yeux.

« On doit être à plus cent dans l'échelle de la déprime et du pathos ! »

« Il faudrait que cela change, tu ne crois pas ? »

« Si tu as une recette miracle, je suis preneuse, parce que j'en ai marre de ne pas être heureuse. »

Il prit une profonde inspiration.

« Peut-être est-il temps de laisser venir ce qui vient, et de laisser partir ce qui s'en va ? »

« Qu'est-ce que tu racontes ? »

Alice se recula pour lire son expression. Ils se dévisagèrent, et à nouveau, ce truc indéfinissable entre eux était là, une forme d'attraction quand ils baissaient ainsi la garde et se montraient un peu d'attention et d'intérêt l'un envers l'autre.

« Tourner la page et aller de l'avant. » Il hésita. « Surmonter ensemble ce qui nous rend malheureux. »

« Ensemble ? Comme… toi et moi, ensemble ? »

Elle semblait abasourdie. Comme si Laurence se rendait compte de ce qu'il venait de dire, il se troubla et sembla peser ses mots alors qu'il tentait de se justifier :

« Malgré nos divergences d'opinions, je te tolère désormais… Enfin, plutôt rarement... » Il fit une grimace. « … Même quand tu t'imposes de manière forcée sur les enquêtes, je dois reconnaître… qu'on forme une bonne équipe… certes, jamais sur la même longueur d'onde, mais… efficace. »

Avec un petit sourire devant sa confession à mi-mots, elle l'arrêta.

« Nous sommes amis, Laurence… Malgré tes dénégations, tes sarcasmes et tes réflexions, tu m'as accepté depuis bien longtemps, même si tu refuses de l'admettre ouvertement. »

Il parut embarrassé et bougonna :

« Oui, bon, peut-être… »

« Et peut-être que l'on peut désormais être amis en profitant des bons côtés de l'amitié ? »

« Avril, nous n'avons que des rapports négatifs, conflictuels, où tous les coups sont permis... »

Elle lui lança un regard noir et croisa les bras, prête à se lancer dans l'affrontement. Il leva une main pour la tempérer et concéda avec une certaine réticence :

« … Pour la première fois, ce soir, j'admets que c'était différent, et plutôt… agréable. »

« Tu n'étais pas dans ton état normal, Laurence, et moi non plus. »

« Tu n'as pas apprécié ? »

« Si… » Concéda-t-elle. « Je parle de la trêve bien sûr, pas de ton ébriété et de… » Elle s'éclaircit la voix. « … de ton trip flippant. »

Laurence baissa la tête et inspira profondément.

« Avril, ça ne me déplaît pas de te titiller en permanence, c'est même l'un des rares plaisirs que je m'offre avec quelqu'un, qui pour une fois, est à peu près capable de riposter. »

« Dois-je te remercier pour cette marque d'intérêt peu ordinaire ? » Demanda-t-elle ironiquement.

Il échangea un coup d'œil avec elle et ne répondit pas. Elle soupira devant son silence soudain.

« En vérité, tu aimes que nous soyons dans la provocation et la discorde. Pour toi, c'est comme si nous nous stimulions l'un, l'autre, pour réussir à nous surpasser dans le conflit, mais aussi bizarrement, dans la résolution des enquêtes. Je ne sais pas comment, mais ça fonctionne... »

Les commissures des lèvres du commissaire s'étirèrent et il dissimula un petit sourire. Elle reprit :

« … Cette rivalité, c'est comme une sorte de compétition entre nous, mais c'est épuisant à la longue de devoir haïr quelqu'un, alors qu'au fond... » Elle haussa les épaules. « … je ne te déteste pas. »

Il parut à nouveau gêné par cet aveu de la part d'Avril qui préféra s'en amuser.

« Honnêtement, Laurence, qu'est-ce qu'il pourrait nous arriver de pire que la guerre que nous nous menons déjà quotidiennement ? »

« Nous entretuer ? »

Alice leva les yeux au plafond.

« Non, mais franchement, Laurence, il n'y a que toi pour avoir une idée pareille. »

« Tu oublies que je connais la nature humaine dans tout ce qu'elle a de plus sombre. »

Elle imaginait aisément qu'il en avait suffisamment vu au cours de sa vie, notamment pendant la guerre, et dans son métier pour ne pas être contredit sur ce point. Elle reprit :

« Tu veux que nous ayons des rapports plus normalisés ? Plus adultes ? »

« J'ai des rapports adultes. C'est toi qui te comporte comme une gamine. »

« Certainement pas ! Qui est-ce qui a fait son sale gosse ce soir ? »

« Je n'ai pas fait mon sale gosse ! J'avais besoin... de décompresser ! »

Sa mauvaise foi était de retour, alors elle contre-attaqua :

« Le moins qu'on puisse dire, c'est que tu ne fais jamais les choses à moitié ! Alcool, sexe et drogue, si je n'avais pas fait preuve de lucidité, tu m'aurais entraînée dans ton lit ! »

Il parut décontenancé et maugréa :

« Oui, bon… l'erreur est humaine... »

« L'erreur, vraiment ? Ce ne serait pas plutôt toi qui serais humain, après tout ? »

Il eut un soupir d'agacement, signe que sa patience atteignait ses limites.

« Ok, Avril, on vit déjà le pire... Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse ? Qu'on essaie le meilleur ? Essayons le meilleur alors ! Et si ça ne marche pas… » Il haussa les épaules. « … Quelle importance ? On reviendra à ce qu'on sait faire le mieux ensemble : se pourrir la vie. »

« Reste à définir ce que tu entends par "le meilleur"... » Dit-elle en mimant des guillemets avec ses doigts. « Si, pour toi, c'est prendre plaisir à me torturer ou à passer ta mauvaise humeur sur ma personne, laisse tomber… »

« Le meilleur, c'est se parler, partager, se faire confiance, s'épauler, comme ce qu'on a fait ce soir… mais aussi se détendre, rire, se faire du bien… » Il leva la main et écarta une mèche de cheveux roux rebelle en disant doucement : « ... ensemble. »

Le geste était spontané et curieusement intime. Elle le dévisagea, interdite. Cette fois, il n'y avait aucune moquerie dans sa voix, ni dans ses yeux.

« Tu veux dire que tu serais prêt à faire des efforts pour que nous arrêtions de nous prendre la tête ? »

Elle était incrédule. Il n'osa pas la regarder pendant quelques secondes, puis prit une résolution et releva les yeux :

« Et plus encore… Je sais que ce ne sont que des mots, alors laisse-moi te le montrer, Alice… » Il réduisit la distance entre eux. « … Laisse-moi te rendre heureuse, nous rendre heureux pour quelques heures, quelques jours, peu importe… Laisse-nous cette chance. »

Avril sut qu'il pensait sincèrement ce qu'il disait, et cela la toucha plus que tout. Elle découvrait enfin que Laurence lui faisait confiance, qu'il s'en remettait à elle pour prendre une décision qui, au fond, lui faisait plaisir et la tentait irrésistiblement malgré ce qu'elle impliquait. C'était un choc d'apprendre qu'il souhaitait qu'ils deviennent plus proches et elle ne sut quoi répondre, frappée par la nouveauté, et tentée d'y céder même si c'était de la folie !

Elle et lui ensemble ? Allons bon ! Ils couraient à la catastrophe ! Et en même temps, comme il l'avait dit, que pouvaient-ils leur arriver de pire que leurs embrouilles ordinaires ? S'entendre encore plus mal ? Se détester ? Se crier dessus ? C'était déjà leur quotidien. Ça allait effectivement être difficile de faire pire, à part s'entretuer ? Avant qu'ils en arrivent là, il y a belle lurette qu'elle serait partie... C'était une peur irraisonnée.

Il attendait une réponse. Détectait-elle de la tension dans ses yeux ? Elle décida de le titiller un peu.

« Je pense qu'il faut vraiment être désespéré pour faire une pareille proposition. Je n'en suis pas là quand même… »

Il se renfrogna immédiatement.

« … Et puis, je ne suis pas certaine que tu aies envie de faire l'effort d'être agréable. C'est dans ta nature d'être vindicatif et de te comporter comme un con. »

« Je peux me comporter de façon tout à fait décente et désintéressée ! »

« Vraiment ? Alors pourquoi ne l'as-tu jamais fait auparavant ? »

Devant sa remarque blessante car non dénuée de vérité, Laurence se recula en masquant du mieux qu'il put sa déception devant son refus.

« D'accord. Ecoute, oublie tout ça, c'était une idée ridicule... »

Il voulut partir, mais elle le retint par le bras.

« Attends ! J'ai pas fini ! »

Alice était embarrassée. A son tour, elle sembla chercher ses mots.

« En fait, ce soir, Laurence, tu m'as prouvé que tu avais un cœur. Tu m'as touchée d'une autre façon et j'ai aimé cette ouverture de ta part et cette confiance. »

« Tu as aimé ? » Répéta-t-il, perplexe.

« Oui. Tu as remué des tas de trucs en moi… » Elle eut un petit rire nerveux. « … Oh, merde, j'ai l'impression d'avoir des papillons dans l'estomac, quand tu me regardes comme tu le fais en ce moment… »

Les lèvres du policier s'étirèrent et il retrouva sa belle assurance.

« C'est vrai ? Pourquoi ? »

Alice rougit et dansa d'un pied sur l'autre. Laurence la dévorait anxieusement des yeux à présent. Inconsciemment, il se rapprocha d'elle en entrant dans sa sphère privée, et à nouveau, l'attraction entre eux était là, exigeant cette fois d'être reconnue pour ce qu'elle était : du désir trop longtemps nié entre un homme et une femme.

« Peut-être que, moi aussi, j'ai envie de partager avec toi d'autres moments que des engueulades ? Des instants de complicité... d'entente… de joie... »

Alice avait soudain chaud partout. Pire, elle avait désormais l'impression d'avoir de la guimauve à la place du cerveau et de perdre le fil de la réalité. C'est maintenant ou jamais, se dit-elle dans un instant de lucidité. Elle se hissa sur la pointe des pieds pour déposer un baiser léger sur les lèvres du policier. Il ferma les yeux et accepta la caresse en y répondant presqu'immédiatement avec la même douceur. Alice approfondit alors son baiser et les frontières entre leurs mondes disparurent...

C'était comme s'avancer en territoire inconnu, tout en sachant que rien de fâcheux ne pouvait arriver puisque vous alliez ensemble dans la même direction, confiants. Finalement, elle se détacha la première de lui avec l'ombre d'un sourire.

« Voilà… »

« C'est tout ce que tu trouves à dire ? »

« Ben… C'est pas facile de parler avec toi… » commença t elle. « … Tu m'envoies sur les roses les trois quarts du temps, quand tu ne refuses pas de m'écouter, alors je n'ai d'autres choix que de m'imposer d'une façon ou d'une autre, en agissant avec mes gros sabots….

Laurence ne la laissa pas continuer et l'embrassa à pleine bouche, dévoilant ses propres intentions. Sa langue trouva celle d'Alice, s'enroula autour, joua avec, la caressa, tandis que ses lèvres s'attardaient sur celles de sa compagne avec gourmandise. Alice ne put s'empêcher de gémir en lui retournant la politesse, tandis que dans ses veines, coulait à présent un flot de désirs inédits et brûlants.

C'est de la folie ! Qu'est-ce que je viens de déclencher entre nous ? Se demanda-t-elle brièvement. C'était comme un barrage qui venait de céder brutalement et dont les eaux tumultueuses emportaient tout sur leurs passages. Prise dans un tourbillon de sensations nouvelles et excitantes, elle s'abandonna, incapable de résister à l'émotion la plus primitive qui soit.

Ils quittèrent la salle de bain et rejoignirent la chambre presque sans se désunir.

A suivre…