Alice commença à s'inquiéter sérieusement quand elle vit l'heure du dîner approcher. Elle téléphona au commissariat, parla avec l'agent d'accueil qui n'avait pas vu Laurence de la journée (sauf enquête en cours, on le voyait rarement le dimanche) puis descendit dans la rue et aperçut la Facel Vega garée un peu plus loin. Troublée, elle remonta à l'appartement et laissa un mot sur la table, puis s'en alla.

Elle prit un taxi à la gare de Lille et se rendit chez Philippine. Elle avait des affaires personnelles à récupérer. L'artiste peintre était absente. Alice fit son sac, retrouva ses clés, puis prit le temps d'écrire une lettre de rupture. Contrairement à ce qu'elle croyait, elle trouva les mots facilement et put repartir l'esprit tranquille. Bien sûr, elle ne le faisait pas de gaieté de cœur, mais elle avait enfin pris une décision après des semaines d'hésitation. Tout ça parce que Laurence et elle…

Elle haussa les épaules en gloussant. Etre amis avec bénéfices était certainement le truc le plus dingue qu'elle ait fait de toute sa vie. Et si on lui avait dit ça six mois plus tôt, elle aurait allègrement ri au nez de son interlocuteur en le traitant de malade mental !

Le fait d'être malheureux dans leurs histoires d'amour respectives avait été un facteur déclencheur. Leur ouverture induite par des substances psychoactives avaient fait le reste, sans compter une certaine maturité et la volonté d'apaiser leurs tensions qui les mettaient à rude épreuve au quotidien. Même si tout devait s'arrêter après cette unique nuit ensemble, elle ne regrettait rien. Elle savait que leurs liens de confiance en sortaient renforcés.

Arrivée à son domicile, elle appela Laurence à nouveau. Aucune réponse. Elle avait à peine raccroché que le téléphone sonna. Persuadée qu'il s'agissait de lui, elle lança joyeusement :

« Laurence, c'est toi ? Où étais-tu passé ? »

« Alice ? »

Mauvaise pioche… C'était la voix intriguée de Marlène.

« Alice ? Pourquoi tu ?... Tu croyais que c'était le commissaire ? »

« Non, non… Je croyais que c'était une amie qui s'appelle Laurence qui me rappelait… C'est une cop… Enfin, une nouvelle collègue de boulot... »

Il y eut un silence. Marlène la croyait-elle ? Heureusement qu'elle n'avait pas appelé le commissaire par son prénom et gaffé !

« Oui, Marlène ? Pourquoi tu appelais ? »

« C'est au sujet du commissaire justement. Il est à l'hôpital. »

« Quoi ? »

Un frisson glacial parcourut l'échine d'Alice.

« Qu'est-ce qu'il s'est passé ? »

« Alors qu'il marchait dans la rue, il a été renversé par un cycliste. Il est inconscient. »

« Hein ? Où est-il ? »

« A Calmette. »

« J'arrive... Merci de m'avoir prévenue. »

Alice raccrocha, le cœur angoissé. Elle récupéra sa Lambretta et fila le plus vite possible à l'hôpital, faisant fi de sa propre sécurité.

Sans surprise, elle avisa Marlène déjà sur place. La blonde était inquiète, clairement tendue et arpentait le hall, comme une âme perdue.

« Comment va t-il ? »

« Il est toujours inconscient. »

« C'est arrivé quand ? »

« En fin d'après midi. Aurélien est parti aux nouvelles auprès de ses confrères. »

« On peut le voir ? »

Marlène secoua la tête négativement et soupira. Avril se mit à se ronger les ongles, inquiète. Laurence était sorti pendant qu'elle dormait. La rousse commença à faire silencieusement les cents pas, incapable de rester en place, trop nerveuse.

« Alice ? »

« Oui ? »

« Je l'ai vu hier soir. Tu crois qu'il…? » La blonde hésita. « Il… enfin, il avait beaucoup bu… »

« Je l'ai raccompagné chez lui. »

« Et il allait comment ? »

« Honnêtement ? Pas très bien. »

Alice resta vague. Déjà qu'elle avait du mal à masquer son angoisse, elle ne voulait rien révéler de ce qui s'était passé entre Laurence et elle, surtout à Marlène.

« Je connais le commissaire. Il ne prend pas très bien ma relation avec Aurélien, même s'il me dit le contraire. »

« Ça lui passera, Marlène. Il faut juste qu'il s'habitue à ne plus te considérer comme une chose qui lui appartient. »

La blonde soupira.

« Tout de même, il m'inquiète depuis quelque temps. »

« Ah oui ? »

« La solitude est sa seule amie, tu sais, mais là, c'est comme s'il s'était refermé sur lui-même… Encore plus, tu vois ce que je veux dire ? »

« T'inquiète pas, Marlène, un jupon va passer par là et il redeviendra fidèle à lui-même… arrogant, odieux, et tutti quanti... »

Nouveau soupir de la belle blonde.

« Que c'est long cette attente, j'espère que ce n'est pas trop grave... Mais qu'est-ce qu'elle fait là, celle-là ? »

La dernière partie de la phrase ne s'adressait clairement pas à Alice. La journaliste se retourna dans la direction que regardait Marlène. Elle découvrit le Dr. Maillol qui parlait avec une infirmière et qui tourna la tête vers elles quand cette dernière lui montra les deux jeunes femmes.

« Qui l'a prévenue ? » Reprit Marlène en se raidissant.

« Pas moi. Après ce qu'elle a fait subir à Laurence, je ne risque pas de copiner avec elle ! » S'exclama la rousse.

Maillol s'approcha.

« Bonsoir. Vous avez des nouvelles du commissaire ? »

« Vous n'êtes pas la bienvenue ici. » Répliqua vertement la blonde.

« C'est vous qui avez décrété ça, Marlène, parce que ma tête ne vous revient pas ? Qui vous dit que je ne suis pas ici à la demande de Swan ? »

« Alors ça, ça m'étonnerait ! » intervint spontanément Alice. « Il ne veut plus entendre parler de vous. »

Maillol les considéra tour à tour, surprise par leurs réactions.

« Ecoutez, l'hôpital m'a appelée. Swan avait une photo avec mon numéro dans son portefeuille. On croit que je suis sa femme. »

Alice avait beau savoir ce qu'il en était réellement, elle ne put s'empêcher de ressentir une pointe de jalousie.

« Oui, et alors ? Nous savons toutes les trois que c'est faux ! »

Cette fois, le ton agressif d'Alice fit tiquer Maillol.

« J'ai parfaitement le droit de m'inquiéter pour lui et de prendre de ses nouvelles. »

« Parce que vous vous êtes inquiétée de lui quand il vous croyait morte ? Vous l'avez appelé pour le rassurer ? Pendant que Madame traversait tranquillement l'Atlantique sur un paquebot de croisière, lui, il était au fond du trou et se droguait pour faire taire la douleur de votre disparition ! »

Maillol écarquilla les yeux.

« Qu'est-ce que vous racontez ? Il a fait quoi ? »

« Il s'est drogué, Docteur… » Intervint la blonde à son tour. « Si Alice et moi n'avions pas été là pour le sortir de cette spirale infernale, il aurait sombré dans une profonde dépression et serait devenu narcoleptique ! »

« Narco-dépendant, Marlène… » Corrigea Alice. « … Narcoleptique, c'est quand tu t'endors involontairement n'importe où, n'importe quand, au travail ou dans la rue ! »

Le masque impassible de Maillol se fendilla. Elle eut un regard stupéfait et horrifié en même temps. Alice se rendit compte qu'elle était en train d'encaisser la nouvelle.

« Laurence ne vous a rien dit… »

Maillol eut un sourire crispé et tenta de faire bonne figure.

« Ne rien dire, c'est tellement lui... » Murmura la légiste, visiblement secouée.

« Pourquoi avez-vous cherché à le revoir ? » Demanda Alice avec une curiosité nouvelle.

Le médecin se troubla et resta quelques secondes partagée.

« Il... » Elle prit une profonde inspiration. « … Swan a compté pour moi. Je voulais le lui dire, mais apparemment… j'ai tout fichu en l'air. »

Alice et Marlène se regardèrent brièvement. Maillol tenta de se reprendre, consciente de la gêne occasionnée. Duplessis arriva sur ces entrefaites avec un sourire rassurant.

« Laurence a repris conscience… Il est un peu désorienté, mais c'est normal, compte tenu des circonstances. »

« On peut le voir ? »

« Oui. Il a eu de la chance. Les examens ont seulement révélé une épaule démise. Il a une grosse bosse sur le crâne et quelques contusions. » Il s'avisa de la présence de Maillol. « … Vous ne me présentez pas votre amie ? »

« Non, parce qu'elle n'est pas notre amie. » Répondit sèchement Marlène en s'en allant vers la chambre de Laurence.

« Alice ? » Demanda l'homme, interloqué.

« C'est une longue histoire. »

La journaliste suivit Marlène, laissant un Duplessis perplexe et une Maillol encore perdue dans ses pensées.

« Docteur Duplessis. Désolé pour… tout ça. »

« Docteur Maillol. »

« Vous êtes médecin ? »

« Je suis le chef du Département de Médecine Légale à l'IML, et occasionnellement, consultante au Commissariat de Lille. »

Le cerveau de Duplessis fonctionna à toute vitesse en sautant aux conclusions face à la réaction épidermique de Marlène.

« Ah ! Vous êtes une collègue de Laurence… »

Le sous-entendu n'échappa pas à Maillol qui traduisit le propos par sa maîtresse.

« Oui et non. Et vous ? »

« Je suis généraliste. Marlène est ma fiancée. »

Maillol eut un faible sourire. Voilà qui expliquait également l'humeur de chien de Swan ces derniers temps… Une petite mise au point allait devoir s'imposer entre tous les protagonistes mais pour l'instant, elle n'était pas venue pour cela.

« Excusez-moi, je vais aller voir comment le commissaire va. »

Duplessis la regarda partir en admirant sa silhouette longiligne dans son long manteau gris souris. Quelle classe elle avait ! Bien que d'une beauté froide, cette brune avait de magnifiques yeux bleus. Laurence tirait toujours le gros lot.

Pendant que Duplessis se faisait ces réflexions, Marlène et Alice étaient entrées dans la chambre de Laurence. Le commissaire les observa approcher avec intérêt.

La petite rousse lui souriait d'une façon incertaine, avec une inquiétude qu'elle peinait à masquer. La grande blonde captura immédiatement son regard dès qu'il aperçut son visage. Elle arborait un grand sourire contagieux. Elle était splendide et il lui retourna un sourire qui se voulut charmant.

« Commissaire ! Vous nous avez fait une de ces peurs ! » S'écria Marlène.

Elles s'installèrent de part et d'autres du lit avec une familiarité qui lui indiqua qu'ils devaient être proches. Ces deux femmes lui semblaient d'ailleurs familières, sans qu'il parvienne à les remettre totalement.

« Vous cherchez toujours à vous faire remarquer, hein, Laurence ? » Demanda la rousse, non sans provocation.

Il tourna la tête vers elle et l'observa comme un animal étrange. Cette fille était tout autant dépenaillée avec sa tignasse qui ne ressemblait à rien, que l'autre était apprêtée et jolie.

Ce ne fut rien à côté de la brune qui pénétra ensuite dans la pièce. Le temps sembla s'arrêter alors qu'elle avançait vers lui sans le quitter des yeux.

« Commissaire ? Commissaire ? »

La blonde venait de le secouer doucement et il revint au présent.

Qui étaient ces trois étrangères toutes aussi différentes les unes que les autres, qui le dévisageaient à présent avec une inquiétude non dissimulée ?

« Je… Je vais bien… J'ai juste besoin d'un peu de temps pour vous… replacer… »

Il se tourna vers la blonde.

« Vous… vous devez être…? »

La secrétaire le dévisagea de façon incertaine et répondit machinalement :

« ... Marlène. »

« Marlène, c'est ça… Et vous êtes... ma secrétaire, non ? »

« Oui ! Et voici Alice… »

Il accorda à peine un regard à la rousse qui le dévisageait silencieusement en se mordant la lèvre. L'inquiétude avait envahi ses traits. Laurence préféra dévorer des yeux la jolie brune qui l'observait avec défiance.

« Et vous, vous êtes… »

« Maillol. »

Le nom éveilla immédiatement un écho familier en lui. Il se mit à lui sourire ironiquement.

« Maillol ?... Seulement Maillol ? »

« Tu m'as toujours appelée comme ça. »

« Curieux... »

Les traits de la brune se métamorphosèrent pour s'adoucir. Pas de doute, cette Maillol ne pouvait être que quelqu'un de très proche… Il lui tendit la main, l'invitant à approcher.

« Attendez une minute… » S'écria Alice. « Vous ne vous souvenez plus de nous ? »

« Si, bien sûr… » Répondit Laurence avec une fausse assurance. « … Bien sûr que je sais qui vous êtes... »

Aucune des trois protagonistes n'étaient dupes. Elles échangèrent des regards inquiets. En médecin, Maillol décida de prendre les choses en main et passa devant la rousse.

« Comment te sens-tu ? »

Reléguée au second plan, Alice aurait voulu hurler de rage. Elle serra les poings, consciente que ce n'était ni le moment, ni l'endroit pour faire une scène - et surtout de quel droit ? Elle imaginait déjà la tête de Laurence et celle encore plus effarée de Marlène - si bien qu'elle n'entendit pas la réponse du policier.

« Que t'est-il arrivé ? » Demanda Maillol.

« Je marchais dans la rue et j'ai été renversé par un cycliste. Il paraît que je m'en sors bien… »

Il montra son épaule en écharpe.

« Tu ne l'as pas vu ? »

« Non… » Il fronça les sourcils. « En fait, je ne me souviens pas de l'accident. »

« Amnésie temporaire... Ce n'est pas grave, Swan, tout va vite rentrer dans l'ordre. »

Maillol eut un sourire rassurant et lui serra la main. Il captura immédiatement la sienne et lui retourna un sourire affectueux en la mangeant des yeux.

Alice avait tout vu. Ulcérée, elle se sentit étouffée et quitta précipitamment la chambre sans dire un mot. Ce ne fut que lorsqu'elle fut dans les jardins de l'hôpital qu'elle s'arrêta en tentant de remettre de l'ordre dans ses pensées. Mais ses sentiments occultaient tout. Elle haletait comme une bête blessée, bouleversée par un maelstrom d'émotions contradictoires.

« Non, non, c'est pas vrai… Ça peut pas arriver… »

Elle ignorait si elle parlait de la situation insolite dans laquelle se trouvait un Laurence désorienté, à nouveau amoureux transi de la belle légiste, ou si elle se référait à sa propre situation ridicule… être la maîtresse d'un homme qui lui avait à peine accordée un regard, au profit d'une ex- qui avait agi de façon impardonnable avec lui…

Tout va vite rentrer dans l'ordre, se répéta t-elle en reprenant les mots de Maillol.

L'angoisse ne diminua pas pour autant. Dans quelle situation impossible venait-elle encore de se mettre ?

Merde… merde… merde… Stop ! Arrête de te monter le bourrichon, ma vieille ! ce n'était que…

Que quoi ? Comment mettre un nom sur ce qu'elle avait vécu la nuit précédente ? Il n'y avait eu aucune promesse entre eux, rien qu'un échange de bons procédés en quelque sorte. Ils étaient tous les deux des adultes consentants, parfaitement conscients qu'ils signaient un accord tacite, non soumis à des règles précises… des amis avec bénéfices, avait-il dit, qui se faisaient du bien en veillant l'un sur l'autre.

Elle se rendait à présent compte que les limites étaient plus que floues, qu'ils n'étaient plus vraiment amis, mais qu'ils n'étaient pas non plus ensemble au sens stricto sensu du terme… Difficile également de considérer leur brève aventure, comme une histoire sans lendemain, puisqu'elle s'inquiétait pour lui et voulait qu'il se souvienne de ce qu'ils avaient vécu pour… Elle eut un soupir déchirant… continuer à coucher ensemble.

Alice en voulait plus maintenant. Elle en avait trop bavé ces dernières semaines pour ne pas se rendre compte que ces quelques heures partagées avec Laurence l'avaient rendue heureuse...

« Mon Dieu, Alice, c'est horrible… »

Perdue dans de sombres pensées concernant l'avenir, la rousse sursauta brutalement. Marlène venait de débouler à ses côtés sur le banc, totalement bouleversée.

« Elle est en train de l'envoûter ! Et lui, il boit ses paroles comme du petit lait, comme si c'était un philtre d'amour ! Cette femme est diabolique, c'est une sorcière ! »

« Tu n'exagères pas un peu, là ? »

« Tu ne comprends pas, Alice ! J'ai essayé de le mettre en garde, mais il n'écoute pas ! Il est à nouveau obnubilé par elle ! »

Le commentaire de Marlène ne rassura pas la journaliste qui fit grise mine.

« Quand elle sera partie, il faudra que tu ailles parler au commissaire, Alice, sinon il va à nouveau être malheureux quand il se rappellera ce qu'elle lui a fait ! »

« Tu crois quand même pas que Laurence va m'écouter, Marlène ? Il ne m'a même pas regardée quand je suis entrée dans la chambre ! »

« Mais si ! Seulement elle est arrivée et on n'a soudain plus existé à ses yeux !... J'ai une idée ! Tu vas lui raconter ce qu'il s'est passé pour qu'il se souvienne ! Avec ta brutalité habituelle, ça va lui faire un choc et il va se ressaisir… »

« Ma brutalité habituelle ?... »

« Oui ! Ne prends pas de gants ! Sois directe ! » Elle consulta sa montre. « Bon, je file. Aurélien m'attend… On doit aller dîner chez sa sœur ! »

« Mais Marlène... »

« Tu me tiens au courant, d'accord, Alice ? »

Alice leva les sourcils et la regarda partir d'un pas précipité. Ce que venait de lui dire Marlène donnait à réfléchir et elle se décida. Elle rejoignit la chambre de Laurence et frappa.

Deux visages curieux l'accueillirent.

« Oui ? C'est pourquoi ? » Demanda Laurence.

« Je peux vous parler quelques instants ?… Seule à seul ? C'est important. »

A voir sa tête, Laurence n'était pas ravi. Maillol semblait également contrariée. Il échangea un regard avec la légiste et cette dernière lui glissa un baiser sur la joue avant de quitter la chambre.

« Vous me situez, Laurence, ou vous êtes toujours dans le flou ? »

Il soupira.

« Avril, s'il y a bien quelqu'un que j'aurai voulu oublier, c'est vous ! »

Alice accusa le coup devant son ton bourru et mal luné. Ils étaient à nouveau dans un rapport de force.

« Ce n'est pas ce que vous disiez il y a quelques heures… »

« Comment ça ? »

« Vous ne vous rappelez pas ?... » Elle s'éclaircit la gorge. « … Ce qu'il s'est passé avant votre accident ? »

« Il s'est passé quelque chose ? »

« La soirée des fiançailles de Marlène hier soir ? Je vous ai raccompagné. Vous aviez un peu trop bu. »

« Moi ? »

« Oui, vous ! »

« Certainement pas ! »

« Ben, si ! Vous n'avez pas vraiment bien pris l'annonce du mariage prochain de Marlène ! »

Il fronça des sourcils.

« Elle va se… ? » Il sembla réaliser. « Admettons. Où voulez-vous en venir ? »

Elle prit une profonde inspiration et se lança :

« Je sens que je vais passer pour une dingue à vos yeux, mais on a fini la nuit ensemble. »

« Ensemble ? Comme… vous et moi, ensemble ? »

« Je sais, c'est fou, mais... oui. »

Laurence la regarda de façon incrédule des pieds à la tête.

« Impossible ! C'est sans doute vous qui avez abusé de la boisson pour me sortir une pareille idiotie ! »

« Je vous jure que c'est la vérité. »

« Si c'est une blague, elle est de mauvais goût, Avril ! »

« La mauvaise blague, c'est plutôt Maillol qui vous l'a faite il y a quelques mois… »

« Mais qu'est-ce que vous racontez ? »

« L'accident d'avion, la disparition de Maillol, votre dépression… la drogue… votre addiction... »

« Vous délirez complètement, Maillol est bien vivante ! Et je n'ai jamais pris de drogues de toute ma vie... »

Il fronça néanmoins des sourcils et sembla chercher dans l'espace les bribes d'un passé qui lui échappait. Elle vit soudain sa mâchoire se crisper, son visage exprimer du désarroi alors que dans ses yeux, passait une onde de souffrances qu'il essaya de masquer le plus rapidement possible.

« Ça y est, ça vous est revenu ? »

« Sortez, Avril… »

« Vous ne voulez plus voir Maillol, n'est-ce pas ? »

La question résonna étrangement même à ses propres oreilles. Avril se rendit compte qu'elle était jalouse de la légiste qui, d'un simple regard, avait attiré l'œil du commissaire… A présent livide, Laurence la fusilla du regard.

« Sortez d'ici tout de suite, Avril... »

« Mais je peux vous aider… »

« SORTEZ ! »

Alice sursauta violemment. Il venait de lui crier dessus, comme rarement il l'avait fait.

« Qu'est-ce que vous ne comprenez pas ? » Reprit-il, impitoyable. « Je vous demande de ficher le camp d'ici ! C'est pourtant simple comme demande, non ? »

« Swan, écoute-moi... »

« Et ne m'appelez pas comme ça, nous n'avons pas gardé les vaches ensemble ! »

Alice encaissa le brusque rejet tant bien que mal.

« D'accord, je vais considérer que vous n'êtes pas encore vous-même et vous laisser du temps. Je reviendrai dans quelques jours. »

« Inutile ! Je ne veux plus vous voir ! C'est assez clair comme ça ? »

Alice le dévisagea, peinée. Elle déglutit la boule qu'elle avait dans la gorge et parla d'une voix rendue sourde par l'émotion.

« Très… Au revoir, Laurence. »

Incapable de rester plus longtemps, elle tourna les talons et quitta la chambre en se réfugiant dans la colère. Pour l'instant, c'était un excellent substitut à la détresse qu'elle ressentait et qui lui donnait envie d'éclater en sanglots.

Maillol la vit passer devant elle comme une trombe mais ne s'en inquiéta pas. Elle rejoignit Laurence qui avait la mine sombre.

« Est-ce que ça va, Swan ? »

Il ne répondit pas et serra la mâchoire. Inquiète, elle posa sa main sur la sienne mais il la retira promptement comme si ce simple contact l'avait brûlé. Maillol fronça les sourcils.

« Qu'est-ce qu'il y a ? »

« Tu comptais m'en parler quand ? »

Il planta ses yeux hostiles dans les siens. Maillol soupira en comprenant de quoi il parlait. La mise au point était inévitable.

« Je suis sincèrement désolée, Swan… Je… Je vivais une période compliquée et je n'étais pas vraiment moi-même... Je ne suis pas fière de moi. Si j'avais su ce que tu as enduré, je serai bien évidemment venue plus tôt. »

Les yeux emplis de douleurs, il parla d'une voix sourde :

« Pourquoi tu n'as pas appelé pour dire que tu n'étais pas dans cet avion ? »

« Parce que je ne savais pas que je figurais sur la liste des disparus. J'étais seulement heureuse de ne pas faire partie des victimes. »

« Maillol, tout s'est arrêté brutalement, sans l'ombre d'un espoir, sans pouvoir te voir une dernière fois et de te serrer dans mes bras. »

« Je suis désolée… » Maillol parut hésiter. « … Je regrette également de t'avoir poussé bien involontairement à certaines extrémités… »

Laurence lui jeta un bref coup d'œil alors que son visage se fermait davantage, confirmant implicitement les propos de la blonde et de la rousse. Il reprit d'une voix froide :

« Pourquoi tu ne t'es pas manifestée ensuite ? »

« Pour des raisons familiales, je ne pouvais tout simplement pas revenir vers toi à ce moment-là. »

« Et parce qu'il y a eu d'autres amants de passage aussi certainement... »

L'amertume de Laurence la bouleversa et elle le dévisagea avec tristesse.

« Non. Je t'assure qu'il n'y a eu personne d'autres après toi, car tu as compté plus que tout, Swan… » Elle hésita à révéler la suite. « … J'ai fui comme une lâche à Washington parce qu'au fond, j'avais peur… Peur de m'investir dans une relation incertaine, avec un séducteur qui me disait de but en blanc qu'il m'aimait, alors qu'il n'était pas connu pour ses engagements… Peur de ma réaction aussi, parce que j'avais ressenti la même chose, mais que je refusais de céder aussi facilement… uniquement par fierté, pour rester fidèle à mes principes. »

Elle soupira et se tut quelques secondes. Laurence la regardait sans rien trahir.

« Je me suis vite rendue compte que ma vie à Washington loin de toi n'avait aucun sens. Je revenais pour te le dire, pour savoir si le temps avait changé tes sentiments à mon égard, et pour nous laisser une chance de vivre notre histoire d'amour. »

Laurence serra la mâchoire et elle comprit qu'il ne la croyait pas. Elle décida de jouer le tout pour le tout.

« Tu peux ne pas me croire, me considérer comme un monstre, insensible, froid, mais si je suis revenue vers toi, c'est parce que je n'arrivais pas à t'oublier malgré la distance… Je t'ai aimé, Swan, comme j'ai rarement aimé un homme, et je t'aime toujours malgré ce qui nous sépare désormais. Je voulais que tu le saches, que tu me pardonnes aussi pour tout le mal que je t'ai fait involontairement. »

Laurence resta sourd à ses suppliques et la regarda froidement dans les yeux. Ce fut d'une voix dénuée de sentiments qu'il s'adressa à elle :

« C'est trop tard, Maillol, c'est fini. Tout a volé en éclat dans l'explosion de cet avion. Il n'y a plus que les ruines d'un passé sur lequel je n'ai pas l'intention de m'appesantir. »

Maillol encaissa, déglutit, eut un sourire triste en essayant de ne pas montrer le mal que les paroles de Swan venait de faire.

« Je comprends. Ma présence est synonyme de mauvais souvenirs, de moments douloureux que tu essaies d'oublier. »

« Tu comprendras également dans ces circonstances que je ne souhaite plus te voir en dehors d'un contexte professionnel. »

La légiste hocha la tête, se leva et ramassa lentement ses affaires.

« Peut-être un jour me pardonneras-tu ? »

Il ne répondit pas et détourna le regard. Maillol hocha la tête en ravalant ses larmes, quitta la chambre et sortit de la vie de Swan Laurence.

A suivre…

Encore un petit chapitre et vous aurez les réponses aux questions :

Maillol va-t-elle abandonner si facilement ? Avril a t-elle gagné ? Et Laurence au milieu de toutes ces femmes, qu'en pense t-il ?