Celle qui a évité de justesse de devenir Mrs. Collins

Quelques jours plus tard, ils étaient un peu plus nombreux à Pemberley. Le colonel Fitzwilliam s'était joint à eux et sa bonne humeur atténuait légèrement la tension et apaisait les esprits.

Un soir, ils étaient tous rassemblés dans le salon, après le dîner. Georgiana était au piano avec Mrs. Annesley qui tournait les partitions. Mr. Darcy, Mrs. Darcy, lady Catherine et le colonel jouaient aux cartes.

Lady Catherine semblait assez distraite elle prêtait peu d'attention à la partie. Elle rejeta les tentatives légères du colonel de l'amener à se concentrer sur les cartes. De toute évidence, la bonne humeur du colonel ne lui plaisait pas autant qu'aux autres. Lady Catherine, bien sûr, préférait être dans un environnement où la dignité de son rang lui offrait une compagnie respectueuse et grave, qui ne riait pas et ne conversait pas joyeusement. Elle avait eu la fausse impression que sa présence assombrissait la famille Darcy, ce qui était son objectif. Évidemment, elle n'avait aucun moyen de savoir que les yeux d'Elizabeth brillaient d'une lueur taquine et enjouée dans son dos et que Georgiana devait souvent étouffer un rire alors que même Darcy ne pouvait pas toujours garder son calme et ses lèvres se plissaient souvent involontairement dû à l'effort requis pour ne pas éclater de rire. Lady Catherine n'était pas consciente de tout cela, car elle ne voyait que ce qu'elle voulait bien voir. La vérité est généralement gênante pour les gens d'une telle arrogance et d'un tel dédain envers les autres.

« Alors, » dit lady Catherine, interrompant de façon assez impolie une charmante joute entre le colonel Fitzwilliam et Mrs. Darcy, « Je vois que Georgiana continue à s'améliorer au piano. C'est très bien. »
En disant cela, lady Catherine avait commis deux erreurs. Premièrement, elle n'avait pas du tout regardé dans la direction de Georgiana, mais avait plutôt choisi de fixer ses yeux sur Elizabeth. Cela prévenait Elizabeth que les louanges de lady Catherine n'étaient qu'un moyen de mener la conversation ailleurs, très probablement dans le but de dénigrer la nouvelle Mrs. Darcy, peut-être sur ses compétences au piano. La deuxième erreur de lady Catherine était due à son susmentionné aveuglement des choses qui ne rentraient pas dans ses projets. Car, si elle avait vu et reconnu la façon dont son neveu préféré regardait sa femme et son cousin avec jalousie, elle aurait peut-être compris qu'il n'était pas dans son intérêt d'interrompre les plaisanteries qui fusaient entre Mrs. Darcy et le colonel. C'était une erreur particulièrement grossière, surtout en tenant compte de ce qu'elle était sur le point de laisser entendre de manière peu discrète.

— Vous savez, j'ai dit à Mrs. Collins, qui est votre chère amie, qu'elle peut venir étudier sur le piano dans la chambre de Mrs. Jenkinson.

Cette phrase fit atterrir Elizabeth et son sourire s'affaissa légèrement. Elle se souvint d'une autre bonne raison d'être polie avec lady Catherine: le bien-être de sa chère Charlotte dépendait parfois de l'humeur de lady Catherine. Elle ne voulait pas que Charlotte souffre du tempérament colérique et des paroles méchantes de lady Catherine, tout simplement parce que lady Catherine lui en voulait à elle pour sa vivacité d'esprit.

— C'est très généreux de votre part, lady Catherine, » dit Elizabeth. Son ton était sincère, elle était heureuse que lady Catherine n'ait pas démontré son manque de tact en suggérant que Charlotte ne dérangerait personne dans cette partie de la maison, comme elle l'avait fait jadis pour Elizabeth.

Lady Catherine inclina légèrement la tête, acceptant les éloges. Pour la première fois, elle sembla hésiter avant de lancer une nouvelle pique à Elizabeth. Peut-être commençait-elle à apprécier Elizabeth, ou peut-être que sa conscience s'était enfin réveillée et elle réalisa qu'il valait mieux ne pas se mêler du bonheur de son neveu.

— Eh bien, Mrs. Darcy ...», dit lady Catherine, s'adressant étonnamment à Elizabeth en utilisant son nouveau nom, « et de savoir que cela aurait pu être vous, pour toujours, à ce piano ! Je veux dire, avant que Mr. Collins ne demande la main de votre chère amie Charlotte Lucas, je crois comprendre, d'après des renseignements récents, qu'il vous aurait demandé de l'épouser.

Il y eut un court silence.

— Eh bien, répliqua Elizabeth avec hésitation, quelle chance pour moi de me retrouver ici avec un autre piano et avec une sœur qui en joue extrêmement bien.

Dans des circonstances normales, Georgiana aurait rougi sous cet éloge, mais pour le moment, elle était trop inquiète par la tournure que prenait la conversation. Elle avait cessé de jouer de l'instrument et conversait à voix basse avec Mrs. Annesley. Lady Catherine ignora la tentative d'Elizabeth de réorienter la conversation.

— Je pense que vous auriez très bien réussi en tant que femme d'un membre du clergé. Vous auriez aimé ma paroisse, j'en suis sûre.

— Rosings et sa paroisse sont vraiment très agréables, » dit Elizabeth d'une voix douce. Ensuite, elle rougit, réalisant que l'éloge de Rosings pouvait être facilement mal interprété, de même que l'éloge de Pemberley aurait pu l'être par le passé. Compte tenu de l'héritière malade, Mr. et Mrs. Darcy étaient presque les personnes pressenties pour hériter de Rosings. Lady Catherine ne réalisa pas d'où venait l'embarras de Mrs. Darcy et poursuivit dans le même sens:

— Vous voyez, je suis étonnée qu'à l'époque vous ayez décidé de refuser la demande de Mr. Collins. Vous avez sûrement dû vous sentir comme celle qui a presque réussi à devenir Mrs. Collins pendant longtemps après. Il avait une situation charmante, il n'était guère sage de le rejeter. Il a toutefois expliqué que votre refus émanait plus de votre réserve que d'un réel désir de le repousser.

Le visage de Mr. Darcy prenait une teinte de rouge intéressante alors qu'une veine dans le cou de Mrs. Darcy pulsait rapidement. Mrs. Darcy était exaspérée par le souvenir de l'entêtement de Mr. Collins qui ne voulait pas accepter sa déclaration qu'elle ne l'épouserait pas, ainsi que sa conviction qu'elle essayait seulement de se faire demander en mariage une deuxième ou une troisième fois.

— Je vous assure que Mr. Collins s'est trompé dans cette conviction. Je me considère comme celle qui a évité de justesse de devenir Mrs. Collins.

— Est-ce que vous insinuez que Mr. Collins, votre cousin, n'est pas un homme honnête et respectable qui mérite le respect d'une femme de votre statut?

Mr. Darcy se leva de son siège mais sa femme le tira par le bras. Il s'assit de nouveau ses poings étaient tellement serrés que les articulations devinrent blanches. Il était tellement furieux contre sa tante qu'il pensait sincèrement être capable de la chasser de Pemberley de nuit, circonstances dans lesquelles lady Catherine n'aurait d'autre choix que de dormir dans sa voiture, car certaines parties de la route étaient tout à fait impraticables pour les voitures sans la lumière du jour.

— Je dis seulement que mon amie est heureuse en tant que Mrs. Collins, nous devons donc nous réjouir que tout le monde se retrouve heureux dans leur mariage.

Lady Catherine semblait un peu incertaine quant à la réplique. Elle n'avait pas eu un mariage heureux ; elle avait eu un mariage ennuyeux. Et ce que lady Catherine ne savait pas, c'est que Charlotte Collins avait les deux, car elle était heureuse d'être dans un mariage ennuyeux qui lui laissait beaucoup de temps pour elle-même.

— Je n'aurais jamais pu vous imaginer comme ma nièce, poursuivit lady Catherine après un silence tendu. Et même si je l'avais fait, je savais que mon neveu, au moins l'un d'entre eux, aurait trop de bon sens pour vous faire une demande.

Elle jeta un coup d'œil au colonel Fitzwilliam en disant cela, ce qui, étonnamment, indiquait qu'elle avait recueilli des informations extérieures qui ne la concernaient pas, à savoir que le colonel et Elizabeth étaient de bons amis. Peut-être que quelqu'un le lui avait fait remarquer. Peut-être une bonne observatrice comme Mrs. Jenkinson, peut-être pas.

— Assez! rugit Mr. Darcy en se levant enfin pour de bon, qu'insinuez-vous?!

Il bouillonnait de colère. Sa tante était extrêmement surprise. Elle n'avait jamais vu son neveu perdre son sang-froid et elle se sentait un peu inquiète et effrayée. Georgiana semblait terrifiée.

— Mon amour, voulez-vous vous rasseoir, s'il vous plaît? murmura Elizabeth dans un souffle.

Mr. Darcy prit une profonde inspiration et regarda Elizabeth. Elle lui fit un signe de tête rassurant: « Je peux gérer ça » murmura-t-elle. Il hocha la tête, mais murmura: « Je ne peux pas supporter ça. Donnez-moi juste une minute. » Et il alla se placer debout près de la fenêtre, leur tournant le dos. Cependant, il écoutait attentivement la conversation qui se déroulait derrière lui.

— Qu'est-ce que tous ces chuchotements conspirateurs? » Lady Catherine était sincèrement étonnée. « Ceux qui n'ont pas honte n'ont aucune raison de se cacher. »

— Je dirais que ce sont ceux qui ne cachent jamais leurs sentiments les moins respectables qui devraient avoir honte, rétorqua Georgiana.

— Lady Catherine, » fit Elizabeth avant que lady Catherine ne puisse commencer une dispute avec sa nièce. « Je dois clarifier quelques points, car vous semblez être mal informée. Je n'ai jamais eu de sentiments amoureux pour Mr. Collins ou le colonel Fitzwilliam, comme vous l'avez si gentiment laissé entendre plus tôt.

Sur ce, Mr. Darcy se retourna. Son visage s'éclaira légèrement.

— Qu'en est-il de Mr. Wickham?

Elizabeth était très surprise que lady Catherine soit au courant de son ancien soupirant.

— J'admets volontiers que je me suis trompée sur sa respectabilité et ses manières, comme je m'étais également trompée sur un autre gentleman. Je n'ai jamais eu d'attachement fort envers lui, rien qui aurait pu me convaincre de l'épouser. Il est maintenant un frère et même cette relation est un peu trop étroite à mon goût. Soyez assurée, autant que vous me méprisez pour cela, que je n'ai d'yeux que pour mon mari.

Mr. Darcy était rayonnant.

Plus tard dans la soirée, dans l'intimité de leur chambre, Mr. Darcy prit Mrs. Darcy dans ses bras.

— Vous aviez raison, ma chère, murmura Mr. Darcy. Lady Catherine est d'une utilité infinie. Elle a clarifié tous les doutes que j'avais pu avoir. Je n'ai aucune raison d'être jaloux de votre amitié avec mon cousin.

— Fitzwilliam!

Elizabeth essaya de le réprimander mais elle ne put s'empêcher de rire légèrement.

— Vous auriez pu me le demander et je vous l'aurais dit! Je n'arrive pas à croire que vous ayez pensé que j'entretenais des sentiments pour votre cousin.

— Je suis désolé, s'excusa son mari, mais vous savez combien il m'est difficile d'admettre ces faiblesses ... alors lady Catherine m'a épargné beaucoup de chagrin et elle a sauvé le colonel d'un nez cassé.

Elizabeth essaya de garder un visage sévère alors qu'elle répondait:

— Je ne saurai dire si vous plaisantez ou non, mais vraiment, William!

— Je sais que vous m'avez déjà pardonné, parce que vous avez arrêté votre attitude sérieuse.

Attitude sérieuse ? » Elizabeth était sidérée.

— Vous avez cessé de m'appeler « Fitzwilliam ». Quel scandale, quelle imprudence, Mrs. Darcy.

Ses yeux brillaient. Elle le fit taire avec un baiser.

— Je vous aime, Will.

— Je vous aime, Lizzy.