Chapitre II

Le soleil déclinait doucement. Nous étions tout deux allongés dans la pelouse, contemplant le ciel se parant de toutes les nuances orangées et pervenches imaginable. L'obscurité gagnait lentement du terrain. Ce silence si parfait, contemplatif. Nous étions tous deux en symbiose. Artyom et moi n'avions pas besoin de mots pour admirer la voûte céleste. Cette admiration muette, l'émerveillement que l'on éprouvait à cet instant. J'expirai profondément, inspirai, m'enivrant de ce moment. Je roulai sur le côté, posant ma tête sur le torse d'Artyom. Il enroula son bras autour de mon épaule et m'embrassa sur le sommet du crâne. Il était mince et svelte en total opposé avec mon physique, beaucoup plus rond et fort que le sien. J'avais tellement eu peur de le briser dans mes bras avant, or, il m'avait bien prouvé qu'il était beaucoup plus résistant qu'il n'y laissait paraître. Sa chaleur m'enveloppa, et sa respiration calme chatouilla mon oreille. Je me blottis d'avantage contre lui. C'était tellement parfait. Si parfait que je me disais que l'avenir me souriait enfin et ne pouvait me réserver que de belles choses.

– Je suis prêt, murmura Artyom en frottant ses lèvres sur mon front.


Je relevai la tête, plongeant dans son regard noisette. Il était cerné, comme d'habitude. Son expression était solennelle, un doux sourire flottant sur son visage. Je lui souris, m'approchant de ses lèvres. Il en fit de même. Scellant notre promesse de départ. Celle de quitter mon île natale pour Tardor. Cette promesse qu'il m'avait faite il y a quelques années de cela.
« Dès que se sera possible, je t'emmènerai loin de tout cela. Loin de ta famille, là où ils n'auront plus rien à dire. »


– Tenez, commença Léna en tendant les clefs de son salon vers Jacques, le boulanger. Jetez-y un coup d'œil de temps à autre, voir si il n'y a pas trop de poussières ou d'humidité.
– Tu pars pendant combien de temps ?
– Je ne sais pas... C'est sans doute un voyage sans retour, avoua-t-elle un sourire sans joie aux lèvres.

Le boulanger fronça les sourcils, déçu et visiblement préoccupé. Il referma ses doigts épais sur le trousseau de clefs et les fourra dans sa poche.

– Tu sais, petite, commença-t-il d'un air grave, tu seras toujours la bienvenue sur notre île. On est terriblement désolé pour ce qui s'est passé.

Il inspira rapidement, lèvres pincées.

– Enfin. Tu sais, Artyom était un bon gars. Si...
– C'est bon, Jacques, l'interrompis Léna d'un geste de la main, les yeux clos. Vous en avez suffisamment fait et je n'ai pas envie d'abuser de votre générosité.
– Abuser de quoi ? Tu ne nous a jamais rien demandé.

Léna grimaça. Évidemment qu'elle n'avait rien demandé. Ce n'était pas dans sa nature de mendier. Même si son conjoint était mort, même si elle était au bord du gouffre, elle ne se serait jamais abaissé à quémander de l'aide.
Soupirant bruyamment, Jacques posa ses poings sur ses hanches. Il lui fit signe de patienter une minute, puis disparut derrière la porte dissimulé derrière un rideau blanc cassé. Le bruit de métal cliquetant, grinçant et de roulettes intrigua Léna. Jacques réapparut poussant un chariot de plusieurs étages, contenant une dizaines de rangées de baguettes, de pains et d'autres de ses préparations.

– Prends ce qu'il te faut. S'agirait pas de mourir de faim en haute mer.

La jeune femme ouvrit la bouche pour refuser, mais le regard insistant du boulanger l'en dissuada. C'était un homme de forte corpulence, le crâne à moitié dégarni. Le peu de cheveux qui lui restait étaient poivre et sel. Une barbe courtes et inégale, un visage bourru. Il avait des airs de gros bagarreurs, mais il n'en restait pas moins un gros nounours. Léna accepta, ne prenant que ce qui lui semblait nécessaire.

– Prends plus que ça, le restau' s'est fait dévaliser par ton compagnon de voyage. Le chef n'a jamais vu un estomac sur patte pareil.

La jeune femme frissonna.
Compagnon.
Non, il n'était pas un compagnon, juste un inconnu avec qui elle allait prendre la mer dans moins d'une heure et qui avait le pouvoir de briser ses dernières barrières mentales encore saines. Le feu la tétanisait depuis la mort d'Artyom. Et elle espérait qu'en fréquentant quelqu'un maniant le feu, elle guérirait. Une sorte de thérapie de choc.
Qui lui coûterait peut-être la vie.
Jacques lui tendit plusieurs sacs en papier qu'il remplit jusqu'à ras-bord de victuailles. Voyant tout ces sacs s'entasser autour d'elle, Léna désespéra à l'idée de trimballer tout ça jusqu'au port. Elle avait déjà deux valises contenant ses encres de tatouages, son dermographe ainsi que ses vêtements.

– Ça va aller pour transporter tout ça ?
– Honnêtement ? Pas du tout.

Soudain, les clochettes tintèrent bruyamment, annonçant l'arrivée de Ace.

– Éh ! J'ai trouvé un bateau, il y a pas mal de places !

Il s'interrompit quand il vit Jacques le toiser avec rudesse. Ace s'inclina directement.

– Veuillez m'excuser, Monsieur: je n'avais pas vu que vous étiez en pleine discussion avec Léna.
– Au lieu de présenter des excuses, aide-la pour transporter la nourriture jusqu'au port.

Ace hocha la tête. Léna le regarda prendre plusieurs sacs dans les bras, perplexe. Depuis quand un pirate était aussi poli ? Le jeune homme lui décocha un sourire candide s'étirant d'une oreille à l'autre, son chapeau encombrant un peu sa vue.

– Alors, t'es prête pour l'aventure ?

Léna garda le silence, se contentant d'acquiescer, puis prit le restant. La jeune femme se tourna vers le boulanger, décochant un pâle sourire en guise de remerciements et un hochement de tête. Jacques lui fit signe de s'approcher, ce qu'elle fit avec un peu de méfiance. Il se pencha à sa hauteur:

– J'ai glissé quelques morceaux de charcuteries dans un des sacs, fait gaffe a ce qu'il ne fasse pas main basse dessus, chuchota-t-il avec un clin d'œil.
– J'y veillerai.

Il se redressa, lui assénant une tape sur l'épaule. La jeune femme lui sourit avec un peu plus de chaleur, tirant sa valise à sa suite. Dès qu'elle fut dehors, la voix de Jacques s'éleva derrière elle.

– Hep, jeune homme ! Interpella Jacques en désignant Ace, tu peux venir quelques secondes ?

Papillonnant des yeux, interloqué, Ace rebroussa chemin vers le boulanger qui le toisait avec sérieux. Il attendit quelques secondes avant que l'homme ne s'incline vers lui dans un geste de confidence et baissa la voix.

– Prend soin d'elle, petit. La perte de son conjoint l'a totalement dévasté.

Ace sourit.

– Comptez sur moi, monsieur.

L'homme qu'il compara mentalement à un gros nounours hocha la tête, visiblement satisfait. Il lui donna une claque virile sur l'épaule et se détourna de lui.

– Elle mérite d'être de nouveau heureuse
– Je ferais de mon mieux, assura le pirate.

Se fut au tour du pirate de tourner des talons.
Il se dirigea vers Léna à pas tranquille. Celle-ci n'avait pas bougé d'un pouce, le regard dans le vague. Il espérait être à la hauteur de leurs espérances.

– On peut y aller, lança Ace tout sourire.
– Ok.

Léna marchait côte à côte avec Ace, silencieuse. Elle regardait leurs ombres marchants ensemble sous le soleil de l'après-midi. Ace était une véritable armoire à glace. Large d'épaules mesurant presque une tête et demie de plus qu'elle, le jeune homme était dans une forme olympique. Sans parler de son torse imposant et de ses bras épais. Léna était persuadée qu'il pouvait mettre à terre cinq hommes à lui seul.

– Léna ?
– Oui ?
– Tu pourrais redresser mon chapeau, s'il-te-plaît ? Demanda-t-il.
– Bien sûr.

Ace se pencha en avant, son visage à la hauteur de celui de Léna. La jeune femme poussa le chapeau orange du pirate en arrière. Ace était un homme « beau ». Pour Léna, c'était un mot dénué de sens. La beauté était un concept propre à soit. Il n'était donc pas applicable à tous. Qui plus est, personne n'était beau à ses yeux. Ça l'a laissait indifférente. Mais Ace avait quelques particularités physiques qui le rendaient beau selon les normes et selon ses livres. Puis, il y avait cette assurance calme qui émanait de lui. C'était quelque chose de rassurant.
Ace avait un visage rectangulaire, doté d'une mâchoire large, ainsi que d'un menton marqué. Ses joues étaient parsemées d'éphélides allant jusqu'à son nez. Il avait de fines lèvres pour une bouche large. Les yeux de Léna s'attardèrent sur les cheveux ébène de Ace qui n'étaient absolument pas soignés. De longues mèches ondulantes encadraient son front, descendant jusqu'à la moitié de ses joues. Elle nota aussi que ses cheveux partaient en pointes raides à certains endroits. Un nez droit et pointu, des yeux fins légèrement en amandes surmontés de sourcils plutôt épais.
C'est lorsque qu'elle s'appesantit dessus que Ace ouvrit les yeux, plongeant ses prunelles dans les siennes. Ses iris étaient noirs, sans doute bruns quand le soleil les illuminaient.

Ouvrant les yeux, Ace vit que Léna l'observait attentivement. La jeune femme avait de grands yeux couleur olive. Du moins, c'est ce qu'il crut voir. La couleur de ses yeux se noyait sous ses mèches châtain. Ses cheveux, c'était un beau bazar.
Son chignon contenait à peine la masse ondulante de ses cheveux ornés de quelques perles et de dreads colorées. Son nez était droit et les narines légèrement surélevées. Son visage était aussi rond qu'une pomme et ses joues l'étaient tout autant. Rien n'exprimait plus la douceur que son visage. Il lui sourit, ce qui parut la déstabiliser. Elle battit rapidement des cils et pinça ses lèvres en une ligne mince.
Léna détourna le regard, lâchant son chapeau et continua son chemin, Ace sur les talons. À cet instant, Ace se dit qu'il ne serait pas facile de faire revivre la jeune femme. Ses doutes s'étaient avérés fondés lors de sa conversation avec le gros nounours. Il savait que l'amour pouvait transporter quelqu'un dans un état de béatitude pure, comme il pouvait l'anéantir. Ace n'avait jamais éprouvé de tels sentiments pour une femme. Il ne savait donc pas ce que cela pouvait faire, ni quels effets cela produiraient sur lui.
Un jour, qui sait. Peut-être se laisserait-il vaguement tenter par la compagnie d'une femme. Mais cela, il y songerait le moment venu. Ils arrivèrent enfin au port, où mouillait l'embarcation que Ace avait dégoté. Il monta à bord d'un bond souple, les bras chargés de nourriture et lui décocha son fameux sourire.

– Alors, qu'est-ce que tu en penses ? Il a fier allure, n'est-ce pas ?

Léna observa ladite embarcation. C'était un bateau de pêcheur possédant une cabine qui semblait spacieuse. Mais à par ça, c'était une relique. Des balanes avaient élus domiciles sur la coque, sans parler du bois qui ne semblait plus de première jeunesse.

– On dirait la barque de Charon*, se contenta-t-elle de dire.
– Bah, ça va, il n'y a qu'à rafistoler deux-trois petites choses, et le tour est joué ! S'exclama Ace en tapotant du bout du pied le garde fou du bateau. Il est plus solide qu'il en à l'air.

Sur ces mots, de la proue jusqu'à la poupe, le garde fou se détacha dans un craquement lugubre et tomba à l'eau sous le regard médusé des deux jeunes gens.

– On va mourir.
– Mais non, mais non, quelques planches et des clous, et on n'y verra que du feu, plaisanta Ace la sueur perlant à grosse goutte sur ses tempes.
– Mais bien sûr.
– Ne sois pas si cynique, tout se passera bien ! L'avantage que le garde soit tombé, c'est qu'il sera facile de monter le matériel. Allez ! File-moi tes affaires, j'vais t'aider.

Léna obtempéra, passant ses affaires à bout de bras au pirate. Ace s'en saisit et les posa sans ménagement sur le pont, ce qui hérissa Léna.

– Va doucement avec mon matériel, s'il-te-plaît ! Grinça Léna.
– Oups, pardon ! (il disposa le reste avec plus de douceur). Au fait, tu as déjà tenu un gouvernail ?
– Pas depuis dès lustres, avoua la jeune femme.
– Ok, alors, je t'apprendrai la navigation, ainsi qu'à te battre, les trucs de bases, hein. Je tâcherai de ne pas y aller trop fort.
– Ne me mâche pas le travail. Je ne suis pas là pour que tu prennes des pincettes avec moi. Je suis censée vivre, tu te souviens ?

Ace lâcha un petit rire. Bien sûr qu'il s'en souvenait. Elle lui avait claqué sa motivation à la figure pas plus tard qu'hier.
Dès qu'il eut déposé leurs affaires, Ace alla repêcher la rambarde et la hissa à bord. L'énorme morceau de bois dégoulinait d'eau de mer et le toucher lui donnait un sacré coup de mou.

– Léna, tu pourrais me donner un coup de main pendant que je rattache le garde fou ?
– Oui. Qu'est-ce que je dois faire ?
– Juste la maintenir pendant que je la remet.

Ça, pas de problème, elle en était capable.

– Pfioou ! On a enfin terminé, s'enjoua Ace, s'essuyant le front du revers de la main. Merci du coup de main !
– Pas de quoi.

Posant ses outils, Ace se leva prestement et s'essuya les mains sur son bermuda.

– Viens, je vais te montrer là où on dormira.

Léna tiqua.

On ?
– Bah oui, le bateau est trop petit pour qu'on puisse s'étaler. Du coup, on dormira dans la même pièce.

La jeune femme crispa la mâchoire. Cette perspective ne lui plaisait vraiment pas. Se dirigeant vers la cabine, Ace empoigna les affaires de Léna et rentra. Elle lui emboîta le pas. Une petite échelle rétractable en bois menait sur le dessus de la cuisine. Elle grimpa à la suite de Ace, et déboucha sur un petit espace aménagé de façon spartiate. Deux lits simple, deux tables de nuit et une petite ampoule qui semblait sur le point d'éclater.
À ce constat, l'anxiété de Léna monta d'un cran. Ace déposa ses affaires près d'un lit et se retourna vers elle. Son sourire s'inversa, prenant une expression soucieuse.

– Ça ne va pas ? S'inquiéta Ace.
– Hn. Ça me met mal à l'aise de dormir avec quelqu'un dans la même pièce... Je n'y suis plus habituée...

La jeune femme poussa un profond soupir.

– Pardon, ça doit t'énerver... Je préfère dormir en bas.
– Bah non. On va s'arranger, fit Ace son habituel sourire revenant à la charge.

Est-ce que cet homme souriait tout le temps ? Si c'était le cas, se serait douloureux pour Léna. Artyom souriait tout le temps, lui aussi. Toujours d'un optimisme sans fin et d'une patience sans limite. Léna sentit son cœur saigner.
Seigneur, Artyom.
Ne cesserait-elle jamais de penser à lui ? De le voir partout, dans n'importe quelle silhouette. La nuit, elle le pleurait encore. C'était dans son lit qu'il lui manquait le plus.
Ne pas sentir ses bras autour d'elle la nuit, son odeur rassurante et ses baisers papillons au réveil. Les larmes commencèrent à lui embuer la vue.
J'ai mal, tellement mal.
Léna voulait s'arracher le cœur pour ne plus rien ressentir, en finir avec sa vie une bonne fois pour toute pour le rejoindre. Mais quelque chose l'en empêchait. Sans doute savait-elle que Artyom lui botterait les fesses dans l'au-delà si elle mettait fin à ses jours. La voix d'Ace la tira de ses pensées. Sortir détacher la corde d'amarrage ? Oui, c'était dans ses cordes.
Elle eut un petit sourire.
Artyom aurait rit à ce jeu de mot pourri. Léna s'empressa de sortir, afin de prendre l'air et retenir le flot de larmes qui essayait de s'é ses yeux. Sa gorge était nouée par l'émotion.
Elle sauta par-dessus le bastingage, détachant l'épais cordage de la bite d'amarrage. Enroulant la corde autour de son épaule, Léna la remonta sur le pont, haussant la voix afin que Ace poursuive ses instructions. Il passa la tête par l'entrebâillement de la porte.

– Nickel ! (il sortit et la rejoignit) On va pouvoir pousser, maintenant.

Ce qu'ils firent.

– Va prendre le gouvernail ! À bâbord toute !

La jeune femme s'exécuta et alla prendre le gouvernail. Elle sentit le léger ballottement de la mer ainsi que sa puissance résonant entre ses mains. C'était grisant. Ace déroula une corde pour lâcher la grande voile, claquant sèchement lorsque le vent la gonfla. À cette vue, quelque chose remua en Léna. Son cœur se gonfla d'une émotion rare. Le bonheur. Elle en eut presque les larmes aux yeux.
Bon sang, Artyom, si tu étais encore là...
Ce sentiment d'allégresse. Elle était persuadée que ce genre d'émotions continueraient à revenir. Ou bien la fuiraient. Elle espérait que ce voyage la reconstruirait. Que Ace pourrait l'aider à surmonter sa plus grande crainte: le feu. Qui d'autre que ce parfait inconnu manipulant les flammes à volonté pourrait l'aider ? Un médecin ? Un psy' ?
Non, rien de tout cela ne pourrait l'aider. Les pas de Ace la tira de ses pensées. Léna s'attendait à ce qu'il lui énumère ses instructions. Au lieu de ça, il désigna d'un geste du menton son île.
Ses yeux suivirent la direction désigné par le pirate. Sa mâchoire en tomba.
Agglutinés sur le port, les villageois la saluaient de grands gestes et l'interpellaient en souriant.

– Reviens-nous vite, Léna !
– Prends soin de toi !
– Fais bon voyage !

La stupéfaction laissa place à une reconnaissance sans nom.

– Vous tous...

Léna refoula ses larmes naissantes. Ils étaient tous là. Sans exception. Une boule d'émotion lui noua la gorge.
Sombres idiots.
Que pouvait-elle leur dire ?

– Je pense qu'un simple merci leur suffira, suggéra Ace avec empathie.

Léna se tourna vers lui.

– Tu penses ?

Ace hocha la tête. Sous cette incitation muette, Léna reporta son attention vers les villageois. Elle n'arrivait pas à hausser la voix. Elle n'arrivait pas à croire qu'ils étaient tous là pour lui dire au revoir.
Tu ne les reverras peut-être plus jamais, Léna.
Elle se devait d'essayer. Léna inspira profondément, mettant toute sa reconnaissance dans sa voix.

Merci pour tout !

Ils s'étaient occupés d'elle sans rien demander en retour. Même si beaucoup d'entre eux la regardaient bizarrement dès qu'elle parlait, la gratitude qu'elle éprouvait envers ceux qui l'avait aidé était grande. Même si elle avait été incapable de le leur dire en face, même si elle ne ressentait plus autant qu'avant, certains d'entre eux l'avait aidé. Et ce n'était que maintenant qu'elle s'en rendait compte.
Léna leur rendit leur salut. C'était tout ce qu'elle pouvait faire.


Lorsque les habitants ne devinrent que de minuscules petits point à l'horizon, Léna reporta son attention sur le gouvernail.
Ace se posta à côté d'elle, l'écrasant presque par sa simple présence. Il pourrait lui casser un bras par mégarde, elle en était sûre. Cette proximité nonchalante et décontractée mit Léna mal à l'aise. Elle eut envie de bouger, de se mettre ailleurs que près de lui.
Merde.
Elle se gifla mentalement, mordillant le bord de ses lèvres. Il ne lui faisait rien, si ce n'était lui montrer l'étrange boussole qu'il portait au poignet. Un log-pose. L'aiguille bicolore en forme de losange gigotait doucement, hésitant entre la droite et la gauche. Le bout rouge indiquait la direction à suivre.
Ace l'informa également que la prochaine île lui était à lui aussi inconnue, - et vu son sourire, Léna se dit que c'était justement cela qu'il recherchait: l'inconnu. Une aventure sans fin à la recherche de trésors et de connaissances. Léna fut prise d'un frisson, ses yeux portant vers l'horizon. Elle n'avait pas ôtée ses mains du gouvernail, n'écoutant Ace que d'une oreille distraite.
Trop de choses lui passaient par la tête.

Au bout d'un moment, Ace sentit qu'il avait perdu la jeune femme. Il pencha la tête à côté de la sienne pour attirer son attention, mais à la vue de son expression, Ace se doutait que c'était plus un débat intérieur qu'autre chose. Il dirigea sa main vers celle de la jeune femme, voulant changer le cap. Sa peau eut à peine frôlé celle de la jeune femme qu'elle bondit sur le côté, les yeux écarquillés.
Ace cligna des paupières. Qu'est-ce qu'il avait fait de mal ?
Sa respiration était brusque, profonde. Comme si elle avait eut peur. Puis la lumière se fit. Comment ne pouvait-elle pas avoir peur du moindre contact ? Elle qui avait vécu seule dans une maison en ruine pendant, il ne savait combien de temps. Ou bien était-elle simplement dégoûtée à l'idée qu'il l'approche ? Cette pensée réveilla de vieux souvenirs que Ace pensait avoir enfouis.
Léna continua de le dévisager quelques secondes avant de tourner des talons en marmonnant un vague pardon et disparut dans la cuisine, les épaules raides.
Fronçant les sourcils, Ace posa ses deux mains sur le gouvernail. Était-ce parce qu'il était l'enfant d'un démon ? Condamné à inspirer la crainte ? Il crispa la mâchoire, serrant fort les manches du gouvernail.
Non, ce n'était pas ça. Elle n'avait pas peur de lui au sens propre du terme, se persuada-t-il, elle n'avait peur que de son pouvoir. Léna ne connaissait pas son ascendance.

Soudain, le bruit de vaisselle attira son attention. Il vérifia le cap et que rien ne pointait le bout de son nez à l'horizon avant de se diriger vers la cuisine. Ace regarda discrètement par la porte: Léna s'affairait dans la cuisine. À cette simple idée, son estomac gronda bruyamment le faisant presque sursauter.
Intriguée par le bruit de son ventre, Léna se retourna vers lui en haussant un sourcil. Son geste de découpe resta en suspends durant ce bref échange silencieux.
Puis sans mot dire, elle retourna au découpage de son thym. Ace fronça les sourcils, s'approchant plus franchement cette fois-ci. Des tranches de poissons étaient étalées sur le plan de travail, de l'ail et des boîtes de conserve.

– Ace ?
– Oui ?
– Peux-tu mettre la plaque sur feu doux et mettre le poisson dedans ? Vérifie qu'il n'y ait pas d'arêtes... S'il-te-plaît.
– C'est ce que j'allai faire, sourit Ace.

Léna n'avait peut-être pas si peur de lui. Si elle l'invitait à cuisiner avec elle, c'est qu'elle n'était pas terrorisée à l'idée d'être près de lui. Ce constat le fit sourire et il s'attela à la tâche. Et bien qu'après quelques boulettes qu'il espérait pas trop grave pour le repas, Léna le réconforta quant au fait que cela ne changerait rien au résultat final. Surtout après qu'il ait brisé par mégarde deux ustensiles de cuisine et explosé une boîte de concentré de tomates. Il se mordit les lèvres. Zut alors ! Ace ne se doutait pas que ces ustensiles étaient si fragiles !

– Rah ! Je suis désolé de dire ça, mais tes ustensiles sont vraiment pourrit, maugréa Ace sur un ton plutôt léger.

Léna lui asséna une claque du revers de la main sur l'épaule. Ace sourit, puis se lava les mains avant de prendre congé auprès de Léna qui n'avait plus besoin de lui. Il monta dans leur chambre et regarda ce qu'il pouvait faire pour l'intimité de la jeune femme. Coinçant ses pouces dans les poches de son bermuda, le jeune homme fit fonctionner ses méninges.
Il y avait deux lits d'une personne de chaque côté de la pièce, il y avait largement moyen de scinder la pièce en deux par un rideau. Hochant la tête pour lui-même, Ace partit vers la cale; il y avait beaucoup d'objets inutiles et il repéra rapidement des morceaux de bois de forme cylindrique. Elles étaient poussiéreuses, mais ça ferait amplement l'affaire. Il les porta sur son épaule et remonta vers la chambre.
Léna ne s'était pas retourné une seule fois dans sa direction. Bien. Ça lui ferait une surprise. Il tentait également de ne pas s'attarder dans la cuisine où il flairait une délicieuse odeur d'épice. C'était un gros plus le fait que la jeune femme sache cuisiner. Il mangera autre chose que de la viande. Dès qu'il aurait fini, il retournera voir Léna. Pour l'instant, il lui construisait un petit espace. Il tapota à différents endroits et écouta là où ça sonnait creux.
Il n'avait pas de quoi forer le bois. Ace soupesa la barre. Elle devrait faire l'affaire. D'un coup sec, il transperça l'endroit le plus fragile le faisant dépasser de plusieurs centimètres vers l'extérieur. Il répéta son action de l'autre côté. Ace vérifia la solidité de la barre, cela lui semblait correct.

– Hn... Il manque un truc, se dit-il le menton coincé entre le pouce et l'index, un sourcil haussé.

Il frappa du revers du poing sa paume ouverte. Eurêka ! Il fouilla en-dessous du lit après des draps de réserve et heureusement pour lui, il en trouva. Ace les balança par-dessus la barre et les étira. Les poings sur les hanches, il admira son travail. Cela lui semblait correct.

Mélangeant doucement la sauce dans la casserole, Léna ne put s'empêcher de penser aux petites flammes léchant le cul en métal de son récipient.
Ça pourrait prendre feu, t'exploser à la figure, se propager et détruire le navire.
Elle se mordit la lèvre inférieure.
Non, non, non. Rien ne m'arrivera. Rien ne prendra feu.
Son cœur tambourinait dans sa poitrine. Où était passé le temps où elle n'avait pas peur du feu ? Le temps où elle pouvait passer des heures à l'observer, fascinée par ses ondulations imprévisibles. Le temps où cela signifiait : la journée est finie, vient te reposer. Léna reporta ses deux mains de part et d'autre du plan de travail, fermant les poings jusqu'à voir ses phalanges blanchirent. Sa lèvre inférieure trembla, alors que ces yeux la brûlaient atrocement due aux larmes contenues. Un gémissement aiguë lui échappa.
Arrête. Avance.
Léna donna un violent coup sur le comptoir. Elle accueillit le picotement virulent qui irradiait dans sa paume avec joie. La douleur physique l'empêchait de penser à ce qu'elle avait perdu. Elle coupa le feu. S'occuper les mains comme l'esprit. Voilà ce qu'elle devait faire. Ne pas penser à Artyom. Mais comment ? Léna se tourna, son regard s'attardant sur chaque meuble de la pièce.
Tout ce qu'elle faisait lui rappelait Artyom.


Lorsque son repas fut engloutit, Ace essuya son visage couvert de nourriture. Il s'était encore endormi dans son assiette, ce qui avait donné des sueurs froide à la jeune femme. Cela surprenait le jeune homme de voir Léna se hérisser de la sorte. Du peu qu'il la connaissait, eh bien, elle était blasée. Renfermée. Pourtant, l'adieu des villageois l'avait bien plus secouée qu'elle ne voulait l'admettre. Quand il était rentré dans la cuisine, Léna avait le regard dans le vide, hanté.
Ce n'était pas les yeux de quelqu'un d'intact. Le temps de recoller les morceaux serait long et fastidieux, il le savait. Ace fronça les sourcils, prenant sa décision : quoi qu'il en coûte, il aiderait cette fille à vaincre sa peur.
Quoiqu'il advienne.
Sa résolution prise, Ace regarda par la fenêtre. La nuit était tombée depuis un moment. Parfait. Il allait commencer la thérapie de Léna.

– Léna ?
– Hn ?
– On va commencer ce soir (la voyant froncer les sourcils, il ajouta). Pour ta peur.

Ace la vit frisonner. Il savait d'avance que ça n'allait pas être une partie de plaisir. La soirée promettait d'être longue, il en était persuadé.

Ils s'assirent en tailleur sur le pont. Le ballottement du bateau ainsi que le clapotis des vagues sur la coque était apaisant. Ace semblait totalement à l'aise, décontracté. Il posa son chapeau à côté de lui. Et sourit. Léna était intriguée par ce sourire. C'était déroutant. Elle ne pouvait pas s'empêcher d'analyser chacun de ses mouvements, ses mimiques. Force était de constater que c'était dans la nature de Ace de sourire. Elle continua à l'observer à la dérobée.
Là, il se frottait les mains pour s'échauffer, les reposa sur ses cuisses et fronça les sourcils.

– Bon, je sais pas comment on va faire, mais on va commencer doucement.

Il tendit sa main vers elle et s'illumina doucement. Léna fronça les sourcils, la peur commençant à couler dans ses veines. Sa respiration s'accéléra soudainement et sa trachée se comprima. Elle allait avoir du mal. Beaucoup de mal. Mais elle voulait guérir. Pouvoir à nouveau regarder le feu crépiter dans la cheminée. Quand elle reviendrait sur Tardor, elle reconstruirait sa maison.
Leur maison.
À elle et Artyom, même s'il n'était plus là. Même si plus personne ne vivrait avec elle. Elle voulait se reconstruire avant de reconstruire sa maison. Repartir sur de solides bases. Léna inspira profondément. Ace la regardait fixement, comme s'il attendait son assentiment. La jeune femme déglutit et hocha la tête.
Ace alluma le bout de son index par une petite flammèche. Léna sursauta violemment. La respiration précipitée, irrégulière. Le jeune homme aurait juré voir une larme perler aux coins de ses yeux. Sa peur était ancrée en elle à quel point ? Ace se concentra pour que sa flamme soit plus douce. Elle vira de l'orange au vert. Cela l'apaiserait peut-être. Léna écarquilla les yeux, étonnée. Ses tremblements diminuèrent un peu au bout de quelques minutes, elle ramena ses genoux contre sa poitrine. Ace ne savait vraiment pas comment si prendre pour l'aider. Devait-il dire quelque chose ? Tenir une conversation avec elle ? Il réfléchit quelques secondes, commençant à déblatérer tout ce qui lui passait par la tête.
Cela semblait apaiser la jeune femme qui eut un petit sourire. Et Ace n'allait pas se mentir, c'était plus un bon début qu'un mauvais. Ils restèrent à parler ensemble pendant quelques minutes, voir une heure. Ace ne vit pas le temps passer. Il décida de pousser l'exercice un peu plus loin.

– Approche ta main de la mienne, maintenant, demanda-t-il.
– Pardon ?

Léna le regardait avec un mélange d'effroi et d'incompréhension. Le ton de sa voix la trahissait, tendue. Ses tremblements reprirent de plus belle. Ace se gratta l'arrière de la nuque. Comment faire ? Il ne s'attendait pas vraiment à se qu'elle se remette à trembler comme une feuille.

– Je te demande pas de toucher la flamme, hein. Juste d'approcher ta main.
– O-ok, fit-elle.

Léna se mordit la lèvre inférieure assez fort pour la faire rougir. Elle tendit craintivement sa main gauche, tandis que l'autre restait prostrée sur son cou, ses doigts griffant sa peau au point de laisser des marques rouges. Ace la regarda fermer les yeux.
Elle avait beau essayer de contrôler ses tremblements, mais son corps ne lui répondait plus. Ace ne lui ferait pas de mal intentionnellement. Mais s'il perdait le contrôle ?
Non. Non.
Elle sentit la peau de sa lèvre céder, le goût métallique du sang envahissant sa bouche. Le bruit de tissus se froissant mit un coup au cœur de Léna. Ace s'apprêter à partir.
Touche-le, touche-le, touche-le, touche-le, touche-le !
Elle ouvrit craintivement un œil, puis ouvrit les deux totalement. Ace était toujours là. Installé plus confortablement. Elle laissa retomber sa main. Elle n'y arriverait pas. Pas encore.

Ace regarda Léna se lever, s'en allant dépitée. Il ne pouvait que la comprendre, mais elle ne devrait pas partir sur un échec.

– Éh, Léna !

La jeune femme se retourna.

– Tu as déjà progressé.

Elle cilla légèrement, puis, lentement, un léger sourire incurva ses lèvres avant qu'elle ne se détourne.


Lorsqu'elle rentra dans leur chambre, Léna resta sur le seuil quelques instants. Une barre en bois scindait la pièce en deux. Des draps d'un mauve délavé pendaient entre deux, percés de trous. Seigneur... Il avait fait ça pour elle ? C'était donc ça, le raffut qu'avait fait le pirate cet après-midi ?Elle n'en revenait pas. Léna admira la poutre enfoncée dans la paroi du navire. Des échardes partaient dans tous les sens autour du cylindre. Il avait percé le mur directement avec la poutre. Quelle force possédait-il ? Elle caressa l'étoffe rêche, songeuse, puis se dirigea vers son lit et se laissa choir dessus. Elle balança ses chaussures sur le côté, déballa la plupart de ses affaires à la recherche de son cadre photo. Dès qu'elle l'eut trouvé, elle se pelotonna dans le lit grinçant, le cadre reposant près d'elle. Elle toucha le visage de Artyom. Léna sentit son cœur se serrer, une larme roula sur l'arête de son nez. Elle ne savait plus quoi faire. Ni comment réagir avec Ace. Ce compliment avant qu'elle parte...
Tu as déjà progressé.
Pourquoi lui avoir dit ça ? Est-ce qu'il voulait juste être « gentil » ? Ou le pensait-il sincèrement ?
Dépitée, elle préféra ne plus y penser. Elle contempla le portrait souriant d'Artyom. Quand cesserait-elle d'avoir mal ? Pleurer chaque soir un avenir qu'elle n'aurait jamais à ses côtés avant de s'endormir d'épuisement. Elle ne savait plus quelles sensations lui procuraient le touché de quelqu'un. Caresser le visage d'Artyom, sentir sa barbe lui chatouiller la joue, sentir son parfum lui tordre doucement les entrailles. Le vide que créait une personne disparue était énorme. Cela faisait un an au moins, elle en était sûre. Voire plus. Elle avait perdu la notion du temps.
On disait que le temps guérissait les blessures. Mais celle-là ne guérirait pas.
Jamais.
Léna se roula en boule, tenant le cadre près de son visage et ferma les yeux.
Quelques temps après, elle entendit les pas d'Ace s'approcher. Le bruit étouffé d'un corps tombant sur le matelas, suivit d'un ronflement profond. Il ne craignait pas le naufrage ? Laisser le navire sans surveillance était plutôt dangereux.
Ace savait certainement ce qu'il faisait, elle ne devrait pas s'en faire.
Elle se rencogna au fond de son lit.
Sans qu'elle sache pourquoi, la respiration de Ace la réconfortait. Doucement, elle sombra dans les bras de Morphée, bercée par la houle et la respiration profonde de Ace.

Mot de l'autrice: Yop ! J'espère que cela vous aura plu. Il était vraiment temps que je poste la réécriture de ce deuxième chapitre. La réécriture du chapitre trois arrivera bientôt (ou pas). Mais bon, ça n'urge pas autant que les deux premiers chapitre. Allez, de bisous, et à bientôt !

Léna.

*Charon est le nocher qui emmène les morts de l'autre côté du Styx.