Pour finir, nous dûmes faire une halte sur Waterseven et prendre un train aquatique jusqu'à la prochaine île, et de nouveau prendre le bateau pour arriver à Tardor. Je n'avais pas souvenance que ç'avait été si compliqué, gamine. Mais bon, depuis le temps, ma mémoire d'enfant s'était altérée et je ne pouvais plus tout saisir. Nous montâmes à bord du premier train direction Hightown. Il y en avait pour facilement trois à quatre heures de route jusque là-bas. Assise nonchalamment sur le siège, je lisais un livre. Encore un, au plus grand dam d'Artyom. J'avais emporté tout ce que je pouvais dans mes sacs et la plupart d'entre eux débordés de bouquins. Le soupir bruyant de mon compagnon attira mon attention. Je redressai la tête et le contemplai, fronçant légèrement les sourcils. Croisant mon regard, il me décocha un petit sourire.
« Ne t'inquiète pas, assura-t-il, je vais bien.
- Tu es fatigué, hein? »
Il hocha la tête portant son attention sur l'océan qui défilait sous nos yeux. C'était la première fois que nous prenions un train aquatique. Une nouvelle découverte ensemble. Le ronronnement du moteur à charbon nous parvenait jusqu'ici, bien que nous étions à plusieurs wagons de là. Le balancement des vagues était apaisant, telle une mère nous berçant avec bienveillance. Je refermai mon bouquin, le posant sur le siège et m'installai de sorte à être bien en face d'Artyom. Le menton posé sur mes poings fermés, je le fixai via son reflet. Il fit de même, m'arrachant un sourire. Nous étions enfin partis. Fini la famille. Fini la crainte perpétuelle. Je détournai mes yeux de son reflet pour me focaliser sur lui. Il me rendit mon regard, s'emparant doucement d'une de mes mains. Il la porta à ses lèvres sans l'embrasser, se contentant de fermer les yeux et de respirer profondément. Je le laissai faire, puis passa une main dans ses longs cheveux attachés. Quand il rouvrit les yeux, je me noyais dans ses yeux couleur chocolat. Mon cœur se crispa doucement en voyant toute la tendresse qu'il me portait. Artyom se pencha vers moi, sa barbe naissante chatouillant délicieusement le coin de ma bouche. Je fermai les yeux alors qu'il posa ses lèvres fines sur les miennes, et je savourais leur douceur et chaleur.
« Je suis heureux d'avoir pu t'emmener loin de tout ça... »
Le cri resta coincé dans sa gorge, alors que le sol se déroba sous ses pieds. Le cœur dans la gorge, Léna sentit ses organes faire le grand huit. L'obscurité l'enveloppa, et elle entendit Ace hurler son nom tandis qu'elle faisait de même pour le sien. Léna percuta durement une surface rugueuse et continua à glisser. Là, elle poussa une exclamation de surprise. Pas un cri féminin, non, mais un cri cassé où l'étonnement surpassé la peur. Léna entendit Ace non loin derrière elle, lui-même semblait décontenancé par ce qui se passait. L'abrupte de la pierre laissa place une surface lisse et glacée, emmenant Léna loin sous terre. Tout du moins, c'est ce qu'elle croyait. Une pente raide accumula la vitesse à un point où elle décolla de la pierre à plusieurs reprises, son cœur menaçant de jaillir de sa cage thoracique.
Elle avait l'impression d'être dans un toboggan. Un très grand et dangereux toboggan. Léna se positionna sur le flan, agrippant la roche polie du mieux qu'elle put. La peau de ses doigts brûlait, l'épiderme se détachant par lambeaux. Elle poussa un glapissement de douleur, mais tint bon. Sa descente freina à peine, elle ne pouvait même pas se situer. Une faible lumière froide zébrait l'obscurité, or, rien ne lui indiquait où elle était. La peur s'insinua dans ses veines quand ses pieds passèrent par-dessus la surface, rencontrant le vide. Le vide. Après le feu, c'était sa pire phobie! Un bruit de tissus attira son attention plus au-dessus d'elle. Une main la saisit par la capuche de son sweat, la ramenant en arrière et l'étrangla au passage.
- Ace!
Jamais elle n'avait été aussi heureuse de chuter avec quelqu'un.
- Accroche-toi, recommanda Ace, ça va secouer un peu.
Il ne fallut pas le répéter deux fois! Léna jeta ses bras autour du cou d'Ace,-ravalant la peur que lui inspirait ce contact- une seconde avant qu'il ne se propulse par la force de ses jambes à une hauteur considérable. Ses boyaux firent le grand huit, et la jeune femme manqua de s'évanouir de peur. Les larmes aux yeux, elle planta ses ongles dans le dos du brun. Respire! Il gère la situation, respire, nom de Dieu! Léna ferma très fort les yeux, le corps tendu comme un arc. Elle serré comme une désespérée l'homme le plus dangereux qui soit pour elle, celui qui pourrait l'anéantir mentalement d'un claquement de doigts. Une de ses dreads lui fouetta le visage. Bon sang! Elle ne voulait plus jamais dénicher de carte au trésor. Si c'était pour mourir de peur, elle n'en voulait pas. Ace rebondit sur un mur, ballottant Léna telle une vulgaire poupée de chiffon. Étouffant une exclamation quand la sensation de chute la saisit, elle se força à songer à quelque chose de positif. Le gouffre qui l'habitait menacer de reprendre le dessus.
Elle avait réussi à s'en extirper, même si ce n'était que légèrement. Quand Ace n'utilisait pas ses flammes, c'était un homme normal, elle en oubliait presque son terrible pouvoir. Presque. Il y avait toujours cette voix sournoise et impie lui lacérant l'âme d'une épée glacée, lui rappelant les terribles ravages que cet homme pouvait faire. Il va te brûler, fanfaronna la voix dans sa tête, comme ton cher et tendre, tu vas sentir les flammes te dévorer la chaire lambeaux par lambeaux. Et tu hurleras à pleins poumons en cherchant de l'aide, comme lui l'a fait, mais il n'y aura personne. La lèvre inférieure de Léna trembla, les larmes s'agglutinant aux coins de ses yeux. Faible, faible gamine que tu es! Elle se donnait envie de vomir. Artyom était mort à cause d'elle, elle le savait au plus profond de son être et cela la rongeait de l'intérieur pareil à un cancer. Les larmes dévalèrent ses joues, elle ne chercha pas à les arrêter. La chute se stoppa violemment. Léna ne s'attarda pas plus longtemps dans les bras d'Ace, et le repoussa, prenant soin d'emmitoufler ses mains dans son sweat.
Tremblante, elle laissa la douleur marquer ses joues par des sillons humides. Perdue, elle regarda autour d'elle sans vraiment voir où elle allait. Écho lointain était la voix d'Ace dans son crâne. Elle s'assit par terre, enroulant ses bras autour de ses épaules elle sentait le vide l'aspirer dans sa carapace. Léna ferma les yeux, son cœur saignait, l'hémorragie ne s'arrêtera jamais. Les cicatrices n'avaient pas le temps de se former qu'elles se rouvraient aussi tôt.
Ace serra les poings quand il la vit se balancer d'avant en arrière en sanglotant. L'idée que ce soit lui qui réveillait ses vieilles blessures lui était insupportable. Il ne savait pas comment la réconforter, sans doute n'y avait-il aucun moyen de l'aider. Le regard de la jeune femme s'était éteint, elle avait soufflé les petites étincelles de ses yeux en se remémorant la perte qu'elle avait subie. Et il en était responsable. Ses yeux ne s'étaient pas écarquillés de peur, mais ils se sont plissés de douleur. Quel imbécile il avait été d'accepter sa requête. Ç'avait été trop précipité. Non. Ace soupira et secoua la tête, envoyant au diable ses pensées; il n'avait pas l'intention de regretter son action. Il tourna des talons s'en allant de son côté. Une bonne dizaine de mètres les séparaient désormais l'un de l'autre, assez pour que la jeune femme puisse respirer. Ace s'allongea par terre, installant son sac à l'arrière de son crâne. Il positionna son chapeau sur son visage, décidant de piquer un somme. Elle décidera de quand elle voudra émerger et il ne ferait rien envers elle.
Le temps passa. Les sons étaient étouffés ou inaudibles, elle ne percevait plus rien. Tout n'était que torpeur silencieuse, masse compacte l'étreignant intérieurement et ne laissant rien filtrer. Léna dus faire un effort considérable de volonté pour articuler ses doigts. Rouvrir ses yeux engourdis par les pleurs était désagréable et bouger sa mâchoire encore plus. Tout son corps était engourdi. Elle cligna plusieurs fois des paupières, chassant les restes de ses larmes. Le glouglou de l'eau attira son attention. Bouge, Léna, s'enjoignit-elle, tu ne dois pas te laisser aller maintenant, arrête de penser à Artyom: il ne voudrait pas ça. La jeune femme fronça les sourcils, intriguée par les lumières bleutées jouant sur la surface ondulante de l'eau. Léna dénoua ses jambes qui protestèrent par des craquements sonores. Grimaçante, elle se dirigea vers le ruisseau, même si le terme était mal approprié. Elle constata que de la lumière arrivait par le fond, tranchant sur la silhouette d'un arbre. Elle aurait aimé s'en étonner, mais cette situation ne lui semblait pas si improbable que ça. Elle plongea une main sous la surface liquide et la porta à ses lèvres. L'eau n'était pas acide et non polluée. Hochant la tête pour elle-même, elle se déshabilla, enlevant sweat, tee-shirt, pantalon chaussure et chaussette. Elle renfila sa culotte au passage, et pour le soutien-gorge, tant pis, elle ferait sans.
Léna se laissa glisser dans l'eau, la froideur mordant la chair tendre de son dos. Elle frissonna, laissant le temps à son corps de s'habituer à la fraîcheur. La jeune femme enfouie sa tête dans l'eau, regardant aux alentours. L'eau était incroyablement limpide, elle pourrait s'orienter aisément. Sortant la tête de l'eau, elle inspira à plein poumon et plongea. L'eau froide était vivifiante, cela fit un bien fou à la jeune femme. Léna fit le tour de l'arbre, l'inspectant de fond en comble. Rien ne lui semblait suspect; si ce n'est le fruit reposant au pied de l'arbre. Il était énorme. S'en rapprochant d'avantage, elle le poussa du bout des doigts. Le fruit roula, lâchant des bulles d'air et Léna attendit quelques secondes, rien ne se passa. Prenant le fruit à deux mains, elle prit appui sur ses jambes et poussa pour aider son ascension. Arrivée à la surface, Léna prit une grosse goulée d'air, puis se dirigea vers le bord, le fruit sous le bras. Elle se hissa sur le bord, posant sa découverte sur le côté. Respirant bruyamment, la jeune femme jeta un nouveau coup d'œil sous l'eau. La roche était recouverte de petits cristaux fluorescents et de plantes aquatiques qu'elle ne connaissait pas. Sans savoir ce qu'elles étaient, et pouvaient lui infliger, Léna n'y toucha pas.
Elle ne sursauta pas quand la voix d'Ace s'éleva. Un bruit de gorge et un hochement de tête furent la seule réponse qu'elle pourrait lui donner pour le moment, cela lui demandait trop d'effort de parler. Le bruit de tissus suivit du raclement des chaussures du jeune homme lui indiquèrent qu'il se dirigeait vers elle. Ace s'accroupit près d'elle, son odeur l'enveloppant doucement. Plissant le nez, elle joua avec le fruit entre ses mains.
- Oh, c'est un fruit du démon! Constata Ace avec étonnement. Tu l'as repêchait sous l'eau?
- Hn, hn.
Nouveau bruit de gorge. Le fruit avait une forme allongée, fine au début et large à la base, comme une poire. Léna l'examina de plus près, prêtant une grande attention aux spirales recouvrant toute la surface du dis fruit. Il était vert pomme, la pelure épaisse se séparait en plusieurs morceaux définissant une forme particulière. À mi-chemin entre des feuilles de châtaigner et d'elle ne savait quoi. La texture était lisse et piquante à la fois. Soupirant profondément, Léna fit un effort considérable pour adresser la parole au brun.
- Tu as une idée de quel pouvoir il contient? S'enquit-elle d'une voix râpeuse.
Il secoua la tête en signe de dénégation, fermant les yeux en même temps. Quand il les ouvrit, il les reporta sur le fruit.
- Il existe des encyclopédies, mais elles sont rares. (il désigna du menton la trouvaille) Tu vas le manger?
- J'en sais rien.
La jeune femme replongea dans son mutisme, faisant rouler le fruit inlassablement. Sachant qu'elle ne prononcerait pas un mot de plus, Ace partit chercher leur carte improvisée. S'il s'y fier, le fruit était le trésor qui se terrait ici depuis un temps infini. Il revint sur ses pas, contemplant le fond de l'eau. La silhouette ondulante d'un arbre se dessiner délicatement, les branches se tendant vers lui étaient couvertes de feuilles d'un vert intense. Encore un phénomène étrange sur Grand-Line. Son regard fut de nouveau attiré par la jeune femme à moitié dévêtu. Par pour la relooker de manière obscène, non. Juste qu'il n'avait jamais vu les autres tatouages de la jeune femme. Une pièce entière sur son torse, ses avant-bras portaient chacun un tatouage assez grand représentant des fleurs, sa cuisse arborée un genre de collier en perle style oriental et une tête de dragon sur ses deux tibias.
- Jolie collection, la félicita Ace.
Les yeux de la jeune femme se firent inquisiteur.
- Tes tatouages, ajouta-t-il.
-Ah. lèvres fines se pincèrent.
Soupesant le fruit, elle le cala entre ses deux mains et soupira. Le brun haussa un regard interrogateur à son encontre, mais l'ignora ès avoir fait sécher ses sous-vêtements et se fut rhabiller, Léna reporta son attention sur sa carte. Le fruit semblait être le trésor, et vu la rareté de ceux-ci, elle n'en fut guère étonnée. Relevant les yeux du plan, elle les plissa en sondant l'obscurité à la recherche d'une sortie. Elle voulait se remettre en marche, continuer et évincer ses pensées malsaines, les balayer purement et simplement. Soupirant profondément, Léna ferma les yeux de dépit. Hélas pour elle, cela ne fonctionnait pas comme ça. Les pas d'Ace se rapprochèrent d'elle, l'odeur chaude et épicée lui emplit les narines, calmant légèrement son tourment intérieur. Il lui saisit la carte des mains et les dirigea dans une direction bien précise. Léna redouta son contact, un frisson glacial lui hérissa l'échine.
Arrête, imbécile, il sait ce qu'il fait! Il n'y est pour rien, tu n'as pas à lui faire du mal. Pourtant, elle avait beau se morigéner intérieurement, rien n'y fit, le froid qui l'étreignait ne reculait pas. Ce vide était plus pressant encore. La sensation qu'on avait appuyée sur l'interrupteur de sa vitalité l'a mit mal à l'aise. Elle était plus que pitoyable et ça, elle le savait pertinemment. Ils s'engouffrèrent dans un boyau sombre, éclairé par la main d'Ace. Léna retint à grande peine sa peur, se débattant intérieurement contre les filaments visqueux de cette phobie dans lesquels, elle ne cessait de s'emmêler. Tu as pu lui prendre le bras. Tu as réussi à ce niveau-là, et rien ne t'est arrivé. Secoue-toi ! Oh, ce n'était pas faute d'essayer. Les images de l'incendie jaillissaient dès qu'elle clignait des paupières, retournant le couteau dans la plaie. Cesse de te faire du mal, s'indigna la petite voix dans son crâne. Présente tes excuses. Si sa mâchoire acceptée de faire son travail, oui, elle le ferait. Si se souvenir des mots et de leur articulation ne l'a peinait pas autant, elle le ferait.
De nouvelles minutes s'égrenaient sans qu'un son ne soit proférer. Elle savait qu'elle était la cause de ce silence et c'était à elle qu'incombait la tâche de le rompre. Ses yeux se braquèrent sur le dos du pirate; ses épaules étaient tendues et sa démarche d'ordinaire décontractée était raide
-Excuse-moi, murmura-t-elle d'une voix rauque.
Le temps parut se suspendre alors qu'elle retenait son souffle en attente de sa réponse. Elle vit les épaules d'Ace s'affaisser légèrement, un profond soupir de soulagement lui parvint. N'ayant pas vu le brun s'être arrêté, Léna manqua de lui rentrer dedans par inadvertance. Ace se tourna vers la jeune femme, son bras était embrasé, diffusant un halo orangé sur les parois. Les ombres scindaient son visage au rythme des flammes dansantes. La peur coula dans les veines de Léna par petit flot. Les yeux d'Ace exprimés quelque chose que Léna ne sut définir. Un reproche silencieux. Du moins, c'est ce qu'elle crût. Or, les lèvres d'Ace s'étirèrent vers le haut avec la même chaleur qu'elle le lui connaissait.
- Je comprends, se contenta-t-il de dire avant de faire volte-face et continuer son chemin.
Fermant les poings à s'en faire blanchir les phalanges, Léna lui emboîta le pas en silence, se fustigeant de tous les noms dans son for intérieur. Elle n'était pas dupe. Son sourire n'avait pas atteint ses yeux, et cela lui fit l'effet d'un coup de poignard en plein cœur.
Ils firent une halte au bout d'un temps qui parut une éternité à Léna. Ses pieds commençaient à lui faire mal et la soif se fit ressentir. Elle se félicita intérieurement d'avoir rempli sa gourde d'eau avant de repartir. Se laissant glisser le long de la paroi, Léna bu à grosses goulées, ne prenant la peine de respirer qu'après avoir étanché sa soif. Du coin de l'œil, elle vit Ace faire de même. Son cœur se serra quand elle repensa à son comportement; lorsque la porte de ses sentiments se fut refermée violemment à double tour. Il lui arrivait souvent d'avoir des sautes d'humeur. Ses émotions pointaient le bout de leur nez pour se tapir aussi rapidement qu'ils étaient apparus. Du vivant d'Artyom, il lui était arrivé de plonger dans un mutisme profond, ne prenant la peine de répondre que bien plus tard à une question. Il s'écoulait parfois des heures ou une journée avant qu'elle ne répondît à son compagnon. Celui-ci étant habitué à ce comportement, il lui laissait le temps nécessaire ou bien l'aider à sortir de sa torpeur.
Léna ferma les yeux, se remémorant les traits d'Artyom. Elle visualisa son visage anguleux, le menton marqué par une petite fossette, son sourire empreint de chaleur s'accompagnant d'un rire franc et contagieux. Un nez large, légèrement aquilin. Ses yeux noisette pétillaient de joies et la couvaient d'amour dès qu'il la voyait. Elle se revoyait en train de souligner sa mâchoire du bout des doigts, la mordillant avec tendresse. Sa barbe naissante la chatouillant quand il plongeait son visage dans son cou. Léna rouvrit ses yeux brillants de larmes contenues. Son amant, son homme lui manquait. Avec un effort considérable, elle releva la tête et chercha le regard d'Ace. Cet homme-là, par contre, l'intriguée. Mais ce qu'elle ressentait à son égard n'était pas définissable. Elle se foutait de ce type sans s'en foutre. Elle l'appréciait sans l'appréciait. Elle n'arrivait pas à se décider et pourtant, l'idée de lui avoir fait du mal lui était insupportable, la preuve qu'il ne l'a laissée pas indifférente. Léna se secoua.
- Où en sommes-nous... Sur la carte? S'enquit-elle pour rompre le silence.
- Si je me base sur ce que tu as dessiné, eh bien (il marqua une pause en regardant la carte) nous sommes presque à la moitié. En toute logique, nous atteindrons bientôt la sortie.
- Ok. Bien.
Elle se mordit la lèvre inférieure. Tu es conne, ma grande. T'as rien d'mieux à dire? Léna se gratta le sommet du crâne. Parler n'avait jamais été son fort. Et même si elle faisait des efforts pour régler ce problème, cela n'aurait servi à rien. Par contre, elle se devait de guérir du feu. De sa phobie qui la hantait. Une sourde détermination lui prit les entrailles et la fit resserrer son étreinte sur sa gourde. De but-à-blanc, elle lâcha:
- Un jour, je n'aurais plus peur de tes flammes, Ace. Et ce jour-là, je te jure que tu n'auras pas eut à me supporter pour rien. Je te le promets.
Un long silence accueillit ses paroles, la faisant rougir brutalement. Pourtant, un souffle amusé lui parvint.
- Je sais que tu y parviendras.
Si ce fut une preuve de confiance, cela troubla profondément la jeune femme. Elle fixa ses pieds, luttant pour ne pas retomber dans cette phase d'absence dans laquelle elle s'enlisait si facilement.
- Qu'est-ce qu'on fait désormais? J'avoue que je commence à fatiguer.
- Dans ce cas, repose-toi. Je vais inspecter les lieux.
Léna se contenta de pousser un bruit de gorge approbateur et se frictionna le thorax. Elle grimaça quand une douleur sourde se réveilla à son touché, là où les perles du collier d'Ace avaient frotté. Les pas d'Ace s'éloignèrent à un rythme régulier. Fermant les yeux, Léna imagina la silhouette du pirate dans son esprit. Ses épaules larges et ses bras puissants lui inspiraient confiance. Sa démarche tranquille cachée difficilement la force qui émanait de lui. Tout en ajustant son sac pour s'installer confortablement, Léna ne perdit pas cette image rassurante d'Ace. Les sourcils toujours froncés, ses yeux cernés abritaient une lueur sombre, une part de douleur qu'il gardait profondément tapis en lui. Elle se pelotonna, prenant une profonde inspiration, essayant d'éloigner la torpeur qui l'étreignait. Ace représentait sa pire peur, bien qu'elle dissociât l'homme de son pouvoir, lentement mais sûrement. L'image fut effacée par le souvenir d'Artyom qui lui creva le cœur, arrachant un sifflement douloureux à la jeune femme. Le sommeil la gagna subitement, les larmes s'agglutinant aux coins de ses yeux et dévalant l'arête de son nez. Si elle s'endormait dans cet état d'âme, elle savait qu'elle se réveillerait pis encore. Or, cela ne l'empêcha pas de sombrer.
Un chuintement réveilla brutalement Léna. Ne dormant généralement que d'une oreille, la jeune femme était attentive à tout ce qui ne faisait pas partie des rumeurs habituelles environnantes. Et ce bruit n'en faisait pas partie. Son cœur battit subitement à tout rompre contre sa cage thoracique. Comme lorsque l'on s'extirpait d'un cauchemar ou qu'un objet tombé bruyamment dans la pièce. Le bruit se rapprochait, lentement, suivit d'un sifflement qu'elle n'eut aucune difficulté à reconnaître. Ouvrant les yeux avec précaution, Léna chercha l'animal des yeux dans la pénombre. Son attention fut attirée par une forme onduleuse, se mouvant avec une grâce mortelle. De faibles reflets se réverbéraient sur la surface écailleuse du serpent. Léna chercha la tête du reptile, sans succès. Cela serait difficile pour la jeune femme de capter les mouvements de l'animal.
Prenant une longue et profonde inspiration, Léna se dit que cela ne pouvait pas être pire. Ou si. La tentation d'appeler à l'aide se fit pressant et elle regretta qu'Ace ne fût pas dans le coin. Combien de temps s'était-elle assoupie? Assez pour qu'Ace soit loin? Soudain, une idée sombre s'insinua sous son crâne. Le pirate l'avait sans doute abandonnée, la laissant moisir plusieurs mètres sous terre, la laissant au passage sans la carte pour s'orienter! Le sifflement du serpent la rappela rapidement à la réalité, lui laissant un goût de plomb dans la bouche. La silhouette ne semblait pas finir, accroissant la peur de la jeune femme. Les reptiles l'avaient toujours fascinée, mais l'idée de se retrouver en tête-à-tête avec cette bestiole faisant facilement huit mètres de long, très peu pour elle. Elle déglutit péniblement. Sa vue lui jouait-elle des tours? Cette bestiole lui semblait plus épaisse que sa cuisse, et c'était difficile de faire concurrence à celle-ci.
Doucement, elle releva la tête, bloquant sa respiration. Léna discerna la tête du serpent, tâtant l'air du bout de sa langue fourchue. Elle ne fut pas étonnée qu'il l'ait déjà repéré, ce reptile décelait toute source de chaleur, un prédateur redoutable doté d'une grâce fatale. Tout se bousculait dans sa tête, tournant et analysant toutes les informations à sa disposition. Allait-il essayer de l'étouffer ? De la mordre dès qu'elle ferait le moindre mouvement? Était-il venimeux? Si oui, les risques étaient encore plus grand. Risque de nécrose des tissus, attaque des globules rouge, hémorragie, paralysie et elle en passait. Bien qu'elle fût tentée de barrer la nécrose, Léna ne balaya pas cette théorie. Les araignées possédaient cette faculté. Les serpents, ça, elle n'en savait fichtre rien.
Elle n'aurait que quelques secondes pour réagir. Plaquer la tête du serpent au sol et peser de tout son poids dessus. Elle ne s'imaginait pas lui broyer le crâne, ô non, ce n'était pas ses soixante-neuf kilos sur le coin du museau qui allait lui faire quoique ce soit; cette bestiole pouvait se faufiler dans un interstice bien plus étroit que lui. Une brise d'air lui frôla la joue, la langue du serpent goûtant l'air près de son visage. Son cœur rata un battement. Encore quelques centimètres, et elle pourrait lui attraper la mâchoire. Le frottement des écailles sur la pierre lui dressèrent les poils de l'échine. La tête du serpent passa près de son visage, son museau appuyant avec insistance contre son pouls. Maintenant! Elle plaqua sa main libre dessus, se redressant aussi vite qu'elle le pu, sa deuxième main rejoignit la première, compressant la tête du reptile sur le sol. Les contorsions de son corps manquèrent à plusieurs reprises de désarçonner la jeune femme. Léna n'aurait jamais cru qu'une créature dénuée de pattes aurait une telle force.
Un grognement lui échappa alors qu'elle luttait pour maintenir la bête. Léna savait pertinemment qu'elle ne tiendrait pas bien longtemps.
- Mais si seulement tu avais pu me foutre la paix! Tonna Léna en appuyant avec force.
Le serpent gesticula d'avantage, percutant Léna à la nuque. Elle faiblit durant un quart de seconde. Juste assez pour que le reptile se déloge et referme sa gueule sur son bras. Elle poussa un cri de douleur, tandis que le serpent s'enroulait autour d'elle faisant craquer ses os. L'air fut expulsé de ses poumons, les crocs du serpent bougeant dans la plaie. Une nouvelle plainte lui échappa, plus tenue. La tête lui tournée, sa vue se brouilla. Elle crut entendre la voix d'Ace percer à travers le voile de l'inconscience, mais ça ne pouvait pas être lui, il était loin. L'étreinte du serpent diminua, laissant passer l'oxygène dans ses poumons. L'animal se déroula violemment, ses crocs s'arrachèrent de la plaie, ramenant subitement Léna grâce à la douleur. Inspirant brusquement, elle roula sur le côté, prenant appui sur son avant-bras et sa main. Ahanant, la jeune femme cilla plusieurs fois, chassant les larmes.
Ace était arrivé juste à temps son sang n'avait qu'un tour lorsqu'il avait vu le serpent enroulé autour de Léna, l'étouffant lentement. Il avait entendu son cri beaucoup plus loin dans les boyaux du tunnel. Sans réfléchir, il s'élança sur le reptile, le tirant vers lui d'une main enflammée. Il fallut quelques secondes au Boa pour lâcher prise. Le brun balança le reptile au loin, se tortillant sur lui-même. Quand celui-ci ne fut plus un danger, Ace s'en détourna et alla s'agenouiller près de Léna.
- Je pensais que tu étais parti, avoua Léna entre deux quintes de toux.
- Que je t'avais abandonné ? Comme si! Ria-t-il, je n'ai pas l'intention de laisser qui que ce soit derrière-moi (il reprit un air sérieux). Tu penses pouvoir marcher?
Léna hocha la tête par à-coup.
- Ouais. Il m'a juste fait mal aux côtes et au dos.
- Fais-moi signe si ça va pas, se contenta-t-il de dire.
La jeune femme ricana, se remettant péniblement sur ses jambes. Elle chercha le reptile des yeux, mais celui-ci avait pris la poudre d'escampette dès qu'Ace l'avait secourue. Son épaule lui élança douloureusement, lui rappelant que sa douleur aux côtes était minime. Des sueurs froides naquirent dans sa nuque. Se débarrassant de son sweat par gestes maladroits, Léna retourna la peau meurtrie entre ses doigts.
- Ace, le serpent, il avait quelle tête? S'enquit Léna d'une voix chevrotante, analysant la morsure sanguinolente.
- C'était un très gros boa.
- Tout les boa sont gros!
- Ouais, mais celui-là, particulièrement... Pourquoi?
- Il m'a mordu.
Il eut un bruit de gorge étranglé.
- Pourquoi tu ne me l'as pas dit plus tôt?! Montre-moi ça!
- Je- Ce n'était pas ma préoccupation première, figure-toi, rétorqua-t-elle d'une voix sifflante, je luttai pour trouver de l'air.
Ace l'a fit taire en posant son index sur ses lèvres sans la regarder. Léna fut tentée de le mordre, mais un frisson la parcourut à la souvenance de ces mains enflammées. Elle détourna les yeux, le laissant la soigner. Il posa son sac, fouillant dedans à la recherche de sa gourde. Une fois dans ses mains, il en renversa un peu sur la morsure, arrachant un sifflement à Léna. Il tapota la blessure à l'aide d'un mouchoir en tissus qu'il gardait au fond de son sac, nettoyant doucement la plaie. La jeune femme grimaça à plusieurs reprises, retenant une flopée de jurons bien sentie sur l'instant présent. Sa peur fut balayée par un accès de colère et de frustration tel qu'elle en trembla de tous ses membres. Cela n'échappa pas au brun qui lui lança un regard inquisiteur.
- Tout va bien?
- Oui, souffla-t-elle les dents serrées, continue.
- J'ai fini de toute façon, avoua Ace en nouant le tissu autour du bras de la jeune femme. On ferait mieux de se remettre en route.
Approuvant d'un hochement de tête, Léna enfila son sweat mutilé et se redressa sur ses jambes. Elle prit soin à ce que son sac ne touche pas son épaule meurtrie, mais ne pu s'empêcher de grimacer. Sans prévenir, Ace ôta la besace de la jeune femme, la portant à sa place. Léna eut une brève protestation, puis se rembrunit, murmurant un vague merci. Un sourire chaleureux étira les lèvres du brun et sans plus attendre, ils avancèrent l'un derrière l'autre en silence. Les lèvres pincées, la jeune femme se demanda comment il avait fait pour arriver si vite sur les lieux. Cette question l'a turlupina et elle ne put s'empêcher de la poser à voix haute. Le rire d'Ace fusa, franc et moqueur, Léna sentit un spasme agiter le coin de son œil gauche.
- Je t'ai entendu crier, admit Ace en se retournant. Ta voix porte loin, tu sais.
- Ah.
Ça, elle était au courant que sa voix portait. Ce n'était pas une voix douce, mais bourrue et cassée aux inflexions froides qu'elle ne maîtrisait pas. Artyom le lui disait souvent. Un grognement s'échappa de sa gorge, tandis qu'elle se buta à fixer ses pieds. Soudain, elle s'arrêta, les poings serraient le long des hanches. Non, elle ne pouvait pas faire comme si de rien n'était. Elle devait présenter ses excuses. Du coin de l'œil, elle vit Ace la chercher du regard.
- Je suis désolée pour mon comportement de tout à l'heure. C'est une phase qui...
Elle se tut, ne sachant quel mot utiliser.
- Qui t'arrive fréquemment, ajouta Ace.
- Oui, c'est ça. Je peux me porter bien,- même si depuis la mort de mon compagnon, ce n'est plus le cas - puis déprimer soudainement. J'ai énormément de mal à me sortir de mes absences, bien que j'entende tout, hein, ce n'est pas du genre je perds la mémoire. Juste que je ne ressens plus rien soudainement: il suffit d'un rien.
- Et qu'est-ce que je peux faire pour t'aider? S'enquit le pirate les sourcils d'avantage froncés.
- Rien, justement, souffla Léna d'une voix contrite. Il faut juste laisser passer. Ne te préoccupe pas de moi quand je serais ainsi à l'avenir, tu en fais bien assez.
- On ne se sort pas de ce genre de chose seul, Léna. Je t'ai dit que je t'aiderai et ça implique plus que ta phobie du feu, surtout si tu as besoin de moi pour te sortir de ça.
Léna l'avisa, interdite. Elle cligna des yeux plusieurs fois, puis les baissa soudainement plus intéressée par ses rangers, le rouge embrasant ses joues. De la pointe du pied elle tapota la surface rocailleuse de la grotte, les mains dans les poches arrières de son jean troué.
Voyant son embarra, Ace changea de sujet et ils continuèrent leur route dans un silence tacite, où l'un et l'autre savaient pertinemment que continuer cette conversation ne servirait à rien pour l'instant. Sans doute plus tard, quand Léna acceptera d'avantage de son aide. L'air fleurait l'humus et la camomille ainsi que d'autres fleurs qu'Ace n'aurait pu nommer. Ils débouchèrent dans une énorme salle, où la lumière était recrachée par des plantes fluorescentes se teintant du bleu au rose le plus électrique. C'était sombre, mais pas assez pour qu'ils ne puissent pas s'y repérer. Ace distingua des arbres qui, à son plus grand étonnement, étaient d'une taille considérable surtout sans la lumière directe du soleil. Léna attira son attention en constatant qu'elle ne voyait pas la voûte de la caverne. Ce qu'il aperçut également en levant le nez vers le haut. Ace eut une idée; il tendit sa paume vers le ciel, la surface devenant verte dû à ses flammes. Des petits globes voletèrent, décrivant des cercles fébriles dans leur ascension.
- Ce sont des lucioles? Demanda Léna avec circonspection.
Ace ria doucement.
- C'est exact. C'est le nom que je leur aie donné.
- Oh.
Elle ne rajouta rien, contemplant la création du pirate volé. Ace attendit une minute, puis deux: rien. Il dut se rendre à l'évidence qu'il n'y avait pas de plafond, du moins, il était invisible à leurs yeux à cette hauteur. Soupirant profondément, Ace se fit à l'idée qu'ils auront du mal à sortir de là. Un chuintement attira son attention, une brise parmi les feuilles les faisant frémir. Une chose était sûre; ils n'étaient pas seuls.
Mot de l'auteure: Fiouuh, j'ai mis un mois à l'écrire celui-là. Il fait neuf pages, presque la taille d'un de mes one-shot, à quelques pages près... Je me suis bien creusée la tête, enfin, à moitié. J'espère que ça plaira, surtout que c'est pas tout les jours qu'on lit l'histoire d'un personnage ayant manqué de se faire bouloter par un anaconda. Pis, si ça plaît pas, c'est pas mon problème, hein. J'écris pour le plaisir, pas pour être lu et relu par je-ne-sais-combien-de-personne. Très peu pour moi. Même si un avis de temps à autre, ça fait plaisir, mais vu le temps actuel, si tu fais pas du cliché et du vu et revu, bah, tu plais pas. Enfin, maggle. À bientôt pour le chapitre six où de nouvelles péripéties t'attendes!
