Chapitre XI

Je regardais le crépuscule par la fenêtre de l'hôtel, en proie contre mes sombres pensées : ma famille ne me laisserait jamais en paix, j'en étais persuadée. Et cela m'effrayait plus que ce que je voulais admettre. Un soupir las m'échappa, je me tournai vers Artyom, aussi nu que moi en train de m'observer de ses yeux chocolatés, allongé sur le lit. Mon cœur se serra aussitôt en le parcourant du regard : il ne méritait pas ce que je lui infligeait. Et s'il lui arrivait quelque chose par ma faute ?
Artyom se redressa sur ses coudes tendant sa main vers moi, m'invitant à m'allonger près de lui. Il me fallut quelques secondes de résignation avant d'enrouler mes doigts autour des siens et de ramper jusqu'à lui sur le matelas. Je posai ma tête sur l'oreiller, nos prunelles se mélangèrent, aucun mot ne fut prononcé jusqu'à ce qu'il rompe le silence.

« Tu penses encore à ta famille. »

Ce n'était pas une question, mais j'y répondis par un hochement de tête.

« Mais aussi à toi, répondis-je sans oser le regarder.
Ah ?
J'ai peur qu'il t'arrive quelque chose, avouai-je de but à blanc.
Et que veux-tu qu'il m'arrive ? S'enquit-il en haussant un sourcil.
Je ne sais pas. C'est juste une hantise. »

Je posai les yeux sur son torse sec et noueux. À moi aussi, il pouvait m'arriver quelque chose. Certes, c'était pessimiste pour une jeune fille de dix–sept ans, – bientôt dix–huit dans deux semaines – mais c'était, selon moi, des choses importantes dont il fallait parler dans un couple. J'inspirai son odeur épicée, légèrement chocolaté. Je n'aurais jamais cru être capable de lui dire ça.

« Artyom. Si par malheur, je venais à mourir, retrouve–toi quelqu'un avec qui faire ta vie, l'avais-je suppliée, ne t'empêche pas de vivre pour moi. »

Si elle avait pu se cacher et s'enfouir dans les méandres de la terre, elle se serait terré pour ne plus jamais en ressortir. Ace la dévisageait intensément, ses iris d'obsidiennes scrutant et la dépeçant couche par couche jusqu'à la mettre à nue afin de comprendre ce qu'il voyait. Elle sentit ses joues brûler indépendamment de la chaleur ambiante et la tête lui tournait. Ciel ! Son regard ressemblait à une caresse incandescente la marquant corps et âme la laissant fiévreuse.
Elle en frissonna.

La sensation de plaisir fut vite balayée, l'odeur de fumée, insupportable, incendiait ses poumons les mettant à vif.
Les souvenirs effleuraient sa conscience comme des lames de rasoirs effilées lui rappelant douloureusement qu'elle était à la limite de ce qu'elle pouvait endurer. La sueur ruisselait le long de ses tempes, achevant leur route dans sa nuque. Son larynx brûlait, les larmes naissaient aux coins de ses yeux, embrouillant sa vue et la panique enroulait ses mains de glace autour de sa gorge. Haletante, elle se laissa tomber sur les fesses, oubliant les cendres qui voletaient par-dessus sa tête et la chaleur étouffante émanant du sol. Sa vision se brouillait définitivement.

Le corps de Ace pivota dans sa direction elle ne percevait plus ses prunelles sombres et intenses, ni les contours net de sa silhouette, seulement une aura émanant de lui. Un sifflement rauque lui scia les tympans. Incapable de savoir de qui ou de quoi il s'agissait, Léna mit ça sur le compte de la fatigue, fermant brièvement les yeux, elle entendit les grandes foulées de Ace allant crescendo. Une main épaisse et tiède se posa sur son épaule, la forçant à rouvrir les paupières ce qui lui valut un effort considérable. Elle se tourna légèrement dans sa direction, plissant le regard afin de discerner les traits anguleux du pirate. Et surtout ses iris d'un noir profond emplit d'inquiétude.

Elle se racla la gorge avec une légère grimace, détournant son attention de ses billes d'onyx fascinantes. Aussi voulut-elle calmer les battements frénétiques de son cœur en admirant les vignes fraîches et pimpantes tout droit issus de son pouvoir. Cela provoqua un chatouillis diffus dans sa poitrine, comme de la fierté grandissant en elle.

– Oui, c'est bien grâce à toi, murmura Ace, son timbre râpeux et doux (un frisson la parcourut de la tête aux pieds), c'est un bon début, ajouta-t-il.

Elle ne dit rien, évitant soigneusement son regard. Cette idée lui compressa la poitrine douloureusement. Ace pressa l'épaule de la jeune femme, désireux qu'elle le regarde, au lieu de cela, elle referma sa main sur la sienne, glissant ses doigts sous les siens et les serra fort. Sa main était minuscule comparé à la sienne, moite de chaleur. Il se redressa en la tirant vers lui, sans qu'elle n'oppose de résistance et lui tendit sa main libre. Elle la prit, tirant sur ses bras pour être à sa hauteur, capturant son regard. Il n'y eut aucun mot, aucune phrase superficielle échangée, juste le vent portant les murmures de la ville en émoi et les craquements asséché du bois mourant. Il n'y avait que ces iris verts-noisettes apaisant et son odeur entêtante et gourmande lui faisait perdre la tête, l'amenant à lâcher prise sur ses sombres pensées.

Le bas de son ventre était tiraillé par le désir et son pouvoir se déversait en vagues brûlantes et successives à deux doigts de le mettre à genoux. Il inspira brusquement, son cœur cognant sa cage thoracique avec une violence inouïe.

Ba-boum. Ba-boum.

Son organe martelait une litanie doucereuse, le laissant pantelant et sans voix. Une émotion inconnue, lancinante, impérative le sommais de la prendre dans ses bras, de la plaquer contre lui, sentir ses courbes épouser son corps, combler les vides. Et plus que tout, l'embrasser jusqu'à perdre haleine, se noyer dans son parfum et ses boucles châtaines.

Léna s'humecta les lèvres, attirant immédiatement son attention sur sa bouche entre ouverte. Bon sang ! Son sexe palpita douloureusement lorsqu'elle glissa ses paumes sur l'intérieur de ses avant–bras. Le bandage sur sa main ne semblait pas la déranger outre mesure dans son exploration et ce ne fut que l'instinct qui l'amena à l'attirer vers lui. Les doigts de la jeune femme effleurèrent ses biceps, remontant lentement vers ses épaules, puis redescendirent sur son torse où elle les posa à plat. Un léger soupir lui échappa, rauque et désireux. Plus que quelques malheureux centimètres séparaient leur corps, quelques foutus millimètres séparant la poitrine de Léna de la sienne. Il se pencha, posant son front sur celui de la jeune femme, inspirant difficilement. Ses pensées s'éclataient les unes contre les autres, ses craintes, ses doutes, son dégoût de lui-même. Quel avenir pouvait-il lui offrir, lui, le fils d'un démon ? Aucun. Si ce n'était une vie de criminel et d'errance. Rien de cela n'était pour elle.

Il ferma les paupières, les pressants fort. Il ne lui attirerait que du mauvais, et cette pensée le fit grincer des dents.

La main de Léna remonta le long de son torse, finissant son trajet sur sa nuque, le ramenant à la réalité. Il plongea dans son regard d'émeraude tacheté de brun, le cœur dans la gorge. Leurs lèvres n'étaient plus qu'à quelques centimètres, leur souffle se mélangeait, lui nouant l'estomac. Il n'y avait que son odeur et les battements frénétiques de son organe vital. Juste ses lèvres claires et...

– Eh ! Les jeunes, vous allez bien ?! Cria un homme.

Ace et Léna sursautèrent d'un même homme, faisant face à l'intrus, les yeux grands ouverts. Ils ne l'avaient pas entendu arriver et s'attendaient encore moins à ce qu'un habitant s'éloigne autant du village et n'emmène les autres à sa suite. Des hommes et des femmes immergèrent des bois carbonisés, couvert de suie, ils regardèrent avec effroi leurs champs de vignes réduits en cendres. Certains s'effondrèrent en larmes, couvrant leur visage cramoisi de fatigue et de peine, alors que d'autres tombaient simplement de désarroi. D'un mouvement protecteur, Ace tira Léna derrière lui, un geste instinctif empreint d'une possessivité qu'il ne se connaissait pas et qui le fit frémir.

Il pouvait sentir chaque respiration de la jeune femme collée dans son dos, chaque palpitation sourde résonner contre ses côtes. Le mélange de leur deux cœurs assourdis entonnaient une mélopée tonitruante et entraînante. Il raffermit sa prise sur son bras.
Bon sang, il ne voulait pas la lâcher.

Son attention s'attarda sur les villageois, les yeux vagabondant sur les gens. Certains remarquèrent les vignes fraîches, énormes taches verdoyante dans ce désastre incendié. Ace serra les dents. Il n'osait imaginer l'état d'esprit de la jeune femme, ni la panique qui devait l'étreindre en cet instant. Cette idée le révoltait et le mettait dans tous ses états émotionnels, l'incitant à prendre une profonde respiration.

– Nos raisins, se lamenta un villageois, tout est partit en fumée ! Ajouta-t-il, éclatant en sanglot.
– Par miracle, trois ont échappés à l'incendie, seigneur, comment est-ce possible ?
– On ne pourra jamais vendre notre récolte ! S'apitoya un autre assis à même le sol, le visage enfoui dans ses mains.

Leurs plaintes se firent de plus en plus pesantes, l'hystérie perçait dans leurs voix enrouées. Ace savait que la moindre réflexion déplacée pourrait engendrer une violence inouïe chez les habitants. Surtout pour ceux qui n'avaient plus rien à perdre. Ce fut à ce moment-là que Léna se détacha de lui, le poussant légèrement de ses deux bras, ne laissant qu'un vide froid là où avait reposé sa chaleur. Elle lui saisit la main, enroulant ses doigts autour des siens et serra comme pour le rassurer.
Ce qui lui arracha un sourire : c'était à lui de la rassurer.
Elle le chercha des yeux suivit d'un hochement de tête résolu et s'en alla vers les vignes brûlées, les épaules carrées en arrière, la marche droite. Il n'y avait pas de peur ou de tentative désespérée d'être bien vu de gens. Juste une profonde envie d'aider, de se prouver à elle-même qu'elle pouvait recommencer. La fierté que ressentit Ace en cet instant était intense et incommensurable. C'était un moment fort qu'il n'oublierait jamais.

Affalée dans la baignoire, Léna laissa l'eau faire son office, la nettoyant et la relaxant par son eau tiède et mousseuse. Seule la baignoire en marbre, légèrement noircie par les flammes avait par miracle survécu ainsi que la tuyauterie de l'hôtel. Hélas, ce ne fut pas le cas de la façade, s'étant effondré dans la rue. Un simple paravent protégeait sa nudité des regards indiscrets. Ace s'était fait insistant pour monter la garde près d'elle, tant qu'ils n'avaient pas retrouvé l'incendiaire. Un frisson la parcourut. Qui pouvait être assez fou pour mettre le feu à la quasi totalité d'un village ? Elle n'osait pas l'imaginer. Elle s'immergea la moitié du visage, courbant les épaules, chassant ses pensées angoissantes dans un recoin de sa tête et laissa d'autres images affluer. Une en particulière. Le corps de Ace, rougeoyant de flammes écarlates, soulignant chaque vallée et monts de sa musculature était marqué ne laissant aucune place à l'imagination. La puissance qui émanait de son être l'avait laissée pantelante et abasourdie : cet homme pouvait mettre une armée à ses pieds sans même lever le petit doigt.

Et elle l'avait trouvé... magnifique. C'était le mot, magnifique, bien qu'il ne fut pas assez puissant pour le définir. Elle aurait dû paniquer, s'enfuir en hurlant, mais rien de tout cela n'avait prit le pas sur ses émotions intenses. La fascination, l'excitation et le respect jouaient des coudes entre eux afin de dominer l'autre. Elle en tremblait d'émoi, une sensation de chaleur se diffusant dans son bas ventre en rythme avec son cœur battant la chamade. Et surtout, le baisé qu'ils avaient manqué d'échanger.

– Bon sang, ce n'est pas vrai, gémit–elle la tête altière, les mains plaquées sur les yeux.

Jamais elle n'aurait cru retomber amoureuse, pas après Artyom ! Ni maintenant, ni jamais. Il n'y avait que son défunt compagnon et personne d'autre, jusqu'à ce que Ace débarque dans sa vie avec son sourire et sa maudite demande de retouche. Ça ne faisait qu'un an que Artyom était mort, peut-être plus, Léna avait perdu la notion du temps et ne s'était plus intéressé à rien, se promettant que rien ne remplacerai Artyom qu'importe ce que cela lui coûterait. Or, elle tombait sous le charme du premier inconnu lui prêtant un minimum d'attention, comme une vulgaire pucelle. Elle grinça des dents et sortit de la baignoire les épaules tendues, attrapant la serviette qui pendait près du radiateur désormais inutile vu la chaleur. Dès qu'elle fut séchée, elle enfila ses sous-vêtements et passa une courte robe noire en jersey lui arrivant à mi-cuisse.

Un léger malaise lui noua le ventre : ce n'était définitivement pas le genre de tenue qu'elle aimait porter. C'était trop féminin, trop vulnérable. Bien que, désormais, elle devrait être capable de se défendre seule, non ?

– Je me prends trop la tête, murmura-t-elle, il ne va rien m'arriver.
– Tu parles toute seule, maintenant ? Fit la voix de Ace étouffer à travers la porte.

Léna sursauta violemment, heurtant le lavabo avec son genou en poussant une flopée de jurons. La porte s'entre-bailla doucement, laissant passer la tête de Ace prenant de plein fouet la tong de la jeune femme dans la figure.

– AÏE !
– Je t'ai dit de ne pas m'attendre, qu'est–ce que tu fiches encore là ?! S'emporta Léna face à la porte massant son genoux meurtri.
– Tant que l'incendiaire n'aura pas été retrouvé, je ne te lâcherai pas d'une semelle, grommela Ace d'un ton pincé. Pourquoi tu m'as jetée ta sandale à la figure ?
– Pour t'apprendre la politesse, rétorqua-t-elle les bras croisés. (elle secoua la tête, passant une main dans ses cheveux humides.) Bon sang, tu t'attendais à quel accueil ?
– À peu près tout, sauf une tong en furie.

Elle émit un léger gloussement, un sourire courbant ses lèvres fermées.

– Ce ne serait pas arrivé si tu avais frappé à la porte.
– C'est vrai. Mais plus sérieusement, je suis revenu pour t'annoncer que les villageois prépare un banquet d'anthologie pour nous.

Léna adressa un regard dubitatif dans sa direction, bien qu'il ne pusse la voir d'où il était et se détourna.

– C'est toi, ou ton estomac qui parle ?

Le raclement de ses chaussures lui parvint puis Ace poussa la porte avec plus de précaution. Quelques secondes s'écoulèrent sans que Ace ne parle, piquant la curiosité de Léna. Il la dévisageait, sourcil froncés, la détaillant de la tête aux pieds avec un intérêt certain. Une bouffée de chaleur la parcourut, lui procurant un frisson d'excitation. Quand à savoir si cela venait d'elle ou de Ace, elle n'en été pas sûre... Elle se racla la gorge, passant sa main dessus.

– Je fini de me préparer, et j'arrive.
– Bien, dit-il en hochant la tête, la voix rendue rauque. Je t'attendrai en bas.

Il se détourna abruptement, quittant la pièce à pas rapide sans un regard en arrière. Léna fronça les sourcils, se pinçant les lèvres, perplexe. Le comportement de Ace était inhabituel et elle ne savait pas si cela était un bon ou un mauvais signe. Quand bien même, elle essaya de ne pas songer au feu d'artifice parcourant son bas-ventre et à son cœur dansant sur le rythme de ses pulsions. Elle déglutit, appuya son dos contre le lavabo, la main sur son front.
Bon sang. Elle désirait un pirate !

La musique résonnait avec frénésie, emportant les villageois dans une danse endiablée et communicative. Ace admirait ces hommes et ces femmes heureux s'enlaçant, buvant, riant aux éclats sans se soucier de rien, ni du lendemain. Il souriait doucement, porta le bord de sa choppe à ses lèvres, laissant le liquide mordoré s'infiltrer entre ses dents et lui réchauffer le gosier. Ses pensées se heurtaient à des murs sombres, son côté pessimiste reprenant le dessus. Jamais il ne pourrait danser avec elle ainsi, elle le fuirait comme la peste.
Pourtant, elle ne l'avait pas fuit. Elle était resté, les yeux écarquillés, fascinée par lui. Ses mains le caressant avec tendresse, la confiance emplissait chacun de ses gestes. Et leurs lèvres si proches...

Il se ressaisit, un frisson dévalant sa colonne vertébrale. Une nouvelle gorgée lui humecta le palais. L'alcool n'avait jamais eue si bon goût, et pour cause ils fêtaient un exploit de Léna. Autant ne pas se pourrir la soirée avec ses mauvaises réflexions.

Elle avait rendu la vie aux vignes de vins et autres plantes aromatiques indispensable à la survie des habitants. Ils avaient chantés les louanges de Léna, joyeux et les larmes aux yeux. Ace était fier d'elle, vraiment. Son courage et sa détermination l'avait touché, et c'était tout à son honneur qu'elle ait voulu aider ces gens. À l'heure actuelle, elle devait encore se préparer.

Soudain, il entendit des exclamations, sifflements et applaudissement ténus, le tirèrent de la contemplation du feu de joie. La foule s'écarta avec révérence, laissant apparaître une tête aux cheveux ondulants, parsemés de quelques dreads multicolores. Son souffle resta logé dans sa poitrine, son regard s'attardant sur chaque courbe de Léna à porté de vue, tachant de les graver au fer rouge dans son esprit. Sa petite robe noire moulait sa poitrine ronde et généreuse, puis s'élargissait pour flotter au-dessus de ses genoux. Ses cheveux étaient remontés en un chignon négligé, divulguant sa fine nuque appelant ses lèvres et à bien des caresses. Ses bras légèrement ronds étaient dénudés, laissant apparaître la cicatrice sur son épaule, faite sur l'île de Torndress, quelques temps plus tôt. Ace s'attarda sur le visage de Léna, rond aux joues d'enfants, ses grands yeux verts, un nez droit et fin, aux narines légèrement surélevées, des lèvres fines, roses pâle. Une mèche bouclée s'échappa de sa prison dont elle s'empressa de la glisser d'un geste de la main derrière son oreille percée. En vain.

Son sourire tremblait, mal à l'aise de toutes ses acclamations enjouées. Un homme la tira par la main, l'entraînant près de l'immense bûché. Un élan de panique le saisit aux entrailles, alors qu'il se levait d'un bond sur le point de s'interposer entre eux. Il se retint à la dernière minute, l'entendant rire de gaieté de cœur. Il se rassit, la contemplant avec incertitude, la bouche légèrement ouverte. Il ne s'attendait pas à ça. La voir danser de bras en bras avec entrain, les pans de sa robe ondulant au-dessus de ses cuisses généreuses au grès de ses mouvements sans se soucier de ce qui l'entourait. Leurs regard se croisèrent un court instant, juste assez pour que son cœur percute sa cage thoracique avec toute la force d'un poids lourd. Merde ! Il porta sa main sur son torse et y enfonça ses doigts en grimaçant. C'était douloureux, lancinant. Incompréhensible. Il n'avait jamais ressentit ça. Il voulait l'avoir près de lui, la sentir contre lui. Ace l'avait désiré, voulut la caresser et embrasser ses fines lèvres roses. Quelle goût aurait-elle ? Serait–il capable de la satisfaire en tout point ? Mais là, il était parcourut de petites exaltations de chaleur qui l'incitaient à la rejoindre alors qu'il n'aimait guère le contact. C'était à ne rien comprendre.

Il siffla de douleur lorsque son sexe se durcit, provoquant un renflement contre la braguette de son bermuda. Bon sang ! Qu'est–ce qui lui prenait ? Il se comportait comme ces imbéciles ne pensant qu'avec leur bite et incapable de regarder une femme dans les yeux tant ils ne pensaient qu'à la manière dont ils allaient la prendre.

À peine avait-il détourné son attention de la jeune femme qu'elle apparut dans son champs de vision, prenant place à son côté. Une bouffée de honte le submergea. Il bandait comme un taureau et pas qu'un peu ! Elle le verrait très certainement et le prendrait pour un dégénéré sexuel. Il n'osait imaginer sa réaction. Surtout venant d'un monstre comme lui, enfant d'un démon, d'un père indigne.
Ace serra les dents et le poing sur son genou. Il se répugnait, bordel !
La main de Léna se glissa sur son poing, enfouissant ses petits doigts fins entre son pouce et son index enserrés. Il pencha violemment la tête en avant cachant son visage de son autre main, un étau glacé se refermant sur sa gorge. Il était déchiré entre sa haine de lui–même et ses émotions indescriptibles envers Léna. Bordel. Ses doigts s'enfoncèrent d'avantage dans son cuir chevelu. Sa voix n'était plus qu'un murmure rauque étranglé à deux doigts de se briser:

– Je ne comprends pas.

Léna pressa un peu plus fort sa main. Il y eut quelques secondes de silence, brisé par un léger soupir, elle se leva sans lâcher son poing et le tira.

– Dansons, se contenta-t-elle de dire.

Et elle l'entraîna à sa suite, sans un regard, juste sa main enroulé autour de la sienne. Elle s'avançait en toute confiance vers le feu de joie, ses hanches se balançant en douceur au rythme de sa marche, le tissu fluide de sa robe noire épousant ses formes. Fermant les paupières, il inspira une grande goulée d'air afin de chasser ses pensées obscènes. Ils contournèrent les tables improvisées couvertes de mets alléchants sans que cela ne n'attire impérativement Ace. La faim le tiraillait, or, il passa à côté sans s'en émouvoir, bien que la tentation fut forte, il était trop obnubilé par la fine nuque de la jeune femme. Malgré ses attributs généreux, ses épaules larges aux bras ronds, son bas-ventre légèrement bombé suivit de ses cuisses rondelettes qu'elle s'évertuait à cacher. Il inspira un grand coup, la chaleur du feu effleurant sa peau en caresses familières. Ace s'arrêta, forçant la jeune femme à se retourner. Lentement, elle tourna son visage vers lui, le mettant au supplice. Il voulait voir son expression, voir la réponse qu'il attendait se refléter dans ses yeux bien qu'il en soit indigne.
Ses traits étaient grave, empreint d'une sérénité qu'il ne lui avait jamais vu. Il eut l'impression qu'elle le réprimandait silencieusement. Ce qui le fit sourire. Il porta son attention à leurs mains emmêlées, celle de Léna étrangement froide et moite dans la sienne.
Ace fronça les sourcils.

– Tu as froid ? Ne put-il s'empêcher de demander.

Léna se mordit la lèvre inférieure, détournant le regard.

– Non, dit-elle la voix rauque, c'est plutôt le contraire.

Une étincelle protectrice jaillit en lui, le sommant de l'éloigner du feu quand il comprit qu'elle luttait pour ne pas prendre ses jambes à son cou. Il se hâta de mettre le plus de distance possible entre le brasier et eux. Puis il se figea. Léna protestait dans son dos. Sans doute s'était–il trompé. Elle aurait bien plus peur de lui que du feu derrière–lui, et cela lui mit un coup au cœur. Violemment.

Les épaules de Ace se raidirent brusquement, comme s'il encaissait un choc. Une voix douloureuse résonna dans l'esprit de Léna. Indistincte, à peine plus forte qu'un chuchotement mais terriblement déchirante. Et cela lui fit un mal de chien. Il lui fallut quelques secondes pour comprendre. Cette souffrance provenait de Ace, l'entourant comme un halo. Ça lui écrasait la poitrine pareil à une masse compact et visqueuse l'empêchant de trouver son air, s'enroulant autour de sa gorge. Elle inspira précipitamment, incapable de comprendre cette empathie soudaine, elle saisit l'épaule de Ace, l'obligeant à se retourner, de la regarder dans les yeux. Qu'il comprenne qu'elle ne le fuirait pas.
Elle jeta ses bras autour de son cou, l'attirant à elle, sa main plongeant dans ses cheveux épais, souples sous ses doigts. Son odeur musqué d'homme mélangé à l'âpreté de la sueur et un elle ne savait quoi de sucré, pimenté. Elle le sentit se raidir contre elle, ses muscles se tendre sous sa peau, son visage enfoui dans son cou.
Léna vit rouge, tant la fureur montait crescendo en elle.

– Je ne sais pas à quoi tu penses, ni ce qui te mets dans un état pareil, gronda-t-elle la colère affluant dans chacune de ses paroles, mais Nom de Dieu, Ace, te voir te torturer de la sorte me rends malade ! Sans parler du fait que j'ai envie de te cogner, là. Mais bon sang, je ne suis pas l'un de tes hommes, tu peux te confier à moi sans crainte, je ne te jugerai pas, bordel ! Tu m'as redonné goût à la vie, je t'en serais éternellement reconnaissante ( elle se tut quelques secondes, son cœur battant trop vite dans sa poitrine pour qu'elle prononce un autre mot sans que sa voix tremble ). Tu es un homme bon, Ace. N'en doute jamais.
– Tu ne sais pas qui je suis réellement, siffla Ace avec rudesse les mâchoires crispées sous l'émotion. Le sang qui coule dans mes veines est mauvais, Léna.
– Je n'aie rien à foutre de qui est ton parent. De ce que tu dis, c'est très certainement un enfoiré, mais ne te prives pas de vivre pour lui !
Ace sursauta en l'entendant prononcer ces dernières paroles. Elle ne s'imaginait pas à quel point elle était proche de la réalité. Ni même à quel point cette phrase lui creva le cœur et lui fit l'effet d'une gifle glacée. Lentement, il se détacha de Léna, la toisant avec froideur. Elle lui rendit son regard sans ciller, bien plus cinglant.

– C'est ça, ta méthode ? Fit-elle le ton dur, toute émotion ayant déserté son visage. Tu te renfermes dès que je cherche à te réconforter et tu fuis comme un lâche aux premiers signes d'attention ?

Ace la fusilla du regard, piqué au vif.

– Je ne suis pas un lâche.
– Ah oui ? Pourtant, tu te comportes comme tel.

Il serra les poings sur ses hanches, contractant la mâchoire. Il la désirait, bon sang, il aimerait pouvoir la protéger sans avoir à lui cacher quoique ce soit. Or, son ascendance ne le lui permettait pas. Il la perdrait dès qu'elle saurait la vérité.

– Tu ne me connais pas, articula-t-il, appuyant sur chaque syllabe afin de l'en persuader.

Elle secoua la tête.

– Parce que tu m'en empêches, contra la jeune femme en faisant un pas dans sa direction. Laisse-moi t'aider à ma manière, Ace.
– Je ne suis pas ton compagnon !

Sa voix fut plus véhémente qu'il ne l'aurait souhaité, la faisant frémir. Reculant d'un pas, Léna grimaça, une lueur douloureuse traversant ses iris vert noisette. Il ne lui en fallut pas plus pour regretter son ton acerbe et vouloir s'excuser. Esquissant un mouvement dans sa direction, la jeune femme secoua la tête, l'arrêtant dans son geste, levant sa main, paume vers lui. Elle vrilla son regard dans le sien, le visage fermé. Elle baissa lentement sa main, la laissant retomber le long de son flanc. Cela n'augurait rien de bon, il le savait.

– C'est vrai, tu n'es pas mon compagnon, bien que mes sentiments pour toi sont encore flous, je te considère comme un ami, admit Léna d'une voix atone, mais il semblerait que je me sois trompée sur toute la ligne.

Ace ouvrit la bouche pour protester, puis la referma sans savoir quoi dire, elle continua sur sa lancée, irriguant ses iris vers un point invisible à sa droite :

– Mon compagnon et moi, poursuivit-elle, nous nous sommes rien cachés de son vivant. C'est ce qui faisait de nous un couple uni et soudé (elle prit une grande goulée d'air). Je pensai qu'en tant qu'amie, je pourrais te prêter mon épaule, comme je l'ai prêtée à Artyom lors des mauvais jours. Je n'avais pas la prétention d'être plus à tes yeux, bien que ton comportement me faisait douter.

Ses yeux plongèrent de nouveau dans les siens.

– Navrée de mettre bercée d'illusions.

Sans un mot supplémentaire, elle le contourna, le laissant sur place en compagnies de ses paroles froides flottant encore dans l'air.

Le cœur en lambeau, Léna ignora les acclamations des villageois, traversant la foule ivre de joie. Elle sentait son organe pulser avec force et douleur dans sa poitrine, sa gorge nouée par l'émotion. Ses yeux piquaient désagréablement, un sentiment de trahison lui broyant les tripes. Un sourire amer courba ses lèvres. De quel droit se sentait-elle trahie ? Ace ne lui avait rien promis. Il ne lui avait jamais menti, si ce n'était par omission. Il ne lui avait jamais dit qu'il l'appréciait, jamais sous-entendu qu'il l'aimait. À quoi s'attendait-elle ? Il n'y avait que du désir entre, un besoin irrépressible de s'envoyer en l'air et d'assouvir leurs besoins primal. Se laisser dominer par ses émotions, qu'elle imbécile elle faisait ! Elle était une femme ! Pas une adolescente prépubère s'entichant du premier beau gosse lui adressant la parole. Mais la trahison venait d'autre chose : ses paroles. Elle n'en revenait pas. Ace lui avait claqué en pleine face qu'il n'était pas comme son défunt compagnon.
Sa vue se troubla.
Il n'avait pas le droit de mentionner Artyom. Il n'en avait aucun foutu droit. La prenait-il pour une idiote ? Pensait-il qu'elle était incapable de faire la différence entre eux ? Qu'elle se le représentait à travers lui ?

– Sombre imbécile.

Il était aussi stupide que les autres. Plongée dans ses pensées, Léna ne réagit pas de suite au bruit des pas superposés au sien, ni au fait qu'elle venait de s'engouffrer dans les bois calcinés. Un mauvais pressentiment lui enserra la gorge au fur et à mesure de son avancée. Une œillade par-dessus lui confirma ses doutes : une silhouette se dessinait un peu plus loin, se tenant à une distance respectable. Elle reporta son attention droit devant elle, séchant ses larmes naissantes d'un revers de la main. L'hôtel ne se trouvait plus très loin. Elle se mangea la lèvre inférieure. Le sprint n'était pas une bonne idée si ce type la suivait réellement, il aurait tôt fait de se douter que quelque chose n'allait pas dans sa filature. Elle pressa le pas, lançant de rapides coups d'œil alentour. De nouveau cette sensation étrange, une voix qu'elle percevait, folle et sournoise.

– Mademoiselle ! Interpella l'homme.

Elle serra les dents. Son mauvais pressentiment s'accentuait, mais décida de s'arrêter et se tourna avec précaution. L'inconnu s'avançait toujours, la marche souple, calculée. Léna plissa le yeux, discernant petit à petit les traits de l'homme. Il lui semblait vaguement familier, mais elle ne trouvait pas le lieu, ni le contexte. La lune l'éclairait à peine, coupant les ombres au couteau sur son visage quelconque. Cheveux en brosse yeux légèrement enfoncés dans leur orbite bouche large, la lèvre supérieure épaisse nez d'aristocrate. Il semblait tenir quelque chose devant lui.
Cela lui revenait. L'homme de la bibliothèque.

– Qu'est-ce que vous me voulez ? Quémanda Léna d'une voix froide. La fête ne m'intéresse pas et je tiens à rester tranquille.

Des fossettes d'ombres creusèrent les joues du type. Un frisson dévala la nuque de Léna jusqu'au bas de sa colonne, une peur insidieuse la glaçant jusqu'aux os.

– Je voulais juste savoir pourquoi vous êtes partie si précipitamment, expliqua-t-il d'une voix aimable. Vous m'aviez l'air terriblement affligée, cela m'a brisée le cœur.
– Votre compassion me touche, Monsieur... ?
– Appelez-moi Phil'.
– Phil. Merci de vous soucier de moi, mais sans vouloir vous paraître impolie, je suis fatiguée et j'aimerai me reposer.

Sa tête s'inclina sur le côté, comme s'il la jaugeait du regard. Difficile de voir son expression.

– Pourtant, tu m'avais l'air assez réveillée pour séduire l'autre monstre.

Il avait craché ce dernier mot avec mépris. Léna se tendit, le changement soudain du type la prenant au dépourvue. Le monstre ? Tout ce qu'elle avait fait ce soir c'était de ...
Elle écarquilla à peine les yeux, fronçant les sourcils.
Cet enfoiré parlait de Ace, le comparant à un monstre. Cette simple comparaison fit monter sa colère d'un cran, l'irritabilité remplacée par une furieuse envie de lui en mettre une.

– Monstre, dis-tu ? En reprenant son tutoiement et son mépris.

Les crampes au bout de ses doigts s'accentuèrent. Elle sentit ses ongles s'épaissir, s'allonger sous la colère. Ace venait peut-être de la blesser involontairement, mais entendre cet homme l'insulter de monstre devant elle, ça, elle ne pouvait le laisser passer.
Soudain, Léna se jeta au sol, esquivant le projectile de l'homme, elle se redressa d'un bond et couru à toute berzingue dans la forêt talonnée par son assaillant. Elle perdit une tong dans sa course folle, jetant volontairement la deuxième. Le type derrière elle respirait fort, ses pas bruyants résonnaient avec violence dans la forêt, se répercutant sur les arbres brûlés. Il fallait qu'elle l'éloigne, qu'elle puisse le semer pour l'avoir à revers. Elle n'oubliait pas son idée de lui régler son compte, or, un corps à corps avec un homme était inenvisageable : elle ne ferait pas le poids.

Le cœur au bord des lèvres, elle détallait à une allure folle afin de le distancer le plus possible. La plante de ses pieds brûlaient, ses poumons incapables d'emmagasiner assez d'air. Elle devait le semer le plus vite possible, mettre de la distance entre eux et alors évaluer ses chances.

Un sifflement aiguë fendant l'air lui vrilla à peine les tympans que le choc la fit trébucher, une douleur déchirante explosa sous sa clavicule. Elle hurla de douleur, pressa sa main sur la plaie : l'extrémité d'une tête pointue dépassait. La douleur la fit voir double, mais elle devait continuer, la sueur perlait sur son front, sa tête lui tournait.

Elle s'avança à peine que l'homme la tacla violemment au sol, son visage percuta durement le sol, lui faisant voir trente-six chandelles. L'instinct prit le dessus, elle se débattit de toute ses forces, se retournant contre l'homme. Alors qu'il l'a cognait, ses ongles lui labourèrent la figure. Il faut que je le marque. Peut-être que quelqu'un remarquerait que l'origine de ses griffures n'étaient pas dû à un animal. Elle eut une pensée pour Ace. Serait-il inquiet ? La chercherait-il ?
Les coups pleuvaient.

Elle espérait qu'il ne se ferait pas du mal. Un nouveau coup, plus fort que les autres s'écrasa sur sa mâchoire. Ses pensèrent volèrent en éclats.

Artyom.

Il était possible qu'elle le rejoigne d'ici peu. Cette dernière pensée lui arracha un sourire affligé, presque ironique.

Sa vue se voila, ses muscles enhardis par l'adrénaline ramollirent sous l'inconscience. Une dernière pensée se faufila dans son esprit avant que l'obscurité l'engloutisse.

Artyom me toisait avec intensité, l'expression insondable. Il passa sa main derrière ma tête et m'attira contre lui, m'embrassant avec une fougueuse tendresse. Sa bouche se décolla de la mienne, son odeur entêtante m'enivrant.

« Moi aussi, je voudrais que tu refasses ta vie avec quelqu'un d'autre si je disparaissais. »

Mot de l'auteure: Woaaw ! Enfin fini ce onzième chapitre dont je suis putain de fière ! Il est long, je me suis lâchée sur les descriptions, les pensées des personnages et tout ! J'ai été attentive aux envies de certaines lectrices pour le point de vu de Ace, qu'il y ait plus de passage pour lui. J'espère être restée fidèle à son caractère. Ce n'est pas des plus évident vu ce que j'ai envie de faire. Ce n'est pas joyeux, je sais, un jour, vous allez rire, je vous le promet mais ce ne sera pas de suite. Aussi, j'ai apportée quelques modification au chapitre neuf, rajoutant quelques éléments qui manquaient pour le passage de l'encyclopédie des fruits du démon. Je ne sais pas trop quoi dire d'autre, navrée pour les fautes, j'ai fait en sorte de me relire plusieurs fois, j'espère que cela aura porté ses fruits. Il y a de la tônsion sexouelle dans cé chapitre, holé, hola ! (accent espagnole pourrave, bonjour). C'est vraiment une mauvaise fin de chapitre, j'espère que vous aimerez quand même. Bisous les filles, merci de me suivre, vos avis me réchauffent toujours le cœur (autre que les simples "j'aime ! à quand la suite ?").
Post-scriptum : dans un mois, je commence mes examens, il n'y aura pas de chapitre avant juin, sorry.

Hâte d'avoir vos avis ;) !