Chapitre XII

Je regardai mes mains couvertes de peinture, m'interrogeant sur l'avenir. Serait-il bon pour nous ? Serait-il comme je l'espérais depuis toute petite ? Plein de liberté et de joie loin de ma famille ? Une vie aux côtés d'un homme aimant sur lequel je puisse faire confiance ? Je ne demandais pas la lune. Juste un bon avenir.

J'articulai mes doigts, détachant les lambeaux de latex de mon épiderme. J'avais déjà l'homme en question. Quant à la liberté, y penser me laissait un arrière goût amer dans la bouche. J'avais le pressentiment qu'il n'allait pas être aussi libre et étincelant que je l'espérais. Qui plus est, Artyom et moi ne gagnerions peut-être pas assez pour vivre. Je balayai cette réflexion de mon esprit. Nous nous en tirerions quoique qu'il en coûte. J'avais foi en nos capacités.

J'inspirai, fermai les yeux. Le danger viendrait de l'extérieur. Mais je ne savais pas sous quelle forme il m'apparaîtrait.

« Mon compagnon et moi, poursuivit-elle, nous nous sommes rien cachés de son vivant. C'est ce qui faisait de nous un couple uni et soudé. Je pensai qu'en tant qu'amie, je pourrais te prêter mon épaule, comme je l'ai prêtée à Artyom lors des mauvais jours. Je n'avais pas la prétention d'être plus à tes yeux, bien que ton comportement me faisait douter. »
« Navrée de mettre bercée d'illusions.
»

Ses paroles glacées flottaient encore dans l'air, s'abattaient sur Ace comme des flèches empoisonnées. Ça le perçait, lui crevait le cœur.

Je ne suis pas ton compagnon !

Il avait craché ces mots avec tant de colère et de haine qu'il en fut lui-même surpris. Il ne désirait que ça : être son compagnon, plus qu'un ami à ses yeux. Ace n'avait jamais voulu être aussi proche de quelqu'un, tant, que cela l'avait effrayé et poussé à réagir au quart de tour.

Une partie désirait ardemment la croire qu'elle pouvait l'aimer, l'autre, hurlait qu'elle le quitterait dès qu'elle saurait qui il était : le fils de Gol D. Roger.

Personne ne désirait sa naissance, personne ne voulait de lui.

Il leva les yeux au ciel, s'attardant sur les nuages.

Luffy et Sabo voulaient qu'il vive. C'était ses frères. Ils ne l'avaient pas jugé, l'avaient accepté sans concession.

« Dès que je cherche à te réconforter, tu fuis comme un lâche aux premiers signes d'attention. »

Oui, il était lâche face à ses sentiments. On ne lui avait pas appris comment aimer une femme, ni comment la séduire. On ne lui avait appris qu'à combattre. Il n'y avait que l'océan à ses yeux, l'aventure auprès de ses compagnons, son rêve. Devenir un grand pirate, réputé sur toute les mers du globe. Il reporta son attention sur ses chaussures. Et se trouver lui-même. Il soupira, il fallait qu'il l'a rattrape. Cela faisait plus d'une heure qu'il errait dans les bois, seul avec ses pensées, avec les paroles amères de Léna.

Il enfouit ses mains dans ses cheveux. Quel imbécile ! Piétiner ses sentiments de la sorte. Serrant les dents, il revint sur ses pas et se dirigea vers l'hôtel : il devait se faire pardonner.

Il monta les escalier, le pas déterminé. Ses épaules raidies par l'appréhension commençaient à lui faire mal, sa mâchoire crispée l'élançait. Son cœur était emprisonné dans un étau glacé. Il se tint devant la porte de la jeune femme, tendant l'oreille, à l'affût du moindre petit bruit. Rien. Pas le plus infime souffle, pas le moindre grincement du matelas. Il frappa légèrement à la porte afin de se signaler et entra. La pièce était plongée dans l'obscurité, le parfum de Léna à peine perceptible dans l'air. Ses affaires n'avaient pas bougés depuis qu'il était parti. Ace étendit sa perception à la pièce voisine, puis jusqu'à l'intégralité du bâtiment.

Rien. Il n'y avait pas la voix de la jeune femme, ce son si caractéristique entre mille. Un malaise se répandit dans les entrailles du pirate.

Il sortit en coup de vent de la chambre de Léna et dévala les trois étages à toute allure. Le comptoir de l'accueil se dessina progressivement, un homme d'âge moyen tenait le registre des gens logeant pour la nuit. Ace l'interpella, lui faisant relever la tête.

– Je peux vous aider ? S'enquit l'homme haussant un sourcil interrogateur.

– Je l'espère, marmonna Ace, auriez-vous vu une jeune femme de taille moyenne (il plaça sa main à la hauteur de son épaule) assez pulpeuse, cheveux châtain bouclé avec quelques dreads multicolore, un visage rond avec de grands yeux verts. Elle porte une robe noir et des tongs.

L'homme plissa le front sous la réflexion, puis secoua négativement la tête.

– Je suis désolé, mais elle n'est pas revenue de la soirée. Voulez-vous que je lui laisse un message à son retour ?

Ace tacha de masquer sa déception.

– Non, ça ira, merci, maugréa-t-il se détournant du comptoir.

Bon sang, où était-elle ? Il ne voulait pas rester sur cette mauvaise fin de soirée. Il sortit de l'hôtel, levant le nez vers le ciel, les mains sur les hanches. La soirée déjà bien entamée ne laissait paraître qu'un ciel noir tacheté de nuages sombres. Il devait retourner à la fête. Il avait dû rater quelque chose là-bas. Peut-être y était-elle encore. Ace retourna à grand pas vers les festivités, sondant les alentours à la recherche du moindre signe de la jeune femme. Les flammes du bûché se tendaient vers le ciel, avide de le toucher, guettant l'attention de la voûte céleste.

Il scruta chaque visage, à la recherche d'un homme en particulier : celui qui avait dansé avec Léna.

Cette pensée le fit grincer des dents. C'était lui qui aurait dû danser avec elle. Lui qui aurait dû la faire virevolter dans tout les sens. Lui qui aurait dû la faire rire aux éclats. Il serra les poings quand ses yeux se posèrent sur le type en question. Ace se faufila dans la foule sans perdre de vue sa cible. Une fois à sa hauteur, il lui tapota l'épaule. L'homme se retourna, les joues rougies par l'alcool. Il avait les cheveux en brosse, une barbe de trois jours soulignant sa mâchoire. Dire que c'était ce mec qui l'avait fait danser.

– Eh, l'ami. Tu n'aurais pas vu la demoiselle avec qui tu dansais plus tôt dans la soirée quitter la fête ?

– Non, désolé, mec, ricana le type soufflant son haleine empestant l'alcool, c'est bien dommage, j'aurais bien aimé l'inviter à boire un verre.

Un tique agita le coin de la bouche de Ace. Il se retint à grande peine de ne pas cogner son interlocuteur. Imaginer Léna avec ce type le hérissait. Il lui décocha un sourire un coin, et s'en détourna. La possessivité qu'il ressentait en cet instant le dévorait intérieurement au point qu'il aurait pu tout brûler sur son passage et signaler à tous qu'ils n'avaient pas à s'approcher d'elle. Il zigzaguait entre les gens, interrogeant ceux qui lui semblait les plus à même de lui répondre. Les habitants secouèrent la tête avec dénégation.

Rien.

Personne n'avait vu Léna.

Et cela commençait à l'inquiéter. Ce fut au bout de ce qu'il lui parût une éternité qu'un vieillard l'interpella. Ace le rejoignit en trois grandes foulées, l'appréhension resserrant son étau glacé autour de sa gorge. Le vieil homme lui sourit, accentuant les rides de ses joues.

– Vous avez des infos pour moi, le vieux ?

Le sourire édenté dudit vieux s'élargit d'avantage.

– C'est après la damoiselle que vous êtes là ?

– Oui, je suppose que vous l'avez vu si vous m'avez interpellé.

– Exact ! (il désigna une direction du menton) Elle est partit par-là !

– Merci, vieil homme.

Ace se détourna du vieil homme, pressant l'allure dans la direction indiqué. Il espérait croiser la jeune femme. Au moins pouvoir s'excuser auprès d'elle de son comportement puéril. Dissiper ce mauvais pressentiment qui lui étreignait les tripes.

Le tapage des festivités s'estompait à chacun de ses pas, la quiétude de la nuit l'enveloppant dans sa douce fraîcheur. Les lumières du village s'étendaient au loin diffusant leur halo orangé dans le ciel, trop éloignées pour l'éclairer sur place. Son pied écrasa quelque chose de solide au sol, pas assez pour être un caillou, trop pour être une branche. Il recula, tendant la paume vers le haut, produisant de minuscules globes luminescent. Ils s'élevèrent au-dessus de sa tête, se figeant dans l'air. Ace s'agenouilla, la tête inclinée sur le côté, les yeux plissés afin de mieux discerner l'objet dans l'obscurité. Ce n'était peut-être rien. Son trac de ne pas trouver Léna lui montait à la tête.

Soudain, les muscles de sa mâchoire se tendirent, son souffle se bloquant dans sa gorge. Il n'eut pas besoin de retourner l'objet pour comprendre ce qu'il voyait. Il l'aurait reconnu entre mille.

Une sandale.

Sa sandale.

Son sentiment de malaise s'accentua, se mua en appréhension. Il tourna la tête de tout les côtés étendant son haki de perception aux environs. Ses muscles étaient bandés à l'extrême, prêt à bondir au moindre bruit. Il sentait son pouvoir couler dans ses veines en vagues brûlantes et impétueuses. Il trouva la deuxième, une dizaine de mètre plus loin au pied d'un arbre. Sa gorge se noua lorsqu'il la ramassa. On ne perdait pas ses sandales simplement en marchant. On les perdait quand on cherchait à s'alléger d'un poids ou si elles nous freinaient. Du sang maculait le sol jonchés de feuilles. Il se redressa, le cœur battant avec force contre sa cage thoracique. Un appendice rigide dépassait du tronc à hauteur d'homme un peu plus loin. Il s'en saisit, tira d'un coup sec, l'arrachant de son logis.

Il regarda le carreau d'arbalète rouler dans sa paume.

Tout sentiment le déserta. Une détermination froide coula dans ses veines, l'inquiétude qu'il ressentait vis-à-vis de Léna fut éclipsé par la colère : contre lui, incapable de la protéger et contre celui qui l'avait attaqué.

Le carreau se brisa dans son poing.

Il pourchasserait celui qui l'avait blessé.

Et il n'en restera que des cendres.

L'eau salée brûla sa peau lacérée, la faisant s'arc-bouter de douleur. Serrant les mâchoires de toute ses forces, Léna noya son cri dans sa gorge, tâchant de contenir diverses injures. Elle ne lui ferait pas ce plaisir. Son crâne l'élançait violemment, sa concentration flanchait au bout de quelques secondes et elle ne parvenait pas à se raccrocher à quoique ce soit visuellement et mentalement. La corde nouée autour de ses poignets entravait sa circulation sanguine, endormant l'extrémité de ses doigts. Elle s'autorisa une grimace sous cette sensation dérangeante. La peau de son visage tira, se craquela sous le sang coagulé. Merde. Elle espérait ne pas attraper une septicémie ou autre infection à cause de la crasse environnante du sous-sol. La cave, tout du moins, le pensait-elle, empestait l'humidité, la poussière et le moisi. Elle ne serait pas étonnée de partager le lieu avec une souris. Voir plusieurs.

L'homme jeta le seau dans un coin de la pièce sans la quitter des yeux. Elle lui retourna son regard en plus haineux. Il s'agenouilla à sa hauteur, un sourire froid plaqué sur les lèvres.

– Alors, petite démone, commença Philip la voix doucereuse, comment as-tu connu Poing Ardent ?

– En quoi ça te regarde ?

Le sourire de Philip se figea, son regard devenant glacial.

– Je crois que tu n'as pas comprit que ta vie était entre mes mains, désormais.

– Et grâce à ça, tu penses que je trahirais un ami ?

– Un ami, dis-tu ?(il ricana) Arrête de mentir : tu te dandinais comme une traînée devant lui. Quel est la nature de ta relation avec Poing Ardent ?

Léna tiqua, ne laissa rien paraître : elle était bien des choses, mais une traînée, ça non.

– Encore une fois : ça ne te regarde pas.

– Je te croyais plus maligne que ça.

– On ne peut pas tout avoir, fit-elle, haussant une épaule.

Il la dévisagea un instant, son sourire torve atteignant ses yeux. Ce type était malsain, dérangé. Léna dû se faire violence pour ne pas ramper jusqu'au mur, derrière elle, créer une distance, même illusoire avec cet homme.

– Pourquoi protéger un homme qui ne mérite pas ton attention ? Susurra-t-il. Il t'a rejeté, tout à l'heure. Ça doit être douloureux, hein. (il inclina la tête pour mieux la dévisager et rit à gorge déployé) Oh, oui, ça doit être douloureux !

Je ne suis pas ton compagnon!

Ses mots résonnèrent dans son crâne comme un coup de revolver. La douleur dans sa poitrine s'accentua. Léna inspira un grand coup, se mordant la lèvre inférieure pour ne pas craquer. Elle ne devait pas laisser ses sentiments prendre le dessus. La rancœur ne devait pas prendre le pas sur le reste. La tristesse non plus.

– Éconduite pas un pirate ! C'est du jamais vu, se moqua Philip. Je suis sûr que ça doit te démanger de détruire sa vie. Lui faire payer ce qu'il t'a fait...

Cette dernière phrase était aussi tentante et délicieuse que du chocolat. Une perspective de vengeance. Ace avait mentionné Artyom. Il n'en avait aucun droit. Il l'avait regardé avec colère. Il n'en avait aucun droit. L'idée de lui faire payer était alléchante.

Non, je ne dois pas penser comme ça.

Ses pensées étaient tellement floues, tellement décousues. Quelque chose n'allait pas. Les chocs qu'elle avait reçu à la tête ne devait pas l'aider. Elle avait mal à la tête. Le monde tanguait, se floutait jusqu'à devenir noir.

On la secouait, une voix lui hurlait dessus. Qu'est-ce qu'il lui voulait ? Elle n'avait rien à lui dire. Sa voix distordue crachait une multitudes de mots qu'elle ne comprenait pas. L'eau glacée lui arracha un frisson, mais pas assez pour la réveiller. Elle se laissa glisser dans les bras de Morphée, dériver le long de ses souvenirs, de ses rêves. C'était toujours mieux que cette réalité sournoise.

Des doigts passaient doucement dans ses mèches, les passant derrière son oreille percée. Sa tête reposait sur une surface ferme, chaude.

On tirait sur la pointe de ses cheveux, comme elle aimait, diffusant un frisson dans tout son être. Exactement comme lui, le faisait. Léna ouvrit péniblement les yeux, inspirant profondément, le cœur au bord des lèvres tant il battait fort. Une légère brise caressa son visage ainsi que les effluves de la pluie après une journée chaude et les embruns de la mer.

– Tu es réveillée, constata une voix douloureusement familière derrière elle.

Léna pressa fortement les paupières, se mordant la lèvre inférieure pour ne pas éclater en sanglot. Elle dut rassembler toute sa détermination pour lui demander sans que sa voix ne flanche :

– Ce n'est qu'un rêve, n'est-ce pas ?

Il ne lui répondit pas, riant du nez alors qu'il se penchait sur elle pour embrasser sa tempe. Ses lèvres étaient douces, légèrement humide. Son odeur emplit ses poumons d'un plaisir incommensurable, diffusant une douce chaleur dans son ventre.

Un mélange de désir et de bien être qui lui fit mal.

Elle se redressa tant bien que mal en se tournant lentement vers lui. Adossé contre le mur en brique ocre, Artyom la regardait avec tendresse, tenant un parapluie vert au-dessus d'eux.

Une boule d'émotion se logea dans sa gorge. C'était son parapluie. Celui qu'elle avait le premier jour où ils sont restés ensemble, lorsqu'il attendait la calèche familial. Elle inspira de nouveau profondément, tachant de contenir les larmes qui lui piquaient les yeux. Artyom leva les siens au ciel, vérifiant que la pluie ait bien cessée. Il passa le parapluie sur le côté, le referma puis le secoua, projetant une myriade de gouttelettes sur le sol, s'étendant en taches sombres sur les dalles.
Ils étaient face à l'établissement qui leur avait tant apprit. Le lieu de leur rencontre et où leur amour était né. Les tours de stylé gothique s'élevaient vers le ciel avec leurs tuiles noires, l'arc surplombant les grillages en fer forgé finement ouvragé : tout cela l'émut. La route pavée était déserte, aucun échos de l'animation habituelle de la ville ne lui parvenait, même de loin. Une pointe de nostalgie pinça le cœur de la jeune femme. Tant d'année passée derrière ses murs et dans cette ville à apprendre et à s'émerveiller d'un rien. Elle détourna son attention du bâtiment et croisa le regard de son défunt compagnon. Il lui sourit.

– Ça te dérange, si on marche ? Demanda Léna.

– Pas du tout, dit-il en se levant.

Artyom lui tendit la main qu'elle accepta de bonne grâce. Pour un rêve, toutes ses terminaisons nerveuses étaient mis à rude épreuve. La peau d'Artyom était comme dans ses souvenirs : chaude et douce au touché. Elle referma plus fort ses doigts autour de sa paume, de peur qu'il disparaisse. Ce qui le fit rire.

– Je ne vais pas m'envoler, sourit-il, pressant sa main en retour, tu n'as pas à t'en faire.

– Tu n'imagines pas à quel point tu dis vrai... souffla-t-elle d'une voix nouée.

Tout cela lui semblait si réelle, tangible. Une pensée lui vint à l'esprit, plaisante et horrible à la fois qui la fit paniquer. Elle était peut-être morte dans son sommeil. Ace ne la retrouverait jamais. Et il s'en voudrait pour le restant de ses jours.

Ou il pensera que tu es partie.

Alors qu'elle serait six pieds sous terre en train de se décomposer ou jetée dans l'océan. Elle raffermit sa prise sur la main d'Artyom. Ils marchèrent jusqu'à la plage de galet. Léna se posa sur un gros rocher, éloigné de la mer, son compagnon prenant place à son côté. Il passa un bras autour de ses épaules, l'attirant à lui. Léna posa sa tête contre sa joue. Les poils de sa barbe la chatouillait agréablement, lui dérobant un sourire.

– Tu l'aimes.

Ces simples mots la prirent au dépourvu. Elle se raidit, un sentiment de culpabilité et de honte la submergea et lui noua la gorge. Elle ouvrit la bouche pour s'excuser, mais il la devança, lui redressant le menton entre son index et son pouce. Ses yeux chocolat aux reflets d'ambre la pénétrèrent et sondèrent son âme avec gravité. Elle n'avait pas l'habitude de le voir si sérieux.

– Léna. Je suis mort, lui est vivant. Tu n'as pas à t'en vouloir, assura-t-il de sa voix douce et ferme. Je t'avais demandé, s'il m'arrivait quelque chose, que tu retrouves quelqu'un. Et c'est chose faite.

Ses paroles lui crevèrent le cœur, elle ferma les yeux, laissant des larmes de dépit rouler sur ses joues.

– Je ne veux pas qu'un autre te remplace, s'étrangla-t-elle entre deux sanglotements, je m'étais jurée de ne plus jamais aimer quelqu'un d'autre après toi et regarde-moi ! Je suis devenue faible et geignarde. Je n'ai pas tenu ma parole envers toi, rien.

– Et quoi ? Tu aurais attendu la fin de tes jours seule, à te languir de moi ? À ressasser le passé ? Ou tu aurais fini par céder à la tentation de te jeter du haut de la falaise ? Non, Léna, c'est bien mieux comme ça.

Elle secoua la tête.

– J'ai l'impression de t'être infidèle, avoua-t-elle, détournant le regard.

– Tu m'aurais été infidèle si j'étais vivant, mais ce n'est pas le cas : je suis mort. Et rien ne t'empêche d'en aimer un autre.

– Petit homme, j'ai peur de t'oublier...

Artyom sourit doucement, prenant son visage en coupe. Il écrasa ses larmes du pouce, embrassa son front, le bout de son nez, descendit sur ses joues puis captura ses lèvres. Il l'embrassa avec toute la tendresse du monde, mettant tout son amour dans ce baisé. Un millier de papillons dansèrent dans son ventre, alors que son cœur cognait avec force dans sa cage thoracique. Elle retrouvait le goût de ses lèvres, aussi doux et sucré que de l'ambroisie. Ses cheveux long effleurait son cou à cause du vent.

Il mit fin à leur baisé, effleurant ses lèvres avec la légèreté d'une plume. Léna déglutit, pinçant la bouche avant de passer sa langue dessus pour l'humecter. Bon sang, comment pourrait-elle ressentir ça avec un autre ? Est-ce que Ace l'embrasserait ainsi ? L'aimerait-il comme Artyom pouvait l'aimer ? Ce n'était pas comparable, certes, mais elle ne supporterait pas d'être moins aimé ou moins respecter.

– Tu ne m'oublieras pas, ma belle. Le fait que tu rêves de moi en est la preuve.

Léna se réveilla en sursaut, tendue comme un arc, les joues baignées de larmes. La réalité s'imposa à elle dans toute sa splendeur l'odeur de moisissure lui piquant le nez, ses muscles fourbus d'être à même le sol humide et un mal de crâne tonitruant. Elle tendit l'oreille à l'affût du moindre bruit indiquant qu'elle n'était pas seule. Rien ne lui parvint. Elle grimaça, se redressant avec difficulté. Dans son rêve, son épaule n'était pas blessée et elle pouvait se mouvoir comme bon lui semblait. Son cœur se serra dans sa poitrine.

Artyom.

Ce n'était pas la première fois qu'elle rêvait de feu son compagnon, mais c'était la première fois que c'était aussi tangible. Elle avait encore la sensation de ses lèvres sur les siennes.
Ace.
Est-ce qu'il la cherchait ? S'inquiétait-il pour elle ? Des aiguilles lui percèrent le cœur.

J'aime deux hommes en même temps l'un est mort et m'aimait plus que tout au monde et l'autre est vivant mais ne partagera sans doute jamais mes sentiments.

Ce constat la peina. Valait-il mieux pour elle de continuer d'aimer un mort ou d'être brisée par un vivant ? Un choix qui lui semblait insurmontable dans son état d'esprit actuel. Elle laissa son regard vagabonder dans la pièce, soupirante : elle se souciera de ça plus tard, le plus important était de s'échapper.

La lumière du jour filtrait à travers la crasse des barreaux, lui permettant de voir ce qui l'entourait. Une cave, ce qu'il y avait de plus banal, des étagères pleines de vins. Elle ne voyait rien qui puisse l'aider à sortir d'ici. Soudain, elle se figea, regardant à nouveau les bouteilles de vins comme si elle les redécouvrait. Un grand sourire étira ses lèvres, faisant craquer le sang séché sur sa joue. Elle ne savait pas depuis combien de temps Philip était partit, et elle ne tenait pas à le savoir. Léna rampa tant bien que mal jusqu'aux étalages, puis leur tourna le dos. À tâtons, elle chercha la bouteille la plus haute du compartiment afin de faire le moins de bruit possible. Elle se redressa sur ses genoux pour se faciliter la tâche et saisit du bout des doigts le cul d'une bouteille. Elle adressa un remerciement silencieux à sa bonne étoile et tira la bouteille tout en douceur à elle. Le verre produisit un petit crissement qui lui donna la chair de poule. Ses doigts moites manquèrent de lâcher prise sous le poids du cylindre. Elle le rattrapa de justesse.

Son cœur rata un battement. Léna déposa la bouteille, soulagée d'avoir réussie cette première étape. Maintenant, elle devait trouver un moyen de la briser sans qu'on l'entende.

Le vin s'infiltra entre les interstices des dalles, créant une chemin labyrinthique jusqu'à elle, imbibant les pans de sa robe, la rendant plus lourde et poisseuse qu'elle ne l'était déjà. Léna avait éclaté la bouteille en la coinçant sous l'étagère fixée au sol, appuyant avec le dessous du seau sur le goulot. Tout ça les mains dans le dos. La bouteille c'était brisé dans un bruit de verre pilé et d'air s'engouffrant dans l'ouverture suivit du glouglou du vin se répandant au sol. Son cœur battait à un rythme indécent, elle frôlait la tachycardie tant elle redoutait de voir Philip rentrer dans la cave. Les doigts tremblant, elle s'empara du goulot. Elle sentit sa peau céder sous les pointes acérées du verre, de minuscule choc électrique parcourant ses bras. Tournant le côté tranchant vers elle, elle utilisa son autre main comme d'un repaire avant d'entamer la corde. L'éclat dérapa à plusieurs reprises, entaillant sa paume ou son poignet, rendant le cordage visqueux.

Au bout de ce qui lui parût des heures, le cordage céda, libérant ses mains. Elle frictionna ses poignet endolori, tachant de ne pas frotter les plaies. Elle entreprit de défaire le cordage autour de ses pieds, ses doigts engourdis étaient à vifs. L'impatience la gagnait, elle devait faire vite. La panique menaçait de la submerger, des larmes de rage perlaient au coin de ses yeux. Sous l'émotion, ses ongles se durcirent et s'allongèrent de manière à former des griffes d'un rose profond, semblable aux épines d'une rose. Avec une joie malsaine, elle le déchira, le réduisant en lambeaux. Satisfaite, elle fit de léger moulinet avec ses pieds nu et se releva.

Elle s'approcha des barreaux en hauteur. Voyant les ombres s'étirer et la luminosité décliner lentement, Léna estima qu'elle était prisonnière depuis une journée ou deux. Le paysage lui était inconnu, elle ne voyait que des boulots à perte de vue. Retroussant la lèvre supérieure de mécontentement, elle s'en détourna, avisant la cave avec attention.

Elle allait l'attendre de pied ferme.

Ace fulminait. Après avoir ratisser le village dans ses moindres recoin pendant deux jours, sans trouver aucune information sur Léna, il était sur le point de perdre les pédales. Jusqu'à ce qu'une femme lui suggère d'aller voir le médecin du village. Et il s'était maudit de ne pas y avoir pensé plus tôt. Jamais il n'avait courut aussi vite de sa vie. Une fois là-bas, Ace n'attendit pas son tour et déboula dans le bureau du médecin le faisant sursauter, lui et son patient qui le regardait les yeux ronds.

– M-mais vous êtes fou ! S'était-il écrié, à moins que ce soit une urgence, vous devez patientez dans la salle d'attente, monsieur !

– C'est une urgence, gronda Ace, mon amie a disparue et j'ai besoin de votre aide.

Le médecin fronça les sourcils à cette mention.

– En avez-vous parlé aux autorités locale ?

– Non, j'ai mis le village sans dessus-dessous et personne ne l'a vu, répondit Ace. Il y a deux jours, j'ai trouvé ses affaires maculée de sang dans les bois. Alors, ma question est simple : est-ce que quelqu'un vous a amené une jeune femme assez pulpeuse, les cheveux mi-long, bouclés portant une robe noire ?

– Non, ça ne me dit rien, avoua l'homme contrit.

Une piste en moins. À ce rythme, je ne l'a retrouverait jamais. Furieux, il abattit son poing contre le chambranle de la porte, faisant trembler tout l'édifice. Les gens poussèrent de petits cris alarmé.

– C-c-c-calmez-vous monsieur ! On va finir par trouver une solution !

– Calme ? Gronda Ace. Léna est quelque part sur cette île blessée et sans doute retenue prisonnière. Je pourrais réduire votre ville en cendre si je le voulais.

– Holà, holà, pas besoin d'arriver à de tel extrême, monsieur... fit le médecin les deux mains tendues, mais maintenant que vous le dîtes, j'ai eue de la visite, ce matin et ...

– En quoi cela me sera utile ? Demanda Ace avec méfiance.

– Eh bien... Un patient m'a posé des questions bizarre sur ce qu'il fallait faire lorsque quelqu'un prenait un violent coup sur la tête.

La respiration de Ace se bloqua dans gorge.

– Continuez.

– Voilà, j'ai demandé à l'examiner, mais il a refusé, disant que c'était une fille qu'il avait rencontré lors du banquet... Là non plus, il n'a pas voulu que je l'examine, j'ai trouvé ça étrange. Qui plus est, si cette fille à une commotion, ça peut être dangereux, assura-t-il la mine soucieuse.

– Où habite-t-il ?

– Il ne vit pas très loin du lieu de la fête mais-

– Où plus exactement, quémanda-t-il les nerfs à vif.

Sous l'intensité de son regard, le médecin ne put que le lui indiquer.

– Vers l'est.

Ace s'inclina promptement et le remercia, repartant aussi vite et abruptement qu'il était arrivé.
Ainsi, il se retrouva devant cette vieille maison aux fenêtres fêlées, la porte grande ouverte vers l'intérieur. Le cœur de Ace battait à tout rompre. Il entra à pas de loup, tendant l'oreille au moindre son. La pièce, aménagée de façon spartiate ne contenait que le strict minimum. Un lit, de quoi se nourrir, une commode. Il ne s'attarda pas sur le reste, son attention ramené sur une seconde porte entrebâillé. Il s'y dirigea, poussant doucement le battant, dévoilant des escaliers menant au sous-sol. Il les descendit en silence, les muscles tendus à l'extrême. S'il tombait sur ce type en train de faire du mal à son amie, il ne répondrait plus de ses actes.

À la place de Léna et de son ravisseur, Ace trouva une flaque de vin continuant à s'étendre, des bouteilles éclatées, ainsi que des morceaux de cordes. Il se pencha pour en ramasser un, observant les tâches de sang fraîchement coagulé. Le soulagement et la colère l'envahir : elle était encore vivante, mais plus pour longtemps s'il en croyait les traces de luttes gravé dans la poussière du sol. Il referma ses doigts sur le lien, le réduisant en cendre, la mâchoire contractée sous la tension. Le temps lui était compté.

Remontant quatre à quatre l'escalier, il se rua dehors, tournant la tête de tout les côtés à la recherche d'une piste. C'est là, qu'il remarqua les empreintes de pas, profondément marquées dans la terre. Des pieds nus, Léna, et celles de chaussures plus grandes, son ravisseur.

Son cœur fit une embardée.

La piste était encore fraîche. Pressant le pas, Ace espérait qu'elle allait bien. Elle devait aller bien. Priant en son for intérieur, il étendit sa perception aux environs, espérant la trouver avant qu'il ne soit trop tard. Soudain, son aura verdoyante lui apparut avec netteté à quelques mètres de lui, surplombé par une autre, sombre et malsaine.

Puis, il y eut un hurlement, celui de Léna, qui lui glaça le sang.

Mot de l'auteur: Eh bien, voilà, j'ai glandé tout le long des vacances, j'aurais pu écrire en juin et juillet, ce que j'ai fait, mais à petite dose, pis, j'ai pas eu le temps, faut le dire, ainsi qu'un bon syndrome de la page blanche. Du coup, bah, j'ai stagné tout le long, alors qu'une fois lancé, je peux écrire une chapitre en une semaine. La haine. À croire que changer d'air, ça aide. Du coup, me voilà au Havre en train de finir à 1h du mat' mon douzième chapitre chez une amie que j'ai rencontré sur internet il y a quelques années. Et là, ô joie, mon inspiration m'est revenue, le chapitre treize sera sans doute écrit plus rapidement que le douze, même si, je vais devoir m'entraîner pour le dessin, vu que je reprends dans un mois et demi. Et aussi, en profiter pour tout le reste, c'est-à-dire, jouer à Witcher 3, lire encore quelques livres ma P.A.L atteignant les 130 et tout le reste. Désolée de ce petit racontage de live, je vais repasser au plus important. Alors, qu'en avait pensé de ce chapitre ? Ils sont de plus en plus long, désolée d'avance, je trouve de plus en plus de chose à dire ou à décrire. Et oui, le médecin est stupide de pas avoir prévenu les autorités, surtout quand le mec pose des questions chelou.

- Niveau faute, est-ce que ça va ?
- Pas trop lourd en description ?
- Quels sont tes attentes pour la suite ?