Chapitre XIV

Je me souvenais qu'à l'âge de neuf ans, ça me faisait toujours un mal de chien de voir ma mère s'occuper de ma demi-sœur de l'époque et de m'ignorer. Sauf lorsque je me comportais mal, elle était toujours là pour me remettre les pendules à l'heure dans ce genre de moment ou quand j'avais le malheur de rétorquer au nez de son conjoint que je n'appréciais guère. Avec le recul, j'en riais et regrettais presque de ne pas l'avoir injurié de tout les noms d'oiseaux possible et imaginable.

Douze ans plus tôt...

Je regardai ma mère passer la tête par-dessus l'épaule de mon actuelle demi-sœur, un sourire maternelle courbant ses lèvres fines.

Je détournai la tête et appuyai mes poings fermés sur les tempes, les yeux fixant la feuille blanche sur laquelle j'étais sensée écrire ma dictée. Mais je n'y arrivai pas.

Encore une fois.

Je jetai une nouvelle œillade à ma mère.

« Maman ? Tentai-je d'une toute petite voix. »

Les sourcils de ma mère se froncèrent légèrement, mais elle ne me regarda pas, bien plus focalisé sur ma demi-sœur. Je me raclai la gorge et haussai la voix. Là, elle me regarda de cette expression d'ennui qu'elle affichait si souvent quand je l'appelai. Je lui désignai ma feuille.

« Tu as dit que tu m'aiderais pour ma dictée, pépiai-je.

- Ah, c'est vrai. J'avais oublié, soupira-t-elle d'un air contrarié. J'ai bientôt fini avec Angélique après, je m'occuperai de toi. »

Sur ces mots, elle retourna à son occupation première, aider Angélique. Une douleur lourde s'écrasa sur ma poitrine. Je regardai de nouveau ma feuille dont les contours étaient déformés. Mes yeux me piquaient désagréablement et ma gorge semblait soudainement enflammée. Je respirai péniblement. Je ne voulais pas qu'elle m'entende pleurer. Les larmes roulèrent sur mes joues rondes et s'écrasèrent sur le bureau en bois.

J'ouvris le livre posé devant moi et choisi une page au hasard. Tout ce qui m'importait était d'oublier. Alors, j'écrivis. Encore et encore jusqu'à pouvoir réciter le texte par cœur et pouvoir l'écrire sans faute.

Depuis ce jour, je n'avais plus jamais demandé de l'aide à ma mère. Ni à qui que ce soit.

– Ta mère ? Fit Ace un sourcil arqué.

Léna hocha la tête, la joue appuyée sur son poing fermé. Elle ferma les yeux, inspira lentement, puis les rouvrit et plongea son regard dans celui de Ace.

– Comme je te l'avais raconté sur Torndress, je n'ai jamais été en très bon terme avec ma famille, particulièrement avec ma mère. Tout ce qui l'intéresse c'est l'argent et les « qu'en diras-t-on ? » (elle fit un geste vague de la main). D'ailleurs, je parie qu'elle n'est plus avec son conjoint de l'époque. Elle changeait fréquemment.

– Charmant, commenta placidement Ace un sourcil arqué. Et je suppose que je ne suis pas au bout de mes surprises.

Elle secoua la tête.

– Ô que non. Je crois qu'elle m'a vouée une haine sans borne quand mon oncle l'a forcée à me payer mes études. Je lui coûtais de l'argent, ce qu'elle ne pouvait pas tolérer. Une chose à savoir avec elle, c'est qu'on lui doit tout mais elle ne nous doit rien.

– Tu devrais donc lui rembourser toutes ces années, c'est ça ?

– Oui, en la servant.

Un frisson de colère dévala la colonne de Ace.

– Elle t'aurait réduite en esclavage ?

– À peu de chose près, oui. Elle m'a donnée la vie, je la lui dois en la sacrifiant pour son bien être. Elle me l'a bien fait comprendre.

Les mains de Ace se refermèrent sur le bord de la baignoire, une odeur âcre s'en éleva, accompagné de volutes de fumée grisâtre. Léna se tassa de son côté, les yeux écarquillés d'appréhension. Respirant profondément, Ace releva ses doigts, les articula et les resserra. Savoir que la mère de Léna n'en avait rien à faire d'elle et était prête à la réduire à une moins que rien le fit bouillir de rage. Il vit Léna reculer contre l'extrémité de la baignoire, sa poitrine se soulevant à un rythme erratique.

– Excuse-moi, soupira-t-il, je n'arrive pas à croire que tu aies une mère pareille.

– Moi aussi... Juste, évite de m'ébouillanter vive comme un homard à l'avenir, je t'en serais gré.

Ce fut au tour de Ace d'ouvrir de grands yeux. L'eau s'évaporait en fumerolle opaque autour d'eux. Ace leva les bras au ciel en pestant.

– Excuse-moi !

Un petit rire mal assuré échappa à la jeune femme qui ne se détendit que très légèrement, une main sur le cœur. De l'autre main tremblante, elle s'empara du savon et entreprit de se laver.

Ace suivit du regard les mains de Léna appliquer le savon, frottant sa peau avec attention jusqu'à ce que la mousse recouvre son bras. Il stocka tout l'air possible dans ses poumons et s'approcha d'elle, prenant le pain de savon de ses mains. Suspendant son geste, Léna plongea ses yeux dans les siens, attendant d'un air interrogateur et plein d'anticipation sensuel. Il se contenta de sourire, exerçant une légère poussée sur l'épaule valide de Léna. Elle se laissa faire, un sourire enjôleur courbant ses lèvres.

Ses courbes féminines étaient délicieuses, toutes en générosités. Certes, elle était plus ronde que la plupart des femmes, mais bon sang, il la trouvait à tomber. Belle, courageuse et naturelle. Il songea aux infirmières s'occupant de son père. Leurs yeux et leur bouche débordaient de maquillages à tel point qu'elles en étaient presque effrayantes. Il n'y avait rien de tout cela chez Léna. Et ça lui plaisait.

Ace rassembla les cheveux de Léna et les passa par-dessus son épaule, dévoilant sa nuque fine. Passant sa paume sur son dos, il la sentit frisonner à son contact. Ce qui le fit sourire. Lentement, il massa la chair tendre de son cou et descendit évitant avec soin la blessure au-dessus de son omoplate. Les épaules de Léna s'affaissèrent dans un soupir d'aise. La voir et la sentir se détendre sous ses doigts était un réel plaisir dont il n'était pas prêt de se lasser. Elle se laissa aller contre lui la tête altière sur son épaule, un nouveau soupir s'échappant de ses lèvres.

– Je ne sais pas si je dois avoir peur que tu saches déjà comment me mettre KO sans user de la violence... soupira Léna une pointe d'amusement dans la voix.

Ace se pencha, humant le parfum gourmand de Léna en riant doucement. Il n'en revenait pas de pouvoir la tenir de manière si intime, sentir la courbure de son dos épouser son torse à merveille. Sa peau était fraîche et légèrement rêche contre la sienne. C'était surréaliste. Il y a peu, il était décidé à ne pas lui révéler ses sentiments. Désormais, il ne pouvait plus le lui cacher même s'il se sentait comme un traître à son égard. Il ne pourrait jamais lui avouer sa nature. Et c'était un rappel constant qu'il ne pourrait jamais vivre pleinement une histoire avec quelqu'un. Mais pour l'heure, il tâcha de mettre de côté ses sombres pensées et de profiter pleinement de la présence de Léna.

Allongée dans le lit de Ace, Léna observait le plafond, un bras couvrant sa poitrine dénudée, un nœud dans la gorge. Ciel, depuis combien de temps n'avait-elle pas dormit avec quelqu'un ? Une éternité. Cette perspective la troublait. La chaleur qui émanait de Ace envoyait de petites ondes de nervosité dans son ventre. Le matelas s'enfonça à sa gauche. Des effluves d'épices et de savon chatouillèrent ses narines. Elle en respira les émanations avec délices, émettant un léger grognement.

– Ça va ?

– Je pense, souffla Léna (elle tourna son visage vers le sien), il y a longtemps que je n'ai pas dormi avec quelqu'un.

– Tu veux faire chambre à part ?

Léna secoua la tête avec dénégation, les paupières closes.

– Non. C'est juste que c'est étrange. Avant d'être avec Artyom, je ne supportai pas de partager le lit avec quelqu'un. Et après lui, je ne supportai plus de dormir seule, fit-elle d'un petit rire sans joie. Il n'y avait que lui qui parvenait à me calmer suffisamment pour que je m'endorme rapidement.

– Tu as des problèmes pour t'endormir ? Demanda Ace en haussant un sourcil.

Elle tapota sa tempe en souriant d'un air penaud.

– Je pense trop.

– Effectivement, c'est un problème. J'en déduis que tu n'arrêtes pas de penser, là, maintenant.

– En plein dans le mille.

Le palpitant de Léna rata un battement. Comment lui dire ? Elle prit une longue inspiration. Il fallait qu'elle se lance, ce n'était pas le genre de chose qu'elle gardait pour elle.

– C'est à propos de nous.

– Ah.

Elle roula sur le côté, se redressant tout en évitant de bouger son bras invalide. Le regard de Ace était interrogateur, légèrement assombrit.

– Je ne regrette rien, Ace. Mais, il faut que tu saches que je ne partage pas.

Cette fois, il haussa ses deux sourcils et ses yeux s'éclairèrent.

–Je n'avais pas l'intention d'aller voir ailleurs, si c'est ce que tu insinues, la rassura Ace.

– Tant mieux.

– Même si, tu dois savoir qu'en tant que pirate, je n'ai pas d'attache. Je ne pourrais jamais vivre avec toi dans une petite maison, ni fonder une famille. Ce n'est pas la vie que je recherche.

– Je le sais, avoua Léna ignorant le pincement au cœur qu'elle éprouva, mais j'ose espérer que le jour où je retournerai sur Tardor que tu viendras me voir.

– Dès que cela me sera possible, promit-il.

Un sourire naquit sur les lèvres de Léna. Tout deux savaient qu'elle ne retournerait sans doute jamais là-bas. Et pourtant, il y avait tant d'honnêteté dans ses paroles. Elle savait qu'il tiendrait sa promesse si un jour elle venait à y retourner. C'était une certitude. Du bout des doigts, elle effleura le contour dur de sa mâchoire, le faisant se tendre. Ace ferma les yeux et inspira profondément.

– Tu sens bon, murmura-t-il, provoquant un spasme dans le ventre de Léna.

– Merci.

La gorge nouée, Léna tâcha de mettre de côté la voix d'Artyom prononçant ces même mots et déglutit péniblement. Ace fronça les sourcils lorsqu'il vit son trouble.

Le regard d'Artyom brillait toujours quand il la regardait. Plein de tendresse et d'admiration. Celui de Ace était voilé, il semblait craindre le moindre contact, comme s'il avait trop peur de la briser.

– Il y a un problème ?

– Non, ce n'est rien... (elle baissa les yeux sur sa main) Il y avait longtemps qu'on ne me l'avait pas dit.

Ace cligna des paupières, et les plissa comme s'il ne savait pas quoi lui répondre. Elle se contenta de lui sourire, se rallongeant à son côté. L'écho de Ace se teinta de sombre.

– Ça me fait plaisir, c'est tout.

La voix changea aussi tôt, plus douce, moins amère. Léna ramena la couette sous son menton, bien que la chaleur de Ace lui parvenait avec douceur, elle frissonna. Bon sang, elle n'avait plus partager un lit avec qui que ce soit depuis des lustres ! Pourtant, l'espace qui les séparait la peinait et la gelait jusqu'aux os.

Je suis devenue avide de contact, se rendit compte Léna en se pinçant la lèvre inférieure. Merde.

Qui aurait cru qu'après un an sans le moindre contact physique, – si ce n'est les quelques rares clients qu'elle avait tatoué – Léna n'avait plus eut le loisir d'être consolée, ni même une accolade en guise de bonjour et aujourd'hui, elle pouvait de nouveau avoir ses contacts.

– Tu as vraiment peur de me toucher, hein ?

Sa question provoqua un malaise. Elle vit les épaules de Ace se raidirent et sa mâchoire se contracter, rendant son visage plus farouche.

– Ce n'est pas ça, dit-il sur la défensive dans un mouvement de recul. Je ne sais pas si je serais capable de te rendre ce que tu me donnes. Ni même si je me comporte correctement.

Léna cilla, étonnée par tant de franchise. Toutes les ondes qui émanaient de Ace étaient criantes de vérité, quoique hésitantes.

– Tu n'as pas à changé d'attitude envers moi, lui fit-elle remarquer en haussant ses deux sourcils, surtout pas, je t'-

Elle se figea, retenant ses paroles.

Je quoi ?

Léna serra ses lèvres en une ligne mince. Elle avait faillit faire une bourde.

– Reste comme tu es. Juste... Je pourrais être plus demandeuse de contact. Ça, je m'en excuse d'avance. (voyant l'expression interrogative de Ace, elle rectifia) Je ne vais pas être pot de colle, hein. Juste, j'aimerai te toucher, ajouta-t-elle en baissant les yeux, te prendre la main quand j'en aurais besoin. Que tu sois l'épaule sur laquelle je puisse m'appuyer.

Elle joignit le geste à la parole, enroulant ses doigts autour de la grande paume de Ace.

– Avoir des contacts m'ancre dans la réalité. Je- ça me rend vivante. Ça me permet de me dire que je n'hallucine pas. Que tu es bien là, avec moi, souffla Léna la gorge nouée par l'émotion en mêlant son regard à celui de Ace. Que tout n'est peut-être pas perdu pour moi.

Ace l'observa au travers de ses paupières mi-closes, son souffle brûlant caressa sa peau avide de sensations. Une boule d'appréhension se logea dans son ventre. Peut-être avait-elle fait une erreur en se confiant de la sorte au pirate ? Peut-être aurait-il mieux valut qu'elle se taise. Déglutissant péniblement, elle osa à peine croiser le regard de Ace. Il resserra sa prise sur sa main, la forçant à le regarder dans les yeux et plongea dans son regard ardent.

– Je te remercie. Pour tout. Et je suis désolé si je suis trop distant avec toi pour notre... relation. Mais...

Je ne sais pas comment me comporter avec toi. Je ne sais pas non plus comment ça fonctionne.

Les mots flottèrent dans l'air, mais elle comprit. Et son cœur fondit dans sa poitrine. Les mots étaient superflues dans ce genre de moment. Et les émotions de Ace transparaissaient dans sa voix et dans ses gestes mal assurés. Elle plaqua un rapide baisé sur les lèvres de Ace puis se rallongea sous ses yeux consternés qui la firent glousser.

– Il va falloir t'y habituer, s'amusa Léna les prunelles pétillantes.

– Pourquoi ?

– Parce que j'en aurais souvent envie.

Ace poussa un grognement, marmonnant quelque chose d'intelligible dans sa barbe.

– Je ne sais pas si je m'habituerai à ce genre de démonstration, grommela Ace se frottant la nuque.

– Même si tu ne t'y habitue pas, je trouve cela très drôle.

– Et ça t'amuse, en plus, grinça Ace un sourire dans la voix.

– Oh oui !

Le rire de Ace fusa, franc et imprégnant toutes les terminaisons émotionnelles de Léna. Son organe vitale rata un battement et son ventre se contracta sous l'émotion. Ciel, le rire du pirate était un baume apaisant, du miel à ses oreilles. Une chaleur familière titilla son bas ventre et des images sensuelles défilèrent derrière ses paupières pressées. Sa respiration se bloqua automatiquement sous l'émotion et elle enfonça ses ongles dans sa paume afin de se calmer. Elle colla son front contre l'épaule de Ace et essaya de contrôler son souffle, qu'elle ne paraisse pas erratique. C'était le gros inconvénient quand on avait pas fait l'amour depuis des lustres. Et elle détestait ces pulsions primales qui mettaient ses hormones à rudes épreuves.

Le matelas s'enfonça près d'elle, le souffle du brun ébouriffa ses cheveux et son bras se posa sur sa taille. Elle se retrouva nez-à-nez face au torse de Ace. À son grand étonnement, la peau du pirate était douce et dégageait des effluves d'épices et de savon.

– Je suppose que c'est comme ça que je dois te tenir ?

– Hin-hin.

– Je prend ça pour un oui.

Elle se blottit d'avantage contre lui, expirant d'aise. Sa respiration se fit plus lente et régulière. Se calquant sur les mouvements de poitrine de Léna, Ace ferma les yeux et sombra dans les bras de Morphée.

Tout en s'endormant contre Ace, bercée par les battements de son cœur, une pensée défaitiste se nicha dans l'esprit de Léna : après tout ce qu'elle venait de traverser, pourrait-elle vraiment retourner un jour sur Tardor ?

Le départ pour la prochaine île se préparait lentement et l'appréhension de Ace gagnait du terrain.

L'épaule de Léna guérissait péniblement, ses points de sutures ayant sautés à plusieurs reprises,– par sa faute et pour diverses maladresses commise par la jeune femme – la blessure peinait à se refermer. Ce qui l'empêcherait de combattre. Bien qu'il veillerait à rester près d'elle en toute circonstance, il ne pouvait pas exclure le risque qu'ils soient séparés.

Il coula un regard à Léna dont les bandages dépassaient de son top kaki. Elle se tenait étonnement droite, presque rigide.

– Ça va ?

Léna lui jeta un bref coup d'œil et hocha la tête avec raideur.

– Tu n'en as pas l'air.

– J'essaie de ne pas trop respirer avec cette saloperie de bandage. Dès qu'on sera à l'hôtel, je m'en débarrasserai.

– Si t'as besoin d'aide... proposa Ace avec prévenance.

Un sourire malicieux étira les lèvres de Léna et son cœur rata un battement. Bon sang, il n'était pas sûr de pouvoir s'habituer à ces sourires, ni à ses petits sous-entendus taquins qu'elle n'adressait qu'à lui.

Depuis leur première nuit ensemble, un poids semblait s'être envolé des épaules de Léna, comme si leur rapprochement l'avait rendue plus légère, plus vivante. Cela le réjouissait. L'idée même qu'il soit celui qui lui redonnait goût à la vie l'emplissait de fierté et d'une joie incommensurable. Mais cela lui laissait un arrière goût de trahison dans la bouche. Elle ne savait pas qui il était. Ni ce qui coulait dans ses veines. Et il n'avait aucune idée de comment le lui dire.

Non.

Il ne devait rien lui dire. Du moins, pour le moment. Il avait bien trop peur de la perdre. Elle ne devait pas voir ce qu'il était réellement. Et si pour cela, il devait mettre de la distance avec elle pour la protéger de ce qu'il était, il n'hésiterait pas.

– De quoi as-tu peur ?

Il se retourna, les yeux arrondis par l'étonnement.

– Non, je ne suis pas télépathe, mais j'entends ta voix.

– Depuis quand ?

Léna baissa les yeux soudainement attirée par ses chaussures et se mordilla la lèvre inférieure, mal à l'aise.

– Le soir où nous nous sommes disputés, avoua-t-elle penaude grattant la terre de la pointe du pied.

– Et depuis, ça se manifeste en permanence ?

Léna poussa un soupir à fendre l'âme et posa son regard au loin, cessant d'admirer ses bottines, soudainement songeuse. Il le voyait au maintien de ses épaules affaissées et au froncement de ses sourcils. Bon sang, ses changements d'humeur étaient vraiment imprévisible.

– Ouais. Et cela m'a sans doute sauvé la vie.

Ace opina du chef, suivant le regard de la jeune femme. Il ne vit que la route pavée s'étendre au loin entre les maisons et le soleil déclinait lentement dans le ciel, allongeant les ombres des bâtisses et de ses habitants.

– Il va croupir en taule, hein ? Demanda-t-elle brusquement d'une voix blanche.

– Oui. Les villageois l'ont remis aux mains de la marine (Léna eut une légère grimace). T'inquiète pas, cette ordure n'aura que ce qu'il mérite.

– Ce n'est pas ça, dit-elle en secouant la tête de droite à gauche. Je m'inquiète à l'idée que l'un d'entre eux nous balance.

Ace émit un ricanement sarcastique.

– T'as pas à t'en faire. De simple marines ne peuvent rien contre moi.

– Ça, je n'en doute pas, mais ce n'est pas mon cas, asséna sèchement Léna.

Il détourna son attention du chemin et la dévisagea, subitement sérieux. Elle lui retourna son regard.

– Je te protégerai.

– Tu ne seras pas toujours là pour moi...

– Sans doute. Mais je ferais tout ce qui est en mon pouvoir pour te protéger tant que je serais là. (il y eut quelques secondes de silence avant que Ace ne reprenne la parole.) Sur Torndress, tu m'avais demandé des explications sur le Haki.

Elle acquiesça, gardant le silence et attendit qu'il continu. Un pouce glissé dans la poche, Ace tendit son autre main et replia son pouce et son auriculaire.

– Comme je te l'avais dit, il y a trois types de hakis : il y a celui de l'armement, de l'observation et celui des conquérants qu'on l'on nomme également le Haki des Rois. Les deux premiers sont plus répandus, car ils sont facilement maîtrisable après de longues années d'entraînement. Ce qui n'est pas le cas du Haki des Rois.

– C'est quelque chose d'innée, c'est ça ?

– Oui. Plus la volonté de son utilisateur est forte, plus le Haki sera dévastateur. Ce n'est pas quelque chose que l'on peut entraîner. Bref, tout ça pour te dire qu'il semblerait que tu ais développé le Haki de l'observation.

Léna le dévisagea comme si une excroissance lui était poussé en plein milieu du visage. Le silence tomba et s'éternisa durant de longues secondes, à tel point que Ace craignit qu'elle ait fait un arrêt cérébral. Il la vit déglutir et cligner des yeux plusieurs fois avant qu'elle n'ouvre la bouche.

– Pardon ? Croassa-t-elle.

– J'ai dit qu-

– Non, ça, je l'avais très bien comprit, l'interrompit-elle, mais comment ?

– Je ne sais pas. Peut-être dû à un choc émotionnel.

Ace vit la chair de poule couvrir les bras de Léna, ses pupilles se réduisant à deux minuscules points noirs. Passant la main sur son visage, elle chassa si vite la tourmente qui voilait ses yeux qu'il crut avoir halluciné durant quelques secondes. Quelque chose avait déclenché le Haki. Et il n'eut pas besoin de réfléchir longtemps pour comprendre : Philip l'avait traqué et torturé. La douleur, la peur et le désespoir avaient servit de déclencheur au Haki. Bon sang, si cette ordure ne l'avait pas kidnappé, son pouvoir serait resté endormi. Il eut presque envie de remercier Philip. Presque.

Un sourire ironique courba ses lèvres fermées. Philip les traitait de monstre.

S'il savait.

Lorsque Léna maîtriserait son nouveau don, elle deviendrait bien plus forte. Elle serait capable d'anticiper les mouvements de ses ennemies. Prévoir le danger. Cette pensée le délestait d'un poids énorme. Il pourrait l'entraîner sur son Haki le temps que son épaule guérisse.

Du coin de l'œil, il la vit incliner la tête sur le côté. Il se retourna, croisant ses yeux verts noisettes étrangement scrutateur.

– Tu as l'air... heureux, commenta Léna visiblement perplexe.

– Je le suis ! Avoua Ace lui adressant un large sourire. Je suis impatient de t'entraîner afin que tu puisses maîtriser le Haki de l'observation.

– Tu l'as, toi aussi ?

Oh, bon sang, le sourire que Ace lui offrait lui donnait des bouffées de chaleur. Énigmatique et un brin taquin. Un mélange subtil qui était loin de la laisser indifférente. Son cœur fit une embardée contre ses côtes comme s'il voulait se jeter dans les bras de Ace. Vu la température de son visage, elle était sûre de rougir jusqu'à la racine des cheveux. Elle détourna la tête, gênée.

Il lui expliqua de long en large quels seraient ses avantages. Elle l'écoutait sans vraiment l'entendre. Il lui accordait une confiance aveugle et sans doute la surestimait-t-il. Elle ne se voyait pas maîtriser un tel don. C'était bien trop gros pour elle. C'était même surréaliste que quelqu'un d'aussi faible qu'elle puisse développer quoique ce soit d'aussi « puissant ».

Un choc émotionnel, hein ? Elle songea à son rêve avec Artyom, au réalisme de son contact sur sa peau, sur ses lèvres. À la douleur qui avait irradié dans sa poitrine lorsqu'il lui avait affirmé qu'elle aimait Ace. Cela lui laissa un arrière goût amer dans la bouche. Un goût de trahison et de lâcheté.

Tu ne m'oublieras pas, ma belle.

Elle ferma les yeux, retenant ses larmes et tentant d'ignorer son cœur en lambeaux. Non. Elle ne l'oublierait pas. Elle pensait trop à lui pour cela. Cette certitude la rassura et lui procura du réconfort.

Des doigts chauds lui redressèrent le visage, ses yeux croisèrent ceux de Ace, d'un noir intense. Sa chaleur se diffusa sur sa peau, provoquant de délicieuses ondes de ravissement dans ses terminaisons nerveuses. Elle admira le contour dur de son visage, admira tout ce qu'elle aimait chez lui. Elle commença par ses sourcils bien dessinés surplombant ses yeux légèrement en amande. L'ombre de son chapeau accentuait les cernes qui marquaient profondément le dessous de son regard bienveillant. Il avait un nez droit et une bouche large aux lèvres pleines. Elle connaissait leur texture ferme et lisse ainsi que leur douceur pleine de timidité. Elle se souvenait de leur goût sucré et entêtante. Mais par-dessus tout, c'était les éphélides couvrant ses pommettes hautes qui la faisait craquer. Elle mourait d'envie de les couvrir de baisés et d'enfouir ses doigts dans ses mèches légèrement ondulées.

Avec une infinie tendresse Ace l'attira contre lui, passant un bras autour de ses épaules. Il embrassa le sommet de son crâne et posa son menton dessus. Un faible sourire courba les lèvres de Léna. C'était un geste affectueux et d'une tendresse infini venant de cet homme renfermé. Ça la remua émotionnellement qu'il fasse des efforts pour elle.

Elle se nicha contre l'épaule de Ace, s'enivrant de son parfum corsé. Il n'y avait pas besoin de mots, pas besoin de longues tirades entre eux, juste un contact ou un regard. Par ce simple geste, il venait de lui prouver qu'il pouvait la soutenir. Qu'il serait là, quoiqu'il advienne. Et c'était le plus beau cadeau qu'il pouvait lui offrir.

– J'attendrai que tu sois prête, lui murmura Ace de son timbre râpeux. Je t'attendrai, parce que je sais que tu en es capable, Léna.

Elle acquiesça, émettant son approbation par un léger bruit de gorge. Il faisait sans aucun doute qu'il faisait référence à son nouveau don et non au reste. Mais cela lui fit plaisir.

Le cœur de Ace battait avec force et régularité dans un rythme apaisant sous sa paume. Elle orienta son visage vers le cou du pirate, inspirant son odeur jusqu'à ce que ses poumons protestent de douleur. Ace partit dans un éclat de rire alors que Léna grommelait contre son torse, rougissant jusqu'à la racine des cheveux.

– Je sens bon, apparemment ! S'exclama Ace. Heureux que je te fasses un tel effet.

– Ce n'est pas drôle... se lamenta Léna en jouant avec les perles ornant le cou de Ace.

– Oh si, ça l'est.

Il continua à rire. Léna lui asséna une tape sur le torse et s'en détourna, riant à son tour. Il la charriait pour ce qu'elle avait dit quelques jours plus tôt. Cette touche de normalité était plaisante. Elle espérait que ça durerait.

Un mois plus tard...

La balle en caoutchouc ricocha violemment contre son front, perturbant son équilibre, Léna s'emmêla les jambes et tomba en arrière, poussant un cri de surprise. Elle s'étala de tout son long sur le dos, son souffle éjecté de ses poumons.

– Eh, merde !

Léna arracha le bandana qui recouvrait ses yeux et le jeta rageusement sur le pont sous le regard amusé de Ace. Il lançait et rattrapait la balle à la verticale sans la quitter des yeux. Bordel, elle était à deux doigts de piquer une crise de nerfs. Elle ne progressait pas du tout. Et ça l'inquiétait bien plus qu'elle ne voulait l'admettre.

Elle glissa un regard mauvais sur le panier débordant de sphère en caoutchouc.

– Relax, il faut des années de pratique pour maîtriser le Haki, la rassura Ace attrapant une énième fois la balle.

Des années ? J'ai l'air d'avoir des années devant moi ?

– Il faudra si tu veux y arriver, commenta Ace son sourcil gauche arqué.

Sans prévenir, il lui lança la balle qu'elle esquiva de justesse, puis une autre qui percuta de pleins fouet son l'épaule. Elle poussa un cri de douleur et chancela sous la douleur irradiant dans son épaule, dardant un regard haineux sur le pirate. Il ne cilla pas et son sourire narquois avait laisser place à une expression de concentration absolue. Sans lui laisser une seconde de répit, il en lança une autre, puis encore une autre.

Elle n'arrivait pas à les esquiver.

C'était trop rapide.

Léna retint un cri de frustration. Elle n'y arriverait pas, c'était aussi simple que ça : elle était trop faible.

Fermant les yeux, elle encaissa les nombreuses balles qui rebondissaient durement contre elle. La colère affluait dans ses veines pareil à un torrent de lave, une bouffée d'impuissance l'envahissait à chaque choc. Elle avait réussi à éviter des attaques mortelles. Alors, pourquoi n'arrivait-elle pas à éviter de simples balles en caoutchouc ?

Soudainement, une silhouette d'une clarté aveuglante apparut sous ses paupières closes. Les contours flous se durcirent, s'arrondir, jusqu'à ressembler à...

Ace.

Sa voix s'élevait, disait ses intentions, les montrait. Les balles étaient également dotée d'une voix propre.

Elle savait où elles frapperaient. Néanmoins, elle n'était pas assez rapide pour toutes les éviter. La plupart la frôlèrent, d'autres la touchèrent. Elle finit par en attraper une qui aller percuter son épaule. La dernière balle rebondit sur son front avec mollesse.

Rouvrant les yeux, Léna déglutit : elle voyait toujours cette forme luminescente. Elle plissa les paupières, essayant de détacher la vision du vrai monde et de... Eh bien, de l'autre.

– Ok, on fait comment pour couper le jus ?

– Focalise-toi sur autre chose, suggéra Ace.

Léna hocha la tête et tâcha de songer à quelque chose de distrayant. Son subconscient vagabonda quelques secondes et trouva ce qu'il lui fallait.

Ce qui fonctionna au-delà de toute espérance. Son esprit dériva, et elle se remémora les fesses nues et ferme de Ace. Cette image courba ses lèvres d'un sourire rêveur et estompa l'aura autour de Ace.

– C'est quoi cette tête ?! s'écria Ace les dents en forme de dents de scies et les sourcils froncés.

– Euh...

– Je n'ose même pas te demander à quoi tu pensais... Tu saignes du nez, lui fit remarquer Ace.

– À toi. Dans ton plus simple appareil, répondit Léna en toute franchise, frottant du revers de la main le filet écarlate.

Ace détourna la tête, dissimulant son expression sous son chapeau. Pourtant, Léna aurait juré le voir sourire et cela l'amusa. Qui sait, elle pourrait jouer de ses atouts pour le distraire. Cette perspective l'amusa et elle alla s'accouder au garde-fou, écoutant le clapotis de la houle afin de souffler. Elle serait incapable d'utiliser ses charmes contre qui que ce soit. Surtout contre Ace. Elle rejeta la tête en arrière et ferma les yeux. Non, elle en serait incapable. Et puis, on ne pouvait pas dire qu'elle avait un corps de rêve. Loin de là.

Une légère brise caressa son front et la lumière fut éclipsé par un nuage. Du moins, le pensait-elle. Rouvrant les yeux, Léna eut un léger sursaut en se retrouvant nez à nez avec Ace, un sourire mystérieux aux lèvres. Aucun son n'eut le temps de franchir sa bouche. Ace plaqua un baisé rapide sur ses lèvres, trop fugace pour qu'elle puisse réellement le savourer. Elle retint un grognement de protestation qu'elle sentait monter dans sa gorge lorsqu'il se détacha d'elle. Sondant les prunelles d'obsidiennes du pirate, Léna fut tentée de s'y perdre pour ne plus jamais revenir. Elle sentait encore le contact brûlant des lèvres de Ace sur les siennes ainsi que leurs goût. Il lui fallut rassembler toute sa volonté pour ne pas lui sauter dessus.

– Si je me redresse, je risque de te mettre un coup de boule, plaisanta Léna d'une voix rauque.

– Effectivement, c'est un risque, concéda le pirate les yeux rieurs. Mais je doute que tu m'infliges pareil sévices.

Les yeux de Ace brillaient d'amusement. Elle ne put s'empêcher de glousser comme une imbécile. Seigneur, qu'on la secoue,ce n'était même pas drôle. Mais elle se délectait de ces taquineries avec le pirate.

– Il est vrai que je n'oserai pas abîmer un si beau minois, sourit-elle.

Ce fut au tour de Ace de rire doucement. Bon sang, elle n'était pas sûre de pouvoir s'habituer à son rire. Son cœur venait à coup sûr de lui fracturer une côte, elle ne pouvait pas avoir aussi mal sans raison. Sa nuque la ramena brutalement sur terre, protestant contre l'angle qu'elle lui imposait.

Prenant soin de ne pas percuter le menton de Ace, Léna l'écarta doucement et redressa la tête avec tout autant de précaution.

– Ouch...

– Ça va aller ?

– Oui, t'inquiète... Assura-t-elle en se massant la nuque (elle arrêta son geste et plissa les yeux sur l'horizon). Je crois qu'il y a une île en vue.

Ace sauta du garde-fou et scruta l'horizon avec elle puis regarda son log-pose.

– Île en vue, répéta Ace en souriant. (il lui décocha un sourire narquois et haussa son sourcil gauche). On reprend l'entraînement là où on l'a laissé ?

– Avec plaisir. Mais cette fois-ci, je ne me laisserai pas avoir si facilement, prévint Léna.

– Oh, j'ai hâte de voir ça, commenta Ace.

Mot de l'auteur: Eh bien, voilà enfin le chapitre quatorze. En vrai, il est fini depuis au moins deux semaines... Mais avec les exams, ce n'était absolument pas ma priorité de le publier. Qui plus est, j'ai longtemps hésité, parce que ce chapitre, eh bien, faut se le dire, il se passe rien. Je voulais vraiment quelque chose de calme, approfondir certains points avant que ça ne démarre vraiment. Nous allons entrer dans le vif du sujet à propos de Barbe Noire ainsi que d'avantage dans le passé de Léna. Aussi, j'ai de plus en plus d'idée avec d'autre persos de mon cru... Une marine, une pirate fan de Hancock et une autre, qui, je pense, sera musicienne. Elles seront toutes dans cette même fan-fiction, mais ne seront pas les protagonistes (à part la fan de Hancock, j'écrirai ma prochaine fan-fiction sur elle). Les deux autres, peut-être une mini fan-fiction voir one-shot. J'ai pleins d'idées, c'en est presque chiant, ah ah. D'ailleurs, j'ai commencé à faire un plan pour la suite, il va falloir que je continue. Bref, hésitez pas à me dire votre avis et vos attentes pour la suite, ça me fera très plaisir de parler de ma fan-fiction avec vous !
De gros bisous et à très bientôt !

Ps: un grand merci à celles qui me lisent et à qui je ne peux répondre, vous me donnez chaud au cœur en m'encourageant et en clamant haut et fort que vous aimez ce que je fais, c'est un véritable cadeau. C'est grâce à ces personnes que je continue d'écrire, encore un grand merci... :)

Ps²: je hais le système de publication de ... Il défonce toute ma présentation...