Leur dernier rêve

Fanfiction écrite par Andromeda Hibiscus Mavros
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Publié pour la première fois le 11 septembre 2012

Chapitre 48

L'enfant des morts

Crédits : L'univers de The Vision Of Escaflowne est la propriété de Shoji Kawamori et du studio Sunrise, je ne fais que l'emprunter pour cette histoire.
Exception faite pour quelques personnages et lieux que j'ai créés pour l'occasion.

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Yiris reprenait conscience. L'esprit complètement embrumé, elle aurait été incapable à cet instant de se rappeler simplement son nom.
Percevant à nouveau son corps, elle comprit qu'elle était dans un lit, allongée. Comment elle s'était retrouvée dans cet état, c'était encore flou.

Peu à peu, les circonstances lui revenaient à l'esprit, comme si elle regardait les derniers jours tel un film défilant dans sa tête.

Il y avait eu l'annonce, l'hébétement total de Folken qui, incapable de dire quoi que ce soit dans un premier temps, l'avait soulevée pour la ramener à l'intérieur.
Puis, il l'avait allongée sur le lit, et était resté un moment agenouillé près d'elle, simplement à regarder son ventre guère plus rebondi que d'ordinaire avant de le caresser doucement et de s'aventurer à y poser l'oreille.

C'est à cet instant que le petit être qui y était niché avait choisi pour se réveiller et manifester sa présence avec un enthousiasme jamais vu auparavant.
Percevant cette présence, son père avait juste pleuré avant de se redresser.
Ensuite, il s'était penché vers sa femme qu'il avait embrassée passionnément avant de l'étreindre avec une infinie douceur.

Le lendemain, la nouvelle de cette naissance à venir eut rapidement fait le tour du palais.
Par prudence, Yiris s'était vue demander de se ménager au maximum et passait ainsi l'essentiel de son temps allongée dans son lit, mais jamais seule !

La journée, Mila et les filles n'arrêtaient pas de discuter de tout ce qu'il allait falloir prévoir pour accueillir le nouveau-né.
A les voir s'agiter dans tous les sens, la future maman avait souvent l'impression qu'elles se sentaient plus concernées qu'elle.
Meinmet était aussi souvent de la partie, il parlait de se lancer à nouveau dans la construction d'un berceau avec un enthousiasme visible.

Le moins enthousiaste était Hylden. Il essayait de s'en cacher au mieux, cela dit cette naissance à venir l'éloignait davantage encore de Yiris.
Maintenant le lien que cette dernière avait Folken allait prendre corps dans une nouvelle vie, un acte d'amour qui va plus loin que les serments.

Néanmoins, la force des choses était parvenue à endurcir son cœur suffisamment pour ne pas qu'il s'effondre, mais pas trop pour qu'il s'isole totalement.
Aussi, il se rendait souvent au chevet de Yiris, évoquant notamment les difficultés prévisibles de la naissance. Il se documentait beaucoup en compagnie de Gloria, la sage-femme la plus qualifiée de Fanelia pour trouver la meilleure solution.

Parfois, malgré ses nombreuses précautions, son chemin croisait celui de Folken alors qu'il quittait à peine Yiris.
La rancœur restait tenace et chacun s'évitait autant que possible.

Cependant, une des rares fois où Folken lui avait adressé la parole, il lui avait clairement fait comprendre qu'il remettait le sort de son épouse entre ses mains et que « l'échec » serait impardonnable.

Ainsi, quittant son bureau plusieurs fois par jour, le Roi venait s'enquérir de l'état de son épouse et s'arrangerait pour finir son travail tôt afin de la rejoindre au plus vite.
Sur peu de temps, il passa des heures à écouter les battements incroyablement rapides du petit cœur de son enfant.
Simplement heureux, il profitait du retour de celle qu'il aimait et de cette promesse d'un avenir plus souriant qu'elle portait.

Cependant, il y avait cette toux, elle ne partait pas. A plusieurs reprises, elle provoqua quelques douleurs dans les reins à Yiris qui, dure au mal, n'y prêta pas attention.

Une nuit, les quintes furent particulièrement violentes. Folken était inquiet et tenait à faire venir Hylden, la future mère lui avait dit que c'était inutile.
De la patience, une potion et une boisson de base qu'elle avait depuis des jours avaient fini par avoir raison de la crise et Yiris s'était endormie.

Quand elle s'était réveillée, tard le matin, consigne de ne pas la déranger ayant sans doute été donnée, elle eu l'étrange impression d'être mouillée.
Son angoisse était d'avoir perdu les eaux, cependant la réalité était bien pire, sous la couverture, c'était dans une flaque de sang qu'elle baignait.

Passée la stupeur logique, Yiris commit une erreur en voulant se lever au lieu d'appeler directement à l'aide.
L'effort, alors que l'hémorragie l'avait affaiblie, fut de trop. En état de choc, elle chancela avant de tomber lourdement à terre.

Luttant pour ne pas sombrer, elle trouva au fond d'elle la force de hurler comme ne l'avait jamais fait auparavant, Mila avait presque immédiatement déboulé et paniqué aussi sec.

La suite fut une irréaliste agitation, trop faible pour tout comprendre, la jeune femme en percevait déjà trop à son goût.

Son amie qui pleurait, son mari qui lui parlait, mais dont elle n'arrivait pas à saisir toutes les paroles et surtout auquel elle était incapable de répondre.
On l'avait emmenée à travers les couloirs, rapidement. Dans le vague, elle avait vu des visages avec des expressions inquiètes, entendu des gens qui chuchotaient…
Ensuite, on l'avait reposée dans un lit, elle avait entendu la voix d'Hylden. Il lui avait semblé entendre que son enfant était encore vivant, mais qu'il fallait agir vite, puis plus rien…

Avant de totalement perdre conscience, Yiris s'amusa de l'étrange coïncidence que le destin lui faisait vivre, elle risquait de mourir de la même façon que Kyria, la personne qui l'avait tant détestée.

A tout cela avait succédé le néant d'un sommeil sans rêve, et, enfin, elle en sortait.

Revenue à la réalité présente, elle entrouvrit les yeux. Combien de temps s'était écoulé depuis...

Son regard embrumé se porta vers le foyer où dansaient des flammes, puis renversant sèchement la tête de l'autre, elle vit par la fenêtre que la nuit était déjà tombée et qu'apparemment, il neigeait à nouveau.
Encore dans un état second, elle gloussa, il n'avait jamais autant neigé à Fanelia que cette année…

Les sensations lui revenaient, son ventre la tirait, soulevant légèrement sa main gauche, elle la posa dessus et eut une sensation de vide.

De toute évidence, on avait dû lui faire une césarienne. Elle se souvint avoir entendu l'éventualité évoquée, que c'était quelque chose de peu courant sur Gaea, de risqué, mais aussi que de toute façon, vu l'état défoncé de son bassin, elle aurait dû en passer par là, car c'est là que résidait la seule et unique chance de son enfant.

Son enfant…

La pièce était silencieuse, il n'y avait pas apparemment pas de nourrisson. Regardant alentour, elle remarqua quelqu'un assis dans un fauteuil dans un recoin sombre de la pièce.
Forçant sur son regard embrumé, elle reconnut son mari. Il était recouvert d'une couverture blanche.

— Folken… Murmura-t-elle.

Il redressa la tête, il devait probablement somnoler jusque là, puis se leva. L'étoffe claire qui le recouvrait glissa un peu, dévoilant le fait qu'il était torse nu.

Sur le coup, Yiris trouva l'idée grotesque vu le temps, cela dit son attention s'attarda sur la couverture que le Roi maintenait contre son cœur avec une infinie précaution.

Doucement, il vint s'asseoir sur le bord du lit, à droite de Yiris, et là, celle-ci ne put qu'écarquiller les yeux.

Enveloppé soigneusement, la tête contre le torse de son père, un tout petit bébé dormait.

Dans un premier temps, son extrême pâleur et ses cernes prononcés firent redouter le pire, cependant un petit mouvement de la bouche rassura la jeune femme.

Face à cette vision, elle n'avait aucun mot, juste des larmes qui coulaient sans qu'elle ne les ait senti venir.

Elle détailla l'enfant, qu'est-ce qu'il ressemblait à Folken… Teint blafard, traits allongés et étonnement fins pour un nouveau-né, et en dessous du petit bonnet blanc qui recouvrait sa tête, dépassaient quelques courtes mèches gris clair.
A mieux y regarder, elle trouva aussi au nourrisson un air de sa sœur cadette Nikaia, dans le dessin de yeux en amande.

Spontanément, elle tendit la main pour effleurer le petit visage. La peau était encore peu collante de vernix, mais douce.

Au terme de plusieurs minutes de silence, Folken prit la parole.

— Nous avons eu très peur pour vous deux. Apparemment, tes quintes de toux répétitives ont provoqué un décollement du placenta. La crise d'hier soir a été celle de trop. Heureusement, les lésions étaient suffisamment limitées pour permettre à l'enfant de survivre le temps que l'on intervienne en l'extrayant par voix haute.
D'après les médecins et sages-femmes, tu devais être à un peu moins de huit mois de grossesse.
Cela dit, ce n'est pas clairement défini car c'est un nourrisson presque aussi grand qu'un enfant à terme, mais très maigre, c'est pour cela que je le garde contre moi car son petit poids l'empêche de réguler correctement sa température. Cependant, ne t'en fais pas, tout va aller pour le mieux, elle est aussi forte et déterminée que sa mère !
— Elle… Bredouilla Yiris avec une légère pointe de regret.
— Oui, nous avons une petite fille, une petite Princesse ! Répondit le Roi en souriant.

Elle ne le dit pas, mais dans son for intérieur, la Reine ne pouvait s'empêcher d'éprouver un sentiment de déception.
Tout ça pour une fille… Alors que tout le monde souhaitait désespérément un héritier mâle…
Dans ses soupirs, Folken perçut son amertume et la rassura.

— Des filles ont déjà transmis le titre, donc ne te préoccupe pas de cela. Et puis, qui sait, nous pourrions avoir un autre miracle !

L'optimiste de son mari fit sourire la Reine qui regarda à nouveau l'enfant, son enfant, sa fille…
Délicatement, le père tendit le nourrisson à sa mère, prenant soin à le laisser bien couvert.

Posée sur la poitrine de sa mère, la petite continua sa sieste, nullement dérangée.
A la voir si paisible, Yiris eut comme l'impression que son enfant l'avait reconnue.

A nouveau, du calme, puis soudain, la petite commença à s'agiter prenant sa mère au dépourvu.
Comprenant ce qu'il se passait, Folken la rassura.

— Elle est née il y a presque cinq heures et n'a fait quasi fait que dormir depuis. Les sages-femmes avaient dit de la laisser un peu tranquille et de voir quand elle aurait faim, je crois que c'est le cas maintenant !

Un peu perdue, Yiris acquiesça de la tête, et Folken appela quelqu'un. Gloria, la chef des sages-femmes, apparût presque aussitôt, l'air soulagée.

— Ouf, Votre Majesté s'est réveillée et la Princesse a faim, j'amène la petite à sa nourrice et je vais aller rassurer tout le monde !

Alors que Gloria se penchait doucement pour prendre l'enfant, la mère rapprocha son nourrisson d'elle comme par réflexe.

— Quelque chose ne va pas Votre Majesté ? S'inquiéta la dame.

Regardant sa petite qui ouvrait la bouche cherchant désespérément à manger, Yiris s'exprima d'une voix hésitante.

— Je veux l'allaiter moi-même…

La décision surprit Gloria. Venant de quelqu'un comme sa Reine qui avait quand même vécu comme un quasi-homme pendant des années, ce choix était étonnant.

— Bien… Je vais vous aider à la placer. Je vous préviens, elle est petite et risque de s'endormir rapidement car téter est fatiguant pour les prématurés. Cependant il faut qu'elle mange, donc dès que vous la voyez ralentir le mouvement, vous lui chatouillez l'oreille pour l'inciter à reprendre !

Avec l'assistance de la sage-femme, Yiris mis sa fille au sein, la petite ne bouda pas son plaisir et téta avec enthousiasme sous le regard attendri de sa mère.

Un bref moment, relevant la tête de la vision de son nourrisson en plein repas, la jeune femme remarqua, perplexe, un petit échange muet entre Gloria et Folken.
La dame montra ses yeux d'une main et le Roi lui répondit négativement en hochant la tête.

— Bon, fit la sage-femme, je vais vous laisser. Je reviendrais dans un moment pour installer la Princesse de l'autre côté. S'il y a besoin de quoique ce soit, n'hésitez pas à m'appeler !

Et s'inclinant, elle prit congé.

Attendant dans le couloir, Hylden était soulagé. Il était assis contre le mur depuis des heures redoutant que Yiris ne se réveille pas.
L'issue de cette naissance de tous les dangers le rassurait.

Cependant, une chose restait. Folken avait un enfant à chérir, qui le ferait toujours penser à Yiris, lui resterait les bras vides.

OoO

Dans la chambre, Folken était toujours assis auprès de sa femme et de sa fille, mais son expression s'était teintée d'une certaine tristesse.
Inquiète, Yiris s'apprêtait à l'interroger sur le sujet, quand soudain, la petite commença à ouvrir les yeux.

Et là, la Reine tomba de haut.

Les paupières de sa fille s'ouvrirent sur un regard vitreux.

— Qu'est-ce…
— Je suis désolé… Soupira Folken. Je ne savais pas comment te le dire. Moi-même, après la joie de la savoir sauve, j'ai découvert cela quand elle a ouvert les yeux la première fois. Apparemment, elle n'est pas totalement aveugle car elle réagit à la lumière, mais il est évident que sa vue se résumera à une perpétuelle brume floue…

Yiris fut secouée par un sanglot, son mari voulut la réconforter en lui caressant le front.

— On ne pas savoir d'où cela vient, tu n'as pas à t'en vouloir. Certes, elle souffre de cécité partielle, cependant elle a déjà prouvé que c'était une battante ! Elle saura vivre avec cela, j'en suis certain !

La justesse du propos n'y faisait rien, Yiris se sentait coupable. Etait-ce dû à une carence causée par ses conditions de détention ou tout simplement à son état d'hybride ? Quoiqu'il en soit, elle n'arrivait pas à accuser le hasard…

Se penchant vers sa fille, la Reine lui embrassa doucement le front et murmura des paroles l'implorant de lui accorder son pardon.
Attristé par la scène et conscient que pleurer ne changerait rien, Folken chercha un moyen de changer les idées à sa femme.

— Et si nous nous occupions de lui donner un nom ?

Un peu étonnée par la demande, Yiris répondit bêtement :

— Je ne sais pas… Tu… Tu n'as qu'à choisir !
— Sache que non seulement, je n'ai aucune idée, mais de surcroît, je refuse de décider… C'est toi qui l'as portée, le minimum est que le choix te revienne. Et je te préviens chez nous, il faut un prénom d'usage et un nom de titre…

La jeune mère se sentit assez déconcertée, toutes sortes d'idées défilèrent dans sa tête.

Soudain, elle se remémora le poisson lumineux qui l'avait guidé dans les grottes, avant de laisser au bas d'une des grandes failles proches de Fanelia.

— Dis-moi, connais-tu des poissons argentés qui ont une sorte de lanterne sur le front ? Interrogea-t-elle.
— Pourquoi me demandes-tu cela ? S'étonna Folken.
— Parce que j'en ai vu un… En le suivant au fil d'une rivière souterraine, j'ai pu retrouver mon chemin dans l'obscurité…
Après, il est reparti dans les ténèbres, comme s'il ne supportait pas la luminosité supplémentaire amenée par le jour… Je dois mon salut à cette étrange créature !
— Incroyable… Je croyais que les poissons des grottes de Nihilitch n'étaient que des légendes car ils ne sont décrits que sur de très vieux ouvrages de voyageurs plus ou moins farfelus !
Déjà que personne ne sait où se trouvent précisément les accès de ses grottes… Et toi, tu en rencontres un, comme quoi…

Observant attentivement sa fille, Yiris répéta :

— Nihilitch… Nihilitch… C'est compliqué, mais… Je pense que cela ferait un joli nom de titre. Je peux bien faire un hommage à ce poisson !
— Nihilitch… Je suis pratiquement certain que personne ne sait jamais ainsi nommé ainsi auparavant mais si c'est ton choix, soit ! Répondit Folken en embrassant le front de son épouse. Reste le prénom.

La jeune maman regarda son enfant manger calmement. Elle songea à tous les prénoms qu'elle connaissait, pour l'essentiel grecs. Cependant, aucun ne semblait convenir à sa fille.

Perplexe, elle observa alentour, pour en arriver à regarder à nouveau, par la fenêtre, cette neige qui n'était pas décidé à arrêter de tomber.

— Tu te souviens du jour où je t'ai annoncé que nous allions être parent ? Je t'avais dit que neige en grec avait « Chioni » pour prononciation. Depuis que je suis revenue, les flocons n'ont presque pas cessé de tomber, et ils sont présents aujourd'hui pour sa naissance…
— En effet, c'est quelque chose d'exceptionnel, il n'avait jamais autant neigé… Personne n'aurait cru cela possible, comme personne n'aurait crû que nous aurions pu avoir un enfant… Répondit Folken, attendri.

Chioni Nihilitch de Fanel, un nom bien étrange pour une bien étrange Princesse.
Ceux qui croisèrent par la suite le regard vide et pour autant perçant de la petite fille y perçurent une incroyable présence.

Pour les superstitieux, Chioni ne pouvait être de toute façon une personne normale.

En effet, au-delà du fait que son père soit issu du Peuple du Dieu Dragon, que sa mère ait le sang des fausses-personnes qui coulaient dans ses veines, la petite avait tout de même la particularité d'être l'enfant d'une improbable hypothèse, jamais elle n'aurait dû naître, ses parents étant tous morts bien avant même qu'elle soit conçue, et pourtant…

OoO

Venue rencontrer la Princesse quelques jours après sa naissance, Hitomi fut saisie par un fait étonnant : dans les traits de cette petite fille au teint pâle et aux cheveux gris, elle reconnut ceux de l'étrange inconnue qui lui était apparue en rêve.

Quelque peu ébranlée, la jeune femme prit néanmoins le temps de procéder aux félicitations d'usage avant d'offrir un petit présent à l'attention de la fillette, une petite poupée de chiffon à laquelle Hitomi s'était amusée à coudre un pantalon et d'un t-shirt faisant penser à des vêtements de la Lune des illusions.

Le choix du cadeau plut particulièrement à Yiris, qui, appréciant la référence, remercia avec un sourire amusé.

Toujours perturbée par la ressemblance entre Chioni et l'inconnue de sa vision, et n'osant pas trop faire le rapprochement aussi facilement, Hitomi commença à fredonner le début de l'air que répétait la jeune femme de sa vision.
Interpellée, Yiris offrit un regard dubitatif.

— Une shintoïste récitant le Notre Père, surprenant ! A moins que vous ne fassiez partie de cette minorité catholique qui vit au Japon ?
Hitomi ne le montra pas, mais elle était satisfaite, son intuition se confirmait. Il restait cependant un point à éclaircir.

— Je ne sais pas pourquoi j'ai fredonné cela, mentit-elle, j'ai dû vous entendre réciter cela.
— En effet, c'est possible, c'est la prière que je dis le plus souvent… Il y a quelques différences avec la prière catholique romaine, comme le fait d'être délivré du « malin » et non du « mal », ainsi que le « Amin » final ! J'ai sans doute dû la répéter des centaines de fois en prison…

Après une petite conversation qu'elle détourna volontairement vers un autre sujet, Hitomi regagna ses appartements, encore plus perplexe.
Alors, Chioni serait celle qui aurait tenté de communiquer avec elle…

Avant même de naître, elle savait se projeter, un talent de médium incroyable.
Peut-être avait-elle appelé à l'aide comme elle en était capable. A la question de son identité qu'elle avait probablement saisie, elle s'était définie par une litanie de son quotidien.
Le choix de l'apparence était-il aussi de son fait ? S'était-elle projetée adulte pour se donner du sérieux ou l'esprit d'Hitomi lui avait-il joué un tour en incluant une prémonition dans le message ?

Et pourtant, en dehors de son apparence, il est vrai, peu commune et de son regard magnétique, Chioni était un nourrisson qui passait l'essentiel de son temps à dormir et le reste à manger…

Hitomi ne savait vraiment plus quoi penser… Elle ne pouvait conclure à une coïncidence, la manifestation était volontaire, c'était certain.
Cependant, plus que le fait que la petite ait demandé de l'aide et soit capable de le faire, la jeune femme de la Lune des Illusions avait ressenti à son contact et celui de sa mère un étrange sentiment, comme une aura…

Et la nuit suivante, une vision s'empara du sommeil d'Hitomi. Assis autour d'un feu de camp, trois individus conversaient, un fausse-personne, un homme-lion et un humain.
Lorsque ce dernier tourna la tête, la jeune femme reconnut immédiatement Balgus, le maître d'armes de Van.
Il ne devait guère avoir alors plus qu'une trentaine d'années et ses deux yeux bleus étaient encore intacts.

La conversation fut dans un premier temps inaudible à Hitomi, puis elle comprit quelques mots, prononcés par le fausse-personne.

— Vous me croyez fou, mais je sais que mon peuple sera délivré ! Je sais que mon destin, la raison même de mon existence est de trouver celui qui nous mènera au salut, à la vérité à laquelle nous aspirons !
— Vaste programme ! Estima Balgus. Mais j'admire ta foi en l'avenir ! Et toi, Adama, qu'en penses-tu ?

L'homme-lion qui semblait de nature taciturne commença par hausser les épaules avant de se décider à s'exprimer.

— Franchement, Lig, je te croyais plus rationnel… Comment sauras-tu que tu auras trouvé ton sauveur et comment l'amèneras-tu à son fameux destin ? T'es-tu déjà posé la question ?

Le fausse-personne eut un petit ricanement.

— Je le saurais que je l'aurais trouvé ! La seule chose dont je suis sûr car je l'ai rêvé un nombre incalculable de fois, toute cette histoire prendra fin dans la neige…

A cette réponse étrange, ses deux acolytes ne purent s'empêcher de rire aux éclats.

OoO

Dans les montagnes enneigées irréalistement éclairées par la lointaine lueur rose, l'individu qui observait la lumière rose affichait un grand sourire.

Son visage était en fait celui d'un homme-lion, son pelage grisonnant et ses traits affalés trahissaient un âge avancé.

— Lig Viete, tu n'es pas là pour le voir, mais ton souhait va se réalisant. En devenant mère, ta protégée a encore davantage ravivé la légende sur la libération de ton peuple, de ceux qui ont mille apparences mais aucune qui ne soit vraiment la leur.
L'attirance qui les mène à elle est irrationnelle, la vénération dont elle commence à faire l'objet s'approche presque du culte que l'on pourrait vouer à une divinité salvatrice.
Et pourtant, je suis quasi certain que l'intéressée elle-même ignore tout de cette légende. Tu ne lui en as sans doute jamais parlé. Omission volontaire ?
En tout cas, sache que j'ai trouvé le lieu où tout se jouera, et je vais y attendre ce que toi tu n'es plus là pour espérer.