Leur dernier rêve

Fanfiction écrite par Andromeda Hibiscus Mavros
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Rating / Classement [+18]

Publié pour la première fois le 5 février 2013

Chapitre 64

Leur rêve

Crédits : L'univers de The Vision Of Escaflowne est la propriété de Shoji Kawamori et du studio Sunrise, je ne fais que l'emprunter pour cette histoire.
Exception faite pour quelques personnages et lieux que j'ai créés pour l'occasion.

OoOoOoOoOoOoOoOoOoOoOoO

Le noir le plus total, Folken s'éveilla. Il était comme allongé à terre. Peu à peu, un petit halo de lumière de lumière se forma autour de lui.

— Suis-je mort ? Se demanda-t-il.

L'effet du vent caressant son visage se fit sentir. Cependant, il ne s'agissait pas d'un vent ordinaire : il dégageait comme une présence…

Le jeune se mit debout sur son petit cercle lumineux. Autour de lui, des nuages vaporeux dont la forme rappelait des silhouettes humaines se formèrent et leur voix se fit entendre :

— A celui qui a porté nos espoirs et auquel nous avons accordé une deuxième chance, notre volonté sera de le faire échapper une dernière fois à la mort, et lui donner l'humanité. Cependant, puisque rien ne peut effacer les pêchés commis et que justement les oublier serait ne pas profiter d'une précieuse leçon, nous lui en laissons une marque !

Incrédule, Folken avait des milliers de questions à poser. Avant qu'il n'eut le temps de prononcer le moindre son, les voix poursuivirent leur discours :

— A celle qui a pêché maintes fois par l'orgueil et le mensonge, mais qui a toujours fait preuve d'une détermination sans faille au point même de conduire un peuple entier alors qu'elle fut privé de sa terre natale et de ses repères, nous accordons la survie, mais retirons la capacité de combattre !
Celui qui a commis le crime de trahir ses principes verra sa faute pardonnée car il fut manipulé. Comme ce fut aussi le cas des peuples maudits venus en ces lieux, ils se voient aussi absouts et tous humains désormais.
Cependant, à ces derniers, à l'exception du dernier Dragon, du premier cité et de la pècheresse, pour que plus aucune magie dangereuse ne puisse persister, nous ôtons la mémoire !
Celle qui a ramené le pouvoir en notre monde aura pour tâche de remettre les choses en ordre pour que, désormais, notre science ne soit utilisée à mauvais escient.
Ainsi, nous, fondateurs de Gaea, avons parler pour la dernière fois à l'un de nos derniers descendants qui a su se montrer digne de notre confiance et acquérir une sagesse qui sera utile pour l'avenir !

Folken vit les nuages se dissiper dans un sourire avant de perdre à nouveau conscience.

OoO

Sentant la froideur de la neige sur son visage, Folken comprit qu'il avait survécu. Observant alentour, il se rendit compte qu'il était au cœur de ruines de bâtiments, selon toute vraisemblance ceux de l'Utopie.
Au-dessus de lui, il y avait le ciel, d'un bleu très pur et pourtant des flocons de neige en tombaient…

Il voulut se redresser mais cela s'avéra laborieux, son bras droit ne répondait pas. Il restait sans réaction tel un poids mort.
Peut-être était-cela dont parlait les mystérieux esprits ?

Il s'en était sorti... C'était un fait mais qu'en était-il de Yiris et Hylden ?

Au sein des décombres, des hommes et femmes erraient sans but. Ils semblaient ne pas comprendre où ils étaient et ne pas savoir non plus qui ils étaient.

Rapidement, à peine à dizaine de pas de lui, Folken distingua le bâton de son épouse dépassant des gravats.
Il se précipita et commença à soulever les pierres de sa main valide.

Rapidement, Hylden apparut, Yiris était sous lui, il l'avait protégée de l'explosion.

La vue du soleil éveilla le général qui s'exprima difficilement :

— Je suis vivant, c'est ça ? J'ai trop mal…

Le Roi ne put s'empêcher de sourire.

— Oui, tu l'es ! Un miracle !

Hylden ne parvint qu'à glousser un peu. En tant que médecin, il avait comprit vite que son rôle héroïque de bouclier humain lui avait valu plusieurs côtes cassées et, sans doute, d'autres surprises du même acabit restaient à découvrir.

En effet, il était encore endolori par le choc et le froid alentour.

Pour sa part, Yiris émergea doucement sous les regards rassurés des deux hommes. Elle ne put s'empêcher de sourire.

— Je suis contente de vous voir… Tous les deux…

Tendant les mains vers eux et leur saisit chacun une main. La spontanéité du geste causa un certain malaise au soldat et au général.

Réalisant elle-même l'aspect quelque peu déplacé de son geste, Yiris eut une petite mimique gênée avant de se mettre à dévisager Folken.

Portant une main hésitante sur la joue du jeune homme, elle le continua à le détailler attentivement.

— Tu es redevenu… un peu comme quand tu étais Alexandre… Tes yeux ont la couleur du ciel et tes cheveux ont perdu leurs reflets verts… Et ton bras, pourquoi il ne bouge plus ? Tu n'as pas l'air blessé pourtant…

Hylden se tourna à son tour vers Folken, muet, et constata aussi ce fait étonnant.

— Cela voulait-il dire que tu es devenu humain ? Interrogea la jeune femme en essayant de s'asseoir, en vain. Moi, en tout cas, je suis borgne…

En effet, l'oeil vert foncé de Yiris était devenu vitreux. Le Roi s'apprêtait à répondre un début d'explication, mais la jeune femme enchaîna directement avec une grimace de douleur.

— Il y a un truc qui bloque ma jambe gauche…

A la hâte, les deux hommes finirent de dégager les débris autour de la jeune femme et constatèrent que sa jambe était broyée par un énorme fragment de rocher.

A mi-mollet, la chair avait pris une teinte violacée, témoin de l'accumulation de toxines dues à l'écrasement…
Rien à faire, la jambe était déjà perdue.

Hylden n'eut pas à énoncer de diagnostic, son air résigné dit à Yiris tout ce qu'elle avait besoin de savoir.
Folken eu cette fois la confirmation qu'il n'avait pas rêvé. Il avait survécu, était désormais humain et sa femme avait perdu définitivement sa capacité de se battre.

Et oui, pour Yiris, finis les combats spectaculaires et envolés… Elle avait vaincu les fractures mais là, aucune magie ne faisait repousser un membre…

Cependant, bien au delà du handicap, la jeune femme savait qu'en perdant cette partie de son corps, elle avait perdu la marque qu'elle y avait inscrite et ainsi laisser s'échapper l'âme de son frère.
Elle ne savait pas ce qu'elle aurait fait sur le long terme, il aurait de toute façon fallut le libérer un jour…

La seule chose qu'elle regrettait, c'est de ne pas avoir vraiment pu lui dire adieu.
Cela dit, alors que son esprit se remettait peu à peu en ordre, elle comprenait aux pensées qu'il lui avait laissées que c'était lui qui l'avait poussée dans la bataille finale pour qu'elle puisse récupérer son âme.

Dans ce cas, finalement, sans rien se dire, ils avaient finis par se comprendre…

OoO

Quelques heures après la destruction de l'Utopie, on dénombrait peu de survivants parmi ses habitants, la plupart avaient fini engloutis sous les constructions écroulées.
Ce qui était certain, c'est que, parmi eux, il n'y avait plus aucun fausse-personne ou descendant du peuple du Dieu Dragon, uniquement des humains amnésiques.

Bien que proches, les secours se firent longs à arriver car ils durent mettre en marche les systèmes d'entrainement manuels des hélices, des manivelles uniquement utilisés en cas de panne.
Toute fraîche de quelques heures, la fin de l'energist avait déjà provoquée son lot de tracas… Et dire que ce n'était qu'un début…

De leur côté, étant donné la violence de leur chute, Van et Hitomi avaient eu beaucoup de chance.
Le jeune homme souffrait d'un léger traumatisme crânien et s'était brisé le poignet.
Pour la jeune femme, c'était un coude démis et quelques contusions et écorchures.
A peine ses plaies pansées et le bras en écharpe, Hitomi s'était mise à parcourir les décombres de ce qui restait de l'Utopie, tandis que Van discutait avec les forces arrivées sur place pour prendre les premières mesures.
Une couverture sur les épaules, la jeune femme sentait comme la voix des ancêtres la guider. Sa marche était longue et difficile, mais, enfin, elle entrevit un léger éclat.

S'en rapprochant, elle trouva son pendentif et une voix se fit entendre dans son esprit :

— Pour respecter l'équilibre, chaque chose doit retrouver la place qui est la sienne.

Glissant dans ses vêtements ce qui était donc la dernière pierre d'energist encore en fonctionnement sur Gaea pour la dissimuler aux regards des autres, elle murmura :

— Ne vous en faites pas, je tiendrai parole !

OoO

La disparition de l'energist fut un énorme coup dur pour les grands peuples industrialisés de Gaea, désormais privés de ce qui avait fait les bases de leur puissance.

Dans cette épineuse situation, chacun préféra se montrer conciliant avec son voisin car, désormais, une attaque indigène venue des mystérieuses terres du sud ne serait plus une simple formalité.

Autre fait caractérisant la fin de la puissance héritée des atlantes, le point de puissance de Freid était devenu un puits d'eau.

Après en avoir sécurisé la capitale, l'occupation de Basram se mit en place en attendant une solution plus durable. En effet, la principale cité était à reconstruire, à l'image de toute la hiérarchie du pays.
Quand on savait que le cas de Zaibach n'était toujours pas résolu douze ans après, cela promettait d'être difficile.

Il fallait s'y faire, Gaea ne serait jamais un monde pacifique. Le paradis rêvé par les atlantes garderait ses failles, le meilleur et le pire continueraient d'y cohabiter.
Les conflits existeraient toujours et la diplomatie connaîtrait toujours d'interminables palabres.

Dans les faits, une nation tira très vite son épingle du jeu dans cette affaire : Fanelia. Grâce aux connaissances accumulées sur Terre, Folken fut rapidement à même de mettre en œuvre des systèmes notamment pour faire avancer les embarcations volantes.

La machine à vapeur devint vite un atout non négligeable, même si le jeune homme était conscient qu'il allait falloir gérer avec soin les ressources forestières qu'elle nécessitait, afin d'éviter des dégâts sur le long terme.

Les quelques blessures dues à l'explosion n'entachaient en rien sa motivation à travailler. Le bras droit en écharpe, gérer son handicap au début fut parfois un peu difficile dans les premiers temps.
Cependant, il en fallait bien plus que ça pour le décourager.

Par contre, du fait d'être redevenu humain, il sentait désormais la fatigue arriver au terme de longues journées à s'affairer dans son bureau.

Et puis, d'autres problèmes accaparaient davantage son esprit. Tout d'abord, il y avait l'affaire des deux Rois mais régler celle-ci attendrait le rétablissement de son frère.

Avant tout, c'était Yiris qui le préoccupait…

Après être restée mutique durant le voyage de retour vers Fanelia, cette dernière avait due être hospitalisée suite à son amputation de la partie basse de jambe droite.
Depuis, fortement affaiblie de façon général de surcroît, elle ne sortait gère de son silence, même Mila n'arriva pas à la faire parler plus que le strict nécessaire.

Seul, et au combien étrange, réconfort pour Folken, à chaque fois que Hylden était venu voir l'état de sa jambe amputée, elle ne lui avait pas parlé directement et s'était servie de Mila comme intermédiaire.
Provisoirement incapable de se déplacer sans assistance, Yiris tenait néanmoins à voir quotidiennement sa fille, que sa vieille amie se faisait une joie de lui amener.

A vrai dire, la jeune femme ne savait absolument plus du tout où elle en était.
L'expérience de l'Utopie, le retour à l'état humain, l'amputation, Constantin…
Son nouveau monde durement construit s'était écroulé sous ses pieds.

Il allait falloir ramasser les gravats et essayer de rebâtir quelque chose sur quoi s'appuyer, car pour l'instant, elle n'avait guère que son bâton et une première prothèse provisoire en bois, inconfortable au possible.

Dans ses cheveux, blanchissants, qu'elle n'avait même plus l'envie de teindre, pas de tresse d'or, mais à son cou, perdurait sa croix orthodoxe.
C'était la seule chose qui lui rappelait l'époque où sa vie reposait sur des bases solides, notamment la foi.

Parfois, elle passait des heures avec la jarre contenant les cendres de son frère dans les mains.
Elle aurait tant voulu finalement trouver un sens à ses souffrances, croire que le salut était possible…
Mais là, elle comprenait que jamais rien n'avait été et ne serait simple pour elle. Dans un miroir, elle voyait son reflet, cette fois, bien réel.

Son visage n'avait pas changé par rapport à ce qu'il était avant l'expérience de l'Utopie mais son regard s'était fait plus dur.
L'œil droit, qui avait guéri du fait de la magie des fausses-personnes, était désormais opaque. L'humanité qu'elle avait retrouvée avait eu pour effet de la rendre borgne.
Et, dans celui intact, à l'iris vert, on lisait toute la souffrance de son âme.

Puis, il y avait ce qui restait de sa jambe gauche, qu'elle se donnait l'illusion parfois de balancer…
Il fallait voir le bon côté des choses, l'articulation du genou avait pu être préservée, ce serait un grand avantage pour recommencer à marcher, avec une chance que ce soit sans canne qui plus est...

A cela s'ajoutait l'usure du corps qui venait peser… Elle était arrivée au moment où l'on paye ses excès… A quarante ans passés, elle découvrait le mal de dos, les vielles fractures qui se rappellent à votre bon souvenir les jours de pluie…
La condition de fausse-personne avait finalement encore plus d'avantages qu'elle le croyait mais elle n'en arriverait pas à la regretter.
Et dire qu'à tout cela, une autre source de tourments était venue s'ajouter… Décidément, la poisse n'en avait pas encore fini avec elle, pensait l'ancienne générale.

Pour sa part, Hylden avait plus passé de temps à soigner les autres qu'à se soigner lui-même. Travailler pour oublier, il ne connaissait pas de meilleur remède.
Certaines nuits, il lui arrivait de se réveiller en sueur. Ses rêves lui semblaient si réalistes qu'il avait l'impression de sentir le parfum de la peau de Yiris, sa peau sous ses doigts, et de l'entendre pousser des soupirs lascifs.
Incompréhensible… A l'image du reste de son expérience au sein de l'Utopie… A force, il se demandait si tout cela ne le rendrait pas purement et simplement fou…

OoO

Tranchant avec la morosité ambiante, Van et Hitomi coulaient des jours calmes et paisibles en tant que convalescents.

Des heures durant, ils avaient discuté de ce qui s'était passé pendant le voyage, de la vision des ancêtres et finalement choisi de partager le secret de leur sort avec ceux qui étaient impliqués de près, à commencer par Folken.
Ce dernier leur fit part de ce qu'il avait vu pour sa part. Et leur expliqua à quel point, il se sentait soulagé de voir sa résurrection prendre un sens.
Un dernier petit point de doute persistait, qu'était devenu le peuple Ispano ? Est-ce qu'ils continuaient à travailler dans leur mystérieuse dimension ou alors leur immense vaisseau errait-il dans le même monde avec à son bord les petits androïdes désactivés ?
Cela resterait à jamais un mystère…

Maintenant, il restait à Hitomi le soin d'exécuter le vœu des anciens. Cependant, pour achever de tenir sa promesse, la jeune femme devait encore se montrer patiente.
Alors, se libérant l'esprit, elle et Van profitaient du simple bonheur d'être avec leur fils.

Ce dernier se montrait de plus en plus facétieux, adorant grimper et se cacher mais il savait cependant se montrer plus calme, notamment en présence de sa cousine Chioni, qui avait des difficultés rien qu'à se tenir assise.

Malgré cette sérénité retrouvée, Van ressentait toujours une certaine nostalgie et, alors, se recueillait sur la tombe de Merle.
Certes, le fait d'avoir vengé sa mort lui avait apporté un peu de soulagement mais le vide était là et il resterait. Avec le temps, il espérait qu'il lui restait juste les bons souvenirs pour lui redonner le sourire.

OoO

Au bout de quelques semaines, quand tout le monde eut suffisamment récupéré de ses blessures, il fallut aborder la situation particulière de Fanelia, à savoir ses deux Rois.

C'est au cœur de la forêt dans laquelle ils avaient tant joué ensemble dans leur jeunesse que les frères se mirent d'accord, avec la bénédiction de leur oncle.

Avant toute chose, ils décidèrent d'exhumer les restes de leur mère. En effet, les dernières pensées de Constantin avait persisté dans l'esprit de Yiris et trouver l'endroit ne fut pas difficile.
A proximité, dans la montagne enneigée, on trouva le corps d'Adama Ish, figé par le froid dans sa position de méditation, le sourire aux lèvres.
Ainsi s'était éteint le dernier Grand Guerrier de Gaea…

En rentrant chez eux, Van et Folken prirent une décision qui allait à l'encontre des coutumes de Fanelia.

Effectivement, la tradition voulait que seuls les Rois et Princes puissent reposer dans la crypte située sous la forêt de la capitale, mais tous deux tinrent à ce que leur mère rejoigne leur père, car après tout, leur amour avait été plus fort que toutes les traditions de Fanelia.

Pour ce qui était de leur pays, la prise de décision fut étrangement rapide, comme si chacun savait déjà ce qu'il voulait et ce que souhaitait l'autre, un reste de complicité fraternelle.
Leur résolution était douloureuse en un sens, cependant c'était le meilleur qui puisse leur arriver, chacun de leur côté.

OoO

Une pluie battante tombait sur les environs d'Athènes. Conduire dans ces conditions relevait du défi, surtout avec une vieille voiture.

Intérieurement, Philippos Aryenciapolos se maudissait : il aurait dû changer ses pneus. Au stade où ils en étaient, c'était plus de la savonnette que de la gomme.

Assise à ses côtés, sa fille benjamine somnolait. Elle empestait l'alcool.
Heureusement que Jamie l'avait contacté, sinon, la demoiselle aurait passé la nuit en cellule de dégrisement au milieu de personnes pas forcément recommandables.

Le vieil homme se demandait où il avait échoué dans son rôle de père…
Malgré les circonstances difficiles dans lesquelles avait grandi Nikaia, il l'avait entouré de toute son affection…

Peut-être trop…

Désormais trentenaire, la jolie blonde semblait vouloir oublier sa souffrance d'avoir perdu ses frère et sœur et sa mère toute petite.
Les sorties en établissements de nuit plus ou moins louches, l'alcool à volonté, la cigarette et sans doute d'autres produits illicites étaient ses échappatoires.

Soudain, dodelinant la tête, la jeune femme semblait émerger, ce qui n'échappa par à son père.

— Enfin, Nikaia, tu reviens à toi ! Alors, c'était quoi le cocktail ce soir ?

En réponse, l'intéressée se contenta de grogner avant de se mettre à fouiller son sac. Se penchant, elle constata, vexée, que son fauteuil était recouvert d'une alèse.

— Hé, c'est quoi ce truc ? Je ne suis pas une vieille incontinente ?
— Oui, ben, la dernière fois, tu avais copieusement vomi sur le siège et il m'avait fallu trois semaines et je ne sais combien de produits différents pour faire partir l'odeur, alors, tu m'excuseras d'être prudent !

La jeune femme blonde trouva un élastique dans ses affaires et s'en servit pour rassembler ses longs cheveux blonds complètement hirsutes.
Au bout de quelques secondes, un autre détail sembla la gêner.

Ayant compris le problème, son père tendit une main dans le vide-poche de sa portière pour attraper un sachet qu'il lui tendit tout en continuant de conduire.

— Je présume que tu cherches ceci ? Quand les policiers t'ont ramassée devant le bar, elle te servait de chapeau…

Pour le coup, Nikaia n'osa rien rajouter, car c'était sa culotte qui se trouvait ainsi empaquetée.
Soulevant difficilement son arrière-train en restant assise, elle l'enfila sans mot dire.

Après plusieurs minutes de silence pensant, Philippos Aryenciapolos se sentit obligé de reprendre son sermon.

— Cette fois, tu vas de plus en plus loin… A tes problèmes d'alcool s'ajoutent tes aventures d'un soir, je suis étonné que tu ne sois pas encore malade ou… enceinte…
Bon sang, pourquoi me fais-tu autant de mal ? Tu sais bien qu'il me reste plus que toi !

Grommelant, la jeune femme commença à s'allumer une cigarette.

— Faux ! Tu as tes fantômes !

Agacé, le père s'empara de la cigarette et la passa par la petite ouverture qu'il avait laissée à sa vitre côté conducteur, histoire de chasser un peu les effluves nauséabonds dégagées par sa fille.

— Nikaia, tu sais bien que…

Quelques secondes, il avait quitté des yeux la route, mais pas sa fille. Dans la nuit, juste éclairée par les phares de la 205, une silhouette humaine se dessinait.

— Papa ! Attention !

Le coup de frein fut sec et, malgré le sol mouillé, la voiture parvint à s'arrêter à quelques mètres de la mystérieuse personne qui se tenait debout tenant un paquet.

Un instant, hébété, Philippos Aryenciapolos la dévisagea. C'était une femme, petite, vêtue d'une tunique et d'un pantalon noir détrempés, blonde cendrée avec de grands cheveux bouclés, une large entaille sur le visage, un œil vitreux et l'autre… Cette couleur, ce regard… Sans compter cette petite croix orthodoxe autour du cou…
Indifférent à la pluie, au froid, le conducteur sortit de sa voiture se tint debout juste à regarder ce qu'il n'osait pas comprendre.

— Yiris…

L'inconnu l'observa à son tour et, d'une voix tout aussi hésitante que la sienne, répondit :

— Papa ?

Les larmes montèrent aux yeux du vieil homme, qui accourut pour serrer la jeune femme dans ses bras. Celle-ci lui rendit sincèrement son accolade.

Pour lui, aucun doute possible, c'était bien sa fille. Son cœur le lui criait intérieurement, le miracle venait de se produire.

— Yiris, c'est toi, c'est bien toi ! Ma chérie, tu es revenue ! Je savais que j'avais eu raison d'y croire…

Incapable de répondre quoique ce soit, Yiris ne parvint qu'à pleurer, serrant enfin contre elle son cher papa, qu'elle n'avait pas vu depuis plus de vingt-cinq ans…

Doucement, Nikaia s'approcha. L'événement surréaliste qu'elle vivait l'avait fait dessaouler en l'espace de quelques secondes.
A ce stade, c'était l'incrédulité qui rendait sa démarche hésitante.

Dans sa tête, une série de souvenirs enfouis tout au fond d'elle refaisaient soudain surface : elle se voyait soulevée dans les airs par une grande fille blonde souriante, cette même personne en train de lui montrer des livres sur les voitures ou lui criant dessus quand elle tentait d'attraper ses vinyls.

Et surtout, elle se rappelait de ce moment où elle avait disparu dans une colonne de lumière avec un petit garçon brun.

— C'est… Yiyi…

Et la jeune femme brune se détacha de l'étreinte de son père pour regarder celle qui lui faisait face.

— Nikaia ! Tu es magnifique ! Je suis trop heureuse de te revoir !

A l'entendre, la benjamine se précipité vers elle en courant.
La pluie continuait de tomber à torrent, mais ils restèrent ainsi, tous les trois enlacés quelques instants avant de réaliser l'incongruité de la situation.

C'est avec beaucoup d'étonnement que Yiris redécouvrit les lieux de son enfance. Son premier sujet de curiosité fut la 205 rouge de son père, la voiture qu'elle n'avait vue qu'en photo.

Puis, passant par le jardin pour rejoindre la villa, elle se rendit compte de sa transformation en une multitude de parcelles potagères. Brièvement, son père lui expliqua les heures difficiles vécues par le pays.

Et les changements n'étaient pas finis, la découverte de l'intérieur de sa maison laissa Yiris pantoise. Tout était si vide… Les précieux livres de son père étaient plus souvent dans des cartons que dans sur des bibliothèques bricolées, le mobilier était réduit au strict minimum…

Mais une chose réconforta le cœur de l'enfant prodigue, les murs étaient toujours couverts des tableaux de sa maman.
En silence, elle monta à l'étage et s'arrêta devant la porte de sa chambre. Derrière la porte blanche à la peinture écaillée, le temps s'était totalement figé.

Seule l'énorme couche de poussière accumulée montrait que la pièce avait été laissée en l'état. Les posters, les disques, même les vêtements en vrac sur les meubles, rien n'avait bougé…

Soudain, elle se trouva avec une serviette éponge sur la tête.

— Ma puce, tu risques de prendre froid. Tu as l'air d'avoir passé un bon moment à nous attendre ! Allez viens, je vais te préparer quelque chose de chaud. Qu'est-ce qui te ferait plaisir ?
— Heu… Bredouilla-t-elle. Je… voudrais bien un chocolat chaud, s'il te plaît !
— Et bien, c'est parti !

Juste derrière, Nikaia observait sa grande sœur avec l'étonnement d'un petit enfant. Un million de questions se bousculaient dans son esprit, cependant elle restait murée dans un silence religieux à l'affût de chaque geste ou expression.
Après quelques minutes de voyage dans le temps, à la redécouverte de ce monde qui lui semblait finalement au fil des années n'être qu'une illusion, Yiris se vit interrompre par son papa

— Les filles, descendez ! C'est prêt !

Lentement, toutes deux s'exécutèrent, la benjamine suivant la cadette. Philippos Aryenciapolos regarda avec scepticisme la démarche malhabile de sa fille cadette, mais n'osa pas poser de questions.

Passée l'euphorie de la revoir, le vieil homme s'était longuement interrogé sur son état. Elle semblait tellement marquée. Quelles horreurs avaient-elle dû subir ?

Mais surtout…

Surtout…

Où était Constantin ?

Pour le moment, il avait décidé d'occulter ses inquiétudes et de profiter de ce retour tant espéré… pour ne pas dire inespéré…

Yiris et Nikaia avaient pris place sur le vieux canapé, la grande sœur avait éclaté de rire en se rendant compte que c'était le même qu'au bon vieux temps, sauf que l'usure faisait qu'elle s'y enfonçait dedans.

Sourire aux lèvres, Philippos Aryenciapolos apporta son plateau. Dessus, trois bols de chocolats chauds et quelques modestes biscuits sortis de leurs emballages pour l'occasion.

Ravie, Yiris dégusta la boisson. Boire du chocolat, elle en avait souvent rêvé pendant tout ce temps loin de chez elle.

Depuis son enfance, elle faisait partie des amateurs de tout ce qui était à la base de cacao, boisson chocolaté, biscuits parfumés, glaces et même parfois simplement quelques carrés d'une tablette, dérobés à la va-vite.

La laissant savourer ce petit moment de bonheur, son père se hâta d'aller faire un feu dans la cheminée.
Les difficultés financières l'empêchaient d'utiliser son chauffage au-delà de la fonction hors gel.

Puis, il revint vers ses filles, s'assit face à elles sur un fauteuil lui aussi bien marqué par le temps, et commença lui-même à boire.
Rester sous la pluie l'avait transi jusqu'aux os.

Dans un premier temps, le silence régna en maître absolu au sein de la grande demeure si vide.

Puis, vacillante, Yiris se décida enfin à prendre la parole.

— Papa, je suis désolée…
— Allons, non, ma fille, ne dis pas ça !
— Non, je t'en pris, ne dis rien... Laisse-moi finir, ce que j'ai à expliquer, car ça va être dur…

Pour se donner du courage, la jeune femme prit une grande inspiration serrant ses mains autour de la petite caisse en bois qu'elle transportait avec elle.

— Je dois te demander pardon… Je n'ai pas réussi à protéger Constantin. Tout ce que je suis parvenue à faire, c'est le ramener à la maison…

Elle baissa la tête et là, son père et sa sœur comprirent ce qu'elle avait apporté.

— Je l'ai incinéré selon le vieux rite des grecs anciens, j'ai brûlé son corps, en veillant à ce qu'il ait une pièce dans la bouche pour le passeur… C'est tout ce que j'ai pu lui offrir, ainsi que mes prières, faute de pouvoir le sauver…

Lentement, Philippos Aryenciapolos plongea à son tour son regard vers le sol.

— Moi aussi, je suis désolé… désolé de n'avoir pu vous retrouver et… désolé de n'avoir pu donner à ta maman la force de se battre et de vous attendre.

Le regard triste, la fille prodigue releva les yeux. En effet, elle avait été étonnée de ne pas voir sa maman en entrant, mais il était possible que ce soir là, elle doive rentrer tard.

Force était de constater qu'elle s'était simplement bercée d'illusion…

— Après votre disparition à Constantin et toi, ta mère a sombré dans une profonde dépression. Elle n'avait même plus le goût de peindre. Courant 1984, j'ai remarqué qu'elle était souvent malade et vomissait beaucoup. Quand je lui demandais si ça allait, elle assurait que oui…
C'est en décembre 1985 qu'un soir en rentrant à la maison avec Nikaia que je l'ai trouvé gisant à terre. Elle avait vomi une importante quantité de sang.
Les examens ont montré un cancer parti de l'estomac qui s'était largement métastasé. Elle a refusé d'éventuels traitements expérimentaux et s'est laissée dépérir… Nous laissant seuls… Avant de s'éteindre, elle m'a dit en me serrant la main que son seul soulagement serait de retrouver ses enfants…

Dans un premier temps, Yiris pleura simplement, Nikaia se blottit contre son épaule lui tapotant tendrement le bras.

Cependant, il fallait reprendre son sérieux malgré l'évidente émotion du moment, la jeune femme n'en oublia pas ce qu'elle avait prévu de dire et de faire afin de faire souffrir sa famille le moins possible.

Elle espérait de tout cœur que la stratégie mise au point par Meinmet fonctionnerait.
— Papa… J'ai entendu dire que l'on pouvait identifier les gens de nos jours à partir d'un fragment de reste du corps, même simple, comme un mèche de cheveux, mais j'ai cru comprendre que ce n'était pas suffisant non plus. Dans la boite, vous trouverez les cendres, mais aussi un morceau d'os de Constantin et un morceau d'un des miens…

Face à la logique stupéfaction affichée par ses proches, Yiris remonta son pantalon à hauteur de son genou, dévoilant une jambe de bois.

— J'ai dû être amputée du mollet et du pied. Ne vous en faites pas, c'est récent, je me débrouille déjà plutôt bien pour marcher.

Ce constat désespéra le père. Voir une autre mutilation sur le corps de sa fille l'affligeait encore davantage.

— Papa, je sais que ça va sembler ridicule, mais ne t'en fais pas ça pour ça, ni pour le reste… Les cicatrices sont anciennes, c'est plutôt ne plus les avoir qui me semblerait étrange… Mes balafres font partie de moi et de mon histoire…
— Et comment tu… Osa Philippos Aryencipolos.
— Ne m'en veux pas, coupa net Yiris, cela, je ne peux pas te l'expliquer. Les choses sont ainsi faites… J'ai ramené Constantin pour qu'il repose avec nos aînés et… maman. Et quand à moi, je vais m'en aller !

Se leva brutalement du canapé, Nikaia sortit de son mutisme.

— Non ! Là, c'est trop facile de débarquer comme ça, de nous apporter ta jolie boîte avec les cendres de Constantin, tes bouts d'os et de dire « allez, au revoir, merci pour le chocolat ! » ! Tu dois nous dire ce qui s'est passé…
— Allons, calme-toi… Tenta de tempérer le père en se levant.

A son tour, Yiris se redressa. Bien que sa petite sœur la dominait largement d'une tête désormais, cela n'avait aucun effet sur elle.

La fixant, elle expliqua :

— Libre à vous deux de me croire ou pas, mais ce que j'ai vécu ne pourra être oublié. Jamais, je ne pourrais m'intégrer ici. Je vous aime de tout mon cœur tous les deux, malgré tout je voudrais que l'on me considère comme morte… Là où je vis, j'ai trouvé un équilibre, j'arrive à être heureuse. Ce n'est pas un choix purement égoïste, je pense aussi à vous, il est hors de question que vous portiez ma souffrance.

Le face à face entre les deux filles Aryenciapolos dura encore quelques instants. L'atmosphère était pesante.
D'une voix calme et posée, le père s'adressa à sa cadette.

— Quelque soit ton choix, je le respecte, donne-moi cette boîte. Je m'assurerai que Constantin rejoigne la sépulture familiale et que les… « restes » parviennent aux enquêteurs. Je vais bien frotter la boîte pour effacer les éventuelles empreintes et je crois que la pluie a déjà bien aidé… Je raconterai l'avoir trouvé devant ma porte. De toute façon, Jamie ne mettra jamais en doute ma version…
— Jamie ? S'étonna Yiris en haussant les sourcils.
— Oui, ta disparition lui a remis les idées en ordre. Il a entamé avec succès une désintoxication avant de parvenir à rentrer dans la police et de finir à la section de recherches de personnes disparues… Il voulait te retrouver…
— Je suis contente de savoir qu'il a su trouver sa voix ! Je lui souhaite d'être heureux ! Répondit Yiris, souriante.

Délicatement, elle tendit son précieux paquet à son père. Tournant la tête vers la fenêtre, elle se rendit compte qu'il ne pleuvait plus.

— Papa, j'ai une dernière faveur à te demander : Puis-je aller voir Maman ?
— Evidemment !

La famille utilisa la fameuse 205, habituée à le faire sans autorisation, Yiris su mener la petite voiture, même si son problème de jambe gauche fit un peu craquer l'embrayage. On plaisanta sur le fait qu'il aurait plutôt fallu une boîte automatique…
Un petit moment de bonheur familial, si loin de toutes les années passées.

Le ciel qui s'était rapidement dégagé après la violente averse. Maintenant la Lune et les étoiles étaient visibles, illuminant la mer Méditerranée. Yiris profita de cette vision, la larme à l'œil.

Parvenus au cimetière dont l'obscurité ambiante empêchait d'admirer les couleurs chatoyantes des sépultures, tous se dirigèrent vers la tombe familiale.
Avec émotion, Yiris passa ses doigts d'abord sur les noms de ses frères et sœurs aînés, puis sur celui de sa maman.
Recueillie, elle posa sa main droit au sol selon la tradition grecque pour en recueillir la grâce, puis se redressant, fit son signe de croix orthodoxe, avant de finir la paume fermement posé sur le plexus pour réciter le credo de Nicée-Constantinople, vite reprise par son père et sa petite sœur.
Ouvrant les yeux, il lui sembla distinguer, assis négligemment sur un muret, Constantin, souriant.

A son tour, son visage s'illumina et elle se releva. Sa mission était accomplie.
Elle se retourna vers ce qui restait de sa famille et les serra chacun fort dans ses bras.

Soudain, elle pointa du doigt le ciel.

— Ah ben, ça alors, il me semble avoir vu une étoile filante ?

Intrigués, Philippos et Nikaia observèrent à leur tour, attentifs, la voûte céleste. Au bout de quelques secondes, ils se rendirent compte que Yiris n'était plus là.

Appels et recherches furent vaines, elle était partie… Aussi brusquement qu'elle était apparue.

Un instant, ils crurent avoir simplement rêvé. Philippos pris sa dernière dans ses bras et lui assura que non.
Le vieil homme s'accroupit devant la sépulture de sa famille et murmura en touchant la stèle :

— Bon, je sais ce qu'il me restera à faire…

Depuis un petit monticule, dissimulée derrière un arbre, Yiris observa encore un moment son père et sa sœur.

Elle savait qu'elle ne les reverrait plus jamais… Et c'était mieux ainsi…

Après un dernier regard vers la mer, elle s'enfonça dans la forêt, un sourire ému au visage, une larme perdue sur la joue.
Au terme d'une bonne vingtaine de minutes de marche, elle parvint à une petite cabane en bois.
A l'abri à l'intérieur, comme convenu, Van et Hitomi l'attendaient.

Dans les bras de sa maman, Balgus dormait paisiblement, enveloppé dans une couverture.

— Je crois que nous sommes arrivés à la fameuse étape de « remettre les choses où elles doivent être »… Soupira Yiris. Vous avez compris les détails de la magouille de Meinmet ? Bon, flirter avec la pègre, c'est jamais bon… Mais apparemment, la société moderne est devenue complexe et avoir des papiers pour se fondre dans la masse, c'est toute une histoire… Mes années 1980 me manquent, on était plus libres, il n'y avait pas tout ces « ordinateurs » partout, ces « réseaux »…
— Je te crois sur parole ! Répondit Van. Ce monde me dépasse et pourtant, je n'en ai pas encore vu grand chose…
— Et oui, ce n'est que le début ! En attendant, désolée pour la cachette, surtout qu'avec le temps, vous n'avez pas pu profiter du paysage…
— Nous n'avons pas pris l'eau, c'est le plus important ! S'amusa Hitomi. Par contre, je dois avouer que nous n'avons pas eu chaud !

Un petit éclat de rire détendit l'atmosphère, sans pour autant troubler le sommeil du petit Balgus. Diverses discussions suivirent, avant que chacun ne se lève.
Les jeunes parents rassemblèrent leurs quelques bagages, avant de sortir avec leur enfant, accompagnés de Yiris.

Quelques instants plus tard, deux colonnes illuminèrent le ciel aux environs d'Athènes.