Hello City of Forks ! Il est 7h30, heure à laquelle la plupart de nos compatriotes se pressent sur les avenues en direction de leur enfer quotidien. Ici Siobhan, votre accompagnatrice préférée. Débutons en douceur pour les chanceux n'ayant pas encore émergés du sommeil.

Je grognai, remontant la couverture au-dessus de ma tête alors que Tell him d'Ally McBeal retentissait dans la chambre. Oui, sacrée douceur ! Ma main se dirigea vers l'autoradio, espérant m'octroyer quelques secondes supplémentaires de répit lorsqu'une main d'une fraîcheur inhumaine me stoppa dans mon élan. Un frisson me parcourut toute entière.

_ J'adore cette musique Miss Swan. Comptais-tu flemmarder longtemps ?

Rabattant ma couverture, je fusillai ma meilleure amie du regard alors qu'elle se tenait hilare face à moi. Attenter à ses jours me semblait soudainement une superbe idée. Sachant parfaitement que je n'étais absolument pas du matin, elle se mit soudainement à se tortiller dans tous les sens à la façon d'Ally McBeal.

Je me retins vraiment, y mettant toute la volonté du monde mais il s'avéra que finalement, je n'étais pas aussi « coriace » que je le pensais et finis par éclater de rire, oubliant momentanément les sombres desseins qui m'habitaient. Elle avait noué ses cheveux en de multiples tresses qui se balançaient au rythme des figures ridicules qu'elle faisait. Sa peau mâte luisait faiblement sous les rares rayons de soleil qui parvenaient courageusement à traverser l'épaisse couche de nuage qui occupait le ciel de Forks.

Me redressant lentement, j'omettais Lena qui se trémoussait non loin de moi et ouvris le battant de l'unique fenêtre de notre chambre. L'air frais s'engouffra dans la chambre telle une bourrasque perverse et vicieuse. Me penchant légèrement, je vis les rares lèves tôt quitter le réfectoire se dirigeant vers les différents bâtiments alors que les retardataires traînaient du pied sur la pelouse, avide de quelques heures de sommeil supplémentaires. J'eus un soupir en pensant avoir espéré être l'un d'eux.

Mon regard erra alentour, s'attardant sur les toitures à peine éclairées. Le jour était si jeune…Et pourtant, je les savais là. Partout, m'épiant. Pour certains, il ne s'agissait que de simples civils, arpentant les mêmes trottoirs, envahis par leur propre routine. De simples « compatriotes » comme le disait Siobhan. Ils devaient assurément paraître…banal. Mais cela ne changeait en rien leur incroyable et inhumaine beauté.

Ils auraient pu être se fondre parmi ces trois personnages qui conversaient sous l'ombre d'un arbre, trois amis de longue date, partageant de nombreux points communs, ayant une vision différente de leurs avenirs mais décidés à ne jamais avoir à se séparer ou encore un de ces couples attendrissants qui s'enlaçaient non loin du bâtiment des sciences, deux amants que rien ne saurait éloigner.

Et pourtant, ils étaient mes Protecteurs, choisis, « élus » parmi les plus vaillants chevaliers de Mikhail pour avoir l'insupportable honneur de me gâcher la vie. Comme si j'en avais besoin, comme si la situation ne s'avérait pas déjà suffisamment hors de contrôle !

Un mouvement alerta ma vision périphérique mais rien ne me fut véritablement perceptible. Ils étaient si rapides, si discrets.

Avec humeur, je rebattais violement le battant de cette foutue fenêtre. Je n'étais rien pour eux. Je ne voulais être absolument rien pour eux…Mais il s'avérait que mon existence ait déjà été toute tracée. J'étais destinée à leur appartenir.

_Bells, ce n'est pas pour augmenter ton taux d'adrénaline mais tu risques d'être fort en retard ce matin.

Aïe ! Un retard de plus et j'étais bonne pour l'éternel sermon de Mr Harvey. Cet acariâtre proviseur qui n'attendait qu'une chose, mon départ. Ce qui n'avait jamais pu se faire grâce à mon supposé fiancé. Dont la puissance n'avait d'égale que son arrogance. Un fiancé…Oui…A presque dix-huit ans, j'étais déjà promise à un être particulièrement déstabilisant. Un être particulièrement agaçant mais plus que tout incroyablement séduisant. Je me glissais sous le jet d'eau brûlant qui se chargea de calmer mes pauvres nerfs durement mis à mal depuis son arrivée dans ma vie.

J'avais seize ans lorsque j'avais appris son existence. Celui que j'avais nommé père durant bien longtemps m'avait quitté depuis peu et les mensonges qui avaient accompagnés mon enfance m'avaient été révélés, tout en demeurant obscurs, mystérieux. Je ne savais pas qui j'étais, de qui j'étais issue mais plus que tout de quoi j'étais issue. J'étais perdue, déboussolée et sans réponse. Le soir, je parcourais les docks, rite que nous avions honoré bien longtemps mon père adoptif et moi-même.

Le crépuscule était proche, le moment parfait pour d'éventuelles divagations. J'avais croisé ce passant d'une beauté rare mais sans me soucier davantage de sa personne. De retour dans ma chambre sur le campus, je l'avais retrouvé, nonchalamment adossé au mur d'en face.

_ Bon sang, Bella, je vais finir par te greffer une horloge dans la peau.

La voix de ma meilleure amie stoppa le cours de mes réminiscences. Soupirant, j'éteignis la vanne d'eau, m'enveloppant dans une large serviette.

J'entendis la porte d'entrée claquer et devinais que mon amie s'en était déjà allée. Je m'engouffrais dans ma chambre et extirpais de mon armoire mon uniforme. Je l'aimais bien. Il était simple sans faste bien que Lena eut tôt fait de le customiser. Il était composé d'une jupe plissée bleue arrivant au-dessus des genoux, d'un chemisier blanc surmonté d'un pull à manches longues du même bleu marin que la jupe et d'une cravate argent et bleue.

Je nouais mes cheveux en un haut catogan puis saisis mon sac, mon manteau avant de quitter les lieux. Jetant un coup d'œil à ma montre, je vis que j'étais vraiment à la bourre. Pas d'Harvey pitié !

Courant comme une forcenée jusqu'au hall, je quittais le dortoir des filles sans ménagement au moment même où la sonnerie annonçant le début des cours s'enclenchait. Si seulement je pouvais y échapper cette fois ! J'avais à peine posé un pied sur la pelouse lorsque sa voix nasillarde m'interpella. Je levais les yeux au ciel, remerciant au passage ma bonne étoile.

_ Quelle surprise de vous savoir en retard Miss Swan, vous, mon élève la plus ponctuelle !

Sarcasme.

_ Vous devriez faire plus attention. Vous n'êtes qu'à un pas de l'exclusion définitive.

Menace. Je me tournais lentement vers lui affrontant son regard électrique. J'étais tentée de lui dire que ce pas dont il me vantait la proximité n'avait pas cessé d'être repoussé ces dernières années à croire que ce vieux aigri ne savait plus mettre un pied devant l'autre. J'étais dénuée d'humour ou peut-être avais-je ce qu'on nommait un humour noir. Quoiqu'il en soit je préférais éviter d'en faire étalage à l'instant. Mieux valait miser sur mon éternelle innocence que sur mon habituelle insolence.

Il était vieux, aigri et cynique. Son crâne dégarni luisait faiblement alors que des tâches de rousseurs envahissaient son front le rendant légèrement plus mâte. Il était mince et arborait toujours la même veste en tweed écossais. Il avait une canne qu'il laissait dans son bureau, refusant qu'un élève ne l'aperçoive avec. Je l'avais entrevu un soir alors que l'insomnie me guettait. L'insomnie d'ailleurs continuait toujours à me guetter.

Il était bien plus faible qu'il ne laissait paraître. Ses rides creusaient un immense fossé entre nous. Nous ne nous comprenions pas. Conflit de génération. Il n'avait jamais manifesté une once de compassion à mon égard ou à celui de n'importe quel élève de ce lycée, nous considérant comme de pauvres enfants bien trop gâtés par la vie, mais je savais que chaque week-end il se rendait à l'orphelinat où il distribuait quelques friandises avant de conter une histoire à ces enfants défavorisés en souvenir de son enfant disparu. Tué par un animal. Un animal non répertorié. Un animal que je savais à visage humain.

Non Mr Harvey n'était pas seulement le monstre qu'il aimait me montrer. Il était juste un homme brisé, un veuf parano. Un homme tout simplement qui me sermonnait à l'instant pour une chose qu'il savait futile comparé aux tourments qui nous habitaient tous les deux. J'étais aussi orpheline et si je n'avais pas supporté la compassion, je luttais pour exister de nouveau.

_ Il vient tout juste de sonner Mr Harvey ! Protestais-je.

_ Y a-t-il un problème Mr Harvey ?

J'aurais dû me douter qu'ils interviendraient. N'étaient-ils pas après tout mes Protecteurs ? Eavan fut à mes côtés en un instant, déstabilisant le proviseur qui ne pensait pas l'avoir vu arrivé. Je glissai un regard vers le nouvel arrivant qui me dépassait bien de deux têtes. Ses mèches blondes tombaient élégamment sur son front alors que son regard ocre ponctué d'éclats de pourpre s'assombrissait, se voulant menaçant. Sa peau si pâle rendit l'effet plus effrayant.

Il portait ses bouquins à bout de main, prétendant être un lycéen bien qu'il eut plus l'air d'un Ephèbe qu'un supposé adolescent boutonneux et demeuré. Le regard d'un bleu électrique de Mr Harvey se posa sur mon ami avant de foudroyer le mien. Cette scène se répétait constamment. On aurait pu croire que cela lasserait Mr Harvey mais au contraire. Il espérait qu'un jour mes Protecteurs ne serait plus là.

Le vieil homme éprouvait une crainte rationnelle envers ceux qui m'entouraient. Une crainte intimait par son instinct de survie. Mais ce n'était pas cela qui le forçait à se soumettre à la volonté de mon fiancé. J'avais conscience qu'IL versait une généreuse contribution au lycée pour faire oublier mes écarts. Je savais aussi que certains membres du corps administratif faisaient partis de ses « sbires ». Si je devrais lui être reconnaissante, cela ne me conférait que plus dans cette frustration qui devenait mon lot quotidien. Cela ne me rappelait que trop à quel point j'étais traitée différemment, à quel point IL avait ce contrôle sur ma vie.

_ Aucun Mr Sawyer. Je me contenterais d'avertir le tuteur de cette jeune fille comme d'ordinaire en espérant qu'il saura y remédier.

Ce n'était pas mon tuteur ! IL n'avait aucun droit sur moi quoique tous pouvait en penser. Je n'étais la propriété de personne, dépendante de personne. Et surtout pas de LUI. Il avait été désigné comme étant mon supposé tuteur jusqu'à mon dix-huitième anniversaire révolu qui n'arriverait que dans quatre mois. Quatre mois à supporter cette traque constante avant d'être condamnée à LUI être soumise éternellement.

Avant que je ne puisse répliquer, il incendiait déjà d'autres retardataires plus loin. J'eus un soupir agacé avant de me diriger vers mon cours d'Education civique. C'était ce genre d'évènement qui me faisait haïr cette existence.

_ Bonjour Miss Swan, déclara Eavan en faisant quelques pas à mes côtés.

Je dus faire un effort pour demeurer polie et courtoise. Après tout le problème ne venait pas d'eux, ils ne faisaient qu'exécuter SES ordres.

_ Bonjour Eavan. Merci d'être intervenu.

Il eut un sourire amusé. Il appréciait grandement effrayer ce pauvre proviseur bien que je lui eus fait remarquer que le vieil homme, dû à son âge avancé, risquait de succomber à une attaque un de ses jours.

_ C'était un plaisir.

Je n'eus aucun mal à le croire sur ce coup là. C'était leur distraction. Il était vrai qu'ils devaient s'ennuyer à suivre le film banal de mon existence, celui d'une lycéenne qui n'avait pas vraiment pu donner un sens à sa vie. Un peu paumée il fallait l'admettre.

_ Vous n'avez pas eu le temps de déjeuner. Je me suis permis de…

Me tournant vers lui, je le vis me tendre un sachet en papier kraft. Mon déjeuner. Il avait coutume de faire cela lorsqu'il savait que je n'avais pu ou ne pouvait pas me restaurer. C'était une attention charmante qu'il avait mon égard.

_ Merci Eavan mais tu n'étais pas obligé.

Je lui souris, avec ce que j'espérais assez de reconnaissance. Je pénétrais dans mon bâtiment alors qu'il se contentait d'un signe de tête. Ils n'avaient pas le droit d'assister à mes cours mais s'octroyaient le droit d'intervenir au moindre danger. Il était à noter que les interrogations surprises n'étaient pas considérées comme un danger potentiel.

J'arpentais le couloir silencieux. Les cours avaient déjà débutés mais je n'avais plus de souci à me faire. Mon premier cours était celui d'Education civique dispensé par Mlle Weitz. Ces derniers temps, elle arrivait toujours avec un sacré retard. Ce dont on ne pouvait lui tenir rigueur dans la mesure où elle avait quelques soucis de santé dernièrement. Son fiancé avait dû s'engager lors de la dernière guerre contre l'Irak et il n'était malheureusement jamais revenu. Aux dernières nouvelles, nous ignorions s'il était mort ou avait tout simplement disparu. Le plus dramatique, c'était que ses soucis de santé n'avaient rien de véritables soucis de santé, elle était juste enceinte d'un homme qu'elle voyait secrètement depuis un an. Homme qu'elle n'avait toujours pas présenté à sa famille de peur d'officialiser la chose et de trahir le souvenir de celui qu'elle avait tant chéri. Une basique romance. Un peu à la Pearl Harbor si ce n'était que les deux hommes ne s'étaient jamais rencontrés. Etaient deux étrangers.

Je m'engouffrai dans ma salle de classe où régnait un sacré raffut. Apercevant Lena, je la rejoignais lorsqu'un ballon ovale fondit l'air pour heurter le mur près de moi.

_ Désolée Bella, retentit la voix de Mike Newton, capitaine de l'équipe de rugby mais également le garçon le plus adulé par la gente féminine.

Comme dans tous ses vieilles comédies foireuses pour minettes. Sauf que point essentiel et omis par la totalité ou quasi-totalité de ce lycée, était que Mike était…Controversé. Ce n'était pas un problème pour moi mais ce serait très mal vu par ses coéquipiers. Il avait découvert ses « tendances divergentes » lors du match qui nous avait opposé à l'équipe de rugby de Jefferson lorsque leur ailier l'avait heurté. Il avait succombé littéralement au charme de cet ailier du nom de Maxwell Hanck. Je lui renvoyai le ballon avant de m'installer près de mon amie.

_ Harvey ?

_ Comme toujours, marmonnais-je en sortant mon manuel.

Elle coloriait ses ongles avec différents Stabilo, un pour chaque doigt ce qui jurait parfaitement avec sa peau chocolat. Elle avait un bâtonnet de réglisse dans la bouche qu'elle mâchouillait gaiement tout en chantonnant Tell him. J'ouvris le paquet que m'avait donné Eavan et y trouvais quelques cookies de Raido. Ce garçon me connaissait vraiment. Ces cookies étaient les meilleurs du quartier et Riad détenteur du Raido, le café au coin de la rue, les faisait comme personne.

J'en proposais un à Lena qui déclina de suite l'air désintéressé. Je croquais avec délectation ce morceau du paradis. Il mettait d'énormes pépites de chocolat. J'adorais le chocolat. Fermant les yeux, je ne pus retenir un Miam ! de plaisir.

_ Ne manges pas tout, Shrek ! S'exclama une voix amusée.

Je grognais que mon moment soit si vite achevée alors que Lena sautillait à mes côtés. Rouvrant les yeux, je le vis déposer un baiser sur les lèvres de ma meilleure amie avant de me piquer un cookie.

_ Hey ! Protestais-je.

Il haussa les épaules attirant mon attention sur son T-Shirt où se dessinait le slogan de son site internet Tyland « Décadente Décadence sans cadence ». Tyler était d'origine ivoirienne. Lorsqu'il vivait là-bas, il avait été enrôlé dans un clan de rebelle qui terrorisait le pays. Les femmes étaient violées, les hommes massacrés, les enfants enlevés et élevés par les rebelles devenant à leur tour des rebelles ou parfois étaient exterminés. Un génocide commis au nom de l'intolérance des hommes. Tyler avait déjà tué. C'était un homme, un français, son seul meurtre avant qu'il ne s'enfuit de son pays.

Aujourd'hui, trois ans plus tard, il ne peut plus oublier mais il cherche à se racheter en informant au maximum les âmes perdues qui dans leur errance risqueraient de trouver refuge dans ces mouvements de rébellion politique. Lorsqu'il était arrivé dans notre lycée, il était si renfermé, discret, torturé. Lena l'avait aidé à s'en sortir par sa gentillesse, son extravagance. Elle avait été celle qui lui avait appris qu'il devait se pardonner. Ils étaient aux antipodes l'un de l'autre, peut-être étais-ce cela qui faisait leur complémentarité, leur charmante entente. Il tira la chaise devant nous et se tourna de façon à se concentrer entièrement sur les frasques de sa petite amie.

_ Aimes-tu ces couleurs, Teddy ?

Je faillis m'étouffer avec ma bouchée. Teddy ? Lena avait une sacrée imagination. Elle le surnommait ainsi en référence à son ourson préféré. Ourson qui était perdu depuis quelques années, aux alentours du Maryland là où était située son ancienne colonie de vacances. Elle s'était rendue là-bas chaque été jusqu'à ses quinze ans alors que son père retrouvait sa maîtresse dans l'Ohio, prétextant devoir veillé aux différentes succursales de sa chaîne de restaurant Queen Albert. Il s'agissait d'un jeu de mot entre le groupe Queen qu'il idolâtrait et Albert de son prénom qui pouvait faire penser au Queen Mary. La mère de Lena était styliste et vivait à Paris. Lena n'avait donc aucun contact avec ses géniteurs. C'était pour cela qu'il s'était débarrassé de leur jeune fille, pour ne pas l'avoir dans les pattes. C'était à se demander s'il restait des familles unies. Si la notion même de « famille » existait.

Andrea, la sœur aînée de Lena s'était retrouvée dans une cure de désintoxication après avoir faillit succomber à une overdose. Elle n'était pas du tout Junkie mais la triste réalité était qu'elle s'était laissée embobiner par un type dans un bar qu'elle fréquentait souvent. Type qui avait su l'entraîner dans son monde de merde. Ses parents n'avaient rien vu venir. Ils s'étaient contentés d'assister au procès, avec une indifférence déroutante avant de vaquer à leur occupation une fois la corvée achevée. Lena ne parlait jamais de cela, elle se contentait de paraître heureuse, normale. Elle vivait. Ce que je pouvais l'envier ! Envier la facilité qu'elle avait de feinter.

_ Magnifique, Darling !

Il caressa sa joue avec une infinie douceur et je détournais les yeux face à ce moment de tendresse, me sentant de trop, me sentant décalée. Il l'aimait plus que tout. Il connaissait son histoire et faisait tout pour enjoliver son avenir. Ils vivaient leur propre vision de l'amour, s'exprimant dans un langage qui était inconnu à tous ceux qui les côtoyaient, qui les entouraient, vous faisant sentir comme marginalisée.

Ils avaient eu le choix de leur partenaire, ils avaient pu apprendre à le connaître, à l'aimer et chaque jour, ils se découvraient davantage.

Comment étais-ce que d'aimer ? Quelles étaient les émotions ressenties ? Les craintes qui nous animaient ? Comment percevions-nous les choses une fois…de l'autre côté ? Changions-nous d'une quelconque manière ? Sûrement. Comment pouvons-nous accepter le fait d'être changé par un autre être ? Comment pourrais-je l'imaginer ? Justement, l'amour ne s'imaginait pas je suppose.

Je n'avais pas eu d'ami, d'amant. Il m'avait été interdit de côtoyer le « grand monde ». J'étais promise à Edward Cullen. Quoique je puisse y redire, jamais je ne pourrais me délier de ce serment. Lorsque j'étais retournée à l'internat ce soir-là, que je l'avais trouvé dans ma chambre, adossé au mur d'en face, j'avais cru comme tout paranoïa qui se respecte que cet homme était un cambrioleur, un délinquant. Pour ma défense, je venais de perdre mon père et d'apprendre que j'étais…différente. La mort me paraissait à portée de main. A tel point que je m'étais figée, sans un mot, attendant qu'il ne m'attaque, qu'il me fasse rejoindre celui que j'avais nommé père pendant tant d'années. A ma grande surprise, il s'était contenté de me contempler avec minutie, étudiant le moindre de mes traits. Il s'était alors approché un peu plus et son visage m'était paru familier. Je l'avais déjà vu, quelques instants auparavant. M'avait-il suivi ?

La porte de la classe claqua laissant apparaître le visage déconfit de notre professeur d'éducation civique. Elle était de plus en plus mal au point. Cela devait être éprouvant de donner la vie. Peut-être étais-ce cela qui avait fait fuir mes parents, ceux de Lena ? Comment pouvait-on se permettre de donner la vie sans jamais assumer cette responsabilité ? Donner la vie….C'était précipiter la mort. Infliger à une innocente créature la peine, la déception, la crainte, la peur. C'était voué aux Enfers, l'ange issu des Cieux. Le plus grand supplice qu'un parent pourrait enjoindre à son enfant, c'était de lui promettre une vie emplie d'innocence et ajouter sur le bas du contrat une mention qui lui ferait comprendre qu'il n'aurait jamais aucun choix quant à son existence.

_ Veuillez excuser mon retard, j'étais retenue par quelques affaires personnelles.

Elle semblait sur le point de craquer, elle était désespérée. Ses cheveux d'ordinaire parfaitement coiffés en un haut chignon étaient ramenés en un simple catogan d'où s'échapper des mèches rebelles. Elle portait une chemise ample, pensant peut-être que personne ne s'apercevrait du léger embonpoint qui prenait place entre ses os iliaques. Elle ne pourrait pas le cacher éternellement. Elle allait devoir assumer ses actes, l'amour qu'elle portait à cet homme s'il existait. Plus que tout, elle devait faire son deuil. Son homme ne reviendrait pas. Disparu n'était qu'un euphémisme utilisé pour ne pas dire mort en alimentant une flamme d'espoir à l'entourage du décédé.

Une autre erreur de la nature : Les hommes aimaient se faire du mal pour se disculper, prétendre leur innocence. Une lâcheté si évidente animait ceux qui pourtant devaient être le symbole de notre force, de notre puissance.