_ As-tu fait la fiche de lecture demandée par Mrs Reanan ? S'enquit Tyler alors que nous nous installions à la cafète'.

Mrs Reanan était notre professeure de littérature anglaise et accessoirement le seul membre du corps professoral ayant une vie relativement stable. Elle était mariée depuis une dizaine d'année avec le même homme, un élément à ne pas négliger dans une société où le taux de divorce avait fortement tendance à augmenter. Elle ne pouvait pas avoir d'enfant, un problème d'ovocytes. Malgré cela, son mari n'avait cessé de l'encourager, d'y croire. Il fut leur force à tous deux. Elle n'avait qu'une quarantaine d'année lorsque l'hypothèse d'une adoption fut envisagée.

A présent, elle était la maman d'un petit Abel, âgé d'à peine deux ans. Un éthiopien qui avait eu la chance d'échapper, en intégrant une nouvelle famille, aux guerres entre son pays natal et l'Erythrée de plus en plus prégnantes. Elle avait une connaissance particulièrement développée dans sa matière.

Elle était enfin, et c'était là le plus important, un sbire d'Eward. Je l'avais su en rendant un commentaire sur un extrait de « la Princesse de Clèves », roman que j'avais grandement apprécié. J'avais développé une intéressante théorie sur les choix fortement orientés. J'étais bien placée pour savoir que nous n'avions jamais vraiment le choix, que nous étions toujours constamment sous les chaînes des valeurs qui nous étaient inculquées, de notre raison, notre entendement et de notre entourage.

On pouvait nous demander de choisir mais notre choix comportera toujours une mauvaise voie pour notre interlocuteur qui fera tous pour nous dissuader de suivre ces traces. Soit par bonté d'âme et ainsi nous épargner une douleur inutile et non nécessaire, soit par pure égoïsme, pour nous éviter d'accéder à un bonheur qu'il convoitait. Il était à noter que nous pouvions également trouver un mélange des deux. Cela variant selon les choix que nous avions à faire.

Quoiqu'il en soit, le soir même, en retournant dans ma chambre, j'avais pu constater qu'Edward avait été tenu au courant de la moindre expression que j'avais employé. Il avait tenté de me faire comprendre que j'avais toujours le choix, que je pouvais ne pas l'épouser si c'était mon souhait mais que je n'étais pas de ce monde et que de ce fait, je ne pouvais exiger d'y rester.

_ Tu ne fais que confirmer ma théorie.

_ Nous avons tous le choix, Bella, la seule différence c'est que certains êtres en ont moins que d'autres car ces êtres décident du sort des autres. Nous faisons partie de cela, avait-il rétorqué.

J'avais sentis la colère s'engouffrer dans mes veines, augmentant ma tension.

_ Tu fais parti de cela, je n'ai rien à voir là-dedans.

Nous ne nous entendions pas. Nous étions bien trop différents. Je savais que cela amusait Shane, un de mes Protecteurs, de me voir constamment lutter contre celui que tous craignaient. Il m'avait longuement étudié, je détestais lorsqu'il faisait cela, ayant l'impression d'être un énième cobaye, avant de se lever et de se pencher vers moi. Ses yeux avaient dardés les miens un instant et j'avais été subjuguée par ses yeux d'un vert si émeraude. D'une teinte si rare. Il était incontestablement l'homme le plus séduisant que j'avais eu à connaître et en d'autres circonstances, j'aurais pu tomber amoureuse de lui. Mais le fait que tout était arrangé ôter tout plaisir à le côtoyer.

Il déposa un baiser sur mon front et je me contentais d'avoir un recul dont il ne fit fi. Il en avait l'habitude. L'habitude de mon caractère revêche et rebelle. Puis il avait disparu sans que je n'eusse le temps de m'en rendre compte.

Mrs Reanan nous avait donné une fiche de lecture à faire sur l'œuvre intitulé Orgueil et Préjugé de Jane Austen. Un roman qui m'avait toujours paru attrayant. Peut-être étais-ce dû à l'orgueil de Mr Darcy qui me faisait tant penser à celui d'Edward ou peut-être le fort caractère d'Elizabeth qui n'avait pas peur de s'exprimer, d'être en dehors de son temps. Nous devions choisir un personnage fort et tenter de prouver qu'il était en contradiction avec lui-même, d'essayer d'en tirer le possible conflit qui pouvait l'habiter et puis de montrer en quel sens il se détachait de son temps. J'avais passé le week-end là-dessus.

_ Oui. Je l'ai terminé hier soir.

_ Pourrais-je y jeter un coup d'œil ? S'enquit-il.

J'opinai avant de piquer une frite de mon assiette. J'extirpai de mon sac à dos, mon journal. Ce n'était pas vraiment un journal intime plutôt un recueil de pensées, d'opinions, d'avis. Un ensemble d'idées que je ne pouvais pas exprimer, que personne n'aurait pu comprendre. Que personne ne chercherait à comprendre. C'était une part de moi que je livrais à ses pages, c'était pour cela qu'il ne me quittait jamais de peur qu'un inconnu de passage n'atteigne la substance de mon être que je protégeais des assauts extérieurs par les barricades de la froideur et de l'indifférence.

Je voulais qu'on me voie forte, invincible pour ne jamais montrer aux autres, combien faible j'étais à l'intérieur, douteuse, indécise, peu sûre quant à mon avenir. Mes amis étaient en grand débat au sujet de leur prochaine sortie. Cinéma ? Concert ? J'eus un sourire en les voyant se chamailler, amusée par leur entente. Je laissais mon regard errer sur la dernière ligne inachevée…Je ne savais toujours pas comment achever ma phrase.

Je n'ai pas eu la chance de tenir les rennes de mon destin. J'ignore dans quel sens ma vie se dirige et d'où elle prend son départ…J'ignore si je suis d'ici ou de là-bas. Si je suis à lui ou à moi. Si j'avais le choix…Je ne comprends pas le sens de cette existence et ce qui m'attend là-bas…Où étais-ce ce là-bas ? Qu'étais-ce ?

Je mordillais une mèche de mes cheveux, un air distrait se dessinant sur mon visage. Que pouvais-je ajouter à cela ? Ces simples lignes décrivaient les périples de ma vie sans jeu de mot, traduisant mes plus grands doutes. La plume que je tenais entre mes doigts crissa un instant sur le papier avant que mon cœur outrepasse les limites de la raison et ne saisisse le contrôle de mes mots, laissant là l'ouvrage à peine entamé de ce qui devait présenter les aléas de ma vie.