La nuit était tombée depuis bien longtemps lorsque je pénétrai dans l'appartement. Lena ne serait pas là avant quelques heures, un devoir à terminer selon ses dires. Elle faisait partie de ces gens qui faisait tout à la dernière minute. J'enviais parfois son insouciance.
J'enclenchai l'interrupteur, laissant mon sac sous le porte manteau puis me dirigeai vers la salle de bain, passant un peu d'eau sur mon visage. Mon reflet m'effraya, j'étais si pâle. Curieux contraste avec les sombres ombres qui soulignaient mes yeux, signe d'un manque de sommeil chronique. Je ne me souvenais plus de la dernière fois où j'avais réellement dormi. Les cauchemars, l'inquiétude, l'appréhension avaient fini par me retirer tout ce qui pouvait m'apporter un semblant de tranquillité.
De retour dans la chambre, je perçus un mouvement à la périphérie de mon regard avant même que la lumière ne soit établie dans ce coin de l'appartement. J'eus un sursaut que je réussis à maîtriser force d'habitude. Ce fut donc avec un grondement furieux que j'accueillis le nouvel arrivant.
_Tu ne peux donc pas signaler ta présence comme toute personne censée ou te plais-tu à trouver chaque fois de nouvelles raisons de me rendre chèvre ?
J'eus pour toute réponse son arrogant sourire, signe de sa profonde indifférence, ou amusement, face à ma réaction. Il était nonchalamment adossé contre un des murs, ses doigts pianotant sur mon bureau comme s'il avait devant lui le clavier d'un piano. Il excellait dans tous les domaines. De ce fait, il jouait parfaitement à de nombreux instruments. J'avais pu, en de rares occasions voire ce dont il était capable.
Je n'attendis pas qu'il me réponde, avant de m'enquérir sur la cause de sa présence. J'eus à peine à cligner les yeux qu'il était déjà face à moi. Je retins mon souffle lorsque ses prunelles foudroyèrent les miennes d'un minable marron. A cette distance, je pouvais presque percevoir les différentes nuances qui composaient son iris, je pouvais même décrire le cercle noir, parfait qui l'entourait. Il avait des yeux magnifiques, ce que je devais taire absolument.
Après tout, c'était normal. Ce qu'il était le forçait à avoir les moyens de déstabiliser ses proies. Je n'étais pas la proie de Edward. Du moins, cela n'avait pas été officiellement mentionné. Mon rôle était plutôt de lui tenir compagnie et de tolérer...ses écarts. Je ne savais pas vraiment ce qui se passait de...l'autre côté. Par là, j'entends, j'ignorais ce qu'il faisait lorsqu'il ne débarquait pas ici à l'improviste. Peut-être avait-il des concubines et à dire vrai, je ne cherchais pas à savoir tant je ne désirais pas encore être plongé dans cette réalité que je ne supportais pas entièrement. Cependant, une chose était sûre, un jour je serais mise dans la confidence.
_Tu ne seras pas surprise d'apprendre Mr Harvey a tenté de me contacter. Un retard, de nouveau?
Sa voix interrompit le fil de mes pensées et me ramena dans ma chambre, prête à recevoir un nouveau sermon. Il était impassible, attendant que je m'explique. Je me contentais de lever les yeux au ciel avant de le contourner, faisant mine de ranger quelques papiers traînant sur mon bureau.
_ Tu sais très bien que Mr Harvey me cherche des noises. Je n'avais qu'une minute de retard.
_ La seule raison pour laquelle je te permets de côtoyer cette école c'est que tu parais y être attachée, cependant, dernièrement, tu sembles mettre tout au point pour être expulsée. Tu avais promis de maintenir un certain profil bas.
J'arrêtai tout geste, me retournant, furieuse. Permettre? Il me permettait?
_ Quel droit penses-tu avoir sur moi Edward pour prétendre pouvoir me permettre certaines choses? Saches que je ne suis pas ta chose. Tu peux trouver des pions ailleurs. Moi, tu ne m'auras pas. Tu n'es donc pas en position pour me « permettre » quoique ce soit.
Il leva les mains en signe de reddition, prenant pas du tout au sérieux ma colère. C'était ce qui m'agaçait le plus en lui. Son calme. Comme si tout ce que je disais n'avait aucune importance dans le plan qu'il avait préétabli. Il me faisait vraiment sentir comme si je n'avais pas le droit au chapitre. Je retins un grognement, reprenant ma tâche avec plus d'entrain.
_ Le terme était mal employé. Excuse moi.
Je ne bronchais pas. Son ton semblait toujours sincère mais j'avais toujours du mal à le croire comme si depuis que j'avais appris la vérité, je devenais plus sceptique et moi réceptive au monde qui m'entourait. Comme si tout le monde se mettait soudainement à mentir et que c'était à moi de déterminer ceux qui mentaient de ce qui brillaient par leur sincérité.
_Pour revenir à ce cher Harvey, pourrais-tu vraiment faire un effort cette fois? Je veux dire mettre un peu du tien. Bella, je pensais ne pas avoir à te chaperonner...
_ Vraiment? Alors expliques moi la présence constante de mes Protecteurs.
Il fronça les sourcils, légèrement agacé par cette énième interpellation. Il était vrai qu'à chacune de nos disputes, je prenais un plaisir à remettre cette histoire sur le tapis. Il se pinça l'arrête du nez, geste intimé par sa raison pour le calmer. Il savait qu'il ne devait pas s'énerver lorsque j'étais près de lui, cela pourrait être dangereux pour moi paraît-il. Mais j'aimerais bien, une fois, juste une fois, assister à l'une de ses crises de nerfs. Voir à quoi cela ressemblerait, morbide non?
_ Bella, tes Protecteurs comme tu te plais à les nommer ne sont là que pour te protéger. Tu ignores les dangers que tu encoures. Tu es différente des autres. Il serait temps que tu t'en rendes compte avant...
_ De devoir partager ta vie. Tu espères ainsi avoir une femme à tes côtés et non plus une adolescente à éduquer, n'est-ce pas? L'interrompis-je, lentement.
Il ne répondit pas à cela, sachant que cela nous mènera vers une nouvelle discorde et il n'avait pas le temps de s'attarder là-dessus. Il était très occupé de l'autre côté, selon Evan. Il me contempla un moment avant d'avancer ses doigts vers ma joue. Je me détournais de lui, reprenant mon ouvrage sur le bureau. Il s'évapora alors, de la même manière qu'il était apparu, me laissant de nouveau seul dans la chambre.
Il attendait quelque chose de moi. Une chose que je n'étais pas encore prête à lui donner. J'ignorais ce qu'il ressentait pour moi, ce que je représentais à ses yeux. Il ne l'avait jamais clairement avoué. Et c'était mieux ainsi, j'ignorais si je voulais vraiment savoir pour le moment. Selon Evan, il m'aimerait démesurément et c'était pourquoi il avait une telle attitude à mon égard. Une attitude aussi tolérante. Selon le même personnage, jamais un autre être, humain ou vampire, n'aurait osé lui parler comme je venais de le faire. Je n'appréciais cependant pas ce traitement de faveur. Cela ne signifiait qu'une chose, il attendait quelque chose en retour.
