Je n'avais pas été entraîné pour ce genre de situation. Se rendre à un rencard avec un fiancé que je n'avais jamais souhaité me semblait être une épreuve insurmontable. En principe, une amie, une mère, se chargeait de prodiguer quelques conseils sur la manière dont je devais m'habiller, ce que j'étais censée faire ou ne pas faire. Me donner l'impression de ne pas être aussi potiche.

Et pourtant, comme à chaque étape de ma vie, j'allais devoir affronter cela seule. Affronter une situation que je ne pouvais contrôler. Affronter Edward d'une manière qui m'était inconnue. La conversation qui allait s'ensuivre ce soir n'aurait définitivement rien de plaisant. Il ne saurait en être autrement.

Soupirant, je replaçais une mèche de mes cheveux derrière mon oreille. J'avais une robe acquise lors de notre dernière sortie avec Lena. Simple, sombre à l'image de mon humeur ce soir là. Mes amis étaient chez Raido, dégustant ses délicieux cookies. Ils étaient tellement loin de ma réalité. De cette dimension dans laquelle je me trouvais, ignorant de ce qui m'attendait.

Des coups portés à ma porte me troublèrent dans ma réflexion. Il était 21 heures pétantes. La ponctualité était de rigueur. Je m'interrogeai brièvement de l'identité de l'importun. Serais-ce Edward lui-même qui dans sa grande mansuétude aurait acceptée de se soumettre à la règle sociale élémentaire qui voulait qu'on annonce sa présence avant de débarquer dans la chambre d'autrui ? Peu probable.

J'aurais sûrement affaire à mes Protecteurs.

Je me saisis de ma pochette et de mon manteau avant de découvrir le nouvel arrivant. J'avais vu juste. Eavan. Il eut un sourire à mon encontre avant de se détacher de l'embrasure, me laissant passer devant lui. Je fermais la porte de notre chambre à clé, sachant que Léna avait la sienne. Peu certaine cependant qu'elle y passerait la nuit.

Dans un silence de cathédrale, nous traversâmes mon corridor, mon palier, rejoignant le hall d'entrée, passant devant de jeunes camarades totalement insouciants de ce qui se déroulaient, se tramaient. Je les frôlais presque invisible alors que leur rire emplissait le campus. C'était si risible. Nul n'avait conscience de mon programme du soir, de la nature de mon compagnon. Nous n'étions pour eux que des normalités. Rien ne décalait, ne dépassait. Nous jouions notre rôle à la perfection.

A la sortie de mon immeuble, je rencontrai Raiko qui m'adressa un sourire en m'apercevant. Je lui rendis son attention avant de me tourner vers son collègue. Aidan. Il faisait partie de l'équipe mais n'apparaissait réellement que si cela s'avérait nécessaire, à l'instar de ce soir, accompagnant ce périple qui me mènerait à son maître.

Il était du type morose, peu ouvert et avait à mon égard, une attitude des plus révérentes. Il me traitait comme je supposais devoir l'être dans leur monde, la Sumbolon de son maître. Il inclina la tête à mon arrivée, posant un poing sur sa poitrine. La marque de respect ultime. Je jetais un regard gêné alentour, espérant que cela n'ait pas attiré une quelconque attention puis voyant que ce n'était pas le cas, lui intima de se redresser. J'étais parvenue à obtenir une certaine discrétion de Raiko et Eavan, mais avais vite saisi qu'Aidan serait plus retors.

Nous quittâmes les lieux rapidement après cela, moi flanqués de cette clique peu commune. Une voiture nous attendait dehors, rutilante et sombre à l'image de son propriétaire. Je fus abordée par le dernier membre connu de mon équipe de Protecteurs. Je me doutais bien qu'ils étaient beaucoup plus nombreux. Je n'avais droit qu'à un certain degré de connaissance comme d'ordinaire.

Seth était de nature très joviale à l'allure très juvénile. Lorsque je l'avais rencontré, un an plus tôt, je m'étais opposée à son insertion dans l'équipe, ne supportant pas l'idée qu'un presque adolescent ait la lourde tâche de s'occuper de moi, de risquer sa vie pour moi. Edward m'avait alors expliqué que si physiquement Seth semblait moins âgé, il n'en était pas moi centenaire. Cette conception du temps m'était si étrangère. J'avais dû mal à la saisir. Comme je ne parvenais toujours pas à comprendre mon intégration à ce système. Allais-je vivre aux côtés d'Edward selon ma notion de la longévité ou étais-je condamnée par un curieux miracle à occuper son éternité.

Je m'étais ainsi habituée à ce jeune homme, le considérant comme une présence divertissante. Et bien qu'il m'octroyait les égards de rigueur, cela ne l'empêchait pas de me traiter avec un semblant de normalité ce dont je lui étais terriblement reconnaissant.

_Comment vas-tu, Seth ?

_Super bien, Miss Swan. Et vous-même ?

_On ne peut mieux, répondis-je en m'engouffrant dans l'habitacle.

Il ne perçut nullement l'ironie dans ma voix contrairement à Eavan qui pouffa élégamment derrière moi. Il s'installa en face de moi suivi de Raiko alors qu'Aidan prenait place près de Seth, notre chauffeur du soir.

Me calant contre la vitre, j'appréciai le paysage qui défilait sous mes yeux dans un mélange lumineux, relaxant. Je n'avais absolument aucune idée de l'endroit où nous nous rendions, où j'allais retrouver Edward. Serais-ce un manoir perdu ? Une île déserte paumée dans le Pacifique ? Une zone glaciale de l'Alaska ?

Aucun indice n'avait filtré au gré des années. Aucune information ne me permettait de savoir où se situait leur antre.

J'étais tentée de demander à mes compagnons ce qu'il en était mais savais parfaitement n'obtenir aucune réponse tant qu'Edward ne l'eut décidé. A présent, il ne s'agissait que d'une question de temps. Peut-être que cette soirée m'apporterait les informations tant désirées.

Le trajet se poursuivit dans un silence entrecoupé par les fredonnements sporadiques de notre chauffeur, ce qui arracha l'amusement de Raiko et l'agacement d'Aidan qui le fusilla du regard. Eavan se contenta de lever les yeux au ciel alors que je lui accordais un sourire indulgent.

-S-

Ce fut à Portland que nous fîmes finalement halte. La voiture s'arrêta devant un immense immeuble vertigineux. Colossal. Un mélange de modernité et d'antique. Cela semblait si loin de ce que j'avais envisagé que je crus un instant que Seth s'était trompé. Ce n'est qu'en voyant la parfaite chorégraphie de mes Protecteurs que je compris mon erreur.

Aidan se plaça à l'entrée, saluant sommairement le portier qui s'inclina légèrement en nous apercevant. Raiko suivit en se positionnant à la portière opposée à celle où j'étais installée. Eavan sortit à sa suite, me proposant sa main afin que j'en fasse de même.

Il me dirigea vers le hall d'entrée, le portier maintenant le menton baissé. Je regrettais de ne pas le voir agir normalement. Qui était-il ? Humain ou Vampire ? Je n'eus le temps de m'attarder sur cela alors que j'étais déjà menée à l'intérieur.

Le hall était lumineux, chaleureux, en concordance avec la façade extérieure. Et pourtant, paradoxalement, l'atmosphère ne m'avait jamais paru aussi lugubre. Des hommes vêtus de noir occupaient la pièce. Aucune autre âme que des sosies de mes Protecteurs. Des vampires. Partout. Pire. Des soldats. Des « hommes » dont l'intérieur semblait déjà avoir un pied dans la tombe, d'être déjà ailleurs.

Tous inclinèrent l'échine à notre arrivée, apposant leur poing sur leur poitrine dans une parfaite chorégraphie, une sublime synchronie. Et un malaise sans nom m'envahit.

Je n'étais pas à ma place. Je ne méritais pas leur respect. Je n'étais rien, absolument rien pour eux. Je ne parvenais pas à comprendre comment j'allais y arriver, m'insérer dans ce monde, jouer ce rôle. Je ne me sentais pas du tout capable. Je ne pourrais pas être ce qu'il voulait que je sois.

Mes Protecteurs ne s'attardèrent pas, me menant vers l'ascenseur. Il ne resta pourtant qu'Eavan dans l'habitacle. J'aperçus Raiko et Aidan prendre position près des portes de la machine qui se refermèrent doucement, m'emprisonnant alors dans un étau de fer dont il me serait impossible de m'échapper.

Comment pouvais-je être si confiante sur le fait qu'il ne m'arriverait rien, que rien ne saurait m'atteindre ici alors que j'étais la seule « humaine » ou du moins ce qui s'en rapprochait le plus ? Etais-ce une spécificité émanant de mon statut de Sumbolon ? Etais-je « programmée » pour ne pas craindre Edward ou ses sbires ?

Le silence se prolongea cependant dans la cabine alors que les chiffres s'égrenaient. Où étions-nous ? Cet immeuble appartenait-il à leur espèce ? Le partageaient-ils avec des humains ? Le cas échéant, ces derniers avaient-ils la moindre idée du danger qu'ils encouraient ?

L'étage du penthouse s'illumina alors dans un ding assourdissant qui sembla résonnait en moi, en écho aux battements effrénés de mon cœur. Je ne parvenais pas à le calmer, à lui intimer un certain silence.

Il était inutile de préciser que je redoutais énormément cette rencontre. J'en craignais les tenants et aboutissants et ne parvenais à me convaincre qu'elle bouleverserait sans aucun doute une part importante de celle que j'étais. J'étais ignorante de bien des choses concernant ce monde, son monde mais je me doutais qu'une telle « sommation », cela en avait tout l'air, ne pouvait avoir d'autre issue qu'un destin défavorable.

Les battants s'ouvrirent sur la silhouette parfaite de mon promis. Il se tenait fixe sur sa position, presque intransigeant avec tous ce qui pouvait l'entourer, même l'air semblait se fendre de sa propre volonté pour ne pas l'importuner. De son aura, émanait toute la complexité de sa puissance. Et j'étais inexorablement attirée par elle, bien que je tentais d'y résister de toutes mes forces.

C'était ainsi que j'avais été « concue ». Chaque cellule de mon corps reconnaissant son exacte jumelle en lui.

Il m'accueillit d'un sourire bien trop heureux de me voir bien que je ne puisse déterminer s'il s'agit de manipulation ou de sincérité. Il me tendit sa main, une invitation tacite à le rejoindre et je soulevais la mienne avec hésitation. Un conflit sans nom se débattait en moi. Exécuter ce que ma « nature » exigeait ou tenter de m'y défaire par tous les moyens.

Lorsque ses doigts entrèrent en contact avec les miens…je fus d'une docilité sans pareille. Il m'était littéralement impossible de lui échapper. Il fit un signe à Eavan derrière moi que je saisis à peine, tant j'étais captivée par son regard, tant il m'avait happé de sa présence. C'était…viscéral.

Il se saisit lentement de mon autre main, les joignant entre nous, sans que je n'y appose aucune opinion, avant de déposer sur chacune d'elle ses lèvres marmoréennes. Il ne détacha à aucun moment ses prunelles des miennes, me piégeant dans leur profondeur.

_Je ne saurais d'écrire le ravissement que me procure ta présence, Isabella. Je dois admettre avoir craint, un instant que tu ne te rebiffes. Ton esprit m'est parfois…illisible.

_Il me semble que c'est le commun des mortels que de vivre avec cette incertitude.

Il eut un rictus amusé que ne sut dissimuler son regard enjoué, comme s'il détenait un secret dont j'ignorais tout, ce qui devait probablement être le cas. Il me débarassa de mes affaires avant de me diriger dans la pièce, enserrant étroitement l'une de ses mains contre la mienne. Je découvris alors autour de moi le lieu témoin de notre rencontre. Il s'agissait d'un large penthouse en haute fenêtre donnant sur le tout Portland. L'ascenseur donnait sur un vestibule lumineux qui servait d'entrer à un séjour tout aussi glorieux. La décoration était moderne aux antipodes de ce que l'on aurait pu attendre d'un antre de vampires. Aucun cercueil ni citadelle.

J'eus un sourire à cette pensée. Cela aurait certainement donné une autre tournure à cette soirée. Nous débouchâmes sur une terrasse où nous attendait une table dressée. Tout autour, un silence de cathédrale comme si la ville se taisait pour ne pas perturber l'instant. Edward m'invita à m'asseoir avant de prendre place face à moi, acceptant de libérer ma main de sa poigne.

Mes doigts caressèrent un instant la nappe de soie avant de s'attarder sur l'alentour. C'était bien trop préparé. Trop prémédité. Calculé.

Nous surplombions la vue comme nous surplombions le monde et nous faisions passer pour des dieux alors que nous nous noyions parmi les hommes. C'était si narré.

Je le savais me contempler mais ne souhaitais desserrer les lèvres et pourtant, le flot de mes questions me semblait intarissable. C'était peut-être l'occasion que j'avais attendue toute ma vie et craignais aujourd'hui les réponses qui me seraient données. Finalement, je relevais le regard pour l'affronter et mon cœur eut un raté en apercevant ses prunelles. C'était l'effet Edward apparemment. J'espérais pouvoir survivre à cette soirée.

_Pourquoi suis-je ici, Edward ?

Que je parvienne à émettre ces mots relevait du miracle. En même temps, pouvais-je réellement être à blâmer ? Si les vannes souhaitaient s'ouvrir, je n'allais certainement pas être celle qui cherchera à les retenir. Il ne parut cependant pas surpris. Il s'y attendait bien évidemment. Ce n'était pas comme si nous faisions cela chaque semaine. En deux ans, je n'avais rien pu tirer de lui. Et aujourd'hui, il me donnait l'impression d'une permission.

_J'aurais espéré que tu attendes au moins le plat pour que nous puissions aborder tout cela.

_Tu m'en voies navrée. J'aurais espérée avoir des réponses plus tôt. Nous voilà donc nous deux bien déçus.

Il eut un long soupir avant de passer une main dans ses boucles rousses. Une habitude que je m'étais surprise à lui emprunter bien des fois. Serais-ce également une spécificité de ma programmation ? J'avais tant de questions. Et il me semblait si peu de temps.

_Très bien. Je te demanderais donc une chose, Isabella. Une promesse.

_Que souhaites-tu de plus, Edward ?

_Juste un dîner. Pour cela, j'escompte bien que tu restes jusqu'à la fin. Quand bien même ce que j'aurais à te révéler ne te plairait. Pourrais-tu me promettre cela ?

Je sentis un froid sans nom m'envahir. C'était donc cela. Je ne m'étais pas trompée. Le moment était venu. Bon sang. J'avais tant espéré m'être trompé. Je ne dis cependant rien me contentant d'opiner derechef. J'avais besoin de savoir.

Il me contempla un instant, dardant une faille qu'il ne perçut finalement pas. D'un signe de main discret, deux serveurs habillés de pied en cape, nous apportèrent nos entrées. Je sursautais à leur arrivée, prise au dépourvu. Ils semblaient être sortis de nul part. J'eus à peine le temps de remercier celui qui me servait qu'il se volatilisait déjà. Je reportais mon attention vers mon assiette avant de fixer mon hôte dubitative. Allait-il réellement manger une salade ? Comme pour me narguer, il saisit d'une fourchée et l'avala élégamment, me demandant silencieusement d'en faire de même.

J'avais tant la gorge nouée que je ne pouvais avaler quoique ce soit. J'avais besoin de savoir. Il était temps que je sache. Je fis l'effort de prendre une bouchée avant de relever résolument les yeux vers Edward. Ce dernier me contemplait et dût saisir la détermination dans mon regard. Il opina, résigné, prêt à m'entendre.