_Tu comprendras aisément que malgré toute l'éloquence dont je suis capable, te révéler ce qu'il m'a fallut de taire pendant longtemps ne m'est guère aisé. Tu me pardonneras alors par avance mes potentiels maladresses.

Il n'attendit aucun assentiment de ma part, manipulant brièvement ses couverts avant de poursuivre, son regard ancré sur un point d'horizon, sur ce paysage, unique témoin de cette soirée.

_Je suis un vampire, Bella. C'est la seule certitude que tu possèdes en ce moment. Je ne suis pas mortel, ne le serais jamais. Mon temps se calcule différemment de ceux des humains. Je ne connais que l'éternité, ne vois que le long terme. Pour moi, les minutes qui s'égrènent ne signifient rien, n'ont aucune consistance, profondeur ou subsistance. Où devrais-je dire, j'avais coutume de penser cela. Ma…nature conditionnait ma façon de pensée. Avant que je ne te rencontre.

Il reporta alors entièrement son attention sur moi, fourrageant mes prunelles, captivant ainsi tout mon intérêt. Je retins un frisson face à l'intensité qu'il mit sur ses derniers mots. Quelque chose, au fond de moi, semblait répondre à cela.

_J'ai été élevé pour régner sur notre monde, notre peuple, notre race. Et je savais parfaitement qu'un jour, tu serais celle qui m'aiderait à accomplir cette tâche. Evidemment à l'époque, j'ignorais qu'il s'agirait de toi, Bella mais de ton existence, je n'avais jamais douté. Tu serais un jour ou l'autre, mienne. Et c'est cette…pensée que j'ai chéri des années durant. A ta naissance, je ne te portais aucune attention malsaine. Tout ce qui comptait pour moi, c'était ton bonheur, ta sécurité. J'étais un protecteur. Rien de plus. Je te précise cela afin que tu ne voies aucune perversion dans l'attention que je t'ai portée à l'époque. Diamétralement opposée à celle que je te voue à présent.

Une fois encore, il marqua une pause comme pour me laisser m'imprégner de ses propos. Cette fois-ci, cependant, il prit une gorgée de sa coupe de vin rouge, une teinte sanguine, détonnant parfaitement avec l'albâtre de sa peau, suintant sur ses lèvres purpurines. Je me trouvais étrangement attiré par ce mouvement. Me secouant légèrement, je me concentrais sur la suite.

_A la mort de tes parents, Charlie a décidé qu'il était préférable que tu ne sois pas confronté à ce monde, que tu ne saches rien de notre existence, que tu n'ai jamais connaissance de ta véritable nature. J'étais contre au départ, bien évidemment, mais savais au fond de moi qu'il avait entièrement raison. Abaylar et Renée venaient d'être assassinés et rien ne me garantissait que tu ne sois la prochaine.

J'ai donc consenti à t'être invisible tout en m'assurant qu'il ne t'arrive rien.

Comprends-tu Bella à quel point tu m'étais importante ? A quel point j'aurais fait n'importe quoi pour que tu sois heureuse ? J'étais prêt jusqu'à m'omettre.

Sa tirade me fit baisser les yeux. Je ne savais que penser. Il était en train de m'embrouiller, de me forcer à envisager les choses d'une certaine manière et j'ignorais si je le souhaitais vraiment, si je ne préférais pas tout simplement le haïr, le condamner à être la cause de toutes mes souffrances. Accepter ce qu'il disait revenait à intégrer une réalité que je m'étais efforcée de repousser.

Ma réaction ne sembla pas l'arrêter. Il tenait parole. Je pouvais lui être reconnaissante de cela.

_Ce ne fut que lorsque Charlie fut persuadé n'avoir plus beaucoup de temps qu'il m'a permis « d'apparaître ». Mais tu étais déjà si imprégnée de ton existence humaine, si intégré dans ton monde qu'il me semblait impossible de t'en détacher. C'est pourquoi, malgré ce que tu peux bien penser, Bella, j'ai continué à essayer de te maintenir dans un environnement familier. Je ne pouvais supporter l'idée de te retirer entièrement de ce qui te liait à ton passé.

_Je suppose que je dois t'être reconnaissante des immenses sacrifices que tu fais pour moi, n'est-ce pas Edward ? Est-cela tout ton propos ? Souhaites-tu que je tombe à genoux et te prie de continuer à décider de mon sort sans me consulter ?

Il parut rebiffé, fronçant les sourcils lorsqu'il me vit serrer les poings posés sur la table, signe de mon profond agacement. Il avait la décence de noter mon changement d'humeur, de déceler mes émotions. J'ignorais s'il s'agissait d'une prérogative inhérente à cette relation de Sumbolon ou juste un signe de son profond discernement. Il se redressa légèrement avant d'apparaître en un instant à mes côtés. Il se saisit délicatement de mes mains dans les siennes, oublieux de ma résistance, me forçant à les détendre, les enserrant dans les siennes.

_J'aimerais que tu cesses d'avoir une si piètre opinion de moi mais je suppose que c'était inévitable. Seul le temps arrivera à te convaincre de mes intentions.

Il ne bougea alors pas de sa position alors qu'il continuait à dérouler la raison de ma présence ici, en ce lieu. Ses yeux se perdaient dans les miens et je ne savais plus vraiment ce que j'étais censée ressentir. Chaleur, colère, animosité, tendresse. Bon sang, il manipulait mes sens.

_Edward, dis moi juste pourquoi je suis là. Pourquoi maintenant ? Pourquoi ici ?

_Notre monde est en guerre, Bella. Notre souveraineté est menacée par des groupuscules persuadés de notre véritable supériorité sur l'humanité, qui suggère que notre prédominance doit se solder sur l'éradication de l'humain, cet être jugé inutile, corrompu et défaillant. Les membres de cette supposée résistance estiment qu'il est de notre devoir de sauver ce monde de ceux qui la détruisent.

_Pardon ?

C'était certainement la dernière chose que je pensais entendre ce soir, à tel point que j'eus cru d'abord à une plaisanterie. Je retirais mes mains de sa poigne et me levai, prête décamper d'ici. Comprenant certainement mes intentions, il m'arrêta sans même bouger de son emplacement et rattrapa la main fugueuse.

_Tu romps donc ta promesse, Bella. Je dois admettre être déçu.

_Etais-tu en train de foutre de moi, Edward ?

_Je te parle d'une situation réelle qui perdure depuis des décennies. Je te parle de la raison de l'assassinat de tes parents, farouchement opposés à ce diktat. Je te parle de la raison pour laquelle il est nécessaire à présent que tu me rejoignes, répliqua-t-il, se relevant à son tour, haussant légèrement le ton.

Nous étions enfin arrivés là où nous devions être. Il l'avait dit, confirmé mes pires craintes, mes doutes, mon désarroi. Il n'y aurait pu avoir aucune autre issue possible que celle qu'il venait d'émettre. Cela eut le mérite de me couper toute fougue, de me retirer tout semblant de véhémence. Bon sang, c'était arrivé.

Je n'arrivais pas à y croire, n'arrivais pas à en dire davantage mais espérais qu'il précise sa pensée.

_Je me demandais quand cela arriverait, m'étais imaginée ce que tu me dirais, comment je réagirais. Ce n'est pas non plus l'exclusivité du siècle. Tu m'as bien fait comprendre pendant toutes ces années que cette issue était inévitable. Et pourtant, je ne saurais te décrire le désarroi qui m'envahit, Edward.

Il opina lentement le menton, détournant un instant son regard sur nos mains jointes. Je me détachais alors, le contournant avant de me placer face à l'horizon qui s'ouvrait devant nous. Tant de vies se déroulaient, inconscient de ce qui se tramait à cet étage, de l'enjeu qui se jouait à présent. J'avais tant envie d'hurler, de l'envoyer se faire paître. Je souhaitais tant jouer l'adolescente rebelle, pousser le cliché jusqu'au bout mais nous n'étions pas dupes. Cela ne servirait à rien. Ce jour devait arriver.

_Que suis-je exactement, Edward ? Si tu es vampire, le suis-je aussi ? Ou ne suis-je qu'humaine ? Le cas échéant, comment pourrais-je diriger des vampires ? Mon humanité n'est-elle pas justement ce que certains semblent condamner ?

Je ne l'entendis pas approcher mais je le perçus. Une façon de le voir qui m'était réservée, je suppose. Un privilège qui m'était octroyé. Il m'effleura gentiment l'épaule avant de se saisir de mon menton, levant mes yeux vers lui. Je fus encore une fois captivée par ces émeraudes abyssales, leur intensité me foudroyant de toute part.

_Tu es une hybride : le mélange d'un vampire et d'une Sumbolon, elle même partiellement humaine et vampire. Tu es à la fois ce que les miens vénèrent et abhorrent. Tu possèdes des capacités propres à tes deux natures. L'humaine en toi est domptée par cette part vampirique. Ton côté immortel est adouci par ta nature humaine. C'est pour cela que nous avons été lié, Bella. Ce n 'est qu'avec le temps que tu comprendras véritablement l'étendue de ton influence sur moi.

_Pourquoi une Sumbolon ? Pourquoi pas une vampire qui serait prête à se jeter à tes pieds ?

_Je pourrais certes choisir quelqu'un de mon espèce mais mon rang exige que je prenne une Sumbolon pour épouse, car il est coutume de croire qu'elles ont le pouvoir de tempérer l'ardeur du roi. Tu gouverneras à mes côtés, me conseilleras et ton opinion, ton avis, tes pensées, tes doutes, tes craintes, tes insécurités primeront toujours sur la pensée d'un tiers. Je te serais entièrement dévouée, Bella. Et crois-moi qu'il s'agit là d'un sens littéral.

Ses doigts longèrent lentement l'ossature de ma joue, rejoignant ma tempe avant de redescendre vers ma mâchoire et de prendre place autour de mon cou.

_Tu es si fragile entre mes mains, que d'un mouvement je pourrais te briser. Et pourtant, tu possèdes en toi le pouvoir de m'anéantir.

Une boule obstrua ma gorge à ses mots et je me retins de déglutir bruyamment. Il mettait tellement d'intensité, de profondeur dans ses paroles que j'avais du mal à me concentrer sur leurs sens. Je commençais à perdre ce qui me servait de discernement.

_Tu…Selon toi, je serais hybride, dans ce cas, une part de moi, une part dont j'ignore l'étendue, serait humaine, mortelle. Je serais donc vouée à disparaître alors que tu continuerais à exister. Cela signifie-t-il qu'une autre Sumbolon me remplacera ? Y aurait-il une liste de Sumbolons qui te serait destinées ? A chaque fois qu'une finirait par mourir, il te suffirait d'en choisir une autre.

Il eut un rictus amusé avant de secouer la tête de dépit. Il se saisit délicatement de mon visage entre ses mains, me forçant à le contempler entièrement. J'étais certaine qu'il devait déceler les battements désordonnés de mon cœur et m'en voulus d'être si faillible en sa présence. Je croisais les bras sur ma poitrine, espérant calmer les éreintements de mon myocarde, ce qui créa une faible barrière entre nous. Un franc sourire se dessina alors sur ses lèvres. Il n'était bien évidemment pas dupe.

_Bella…Sais-tu seulement ce que veut dire le mot Sumbolon ?

Je niai doucement bien que mon mouvement soit altéré par son étreinte. Il poursuit alors.

_Il s'agit d'une âme sœur, destinée par les astres, à être liée à son exacte jumelle. Forgée de la même matière, séparée par des naissances éparses, elles finissent toujours par se retrouver, quelque soit le temps, le lieu car l'une ne saurait exister sans l'autre. C'est cela, Bella, ma destinée. Je t'ai attendu si longtemps, espéré ta venue pendant des années, des siècles tant j'étais persuadé que tu existerais quelque part. Une fois là, il m'a été impossible de me détacher de toi. Alors, pour répondre à ta question, non. Aucune n'a pu ne serais-ce qu'attirer mon attention avant toi. Ce qui me compose, celui que je suis t'appartient corps et âme. Nulle autre.

A ce stade, j'étais entièrement désorientée. J'ignorais si je pouvais le croire même s'il laissait peu de place aux doutes, à l'incertitude. Serait-il possible qu'il dise vrai, que j'eusse une telle influence sur lui ?

_Comment pourrait-on être ensemble dans ce cas ? Ma vie est limitée…

_Non, m'interrompit-il doucement.

_Que veux-tu dire ?

_Tu es une hybride. Une part de toi est vampire, elle n'est juste pas encore éveillée. Pour cela, nous…nous devons être ensemble.

Il dût percevoir l'incompréhension sur mes traits. Il prit une profonde inspiration, détachant une main de mon visage, là où elle s'était logée depuis le début de cette conversation. Il semblait presque gêné de devoir dire ce qui suivait. Un rire maladroit lui échappa avant qu'il ne fourrage de nouveau mes prunelles.

_Vois-tu…Le mariage chez les vampires est similaire à bien des égards à celui des humains. Des vœux sont scellés, des alliances sont échangées et ensuite, les époux se joignent…de toutes les manières possibles.

_Oh Seigneur, m'exclamais-je, totalement ahurie par ce qu'il venait de sous-entendre.

J'étais certaine que mes joues devaient être en fou, ce qui provoqua son hilarité. Je me détachais de lui et reculais de plusieurs pas afin de mettre une certaine distance. J'avais déjà bien sûr songé à cette éventualité. Je ne vivais pas non plus dans une grotte mais qu'il le dise ainsi, de cette manière, en cette circonstance, c'était juste fou.

_J'ignorais que cette idée te paraîtrait si absurde. Ne serais-je donc pas à ton goût ? Poursuivit-il, faussement blessé.

Je lui assénai une tape à l'épaule avant de lever les yeux au ciel. Là n'était pas la question, même si je ne lui dirais jamais cela. Il était évident qu'Edward était magnifique. Le plus bel être que j'avais eu l'occasion de voir. Même si je préférais mourir plutôt que de le lui avouer.

_Quoiqu'il en soit, je ne faisais pas uniquement mention de l'aspect très physique de la chose, même s'il s'agit en réalité de la partie la plus importante lors de ce rituel. Disons qu'il est nécessaire…Comment le formuler sans te heurter ? Pour être laconique, Bella, pour clôturer ce rituel, je dois te mordre.

_Comment ça ? Me transformer ? M'exclamais-je, la panique m'envahissant.

Il perçut ma déroute puisqu'il se saisit de mes épaules, me forçant à maintenir mon attention sur lui.

_Non Bella. Il ne s'agit pas de transformation. Tu es déjà vampire. Il s'agit de révéler cette partie, celle qui te rendra immortelle, plus résistante, plus forte.

_Et si je ne le souhaite pas, Edward ? Et si je souhaitais rester humaine ? Mourir ?

C'était comme si je l'avais giflé. Il reculait déjà de plusieurs pas avant de se détourner de moi, faisant face à la table où nous attendait encore un dîner non consommé. Il n'avait pas envisagé cette éventualité. Et je m'en voulus presque de lui affliger cela après tout ce qu'il venait de me dire. Mais pour ma défense…Comment pourrais-je accepter tout cela ? Gouverner un monde dont j'ignorais tout, partager l'existence d'un « homme » dont je ne savais rien, devenir une « chose » que je ne comprenais pas. C'était beaucoup trop.

_La mort te paraîtra donc préférable à une éternité à mes côtés. Je dois admettre que c'est inattendu.

Je me frottais le front avant de soupirer longuement. J'avais peut-être été un peu brusque. Je consentis à me rapprocher de lui, tendant une main fébrile vers son épaule avant de la ramener contre moi.

_Edward…Laisses moi juste du temps. C'est beaucoup à accepter.

Je le vis opiner lentement sans pour autant me faire face. Il n'allait quand même pas se rebiffer. J'étais celle qui venait de voir son univers bouleverser de manière irrémédiable. Il venait littéralement d'ébranler toutes mes conceptions. Je me saisis alors de sa main, fraîche contre la mienne, le forçant à se retourner, à me confronter. Voir l'espèce de tristesse qui envahissait ses traits me toucha plus que je ne voulus l'admettre. Je la déposais alors sur ma joue, appréciant son contact. Il eut un doux sourire à mon encontre avant de se pencher. Je sentis ses lèvres caresser brièvement mon front. C'était très agréable, sans conteste.

J'avais une dernière question. La plus importante de toutes d'ailleurs.

_Combien de temps me reste-t-il avant de devoir te rejoindre ? Je pensais avoir jusqu'à mes dix-huit ans.

_Nous attendrons effectivement tes dix-huit ans avant d'entamer quoique ce soit.

_Alors pourquoi maintenant ? Pourquoi tout me révéler maintenant ?

_J'ai besoin de te préparer à tout cela. Le temps nous est en quelque sorte compté. Tu deviens de plus en plus fragile, une cible de plus en plus facile. Je n'ai donc pas le choix.

_Me préparer de quelle manière ?

Il hésita un instant, soucieux de ma réaction. Pouvais-je l'en blâmer ? Je ne savais plus quoi penser, moi-même. Il poursuivit cependant ce dont je lui fus reconnaissante.

_Commencer à t'inculquer les rudiments du rôle que tu vas jouer, t'aider à intégrer tout ce que je viens de te révéler.

_Comment comptes-tu faire cela ?

_En profitant de ces dîners où tu m'autorises enfin à te courtiser, sourit-il.

Je devinais qu'il plaisantait à moitié. Je soupçonnais plus ou moins l'affection qu'il me vouait. Je demeurais évidemment très sceptique mais je lui accordais une espère de bénéfice du doute.

_Cela te convient-il ? Poursuivit-il, face à mon silence.

Si cette situation me convenait ? Absolument pas. S'il pouvait continuer à m'éclairer sur le sujet ? Avec plaisir. Quoiqu'il en soit pour ne pas m'attarder davantage, j'acquiesçais ce qui sembla le satisfaire pleinement.

Il me raccompagna à mon siège, invitant du même geste de la main nos serveurs à poursuivre leur mission. Je devinais le sujet clos pour ce soir et pourtant, dans ma tête, continuaient à fourmiller des dizaines de question. Mais semblerait-il que j'avais encore le temps de les poser, le temps de comprendre, d'avoir droit à un certain chapitre.

Le soulagement primait sur la confusion, sur les inquiétudes demeurantes. J'avais tellement craint qu'il m'arrache ces derniers mois que le fait qu'il confirme ce délai me paraissait inédit. J'avais encore deux mois. Deux mois de normalité, de simplicité. Deux mois avant l'éternité.