Lorsqu'il avait proposé de m'emmener, j'avais cru à tort qu'il s'agirait d'une virée « normale » en compagnie de mes Protecteurs, invités intégrés dans le package, stupidement sûrement. Ce fut donc avec une étrange surprise que je le vis prendre le chemin du toit et non celle du hall.

J'étais tentée de m'en enquérir mais ne parvenais pas vraiment à dire quoique ce soit. Je craignais un peu sa réponse.

Ce fut donc avec tout autant d'étonnement que je le vis en ouvrir la porte avec une facilité déconcertante sachant qu'il me fallait généralement m'y reprendre à trois fois rien que pour faire céder la poignée. Ce ne fut qu'une fois arrivée devant la plus proche rambarde qu'il s'arrêtait consentant enfin à m'affronter du regard.

Il perçut mon regard interrogateur et s'en amusa, je le savais.

Ses mains se saisirent des miennes avant qu'il ne les approche de ses lèvres et ne les embrasse une à une. Je retins un frisson, le contemplant avec attention. Il eut un rictus avant de les remonter le long de mes bras comme une couverture. Il se saisit un instant de ma gorge, s'attardant sur une veine particulièrement proéminente, sentant sûrement mon pouls dédoublait sa course. L'air devint presque étouffant alors qu'il faisait naître une étrange sensation là où ses doigts passaient et repassaient. Mon souffle se fit court. Bon sang, contrôle toi !

Refusant qu'il ne lise trop dans mes stupides réactions, j'arquais un sourcil, l'air narquois. Son sourire s'élargit.

Il poursuivit sa course sur mes joues et rapprocha doucement son visage du mien. Je ne percevais plus les battements de mon myocarde tant il s'était affolé. J'ignorais ce qu'il était en train de faire mais une chose était certaine, il se foutait royalement de moi. Quelques instants auparavant, il s'était retiré au nom de tradition. Qu'allait-il donc me sortir à présent ? Qu'elles avaient soudainement changé ?

Mais surtout, j'ignorais si j'en voulais vraiment de son baiser. J'étais encore indécise tant j'étais certaine que cet acte serait irrémédiable.

Il déposa son front contre le mien, sa respiration aussi chaotique que la mienne, ce que j'estimais enfin juste. J'en avais tellement assez de sa nature composée alors qu'il me semblait toujours être en déroute dans son sillage. Son amusement s'accentua. Mais bien sûr, il savait parfaitement comment vous faire enrager à chaque maudit moment.

J'allais me retirer de sa poigne lorsqu'il la resserra, y mettant un peu plus de force qu'il n'en était en réalité nécessaire.

_Fermes les yeux, Isabella, murmura-t-il alors, enfin.

_Non, répliquais-je, défiante.

_S'il te plaît, poursuivit-il.

_Non, repris-je avec autant de tranchant.

_Et cette confiance que tu étais censée m'accorder ce soir ? répondit-il, mi-amusé, mi-agacé.

_Elle s'est envolée lorsque ton foutu sourire goguenard est apparu.

_Tu me fais donc payer mon incapacité à résister à ton charme, très tragique de ta part, reprit-il en se détachant légèrement.

_J'avais plutôt l'impression que tu te réjouissais à l'idée de me confondre davantage comme tu aimes tant le faire, mon amour, ironisais-je.

_Je m'imaginais la réaction du Protocole si elle nous voyait ainsi, mon ange, répliqua-t-il, constant.

Ses mains me tenaient toujours et son index caressait lentement ma tempe. C'était bien trop agréable à mon goût, bon sang.

_S'agit-il d'une personne ?

_Oui. Elle est chargée de faire respecter ses traditions que tu rends si désuètes et encombrantes.

_Ne me remercie pas, Edward. Cela me vient aisément.

Son rire ressurgit de nouveau et je me surpris de l'entendre autant ce soir. C'était plaisant cependant.

_A présent, je souhaiterais vraiment pouvoir t'emmener, pourrais-tu fermer les yeux s'il te plaît ?

_M'emmener où ? Rétorquais-je, étonnée.

_Bon sang, pourrais-tu pour une fois faire ce que je te demande sans autant tergiverser ? Répondit-il, légèrement agacé.

_Le libre arbitre, tu connais ? Ce concept dont tu aimes tant me priver depuis que nous nous sommes rencontrées, vois-tu, me permet de pouvoir décider si j'ai envie de suivre un homme, si je peux te qualifier ainsi, je-ne-sais-où, m'exclamais-je alors, toujours encadrée par ses mains qui, au vu de mon éclat, se posèrent sur mes épaules. Mieux.

_Et dire que tout est parti d'un « Fais moi confiance ». Je pensais avoir respecté un certain nombre de codes, déclara-t-il, toute trace d'amusement ayant soudainement disparue.

Il ancra son regard solidement dans le mien, me montrant à quel point j'étais en train de l'affecter. Ses sublimes prunelles se durcirent, se faisant plus dures, presque menaçantes. Il devait être terriblement effrayant, vraiment énervé.

Je finis par capituler et opinai lentement. Très peu confiante sur ce coup-là, je consentis cependant à fermer les yeux.

Je sentis son pouce caresser ma joue comme un tacite remerciement et une tentative de réconfort que j'acceptais sans broncher.

_N'ouvre les yeux qu'à mon signal, compris ? Précise-t-il.

_Oui, murmurais-je, ma voix si faible que s'il était humain, il n'aurait pu percevoir.

Je ne compris malheureusement pas ce qui se passa par la suite. Diverses sensations me saisirent, toutes plus puissantes les unes que les autres sans que je ne puisse les identifier correctement individuellement, sans que je n'eus réellement le temps de le faire. Je sentis cependant mes pieds quitter la terre ferme, présente, tangible et réel et je fus tenter de voir ce qui se passait mais il me rappela à l'ordre. Je l'aurais presque oublié tant je ne percevais rien d'autre que ses mains sur mes joues. C'était comme s'il n'était pas, comme si je rêvais la situation entièrement.

Un étrange haut-le-cœur me saisit l'estomac quelques instants après comme si mon corps, être indépendant, comprenait sans que je ne sois consciente de ce qui se tramait. Je me doutais cependant que nous « voyagions ». Bon sang…Etais-je en train de voler ? Cette pensée plus que quoique ce soit d'autre me fit flipper. Cela n'avait été mentionné nulle part que mes pieds devaient quitter à un moment ou à un autre le plancher des vaches. Je m'agrippai alors fortement à ses poignets, les loupant avant de les trouver. J'avais bien envie de planter mes ongles dans sa chair juste pour lui apprendre qu'avant « d'enlever » une personne, il serait peut-être intéressant de le prévenir des éventuels risques qu'elle prenait à faire confiance.

Quelque part dans mon esprit perturbé, je me doutais que l'instant était bref. Seul l'inconnu le rendait si long, si effrayant. Le vent fouetta un instant l'espace, l'air qui m'entourait, l'alourdissant, me faisant heurter chaque invisible paroi. Nous nous déplacions rapidement sans aucun doute. J'imaginais, dans le cadre qui se dessinait dans ma tête, l'allure que nous devions avoir, lui et moi, au-dessus de tout, défiant toute loi de la physique. Une image comparable à celle du film E.T et pourtant si éloignée.

En d'autres circonstances, je m'en serais sûrement amusée mais pas maintenant, pas ici.

Je sentais mon cœur tambouriner dans ma poitrine et me mis à craindre pour lui, pour ma vie. Il était solide mais il n'y avait que très peu de chose qu'un muscle humain pouvait supporter. Et j'étais HUMAINE. Du moins en partie, semblerait-il. A ce propos, je me demandais quelles propriétés me conférer cette nature sui-generis. Jusqu'à quel point me rendait-elle immortelle ? Le mot n'était sûrement pas celui que j'aurais dû employer car j'étais mortelle, pour l'instant, cette constance était indiscutable.

Et finalement, pour clôturer cette aventure psychédélique, mes pieds retrouvèrent un support solide, tangible. L'air se tût. Le vent s'allégea et je retrouvai un contrôle sur mes membres. Bon sang…Il finirait par me tuer.

Je ne consentis pas immédiatement à ouvrir les yeux comme si je craignais de ce que j'y verrais. Je n'avais pas tort d'être aussi méfiante. Après tout, il n'avait pas été entièrement honnête. Etais-ce vraiment étonnant d'ailleurs ?

Quoiqu'il en soit, je pris un moment aveuglément connaissance des alentours, tentant de percevoir, humer des éléments permettant de définir mentalement la configuration qui m'entourait.

Nous n'étions dans un espace ouvert. Je pouvais le sentir. Il y avait de l'humidité dans l'air, de la fraîcheur dans l'herbe sous mes pieds, celle-là même qui chatouillait mes chevilles.

Au loin, j'entendais une espèce de clapotis léger comme un étang, un lac, une étendue d'eau dont je ne parvenais pas totalement à définir la forme mais qui me semblait si reposante à l'instant. Le bruissement des feuillages détourna mon attention comme s'il m'appelait, m'intimait de me rapprocher juste un peu.

Trop d'information et pourtant pas assez. J'aurais aimé en savoir davantage sans avoir à utiliser le sens indiqué. Je voulais continuer à me complaire dans cette quiétude. Cet endroit inconnu.

_A présent, peux-tu me permettre de voir tes délicieuses prunelles, chère Isabella ? Demanda Edward, à demi-mot, comme s'il avait ressenti ce qui m'habitait à l'instant.

Je souhaitais lui refuser cela, tel une enfant, me rebiffais mais pourtant, comme si mon corps répondait à son commandement, je me vis m'exécuter. Etait-ce le ton, la manière ou la tournure de phrase qui m'avait étrangement ému ? Où était-ce juste une combinaison d'un tout ?

Quoiqu'il en soit, j'y consentis et n'en fus nullement déçue. Comme je l'avais deviné plus tôt, nous étions dans une espace de jardin. Non, ce n'était pas le bon terme. Il s'agissait plus d'une immense propriété s'étendant sur plusieurs hectares. Nous étions situés près d'un vaste portail en ce qui semblait être du fer forgé. Je ne pouvais vraiment le confirmer à cette distance sans pouvoir le toucher. Au dessus, était inscrit par les barres mêmes qui incitaient au confinement, un sceau que je ne reconnus pas d'abord mais qui me semblait si familier. Un chemin goudronné sillonnait alors la propriété en une immense avenue et plusieurs petites ruelles, permettant d'accéder à divers points.

C'était sans aucun doute, l'un des plus beaux lieux que j'avais pu visiter. Ce que j'avais pris pour une étendue d'eau était bien un lac surplombant les alentours, bordé au loin par une forêt qui semblait si dense de là où je me trouvais et dont, j'étais curieusement certaine, foisonnait d'une faune sauvage et intrigante.

A l'orée de celle-ci, se trouvait un petit chalet, à peine délimitable sous les lueurs lunaires. Il s'élevait comme un gardien de la végétation, effrayant dans sa simplicité.

Plusieurs tourelles parcheminaient le muret supportant le grillage d'entrée, sublimement dessinées, d'une finesse rare.

A l'ultime extrémité, s'élevait alors la raison de ma venue. Un immense manoir était érigé sur plusieurs hectares d'un style très classique avec des colonnes, des couloirs, de hautes fenêtres, toutes illuminées à l'instant. Il se laissait porter par le relief le plus élevé de cet espace et une étrange aura la recouvrait, comme s'il veillait sur tout ce qui l'entourait et que tout ce qui l'entourait n'existait que pour lui.

Silencieux durant mon inquisition, le rire d'Edward rompit ma contemplation et me força à détacher les yeux du monument pour porter mon attention vers lui. Il n'avait pas lâché ma main depuis notre arrivée, comme s'il se refusait à rompre totalement le quelconque lien qui nous unissait. Et étrangement, cela me convenait.

_J'aimerais pouvoir capturer l'air que tu arbores en ce moment. Je pense que ces lieux n'ont jamais connu autant d'émerveillement. C'est un bel hommage que tu leur rends, expliqua-t-il.

_Permets moi d'en douter. Comment cela pourrait en être autrement ? As-tu vu seulement la magnificence de tout cela ?

Il eut un sourire attendri avant de porter de nouveau son index sur ma tempe, comme une habitude qu'il souhaitait instaurer et repousser une mèche rebelle qui y avait élu domicile. Il la ramenait derrière mon oreille avant de se pencher et de déposer un baiser léger sur mon front, si brièvement que j'aurais pu croire l'avoir rêvé.

_Allons à l'intérieur, reprit-il en me dirigeant, conservant sa main contre la mienne.

Nous arpentâmes alors l'allée, découvrant au passage quelques hommes postés, des soldats. Des Protecteurs, qui s'inclinèrent à notre passage, comme ceux de ce hall à Portland, apposant leur poing sur leur poitrine. Edward ne s'en formalisa pas tant il devait s'en être accoutumé, ce qui me semblait si invraisemblable. Je n'étais pas à l'aise avec tout ce cérémonial.

Une volée de marches nous mena face à deux immenses portes d'un bois sombre, de couleur ébène que deux sbires ouvrirent avant même que nous n'atteignons la dernière marche, permettant à Edward de continuer sur sa lancée. Ils reprirent alors la position cérémonieuse de leurs collègues comme un écho se répercutant à notre arrivée. Cela ne s'arrêtera donc jamais. Nous pénétrâmes dans un immense hall, lumineux, contrastant tant avec l'extérieur qu'il me fallut un instant pour m'y accoutumer. L'espace était vaste, surplombé par deux massifs escaliers formant un arc avant de se rejoindre au sommet où un couloir l'accueillait et redirigé les habitants vers deux orientations. L'hall s'étendait bien après les escaliers, atteignant plusieurs portes et passages encore inconnus. Un véritable labyrinthe sans aucun doute.

Tout objet de décoration était constitué de marbre. De nombreux tableaux résidaient sur les hauts murs représentant des scènes intrigantes que j'aurais aimé étudier davantage mais mon regard était déjà captivé par le lustre majestueux qui descendait délicatement sur les lieux. Les lumières qu'il projetait se miroiter sur chaque facette qui le composait.

_Bienvenue mon Seigneur, s'exclama joyeusement une voix surgie de nulle part que je n'avais pas perçu dans ma concentration.

_Alden, comment allez-vous ? Permettez moi de vous présenter ma promise, son Altesse Isabella.

Altesse ? Je faillis m'étrangler et le fusillais du regard. Ses prunelles pétillaient d'amusement. Il l'avait fait exprès. Abruti ! Il demeurait cependant composé, parfait dans sa stature, son rôle, la force de l'habitude. Il ne souriait pas, n'exprimait rien par ses traits. Une véritable statue marmoréenne. C'en était impressionnant.

Le dénommé Alden écarquilla les yeux, ébahi, avant de s'afférer à s'incliner plus que de mesure. Je dus faire appel à toute ma volonté pour ne pas l'intimer de se relever.

_Ma chère très chère altesse, c'est un honneur de vous rencontrer. Nous avons tant attendu votre arrivée, tant espéré votre retour. Je suis à votre entier service. Vous n'avez qu'à demander.

_Oh…Merci Alden, répondis-je, déconcertée.

Comment parviendrais-je à accepter tout cela ? A jouer ce rôle ? J'en serais incapable sans aucun doute. Edward poursuivit en m'expliquant qu'Alden était le majordome de ses lieux, gérer le personnel et tenait à assurer la maintenance de ce bâtiment. Ce dernier semblait ravi d'être introduit de la sorte, il remercia son « Seigneur » et se retira au bout d'un moment, nous laissant poursuivre notre visite tout en réitérant auparavant ses hommages à mon égard.

Lorsque nous fûmes de nouveau seuls, Edward m'entraînait dans son sillage vers l'allée départageant les deux escaliers. Il me fit visiter tour à tour, des pièces aussi immenses les unes que les autres, expliquant que toutes les pièces communes se trouvaient sur ce palier. Dû à son rang, il accueillait souvent nombre de ses sujets, tenait souvent des festivités. Un système encore très moyenâgeux que sa mère prenait grand plaisir à suivre et conserver.

J'étais surprise qu'il mentionne sa mère, c'était si rare qu'il en parle.

_Tes parents vivent ici ?

_Ce manoir appartient à la dynastie des Cullen depuis son ascension, sa gérance est transmise à l'héritier lors de la succession. Je suis donc maître des lieux. Cela fut scellé lors de mon couronnement. Cependant, aucun membre de ma famille ne vit ici. Trop impersonnel selon leur terme. Ils ont néanmoins chacun droit à leurs appartements et se plaisent à surgir de toute part, n'importe quand, sans crier gare. Tu t'en rendras compte par toi-même.

Je déglutis à sa dernière phrase, comprenant ce qu'il ne formulait pas entièrement, lorsque je vivrais ici, lorsque nous serons unis. Cette pensée me glaça l'échine. Et comme s'il perçut mon désarroi, il resserra son emprise sur ma main avant de la porter à ses lèvres et d'y déposer un baiser rassurant. Je le contemplai un instant, le remerciant d'un hochement de tête. Revenant au présent et à ma curiosité, je m'enquis de sa famille.

_Ma mère, Esmé, est une femme d'une rare bonté. Sa gentillesse, sa générosité n'ont d'égale que sa beauté et sa pureté. Elle a aimé mon père de tout son être avant que celui-ci ne nous quitte.

_Oh, je l'ignorais Edward. J'en suis vraiment navrée. Comment … ?

_Lors d'une de nos innombrables guerres. Nous avons subi de nombreuses pertes humaines de notre côté. Un véritable massacre.

_Bon sang…Cela a dû être terrible pour vous, pour toi, répondis-je en portant mon entière attention sur lui alors que nous traversions une double porte, nous menant à une arrière cours, somptueusement décorée de marbre où trônait une fontaine illuminée. Un salon avait été aménagé pour accueillir les quelques visiteurs des lieux. De là où nous nous trouvions, je pouvais apercevoir des serres et étais curieuse de savoir ce qui s'y tramait.

Edward me conduit alors vers une des rambardes, m'invitant à regarder autour de moi. J'en eus le souffle coupé. Nous surplombions légèrement la propriété et le patchwork que cette vue nous offrait, me permettait de voir encore plus ce qui nous entourait, de nouvelles tourelles, des jardins aux plantes si colorées. Des terrains vagues et dégagés. Sous la lune de cette nuit-là, tout ce paysage revêtait une allure presque irréelle.

_Magnifique…murmurais-je, malgré moi.

_Certes, confirma-t-il.

Me tournant vers lui, je vis qu'il ne parlait pas des alentours et ne pus retenir le rouge de me monter aux joues. Génial ! Voilà que je me mettais à rougir devant lui comme une gamine inexpérimentée, ce qui était le cas, inutile de le nier.

Cherchant à ravoir une certaine contenance, je me focalisai sur notre précédente conversation, le relancer sur son père, l'homme qu'il était. Son regard contempla nos mains liées et de son pouce, il caressa le dos de ma main, laissant sur son sillage une brûlure si agréable.

_Edward Senior était sans conteste un homme de poigne. Il m'a enseigné ce que je devais savoir, tout ce qu'il m'était nécessaire de savoir. Il a tenté de m'inculquer un point de vue intransigeant, indiscutable…une logique implacable. Notre indéniable supériorité. Il souhaitait que je gouverne avec force, que je ne faillisse jamais. Il voulait que je reprenne son flambeau, que la dynastie ne connaisse aucun changement de régime, qu'il s'agisse des mêmes rouages. Et je l'ai vraiment suivi dans son idée, pensant que c'était la seule manière d'y parvenir. Son Premier Conseiller, le porte-parole du Conseil des Damnés, une sorte de premier ministre dans notre politique, Carlisle, était absolument consterné par ce type de gouvernement mais avait suivi son Prince, jusqu'au champs de Bataille. Il a péri dans ses bras. Lorsque j'ai accédé au trône, il m'a enseigné à tempérer, à régner avec plus de…discernement. Je le consulte sur des nombreux sujets même si dernièrement, tu as été la principale raison de nos rencontres, ajouta-t-il avec un sourire.

_J'imagine aisément. Il a donc assumé cette place de figure paternelle depuis, demandais-je, assertive.

_En quelque sorte. Surtout depuis qu'il a épousé ma mère. L'ultime trahison je suppose, reprit-il amusé.

_C'est vrai ? En a-t-il le droit ? Attends…Comment cela serait-il possible ? Tu m'as dit que des Sumbolon étaient liés par les Astres, le destin ou je ne sais trop quoi. Serais-ce un mensonge ? Déclarais-je, sentant l'agacement monté progressivement.

_Non Bella. Tout ce que j'ai pu te dire ce jour-là était vrai et le demeure. Rien ne sera capable dans ce monde, dans l'au-delà quel qu'il soit, te séparer de moi. Tu es de mon essence même. Je ne pourrais être sans toi. Ce qui te rend une cible si aisée, poursuivit-il, en caressant de nouveau ma tempe, tentative pour me rasséréner là où ses mots avaient déjà œuvré.

_Il suffira ainsi qu'on te retire à moi pour que je périsse, termina-t-il en fourrageant son regard dans le mien.

_Mais ta mère…

_Elle a fait le choix, pour son fils, de poursuivre, de se battre malgré la douleur. Elle a perdu une part d'elle-même mais a choisi de poursuivre sa vie de manière incomplète…pour son fils.

_Est-ce seulement possible ?

_Cela demande une grandeur d'âme sans précédent, une bravoure qui forge le respect. La plupart des Sumbolon, dans ce cas, finisse juste par se laisser mourir ou achève directement leur vie. Esmé s'y ai refusé. Aujourd'hui, elle a retrouvé une part de bonheur auprès de Carlisle même si elle ne pourra jamais l'aimer comme elle le souhaiterait. Il ne lui était pas destiné. Ce lien qui nous unit…est une bénédiction et une malédiction, nous élevant et nous torturant au plus profond de nous-mêmes.

_Mais c'est injuste…pour elle, pour Carlisle, plaidais-je, profondément navrée pour ces personnes dont j'ignorais tout.

_Pourquoi donc ? Ils sont ensembles malgré tout, reprit-il, surpris de ma déclaration.

_Ils n'ont pas le choix…Ils n'auront jamais le choix et se contenteront de subir…

_Au contraire, Bella. Ils ont eu le choix. Ils ont agi en suivant leur cœur, leurs sentiments…

Je n'étais pas convaincue. Pour moi, c'était comme s'ils se résignaient à leur vie actuelle. Etait-il seulement heureux ainsi ? Si cela avait été moi ? Qu'aurais-je fait ? Comment aurais-je réagi ? Comment réagirais-je si Edward venait à disparaître ? Je n'arrivais pas à l'imaginer et l'idée me dérangeait plus que je ne l'aurais cru de prime abord. Je ne voulais même pas y penser. J'avais l'impression d'hyperventiler à cette seule pensée. Bon sang…J'étais en train de me perdre dans toutes ces histoires. Il fallait que je revienne à quelque chose de plus…discutable, tangible. Avant que je ne puisse dire quoique ce soit, il me tournait déjà vers lui, me rapprochant lentement de lui avant de m'enserrer dans ses bras, me permettant de plonger mon visage dans son cou. Je me rendis alors compte que c'était exactement ce dont j'avais besoin à l'instant, de cette étreinte.

_Je ne pense pas pouvoir faire tout ça, Edward. Je ne suis pas prête pour cette vie là. Ce cérémonial…Ce lien…Je ne sais pas quoi faire de tout cela. Pourquoi m'imposer cela ?

_Je suis désolé, Bella. J'aurais aimé que tu y sois préparée plus tôt. J'imagine combien tu dois être bouleversée mais c'est notre monde. Je te prie de me croire lorsque je te dis que j'aurais aimé t'en épargner. Mon rôle est de m'assurer que rien ne t'atteigne, ne perturbe celle que tu es. Je suis censé te protéger et je te promets de le faire de toute mon âme. Mais ce passage, cette intégration est nécessaire. Je tenterais de la rendre la plus aisée possible mais je ne puis malheureusement t'en retirer. C'est pourquoi, je tenais tant à partager ces moments avec toi. Au-delà de la simple possibilité de pouvoir profiter de ta compagnie, je me devais de te montrer tout cela, de te parler de tout cela.

Il resta un moment ainsi, moi dans ses bras avant de me détacher lentement et de darder son regard dans le mien. L'intensité de ses prunelles était bouleversante.

_J'aimerais que tu puisses ressentir l'étendue de mon affection à ton égard, peut-être que cela te rassérénerait. Cela étant impossible pour l'instant…je te prie de me croire. Tu es ce qui m'ait de plus précieux, tu es ma vie à présent, conclut-il à mi-voix, me coupant totalement le souffle.

Comment étais-je censée réagir à cela ? Que devais-je répondre ? Il n'attendit cependant rien comme s'il savait que je n'en dirais davantage. Il reprit sa position première, reprenant ma paume et poursuivit en me parlant de sa sœur, comme si tout ce que nous avions partagé n'avait pas eu lieu. Je tentais alors de me réinsérer dans mon rôle précédent mais ne parvenais à m'y résoudre. « Tu es ma vie à présent ». Ses mots résonnaient dans ma tête comme un mantra. Comment pouvait-il avouer une telle dépendance et s'en tirer à me parler de sa sœur Alice, de son époux Jasper, de son caractère trempé, électrique mais de son grand cœur. Je ne retins que des bribes de sa tirade tant j'étais absorbée par lui. Comment ? Comment pouvait-il m'aimer ainsi ? Comment pouvait-il m'adouber ainsi ? C'était ahurissant. Moi qui doutait de chaque maudit qu'il disait, de chaque acte, qui maugréait contre son impressionnante propension à intervenir sur chaque aspect de ma vie. Et ce type sorti de nulle part m'avouer que j'étais sa vie.

_Je leur ai demandé de ne pas débarquer aujourd'hui, même à l'improviste. Je ne souhaitais pas qu'il t'effraie, qu'il te fasse fuir. J'ai déjà assez de mal à te retenir ici, près de moi. Je suis certain que si tu avais la moindre idée de là où tu étais, tu aurais trouvé un moyen de t'enfuir.

_Où sommes-nous ? Le questionnais-je alors soudainement intriguée.

Cela aurait normalement dû être ma première question. Plus rien ne m'étonnait cependant, venant de mon esprit.

_Près de Victoria.

_Au Canada ? M'enquis-je.

_Oui, nous avons, en quelque sorte, volé, répondit-il, hilare.

_Voler ? Comment aurais-tu des ailes ? L'interrogeais-je, ébahie.

Il partit d'un grand rire qui dura plusieurs instants. Je me contentais d'essayer de paraître boudeuse à sa réaction mais échouais lamentablement. Il était si adorable ainsi. Oh non, je ne pouvais pas avoir ce genre de pensée.

Nous fûmes interrompus par une forme massive, toute de noire vêtue qui s'avança de plusieurs pas, avant de s'arrêter près de nous. Edward retourna automatiquement derrière son masque inexpressif et se redressa pour contempler le nouvel arrivant.

_Excusez mon interruption mon Seigneur mais nous avons une situation, déclara-t-il, la tête toujours baissée.

_Merci Eleazar. Je vous suis.

Ce dernier refit son salut avant de se retirer, l'échine inclinée jusqu'à ce qu'il nous ait entièrement perdu de vue. Edward se tourna alors vers moi, déposant un bref baiser sur mon front.

_Je reviens dans un instant.

J'opinais alors qu'il suivait Eleazar, sa forme disparaissant derrière les massives portes, me laissant seule avec mes pensées, digérant tout ce qui avait pu se dire entre nous depuis mon arrivée ici, « près de Victoria ». Aucune précision, juste cette vague description comme tout ce qui entourait notre relation. C'était si étrange. Et c'était un euphémisme.

*LS*

J'ignorais pourquoi mais un souvenir particulier me revint à ce moment, remontant à une époque où j'ignorais tout existence de tout cela. J'étais avec Charlie à la pêche. Un de ses loisirs favoris. Nous nous amusions tant durant ces temps où nous n'étions que tous les deux, qui n'appartenaient qu'à nous. Nos rires résonnaient par-delà le onde faisant fuir la plupart de nos proies mais cela nous importait peu.

Le jour qui me revint en tête fut celui d'une partie de pêche étrangement morose. Je n'avais pas souhaité venir cette fois là. J'avais énormément de devoirs et souhaitais juste me plonger dans mes draps tout l'après-midi mais Charlie avait été si insistant que je m'y étais résolue. Nous étions sur la barque depuis peu de temps lorsqu'il me demanda si j'étais heureuse. J'avais trouvé la question si étrange, si peu lui que je l'avais contemplé bêtement, attendant qu'il précise sa pensée. Il eut un soupir de dépit avant de passer maladroitement sa main dans ses cheveux. Il contempla sa ligne un instant avant de me demander s'il avait su me rendre heureuse.

Cette question sortit de nulle part me toucha plus que je ne l'aurais cru et me maintint par la suite plusieurs nuits, éveillée. Elle était pour moi un présage…Cela s'est évidemment confirmé par la suite. Mais ce jour-là sur cette barque, je lui avais répondu que j'avais eu la chance exceptionnelle de l'avoir dans ma vie, que je n'aurais choisi nulle autre si le choix m'en était incombé et qu'il avait fait de ma vie un véritable conte de fée. Il parut satisfait de ma réponse mais la morosité qui l'habitait ne le quitta jamais vraiment, malgré ses sourires, ses rires. Elle demeura là, dans ses prunelles, constant rappel, constante alarme.

_Dis moi que je ne suis pas parvenue à te faire fuir, déclara une voix derrière moi, me sortant de ma contemplation vide du lac face à moi.

Je me redressai légèrement, tournant le menton vers lui et niant doucement, un sourire aux lèvres. Il se rapprocha, prenant place à mes côtés, dos contre la rambarde de sorte qu'il me faisait plus ou moins face. Il croisa ses bras dans sa poitrine dans une posture qu'il espérait désinvolte mais qui trahissait sa légère inquiétude.

Je commençai à pouvoir lire ce personnage. Cette pensée m'amusa avant qu'elle ne me rappelle quelque chose qu'il avait dit juste avant.

_Tu as dis tantôt que je n'étais pas encore capable de lire l'étendue de l'affection que tu me portais. Qu'entends-tu par cela ?

Il eut un sourire que je devinais, gêné. Je n'allais donc pas aimer sa réponse. Parfait. J'attendis cependant qu'il s'exprime, piquée dans ma curiosité. Il passa une main dans ses cheveux avant de me répondre.

_Quand nous serons unis…Tu seras capable de sentir ma présence, deviner mes émotions comme si tes sens décuplées parviendront à me cerner avant que ta conscience ne puisse me déceler.

_N'est-ce donc pas déjà ce qu'il se passe ? Je suis capable de savoir, ne me demande pas comment, lorsque tu es là.

Il parut surpris de ma révélation, me contemplant avec attention alors que je pouvais deviner les rouages de son cerveau fonctionnaient à toute allure avant qu'un sourire ne barre son visage, sourire qu'il tenta de refouler, échouant lamentablement. J'arquai un sourcil, interloquée mais n'eus aucune réponse. Il se contenta de décroiser les bras et de se saisir de ma main, déposant de nouveau ses lèvres sur mes doigts.

_Miss Protocole finira par me rappeler à l'ordre tant j'ai tendance à perdre toute notion de bonne manière en ta présence, déclara-t-il, amusé.

_Ne t'inquiète pas, dès que j'ai l'occasion de rencontrer cette bonne femme, je me ferais un plaisir de lui expliquer que tu n'as jamais fais preuve de bonne manière à mon égard.

_Et dire que tu es supposée assurée mes arrières, répliqua-t-il en levant les yeux au ciel.

_Assures toi d'abord de ne pas te mettre à dos les bonnes personnes.

Il partit d'un nouveau rire alors que je le suivais d'un sourire. C'était agréable. C'était incontestable. Le temps semblait s'arrêter en ces lieux. Je me rappelai alors que j'avais une routine d'étudiante à mener, un rôle à jouer dans une réalité qui me semblait parallèle. Je fus déçue cependant de n'avoir pas pu visiter l'ensemble de la propriété. Comme s'il avait lu dans mes pensées, ce dont je commençais à douter, Edward se pencha vers moi.

_Ce lieu t'appartiendra bientôt entièrement, Isabella.

_Je ne suis pas sûre de souhaiter cela, Edward, lui avouais-je finalement.

_Nous y arriverons ensemble. Fais moi juste confiance, termina-t-il en me tendant sa main.

Je la contemplai un instant avant d'opiner. Lui faire confiance, tout un défi qu'il commençait à relever haut la main.