Retourner à la réalité après avoir vécu une telle expérience me semblait presque surréel. Comme si j'avais tout rêvé, le bâtiment, notre conversation, son salut… comme si rien n'avait réellement existé.

Suivre un simple cours en compagnie de mes camarades de classe prenait des allures de pièce de théâtre où chacun jouait avec une incroyable précision le rôle qui lui était assigné. Et je semblais être la seule à avoir accès aux coulisses.

Comment Edward pouvait-il s'attendre à ce que je puisse retourner à ma normalité, mon humanité après m'avoir montré un bout de ce qu'était son monde ?

J'étais profondément perturbée comme si je nageais entre deux eaux sans savoir laquelle je souhaitais suivre, laquelle me correspondrait le mieux. Le pire dans tout cela était que je n'étais même pas sûre de pouvoir un jour choisir. N'étais-ce pas ironique ? Je passais mon temps à geindre en blâmant qui souhaitait l'entendre que mon libre arbitre avait été bafoué, que je n'avais jamais eu le droit au chapitre et là…J'étais incertaine quant à l'issue que j'aurais donné à ce dilemme s'il m'avait été posé.

_Miss Swan, qu'en pensez-vous ?

La voix de Mr Connelly, notre professeur d'histoire me ramena parmi eux, interrompant le cours de mes pensées. Je sursautai en entendant mon nom, attirant le rire de quelques uns. Jetant un rapide coup d'œil au tableau, j'essayais de me souvenir de la dernière chose qui fut dite ou écrite. Bon sang, il allait me faire la peau. Il n'était pas des plus commodes mais se révélait généralement juste. Je n'avais jamais eu de souci dans ses cours, dans sa matière. Je me débrouillais même très bien. Enfin…jusqu'à maintenant.

_Alors ? Rien ?

Lena m'asséna un coup au tibia pour attirer mon attention, m'indiquant du regard le bouquin que nous partagions. Je vis étaler en large, le titre suivant : « L'intervention des Etats-Unis dans le cours de la Seconde Guerre Mondiale : le débarquement de Normandie ». Je n'étais pas plus avancée.

_Vous ennuierais-je, Miss Swan ?

_Je suis désolée Mr Connelly, répondis-je, le feu me montant aux joues.

Il me contempla un instant avant de poursuivre son cours. Bon sang, il ne pouvait pas m'en vouloir. Une minute d'inattention ce n'était pas la mort surtout qu'après ma récente découverte, j'aurais pu moins même lui en raconter de bien belle.

Je rencontrais alors le regard suspicieux de mon amie qui semblait un peu plus éveillée qu'elle ne l'était d'ordinaire dans ce cours. Je l'ignorai docilement en me concentrant sur le cours qui se déroulait devant moi, tentant de faire bonn figure.

*LS*

_Tu t'expliques ? Lança-t-elle dès que nous sortîmes de la salle de classe.

_Comment ça ? Répondis-je en replaçant la anse de mon sac sur mon épaule.

Nous nous dirigions vers notre cours de littérature anglaise, en redoublant le pas, espérant presque la semer mais ce serait mal la connaître.

_De un, tu disparais hier soir sans explication. De deux, tu te mets à divaguer devant Connelly. De trois, tu me dissimules quelque chose.

_Tu te fais des idées, Lena. J'étais juste à la bibliothèque hier soir, je te l'ai déjà dit. Et le cours de Connelly était vraiment ennuyant aujourd'hui.

_Le cours de Connelly est toujours ennuyant et pourtant, on s'y fait, on maintient les apparences. Qu'est-ce qui se passe, Bella ? S'exclama-t-elle en retenant mon bras.

Contrairement à son air habituel, elle semblait vraiment inquiète pour moi ce qui me toucha particulièrement. J'avais toujours eu du mal à lui dissimuler cette partie de moi mais en même temps, me croirait-elle seulement si je le la lui révélais ? Comprendrait-elle toute l'implication ? Toutes les conséquences que cela contiendrait ?

Cependant, j'avais besoin de tenir pied, d'avoir quelqu'un qui parviendrait à saisir les bouleversements que je subissais actuellement. J'avais besoin d'une amie, avec un soupçon d'humanité, de normalité. Enfin, plus ou moins.

Je levai le menton, essuyant du regard les étudiants qui nous dépassaient autour de nous. Ils ne nous portaient aucune attention. Je ne savais pas comment lui formuler la chose et ignorais ce que j'étais en mesure de lui, les mots que je devais choisir pour la mettre dans la confidence sans totalement l'inclure. Elle fut plus vive que moi.

_ C'est lui, n'est-ce pas ? Demanda-t-elle à mi-voix comme si elle saisissait elle-même que son nom ne devait être prononcé.

_De qui parles-tu, Lena ? Feintais-je. J'étais en train de tout faire pour gagner du temps.

Elle haussa un sourcil, blasée. Comme si je ne devais même pas m'aventurer sur cette voie. Elle m'avait déjà mentionné Edward sans le nommer. Il ne serait pas judicieux que je le nie davantage. J'émis un long soupir. Le cours de littérature anglaise attendrait. Je la pris doucement par le bras et l'emmenai dans le débarras le plus proche que je connaissais. Je refermais la porte derrière moi et me tournai vers elle.

_Si tu souhaites me tuer, laisses moi faire mes adieux à Teddy, déclara-t-elle, d'un ton qui se voulait plus amusé qu'inquiet.

J'eus un sourire à cette pensée, qu'elle ne dut pas percevoir dans la pénombre de la pièce. Je levai les yeux vers l'unique l'ampoule de la salle et l'enclenchai en tiret sur le fil qui y était relié.

La lumière nous éblouit légèrement un instant avant que nous puissions retrouver nos repères. Dans la sécurité de ce local à balai, je finis par m'exprimer.

_C'est lui.

_Pourquoi faire tant de mystère ? Je veux dire, tu es amoureuse, ça se fête non ?

_Ce n'est pas vraiment la question et je n'en suis pas amoureuse.

Elle leva les yeux au ciel, l'air de dire « tu peux toujours me faire marcher mais je te connais ». Je choisis de ne pas relever et de poursuivre.

_Je le connais depuis un moment. Charlie m'a, en quelque sorte, confié à lui.

_Et tu ne le mentionnes que maintenant ?

Elle semblait vraiment blessée et je ne pouvais réellement lui en vouloir.

_Nous avons une relation assez complexe qui consiste à ce qu'il gère le patrimoine laissé par Charlie et donc, faire en sorte que je ne manque de rien et en contrepartie, je me tiens à carreau et ne lui fais pas trop de crasse.

_Du coup, tu es tombée amoureuse d'un vieux crouton et tu en as honte, c'est ça ?

_Je n'en suis pas amoureuse et non, il n'est pas vieux. Il…Il est un peu plus âgé mais l'écart n'est pas la question.

_Tu as donc retourné tout ça dans ta tête, preuve que tu y tiens à ce bonhomme, renchérit-elle, plus enthousiaste que je ne l'aurais cru face à ces révélations.

Je me contentais de me taire afin d'éviter de m'enfoncer davantage. Face à mon silence, elle prit le relais.

_Bon, maintenant, c'est quoi le deal ? Tu l'aimes, il t'aime ? Tu hésites ? Dis moi au moins qu'il est canon !

_Lena !

_Quoi Lena ? Tu me dois plus de détail.

_Il est beau, oui. Et non je ne l'aime pas. Arrête donc avec ça.

_Il t'aime alors ?

_C'est un peu plus complexe.

Je me répétais, je le savais mais c'était difficile de lui expliquer la situation sans pouvoir être totalement transparente.

_Est complexe ce que nous souhaitons rendre complexe, Bella, commença-t-elle en me tenant la main. Soit vous vous aimez, vous vous mettez ensemble, soit ce n'est pas le cas, et vous vous zappez chacun de l'existence de l'autre.

Dans la vision très manichéenne et simpliste de Lena, c'était vrai. Elle avait rencontré Tyler et ne l'avait plus quitté depuis. Pour elle, il n'aurait pu en être autrement. Je n'eus pas l'occasion de lui répondre que la porte devant nous s'ouvrit à la volée, laissant apparaître Mr Harvey.

Son regard furibond nous traversa l'une, l'autre avant de s'arrêter sur nos mains liées. Bon sang, je ne l'avais jamais vu aussi rouge. Allait-il s'étouffer ?

_Mesdemoiselles, suivez moi immédiatement.

-LS-

Harvey nous avait retenu une bonne heure en nous rappelant la bienséance nécessaire attendue dans cet établissement, qu'il n'était pas contre…ce genre de relation. Il avait longuement hésité avant de sortir ce mot et nous avait assuré être ouvert d'esprit tant que cela ne contrevenait à la vie en société. Il ne pouvait tolérer que nous séchions les cours pour s'adonner à ce genre de pratique. Je me retins de lui rappeler que nous en étions à la poignée de main lorsqu'il était entré.

Léna pouffa de rire une centaine de fois devant lui, nous valant un mois de retenue chacune. J'allais vraiment l'étriper, sérieusement. C'était de l'acharnement à ce stade.

Ce fut finalement très tard que je retrouvais le silence de ma chambre. Léna en avait profité pour s'éclipser avec Tyler, me glissant que cette expérience l'avait excité au plus haut point et lui avait donné des idées. Je me retins de commenter cela.

Je ne fus étrangement pas surprise de trouver Edward allongée sur mon lit, feuilletant un de mes livres de cours. Il se redressa en me voyant franchir la porte et se posta devant moi alors que je déposais mes affaires sur mon bureau. Ses yeux pétillaient d'amusement. Il était donc au courant. Par Harvey ou ses espions ? Peu importait. Je la jouais cependant fine, très agacée qu'il ait eu vent de cela.

_Je te pensais une créature très occupée, Edward. Et pourtant, tu es très souvent de ce côté de la réalité.

_Je dois avouer que tu rend mon quotidien très très très divertissant.

_A mon grand damne, déclarais-je en retirant mon manteau et l'accrochant sur le dos de la chaise.

_Qu'as-tu de beau à me raconter aujourd'hui, douce Isabella ? Susurra-t-il en replaçant une mèche de mes cheveux derrière mon oreille.

Un frisson me parcourut que j'eus du mal à retenir ce qui élargit son sourire.

_Ne penses-tu pas être trop âgé pour le commérage ?

_Pas de cela. Aurais-tu des aveux à me faire ? Je dois avouer m'inquiéter à présent que tu partages cette chambre avec ton ami. Peut-être devrais-je t'affecter un autre colocataire ? Un homme cette fois-ci ?

_Tentes-le, chéri. Tu serais surpris de ce que je le laisserais découvrir.

Un éclair de colère traversa son visage alors que l'image que je venais d'invoquer lui venait à l'esprit. Il leva son index sur ma tempe et descendit lentement sur ma joue avant de me saisir le menton, me forçant à l'affronter dans les yeux.

Ce fut à mon tour de sourire. Il était trop facile de l'avoir.

Doucement, il déposa son front contre le mien, fourrageant ses prunelles dans les miennes avant de soupirer longuement, fermant les paupières, me dissimuler ses pensées.

_Je dois avouer avoir adoré la conversation que j'ai eue ce matin avec Harvey.

_Harvey est dépassé par les évènements, Edward, murmurais-je doucement alors que mes mains se réveillaient d'elles-mêmes et quittaient mon flanc pour rejoindre son visage.

A mon contact, il rouvrit brusquement les yeux surpris. Il se décolla légèrement de moi, demeurant suffisamment proche pour que je puisse apprécier le moindre trait de son visage.

_Tu m'as manqué, déclara-t-il de but en blanc, sans préambule.

_Fais attention, tu risques de trop attacher

_Je le suis déjà totalement, Bella, tu devrais le savoir, murmura-t-il presque contre mes lèvres, avant de s'éloigner.

_Il me devient très difficile de te résister, poursuivit-il en s'éloignant.

Mes joues me brûlaient énormément tant elles devaient être rouges. Je me détournais alors tentant de m'occuper en sortant quelques affaires de mon sac.

_Je dois y aller, Bella. Puis-je être rassuré en te laissant en compagnie de Léna ?

Il parvint à éviter avec aisance mon livre d'histoire qui atterrit sur le mur derrière lui. Son rire résonna encore dans la salle alors qu'il avait lui-même disparu.

Je n'entendrais jamais la fin de cela.