_Tous ses bouquins…
La bibliothèque d'Edward était magnifique, regorgeant de véritables trésors. Je doutais qu'il en eut lui-même conscience. Rien que d'être en ce lieu, je me sentais comme une brèche dans ce temps, comme si je n'y avais pas ma place, comme tout ce qui concernait Edward de manière générale.
Il m'avait emmené ici, arguant que je me devais de connaître notre histoire avant toute chose. Je ne me sentais pas particulièrement attachée à ce « notre ». Je n'avais jamais rien connu de ce monde avant aujourd'hui. Prétendre y appartenir me semblait prématuré.
Je n'avais cependant pas réagi à cela et avais opiné. J'étais très curieuse d'en apprendre davantage, d'en savoir plus sur la personne qui se tenait près de moi, dans l'espoir que je puisse, un jour, comprendre tout ce qu'il représentait.
_C'est un héritage. Chaque nouveau leader se doit d'en prendre connaissance.
_Tu les as tous lu ? Demandais-je, ébahie.
_J'avais le temps pour cela.
_Autant de temps ? Répondis-je en faisant le tour de moi-même, absorbant une nouvelle fois la beauté des lieux.
Loin de moi l'idée de remettre en cause ce qu'il me disait.
_J'ignorais encore à l'époque que tu redéfinirais ma notion du temps.
A ses mots, je tournai lentement le menton vers lui, absorbant ce qu'il venait de dire. Il était de dos, feuilletant distraitement un des ouvrages posés sur le bureau. Pensait-il naïvement que cela ne m'atteindrait pas ? Que j'étais si insensible à son attention ? Il ne pouvait pas me sortir ce genre de phrases toutes faites et escomptait que je le prenne normalement. Je n'avais jamais connu de relation avant lui. Il s'en était bien assuré.
Je ne savais même pas quoi répondre à cela. Devais-je juste laisser passer ? Changer de sujet ? Ce n'était pas un simple. N'y aurait-il pas un foutu bouquin pour me guider dans ces échanges ? Je devrais peut-être me mettre à en chercher.
Je choisis pour cette fois l'option qui me semblait la plus facile à supporter.
_Par quoi commence-t-on ?
Je vis ses épaules se tendre avant qu'il ne referme violemment la couverture de son bouquin. Agacé ? J'étais assez heureuse de mon effet. Il pourrait enfin comprendre qu'il n'allait pas me baratiner aussi facilement tout le temps.
Il s'avança vers le haut bureau qui surplombait la salle et s'installa sur la chaise en cuir derrière. Une tentative pour m'intimider ? Me montrer qu'il pouvait dominer la situation ? Il me contempla alors un instant, un doigt sur son menton, tapota pensivement sa lèvre inférieure. Ce mouvement aurait pu me distraire, si je n'étais pas décidée à lui tenir tête. Il devrait savoir depuis le temps qu'il me « connaissait » que je pouvais être incroyablement entêtée. Je me dirigeai alors face à lui, jetant un vague coup d'œil vers les deux autres sièges qui lui faisaient face et optai finalement pour la position la plus évidente.
Je pris place sur son bureau, me tournant vers lui et croisant les jambes à son niveau, ma paire de Converse effleurant son super fauteuil en cuir. Il suivit des yeux mes gestes avant qu'un rictus amusé ne traverse ses lèvres. Cela n'aurait pu en être autrement. Il le savait bien. Je le lui rendis et attendis la suite.
_Commençons par la Genèse de notre espèce, dans ce cas.
_Ai-je besoin de prendre des notes ? Ironisais-je, face à son ton pédagogue.
_Inutile. J'ai dans l'idée que tu as déjà en tête tout ce que je vais t'énoncer aujourd'hui.
_Comment ça ?
_N'as-tu jamais eu des rêves étranges ? Des souvenirs qui ne semblaient pas t'appartenir ?
_J'ai toujours eu une imagination très vivace.
_Je n'en doute pas. Ton esprit est très complexe. J'ai dû mal, pour l'instant, à en percevoir toutes les subtilités.
_Pour l'instant ?
_Je t'avais parlé du fait qu'une fois unis…
_Je m'en souviens, je m'en souviens.
Il partit dans un grand rire face à ma gêne, me faisant lever les yeux au ciel. Il pouvait être très puéril à sa manière. Ce qui, n'empêche, m'amusa. Aussi forte soit l'envie de lui faire ravaler son sourire, il semblait ne pas avoir beaucoup d'occasion d'être aussi…insouciant. Il me l'avait pourtant déjà dit. Je le divertissais.
_Poursuis, je te prie, déclarais-je enfin, souhaitant entendre la suite.
_Je disais donc que nous portons en nous notre histoire. Dans nos gênes. Une manière pour nous de tirer profit des leçons du passé et surtout, de ne pas reproduire les mêmes erreurs.
_Comment est-ce possible, Edward ? Ce n'est pas logique.
_Logique ? Tu penses encore comme une humaine, Bella. Ce que tu n'es pas. Tu ne l'as jamais été. Selon leurs dogmes, nous sommes des créatures surnaturelles, du folklore, des légendes créés pour expliquer ce qu'ils ne peuvent expliquer, rejeter ce qu'ils ne peuvent accepter. Nous sommes issus de la plupart de leurs craintes, de leurs cauchemars, de ces zones d'ombre qu'ils souhaitent omettre, ces mouvements à la périphérie de leur regard qu'ils ne veulent pas reconnaître.
Notre histoire est ancrée dans nos gênes, dans notre sang et se transmet de génération en génération.
C'était difficile pour moi d'appréhender la chose mais acceptait de faire fi de mes préjugés, comprenant que pour entendre ce qu'il avait à me dire, je devais retirer les œillères que mon évolution dans la société « humaine » m'avait forcé à enfiler. J'opinai lentement, l'invitant ainsi à poursuivre.
_Connais-tu Lilith ?
_Je serais tentée de te dire non. Juste un vague souvenir d'un de mes cours de catéchisme.
_Je suis même étonné que ces humains en aient fait mention. Elle est représentée communément comme un démon. Celle qui n'est pas Ève, la claire, la docile. Lilith a été forgée de la même matière qu'Adam, ce qui en fait l'une des créations divines originelles. Elle n'a cependant pas pu accepter le fait qu'Adam choisisse Ève. Elle l'a honni et a forcé le Diable, sous sa forme de Serpent, à séduire Ève et a engendré le premier humain.
_Quel est le rapport avec toi ? Enfin…nous ?
Il remarqua mon hésitation mais ne s'en formalisa pas. Il poursuivit alors.
_Ce qui est omis cependant est que Lilith engendrait au même moment, le premier de notre espèce.
_Qui en était le géniteur ?
_Le Diable lui-même.
_Comment cela serait-il possible ? Tu n'es pas…Tu es…
_Je ne ressemble pas à un monstre à deux cornes. Représentation humaine, Bella. Méfies-toi de ce qui t'a été enseigné. Quoiqu'il en soit, notre espèce s'est perpétuée, évoluant auprès de notre espèce cousine humaine, la plupart d'entre eux ignorant même notre existence, à part les…
_Sumbolon, terminais-je à mi-voix.
Il acquiesça doucement, caressant de son index, la main que j'avais posée sur le bureau. Je retournai celle-ci et entrelaçai nos doigts, lui tirant un nouveau sourire qu'il tenta de camoufler. Il se contenta de poursuivre son récit.
_Nous avons toujours su « cohabiter ». Il était inutile qu'il en soit autrement. Nous limitions nos interactions, constituions notre propre « société », nos alliances, créions nos propres conflits.
_Et le Clan Cullen ?
Une émotion passa vivement sur ses prunelles, m'empêchant de l'identifier tout de suite. Il ne me laissa d'ailleurs pas le temps de m'y attarder.
_La Créature originelle était un Cullen. De ce fait, nous sommes, de droit, destinés à gouverner sur notre race. Au fil de l'histoire, nous avons su confirmer notre position. Aucun coup d'Etat, aucune rébellion n'a eu raison de nous et de notre lignée.
_Des rébellions ? Votre légitimité a été contestée ?
_De multiples fois. C'est une situation inhérente à toute monarchie. Les humains ont également connu ce type de « mésaventure ».
_ « Mésaventure » ? Tu appelles cela des mésaventures ? Des personnes ont péri, ont été tués à cause de ces mésaventures.
Il balaya mon commentaire d'un geste de la main, comme si cela n'avait aucune importance, comme si ses révélations ne l'atteignaient guère. Se rendait-il compte de tout ce que cela impliquait ? Il ne pouvait pas être aussi désinvolte par rapport à cela.
_Edward, tu m'as dit qu'aujourd'hui, ton pouvoir était contesté. Es-tu en train de vivre ce type de « mésaventure » ?
Il prit un moment avant de me répondre cette fois, fourrageant mon regard, me jaugeant, m'analysant, m'étudiant. Je resserrai ma poigne, en encerclant sa main entre les miennes. Il reporta son attention sur un point derrière moi avant d'opiner.
_Le départ de mon père a donné la permission à certains de contester ma position. Une remise en cause plutôt mal venue.
_Pourquoi toi ? Pourquoi maintenant ?
_Certains pensent que je ne suis pas un véritable Cullen, que Carlisle serait mon réel géniteur.
_Quoi ? C'est affreux ! Ils n'ont pas le droit de te faire ça, de faire ça à ta mère, m'insurgeais-je.
Je fus surprise de le voir sourire alors que je sortais de mes gonds. Se foutait-il de moi ? Comment des gens dont j'ignorais tout osaient contester ce qui lui revenait de droit ? Comment pouvaient-ils faire cela à sa mère que je ne connaissais pas d'ailleurs ? Je me surprenais à vouloir étriper des inconnus pour défendre « une famille » dont je venais réellement de rencontrer un de ses membres ? Étais-je seulement normale ?
_Ce n'est pas drôle, Edward. Que pouvons-nous faire pour y remédier ?
J'eus un mouvement de recul en me rendant compte que je venais d'utiliser un « nous » alors qu'une seconde avant, je rejetais tout de ce monde. Je le quittai des yeux un moment pour absorber réellement ce que je venais de dire.
_Heureux de constater que tu prends déjà ton rôle à cœur, mon amour.
_De quel rôle parles-tu ? Demandais-je, essayant d'ignorer le surnom affectueux dont il venait de m'affubler.
_Être à mes côtés quoiqu'il advienne, me soutenir face à l'adversité.
Son index rejoignit ma tempe, caressant tendrement ma joue avant de replacer une de mes mèches derrière mon oreille. Un frisson me parcourut à son contact, ce qu'il remarqua aisément. Je ne lui étais pas insensible et ne me pouvais m'en cacher. Il se contenta de porter nos mains liées à ses lèvres.
_Bon sang, cela devient vraiment difficile de te résister.
_Je suis certaine d'avoir vu Miss Protocole passée par là, s'exclama une voix derrière nous, me faisant sursauter brusquement.
Je me tournai pour voir apparaître une somptueuse jeune femme aux longs cheveux noirs et à la peau d'albâtre. Ses deux prunelles grises étaient hilares et pétillaient d'amusement. Elle portait une longue tunique lui arrivant aux genoux d'un rose pâle brodée de fils d'or qui luisaient sous les rayons de soleil que laissaient passés les vitraux de la pièce.
Toute à ma contemplation, je ne la vis avancer vers moi, jusqu'à ce qu'elle me fasse face et ne saisissent mes deux mains entre les siennes.
_Je suis si heureuse d'enfin faire ta connaissance. Edward m'a tant parlé de toi. Je lui en ai tant voulu de te garder cacher. Je suis Alice, sa sœur. Nous allons être de très grandes amies…
_Alice, par pitié, laisses lui le temps de te comprendre, répliqua une seconde voix, d'une telle douceur.
Mon regard se porta alors sur la nouvelle venue. La ressemblance entre elle et Edward était stupéfiante. Nul besoin d'en savoir l'origine. Elle était sublime, d'une rare beauté. Ses enfants avaient hérité de ses cheveux de jais mais là où le visage d'Edward était angulaire, elle avait un visage en cœur. Il émanait d'elle une telle chaleur. Je me sentais chez moi rien qu'en la regardant. Je pris les devants cette fois et m'avançai vers elle lentement. C'était comme si nous étions liées sans que je ne puisse l'expliquer.
Un sourire maternel ornait ses lèvres alors qu'elle m'entourait de ses bras. J'étais si surprise que je mis du temps à répondre à son étreinte. L'émotion me bouleversait et je la relâchais rapidement, ne souhaitant pas y succomber. Elle le comprit et ne me retint pas.
_Ma douce Bella, nous t'attendions depuis si longtemps.
Son regard se porta sur un point au-dessus de moi. Deux mains se posèrent sur mes épaules, un soutien indéfectible par celui qui semblait déjà lire en moi, malgré ce qu'il prétendait.
_Merci Madame.
_Oh que non, Esmé, je te prie. Nous t'avons pratiquement vu grandir. Nous sommes heureux de te compter parmi nous à présent.
_Nous allons tant nous amuser, répliqua Alice en se joignant à nous.
_Ravie de vous rencontrer, déclarais-je en les contemplant toutes les deux.
_Si tu savais depuis quand nous attendions ce jour. Edward te gardait jalousement, poursuivit Alice d'un ton accusateur.
J'eus un sourire alors que ce dernier se plaçait à mes côtés, maintenant un contact par nos mains liées, ce qui tira un sourire attendri à sa mère.
_Je m'assurais que tu ne la fasses pas fuir.
_Je suis certaine que tu aurais pu le faire sans avoir besoin de moi. Ton tempérament bougon suffit généralement.
_Tu oublies son côté surprotecteur qui pourrait être considéré dans certains états comme du harcèlement.
_Elle fait mention de ses Protecteurs qu'elle estime un peu trop présent dans son quotidien alors que je leur reproche d'être trop laxiste avec elle.
_Eavan est charmant, je te l'accorde, et comprends mon besoin d'espace la plupart du temps.
_Charmant ? Reprit-il en fronçant les sourcils.
_Ne commence pas, Edward. Eavan ne mérite pas ton courroux, le réprimandais-je, refusant que mon Protecteur fasse les frais de sa mauvaise humeur.
Il parut sceptique mais ne commenta pas davantage, tournant son attention vers les deux autres membres présents dans la salle qui nous regardaient, amusées.
_Elle est faite pour lui, s'exclama Alice en joignant ses mains contre son cœur.
_Tout à fait. Nous profitions de ta présence Bella pour te rencontrer. Je suis certaine que nous nous reverrons très prochainement. Alice, laissons-les à présent.
_A très vite, Bella.
Elles m'enlacèrent tour à tour et disparurent aussi soudainement qu'elles étaient apparus. Je me tournais alors vers Edward, stupéfaite. Il eut un sourire amusé face à ma réaction avant de saisir mon visage entre ses mains et de déposer un baiser sur mon front.
_Bienvenue chez toi, Bella.
Cette phrase me frappa de plein fouet. Je n'avais jamais eu de chez moi. J'avais quasiment toujours vécu au pensionnat, grandissant au rythme de ses évolutions. Je m'étais construite une vie là-bas, ce qui rendrait mon départ bouleversant. Je n'avais rien connu d'autre. Aujourd'hui, Edward apparaissait dans ma vie et me donnait accès à un futur que je n'imaginais pas, m'intégrant dans une famille que je ne soupçonnais pas. C'était beaucoup trop gros, presque impossible à appréhender à ce stade.
Était-ce réellement ce qui m'attendait ? Étais-je prête pour cela ?
