_Emmènes-là, Renée, cours mon Ange.

_Non, je ne peux pas te laisser

_Bon sang, ils sont déjà là. Nous devons la sauver.

J'étais blottie dans ses bras. Je pouvais percevoir les battements saccadés de son cœur sous le poids de l'effort que cela lui demandait ou de la crainte qui semblait irradier d'elle. Je pouvais percevoir son odeur, si réconfortante malgré ce qui semblait se dérouler autour de moi.

_Nous y sommes presque, ma belle, murmura-t-elle.

Elle se glissait entre les branches avec une agilité déconcertante, effleurant presque l'herbe sous ses pieds. A travers mes paupières entrouvertes, je voyais son profil. Ses traits étaient fins, tirés par la fatigue et l'effort. Elle jetait des coups d'œil par-dessus son épaule, s'assurant que nous n'étions pas suivies. Elle était si belle. Quelques boucles brunes s'échappaient de sa capuche, empêchant le monde de voir la douceur de ses prunelles bleues. Je ne m'étais jamais souvenue de ce visage et pourtant, c'était comme s'il avait été toujours là, que ses yeux m'avaient accompagnés toute ma vie.

Je m'entendis gémir, serrant de mes petits poings son médaillon…celui qui serait le mien.

_Elle est passée par là, s'exclama une voix derrière nous.

_Non, chuchota-t-elle paniquée avant de reprendre sa course.

Je nous sentis happée vers l'arrière. Elle trébucha…et je tombais lentement.

Je me réveillai en sursaut, le cœur battant contre ma poitrine. L'obscurité de la chambre me saisit, accentuant ma terreur. Je me redressai brusquement et je jetais un coup d'œil sur la silhouette endormie de Lena. Un long soupir m'échappa lorsque je reconnus les lieux, comprenant que rien de ce que je venais de voir n'était réel.

Je m'assis, rejetant les couvertures. Mes mains tremblaient sans que je ne puisse les contrôler. C'était la première fois que je la voyais. J'ignorai avoir un quelconque souvenir d'elle, que son visage était ancré en moi depuis tout ce temps.

Je me dirigeai vers notre salle de bain et refermai la porte derrière moi. Face à mon miroir, je vis les traits que je venais de découvrir…Je lui ressemblais tellement. C'en était effrayant. J'avais les traits de ma mère. Un sanglot m'étreint. Je me tins contre la vasque, les jointures de mes mains blanchies sous la force que j'y mettais.

Elle était là, si réelle. Les larmes se mirent à glisser silencieusement le long de mes joues. Pourquoi m'apparaissait-elle maintenant ?

Il me fallut un moment pour me remettre de ces images. Je me passais finalement de l'eau sur le visage, espérant effacer ainsi les dernières affres de mon cauchemar. En sortant, je refermai lentement la porte derrière moi. Je découvris alors Lena, parfaitement réveillée qui me jaugeait prudemment du regard.

_Je t'ai réveillée, désolée.

_Tu fais encore ces cauchemars, Bella. Que t'arrive-t-il ?

Je regagnai mon lit et m'y assis, lui faisant ainsi face.

_Je ne sais pas. Peut-être est-ce le stress des examens ?

Elle ne parut pas convaincue mais ne dit rien. Je m'allongeai, le regard fixe sur le plafond en espérant qu'elle ne poserait pas trop de question. Je détestais lui mentir mais ne savais pas comment faire autrement.

_Veux-tu en parler ?

_Non, ne t'inquiète pas. Ça finira par passer.

_Je ne le pense pas. Quelque chose te prend la tête en ce moment. Tu sembles totalement ailleurs.

_Lena…

_Je sais ce que tu vas me dire, c'est pourquoi je te dirais juste une chose. Nous sommes là pour toi quoiqu'il advienne.

Elle ne rajouta rien de plus alors qu'elle finissait par s'installer et me tourner le dos. Je la contemplais un moment, la culpabilité me rongeant avant de me rendre compte que je ne pouvais rien dire de plus.

-LS-

_Nous courrions…Non. Nous fuyions quelqu'un. Mon…Abaylard lui demandait de m'emmener.

La main d'Edward tenait fermement la mienne sur mon genou, m'apportant le soutien dont j'avais besoin, m'assurant qu'il était là à présent, dans la clarté de ce jour, loin de mes sueurs nocturnes. Je déposai caresser doucement ses jointures en poursuivant mon récit.

Nous étions dans son bureau. J'avais pris place sur le grand meuble en bois et il était sur son fauteuil habituel. Son regard ne me quittait pas alors que je lui racontai mon cauchemar, espérant qu'il m'éclaircisse, qu'il m'apporte des éléments de réponse qui me faisaient défaut.

_Elle me tenait contre elle, me serrait fortement. Elle semblait avoir si peur. J'ignore de quoi ou de qui mais…Elle courait dans cette forêt, ce bois.

_As-tu pu apercevoir ceux qu'elle fuyait ?

_Non…Je comprenais à peine où moi-même j'étais. Penses-tu que ce soit un souvenir ?

_C'est possible.

_ Comment est-ce possible ? J'ai été confiée à Charlie très jeune.

Il caressa tendrement ma joue de son autre main, comme s'il espérait essuyer ainsi la douleur qui transparaissait de mes traits.

_Certains souvenirs sont tenaces. Tu ne pourras t'en défaire.

_Pourquoi m'apparaît-elle maintenant ?

_Parce qu'en t'intégrant dans mon monde, je t'intègre au tien. Cela déclenche des souvenirs que tu pensais enfouis.

_Mon esprit essaie-t-il de me dire quelque chose ?

_Je pense que tu essaies de savoir d'où tu viens, Bella. En te confiant à Charlie, tes parents t'ont offert la protection absolue mais t'ont privé d'une partie de ton histoire.

_Te souviens-tu d'eux ? Les connaissais-tu ?

Il ne répondit pas de suite, soupesant la manière dont il abordait ce point, se concentrant alors sur nos mains liées. Je passais une main sur son menton pour l'obliger à me regarder. Il opina doucement.

_Oui. Ils étaient loyaux, très investis dans la défense de notre cause.

_Et…Etais-tu là ce soir-là ?

Il me relâcha doucement et le laissais faire, sachant que je n'apprécierai sûrement pas la suite. Je ramenai mes bras contre moi, un moyen de me protéger de ce qu'il allait me dire. Il se redressa et se dirigea vers les hautes vitres qui nous surplombaient.

Le silence des lieux était assourdissant à ce moment, religieux, comme si les horloges du monde s'étaient tues à l'instant. Je descendis de mon perchoir, souhaitant rester dans son sillage. Il glissa ses mains dans ses poches, son regard perdu dans le lointain comme s'il revivait l'événement.

_Une prophétie a été émise quelques années avant ta naissance et annonçait la venue d'une Sumbolon, d'une rare puissante, qui me serait destinée, rendant notre ascendance incontestable, asseyant ainsi la pérennité de notre peuple. Nous avions choisi de ne rien dévoiler, pour nous protéger et protéger celle dont nous ignorions encore l'existence.

Il se tut un instant, me permettant d'absorber ces premières révélations. Il se tourna alors vers moi, me contemplant de nouveau.

_Nous avons été trahis. Et la Résistance a commencé à traquer cette fameuse promise qui annonçait leur fin.

Il tint sa main dans ma direction, m'invitant à le rejoindre. Je détachai mes bras et me saisis de la sienne.

_Comment ont-ils su que c'était moi ? Que j'étais cette Sumbolon ?

_Renée était exceptionnelle, une femme incroyablement forte, courageuse, qui ne reculait devant rien. Elle était une conseillère avisée. Rien d'étonnant que ce soit sa fille unique qui détienne la clé de notre rédemption.

Une fois qu'elle a su qu'elle t'attendait, elle s'est mise à voir des choses, faire des rêves annonçant ce qui serait susceptible d'advenir. Lorsqu'elle a eu confirmation de ce dont nous nous doutions tous, nous nous sommes rencontrés ici même pour décider de ce que nous devions faire pour te protéger. Nous pensions pouvoir te cacher, nous pensions prendre un coup d'avance. Et pendant un moment, il nous semblait avoir eu raison, avoir vu juste. Mais nous avions torts.

Il prit mes mains entre les tiennes, arrivant ainsi à la partie que je redoutais le plus.

_Ce soir-là, nous avons commis une erreur. J'ai commis une erreur. Je me suis laissé, distrait, n'ai pas su anticiper. Alors que je défendais un pan de ce royaume, ils s'en prenaient à toi. Je suis arrivé trop tard….Abaylard gisait déjà dans son propre sang. J'ai cru devenir fou en ne te voyant pas près de lui. Il faut comprendre une chose Bella, tu es la personne la plus importante de mon existence, depuis ta naissance. Et ne vois en cela rien de malsain. L'affection que je te portais à l'époque était presque fraternelle. Je veillais sur toi.

L'amour que je te porte aujourd'hui, va bien au-delà.

Mais à l'époque, j'ai failli à mon rôle. J'ai retrouvé Renée, bien plus tard. Elle tenait encore son sein, l'étole qu'elle avait confectionné pour toi.

Des larmes glissèrent sur mes joues alors qu'il me racontait tout cela. Ils s'étaient sacrifiés pour moi, avaient donné leur vie pour que je sois. Bon sang…Etais-je condamnée à perdre tout ce que j'aimais ? Edward me serra fortement dans ses bras, me retenant alors que je menaçais de m'écrouler.

_Elle avait retrouvé Charlie et avait réussi à te sauver avant qu'il ne soit trop tard.

Je ne pus en dire davantage, me contentant de m'accrocher à lui pour ne pas m'effondrer.

_Tes parents étaient des êtres formidables dont tu peux être fière, Bella, et ont transmis à leur fille unique ce qu'ils avaient de meilleur en eux. N'en doutes jamais.

Il déposa un baiser sur mon front alors que je revoyais ses prunelles bleues, perdues dans cette forêt, une autre vie plus tôt.