Godric's Hollow s'endormait progressivement, ses cottages éteignant leurs fenêtres illuminées. Sur la place du village, les derniers clients du pub rentraient chez eux d'une démarche plus ou moins titubante en commentant avec passion le match que l'écran de télévision suspendu au-dessus du bar avait diffusé. Les enfants avides d'histoires étaient bordés par les parents qui, s'ils étaient originaires de Godric's Hollow, prenaient grand plaisir à raconter les légendes et les faits qui rendaient Godric's Hollow si spécial – contrairement à ce que pensaient les jeunes fêtards ayant le permis de conduire, qui n'aspiraient qu'à aller vivre dans une métropole et étaient partis une heure plus tôt pour la discothèque de la ville la plus proche. Si l'atmosphère qui planait au-dessus du village somnolait petit à petit, les maisonnettes sorcières angoissaient quant à elles à l'idée d'être ciblées par les mages noirs sévissant partout dans le pays. Elles pouvaient toutefois se rassurer, car l'homme qui apparut dans le plus grand silence à la sortie de Godric's Hollow, cette nuit-là, n'avait aucune mauvaise intention.

Si les habitants l'avaient aperçu, ils lui auraient peut-être dédié une légende, car jamais un homme aussi étrange n'avait un jour posé le pied dans le village – pas même Lord Voldemort. Coiffé d'un large chapeau circulaire et pointu, il portait un long manteau noir brodé d'argent, dont le grand col rigide était relevé. Ses pieds nus étaient chaussés de sandales de bois perchées sur deux rectangles d'ébène. Vêtu d'un pantalon de tissu souple assorti à l'espèce de kimono court et pourpre, il avait sur son côté, glissé dans sa ceinture, un long sabre dont la poignée noire feuilletée d'or scintilla à la lumière des réverbères.

Si l'accoutrement du touriste nocturne aurait singulièrement intrigué les habitants, ceux-ci n'auraient pas été moins surpris par le visage de l'homme. Bien que ce fût la première fois qu'il vint à Godric's Hollow, certains sorciers auraient peut-être dit le contraire, car l'individu ressemblait fortement à un ancien riverain. Il en avait, en tous cas, les mêmes cheveux noir de jais ébouriffés, le même teint pâle et les mêmes traits, bien que les siens fussent sensiblement plus arrogants. Cependant, un détail troublant le différenciait de James Potter : ses yeux. Ils étaient entièrement noirs, à l'exception de ses iris ronds ressemblant à deux cercles de feu.

Toutefois, l'homme n'avait aucun lien, si éloigné fût-il, avec James Potter. Il ignorait même que ce nom existait quelque et s'en fichait pas mal, trop occupé à passer son étrange regard sur les façades des maisonnettes qui s'endormaient. Nul n'aurait su dire ce qu'il cherchait, en cet instant, mais il sembla trouver un indice, car il s'avança dans une direction bien précise sans que ses sandales de bois ne produisent le moindre son.

Il s'arrêta très vite, brusquement et bien avant d'atteindre sa destination, et tourna la tête pour fixer un point invisible. Une fraction de seconde plus tard, un autre homme surgit du néant dans un bruissement. Celui-ci tenait une canne au pommeau en argent et, sous son bras valide, une sorte de grande assiette peu profonde et argentée, mais il s'agissait-là des seuls détails qui l'auraient différencié d'un sorcier normal. Ses cheveux bruns commençaient à se parsemer de fils gris, bien qu'il ne fût guère plus âgé que le touriste nocturne.

− Vous êtes en avance, John Guard.

Le sorcier eut un léger sourire et régla son pas sur celui de l'homme aux sandales, observant les environs avec intérêt.

− Quand je pense que nous nous trompons depuis des siècles, dit-il. Qui aurait cru que la Pierre se trouvait dans un village, et non dans une cachette surprotégée d'obstacles magiques et naturels ? Mon père se sentirait sûrement très bête s'il l'avait su de son vivant.

Son compagnon ne répondit rien et ralentit pour finalement s'arrêter devant une maisonnette qui faisait tache dans le décor, car partiellement détruite. Son jardin avait été envahi par les hautes herbes, celles-ci s'élevant assez pour dissimuler quelques décombres qui, autrefois, avaient constitué l'aile droite du cottage. La végétation avait repris ses droits, le lierre grimpant sur toute la façade pour s'engouffrer, à l'occasion, par une fenêtre cassée.

− C'est… ! dit Guard dans un souffle étonné.

− Vous connaissez cette maison ?

− Oui, oui… Elle est très célèbre dans l'histoire de la magie et appartenait à un ami d'école. J'espère que Harry Potter sera écarté de cette guerre, il est de loin le sorcier le plus difficile à approcher, à l'heure qu'il est.

− La Pierre ne se transmet pas d'une génération à une autre, elle choisit son propriétaire.

Poussant la barrière, les deux hommes eurent à peine le temps de faire un pas qu'un panneau surgit du sol. En un instant, la lame étincelante du sabre s'arrêta juste avant de percuter l'arête de la pancarte. Guard cilla. Il n'avait même pas vu le geste de son compagnon, indubitablement doté de réflexes et d'une rapidité surhumains.

− Qu'est-ce ? interrogea celui-ci en rengainant tranquillement.

− Un hommage rendu à la famille Potter, répondit Guard en s'approchant. Damar vous a sûrement parlé de Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom ? Il y a environ seize ans, il a assassiné Lily et James et a été vaincu par leur fils, qui était un bébé à l'époque. Les graffitis sont des messages d'encouragement à son intention, mais d'autres honorent surtout la mémoire de ses parents… Celui d'Aurelia est juste ici, mais je ne retrouve pas le mien…

Son compagnon ne s'attarda pas plus longtemps, contournant le panneau pour prendre la direction du cottage. Guard suivit, fixant la façade d'un œil attristé. Ils ne méritaient pas ça, songea-t-il avec amertume, mais il s'efforça de retrouver ses esprits.

− C'est une chance que la maison soit protégée des Moldus, mais je ne vous cache pas que c'est un miracle que la Pierre ne soit pas tombée entre les mains d'un quelconque escroc, reprit-il.

− Ne respectez-vous pas les morts, en Alterion ?

− Pour la grande majorité d'entre nous, si, mais d'autres n'ont de respect que pour l'or que peut leur rapporter leurs larcins, soupira Guard.

Ils atteignirent la porte dont la peinture s'écaillait, mais qui tenait toujours en place. L'homme aux sandales posa une main dessus et resta immobile quelques instants. Le sorcier l'observa attentivement avec une curiosité avide, toujours ravi d'être le témoin des démonstrations de son compagnon.

− C'était une belle maison, déclara celui-ci d'un ton indifférent.

Guard fut quelque peu surpris mais approuva la seconde d'après. Il savait que ces paroles signifiaient, au sein du peuple de son acolyte, que les Potter avaient été une bonne famille. Sans plus de cérémonie, toutefois, son comparse ouvrit la porte puis entra, le sorcier à sa suite.

Le hall exigu avait perdu toute la chaleur qu'il avait pu avoir autrefois. Son papier-peint ocre s'était décollé et disparaissait presque entièrement sous une épaisse couche de poussière, mais la petite commode et le porte-manteau semblaient nécessiter un simple coup de chiffon. Les linges qui reposaient dans le landau avaient moisi et bourdonnaient, des Doxys semblant avoir élu domicile dessous.

− Vraiment un miracle qu'aucun voleur ne soit passé par ici, commenta Guard.

− Le fils n'aurait-il pas dû hériter de tout ceci ?

− Les choses sont un peu différentes que chez vous, en fait. L'héritier ne reçoit que ce que ses parents lui lèguent par écrit, exception faite de l'or. J'imagine que le ministère de la Magie, en hommage aux Potter, a choisi de laisser la maison telle que James et Lily l'ont laissée à leur mort.

Son compagnon hocha simplement la tête, qu'il rejeta l'instant d'après comme pour regarder au plafond. Guard réprima un sourire. Depuis qu'il connaissait l'étrange individu aux allures de samouraï, il s'était toujours demandé si celui-ci avait le don de voir à travers les objets, y compris son propre chapeau. C'était visiblement le cas, car l'homme repartit de son pas paisible et silencieux, filant droit vers l'escalier.

Guard, bien moins doué que son acolyte à voir dans le noir, tira sa baguette dissimulée dans sa canne et l'alluma. Monter à l'étage ressemblait quelque peu à une course d'obstacles, car les langues de papier-peint cachées sous la poussière semblaient essayer de le faire trébucher, alors que son compagnon ne rencontrait apparemment aucune difficulté à échapper à ces croche-pieds malicieux. Ils atteignirent le palier et marquèrent une pause en observant le couloir.

La lumière du réverbère parvenait jusqu'au mur pour révéler les ruines de l'aile droite, dont le sol était jonché de débris qui n'avaient pas été soufflés assez fort par l'explosion pour atterrir dans le jardin. Il ne restait plus grand-chose de la charpente, ni même de la dernière chambre et de ce qui semblait avoir été une salle de bains, à en juger la baignoire fêlée qui avait atterri dans la cuisine, à l'étage inférieur. Guard s'était interrogé sur les dégâts, le jour où il était venu graver son message d'adieu à l'attention de James et Lily, mais les constater enfin le troublaient quelque peu. Comment leur fils avait-il pu survivre à cette explosion ? s'étonna-t-il.

Son comparse ne lui laissa pas plus de temps et se dirigea vers la première porte. La chambre de Lily et James paraissait ne pas avoir échappé aux caprices du mari, qui avait suspendu une grande banderole rouge et or indiquant : GRYFFONDOR EST LA PLUS FORTE ! Sans nul doute avait-elle été brandie pendant les matchs de Quidditch, songea Guard, mais lui-même était trop occupé à encourager Serdaigle pour la remarquer. Le lit massif avait tenu le coup toutes ces années, à l'instar d'une belle et haute armoire, mais les rideaux vert menthe avaient moisi et servaient de repas aux Doxys qui y avaient élu domicile, à en juger le léger bourdonnement qu'ils émettaient. Une petite commode attira l'attention de Guard et de son acolyte, mais si l'un s'intéressa aux cadres poussiéreux posés dessus, l'autre s'accroupit pour en examiner les tiroirs.

Prenant le premier cadre, Guard l'épousseta d'un coup de baguette et regarda la photo en noir et blanc. Il imaginait sans la moindre difficulté la couleur auburn et les yeux vert émeraude de la belle jeune femme que tenait James, qui aurait pu se faire passer pour le frère jumeau de son comparse. Ils n'avaient pas encore eu Harry, à l'évidence, qui figurait sur l'autre photo, où il dormait paisiblement sur sa mère radieuse.

Une lueur détourna l'intérêt de Guard pour les photos, alors que son compagnon extirpait d'une boîte à bijoux une élégante broche en or. Elle était sertie d'éclats d'émeraude, de rubis et de diamant qui encerclaient une pierre noire à peine plus grosse qu'un œuf et parcourue d'étranges filaments flamboyants.

Impossible ?!

− Quel est le problème, John Guard ?

Il posa la question, mais il aurait tout aussi bien pu se taire que Guard n'y aurait vu aucune différence.

− Je ne m'attendais pas à ce que la Broche Mystérieuse soit parée de la Pierre ! dit le sorcier, déconcerté.

− Mystérieuse ?

− Certains élèves, dont James, la surnommaient comme ça car personne ne savait comment Lily l'avait obtenue. Elle a fait son effet auprès des filles, mais les plus jalouses soupçonnaient Lily de l'avoir volée ou trouvée quelque part. Elle n'était pas très riche, vous comprenez, et cette broche nous paraissait très coûteuse…

Son acolyte resta silencieux un moment.

− Avez-vous jamais découvert la vérité sur la façon dont elle l'a acquise ?

Pour la première fois depuis leur rencontre, Guard décela une pointe d'intérêt dans la voix de son compagnon.

− Je croyais que la Pierre choisissait…

− En effet, ce qui signifie que cette femme a rencontré le précédent propriétaire de la Pierre. Si celui-ci est toujours vivant, alors il nous serait possible de désigner un Champion d'Alterion de plus.

− Heu… Non, je ne l'ai jamais sue. J'ai quitté Poudlard un an avant James et Lily et il ne connaissait pas la vérité non plus, à ce moment-là. Je pourrais toutefois demander à Aurelia, ma secrétaire, qui était une amie proche de Lily…

− Vous ferez, mais pas maintenant.

Reportant son attention sur la Pierre, l'homme se releva et approcha la broche de sa bouche. Alors, il murmura des paroles incompréhensibles pour Guard, mais dont il soupçonnait déjà les effets : localiser le nouveau propriétaire. Au fil des secondes qui passèrent, le chuchotement parut envahir toute la chambre, de plus en plus lugubre, et ce bien que l'acolyte n'eût pas une seule fois élever la voix. Le spectateur se sentit bientôt mal à l'aise, alors que des émotions complexes s'insinuaient dans son esprit. Peur, menace et désespoir dominaient toutes les autres, tandis que Guard essayait de ne pas prêter attention à la langue de plus en plus angoissante que parlait son comparse.

Celui-ci s'interrompit bientôt, au grand soulagement du sorcier, qui vit les filaments flamboyants se mettre à tournoyer tout à coup avec fureur. Ils se détachèrent en trois groupes et prirent peu à peu la forme de trois symboles complexes que – Guard le savait – seuls les yeux de son partenaire pouvaient interpréter.

− 4, Privet Drive, Little Whinging, Surrey, annonça-t-il.

Précis, pensa Guard, assez bluffé, tandis que son compagnon glissait la broche dans son kimono. Il amorça un mouvement, visiblement dans le but de repartir, mais son regard atypique sembla être capté par la photo où James enlaçait Lily. La prenant d'un geste serein, il la contempla de plus près puis la reposa.

− Ce Morvedetroll… ou Lovedemort… ou Merdenvol…

− Dîtes simplement « le Mage noir », conseilla Guard en le suivant dans le couloir.

− Bref, cet homme a commis un crime atroce en tuant cette femme.

Le sorcier haussa les sourcils, assez étonné. Il avait pensé que son acolyte avait simplement été surpris d'apercevoir James, qui lui ressemblait beaucoup, mais il apparaissait qu'il s'était juste contenté de regarder Lily.

− Ooghar m'a demandé de le prévenir quand nous aurons trouvé le Champion, se souvint subitement Guard.

− Quand nous serons sur place. Connaissez-vous un sorcier habitant au 4, Privet Drive, Little Whinging, Surrey ?

− Je ne connais pas tous les sorciers, malheureusement. Pour être honnête, je n'avais même jamais entendu parler de Little Whinging avant ce soir.

Ils ressortirent du cottage en ruines, Guard prenant soin à refermer la porte, puis retraversèrent le jardin sauvage pour faire une halte une fois dans la rue. L'acolyte se tourna vers le sorcier.

− Emmenez-moi là-bas, John Guard, je n'ai pas le temps de chercher sur une carte d'Alterion où nous devons nous rendre.

Le sorcier songea que son comparse pourrait au moins faire l'effort d'adopter un ton hâtif, mais il avait fini par se dire que l'homme avait de réels problèmes à exprimer des émotions. Obéissant tout de même, il cala sa canne sous son bras et attrapa celui de son compagnon avant de pivoter.

Godric's Hollow disparut instantanément et tout ne fut plus que ténèbres, Guard resserrant sa prise sur le bras de l'homme aux sandales lorsqu'il le sentit s'écarter de lui. Il se souvenait encore des sensations désagréables – étouffement, écrasement – que le transplanage inspirait dans les premières années. Lorsqu'il avait commencé à l'apprendre, il s'était même juré qu'il ne passerait jamais son permis, mais les circonstances l'avaient amené à renoncer à sa résolution. A présent, il s'était habitué au point de ne plus avoir conscience de cette asphyxie oppressante, mais il la savait toujours là.

Tout aussi brusquement que le village sorcier avait disparu, Privet Drive se matérialisa. Guard parcourut les maisons, aussi grandes et carrées les unes que les autres, dont les jardins richement fleuris se révélaient soigneusement entretenus. Toutes les fenêtres, ou presque, avaient leurs rideaux tirés – à son grand soulagement, car ils étaient indéniablement arrivés dans un lieu habité uniquement de Moldus, exception faite du Champion.

− La tâche risque d'être plus compliquée que prévu…

Guard lui lança un regard interrogateur et remarqua que l'homme avait soulevé son chapeau et fixait la façade du numéro 4 de la rue.

− Que se passe-t-il ?

− Treize personnes se trouvent dans la cuisine du 4, Privet Drive. Et je doute qu'elles soient de la même famille.

Le sorcier fronça les sourcils, alors qu'un soupçon désagréable commençait à s'immiscer dans son esprit.

− Voyez-vous quelqu'un qui vous ressemble ? demanda-t-il en redoutant la réponse.

− En moins beau, charismatique et raffiné.

Guard aurait sûrement souri à une telle réponse, mais la révélation lui noua l'estomac. Il l'avait craint en découvrant que la Pierre se trouvait chez les Potter, tout comme son acolyte l'avait rassuré en lui précisant qu'elle avait sa volonté propre, mais il se sentait de nouveau anxieux. Il restait, néanmoins, un mince espoir pour que Harry ne soit pas impliqué, se dit-il.

− Qui sont-ils ?

− L'Ordre du Phénix et Harry Potter, soupira Guard. Nous sommes visiblement tombés à un très mauvais moment. J'avais cru comprendre que le ministère de la Magie se chargerait de transférer Harry, mais l'Ordre semble s'y opposer. Je pense que nous devrions consulter Ooghar.

Son comparse ne protesta pas. Le sorcier saisit l'étrange assiette argentée qu'il tenait sous le bras et la posa au sol.

− Ooghar ? appela-t-il.

Quelque chose s'éleva aussitôt de l'assiette pourtant vide, des filaments bruns et transparents qui s'étirèrent latéralement en s'entremêlant toujours plus haut. A hauteur des hanches, certains prirent une teinte grise et dessinèrent une barbe. Bientôt, un vieil homme, semblable à une illusion, se tînt devant les aventuriers nocturnes. Il avait le crâne chauve, le visage émacié et un grand bâton sculpté dans sa main droite. Vêtu d'une grande robe brune, il fit bondir ses yeux marron profondément enfoncés dans leurs orbites sur Guard et son acolyte.

− L'avez-vous trouvé ? demanda-t-il, sa voix étrangement assourdie.

− Oui, mais il y a une complication, répondit Guard. Il s'agit soit d'un membre de l'Ordre du Phénix, l'organisation dont je vous ai parlé après l'annonce de la mort de Dumbledore, soit Harry Potter.

− Le garçon pourchassé par le Sorcier Noir ?

− En effet. Nous ne savons pas à qui appartient vraiment la maison, Harry ayant pu être transféré à la maison d'un membre de l'Ordre pour déjouer d'éventuels problèmes, mais les choses se compliqueront, que nous entrions ou non. Une fois que son transfert l'aura amené à destination, il sera extrêmement difficile de l'approcher, je pense…

Ooghar fronça ses sourcils fourchus, l'air pensif, et resta silencieux pendant quelques secondes. Ne trouvant apparemment aucune solution, il poussa un soupir résigné.

− Midori, je m'en remets à vous, dit-il à contrecoeur.

L'homme aux sandales leva un doigt en regardant l'illusion d'un air indifférent et se le planta dans la narine gauche.

− Vous êtes sûr ?

− Ne m'obligez pas à le répéter, mais faîtes les choses de manière plus… civilisée qu'à l'ordinaire ! Il est devient urgent de transmettre la Pierre au Champion d'Alterion, car la situation devient très critique, ici.

Guard sursauta.

− Je croyais que vous aviez une journée d'avance sur l'Ennemi ?!

− Nous nous sommes trompés. Les derniers rapports communiqués par les Nehoryn indiquent que les Orghans progressent plus vite que nous ne le pensions, et les Palants ont subi une lourde défaite. Selon les nouvelles estimations d'Alyphar, il nous reste tout juste deux ou trois heures… John Guard, je vous demande d'assister Midori dans la prise de contact avec l'éventuel Champion.

− Entendu. Je connais quelques-uns des membres, je devrais pouvoir éviter un débordement…

Ooghar s'inclina en guise de remerciements, lança un dernier regard sévère à Midori, puis se volatilisa subitement. Prenant l' « assiette de communication » sous le bras, Guard se tourna vers son compagnon.

− Comment procédons-nous ?

− A ma manière.

Il saisit le bras de Guard tout en tirant légèrement, de son autre main, la longue poignée de son sabre. Il se passa forcément quelque chose, mais ce fut si bref que le sorcier ne comprit rien au phénomène et se retrouva, tout d'un coup, à tituber dans la cuisine du 4, Privet Drive. Du coin de l'œil, il vit un éclair étincelant s'arrêter contre le cou d'un homme à la chevelure grise, le visage couturé et les yeux dissymétriques – et le seul à avoir instantanément réagi à la soudaine intrusion, bien qu'il ne put même pas tirer totalement sa baguette magique.

Des exclamations stupéfaites retentirent après un flottement, tandis que John se redressait et regardait tout l'Ordre s'armer, malgré la confusion. Il reconnut sans peine Kingsley Shacklebolt, grand Auror noir à la voix profonde et grave, Nymphadora Tonks, qui avait retrouvé ses cheveux hérissés et rose vif pendant le mois de juillet, et les Weasley, tous roux. Arthur, le front dégarni et les lunettes en écailles, Bill, coiffé d'un catogan et le visage marqué d'horribles cicatrices, Fred et George, farceurs réputés et identiques jusqu'à la moindre tache de rousseur, et Ronald, le nez long, bien que ce fût la première fois que Guard le rencontrait en chair et en os. Immense et hirsute, Hagrid, le garde-chasse de Poudlard, l'étonna par sa présence – et il ne fut guère moins surpris d'apercevoir Mondingus Fletcher, trapu et le barbe rousse se parsemant de fils gris. Il identifia également Fleur Delacour, belle jeune femme à la crinière d'un blond argenté, dont il avait vu le portrait dans La Gazette du sorcier lors du Tournoi des Trois Sorciers, ainsi qu'Hermione Granger, les cheveux bruns et touffus, qui avait elle-même fait l'objet d'un article de mauvais goût à la même époque.

− Johnny ? s'étonnèrent Kingsley et une voix rauque et familière.

La stupeur semblait leur avoir demandé un moment pour reconnaître Guard, qui se retourna sur un homme plus grisonnant que jamais, les yeux soulignés de grands cernes noirs, qui se tenait juste à côté du célèbre Harry Potter. Guard lui jeta un bref coup d'œil curieux, juste pour constater sa ressemblance d'avec James et remarquer que Lily lui avait légué ses yeux verts et brillants.

− Salut, Remus, dit-il alors avec un sourire d'excuses. Croyez bien que je suis navré d'arriver à un moment aussi délicat, je ne m'attendais vraiment pas à ce que l'on se retrouve dans une telle situation, mais nous avons quelque chose de très urgent à faire… S'il vous plaît, Midori, rengainez…

Il s'amusa quelque peu de l'air déconcerté de Maugrey, dont l'œil magique, rond et bleu, fixait à travers son large chapeau le visage caché de Midori. Celui-ci obtempéra docilement, sans même avoir laissé la moindre entaille sur le cou de Maugrey, et Kingsley intima silencieusement à tout le monde d'abaisser sa baguette, même si personne ne la rangea.

− Qui êtes-vous ?

Il a la même voix, remarqua Guard en essayant l'impression d'entendre James.

− Je suis John Guard, le sous-directeur du département des accidents et catastrophes magiques, et voici Midori.

− C'est le ministère qui vous envoie ? interrogea Harry, l'air méfiant.

− En aucune manière, assura Guard. En vérité, j'ai pris mon après-midi pour m'occuper d'une affaire plus personnelle qui, à ma propre surprise, nous a conduits jusqu'ici. Nous n'avons pas l'intention de compromettre votre transfert : nous devons à tout prix savoir qui habite cette maison.

La question ne manqua pas de surprendre. Maugrey, repoussant son incrédulité en découvrant le visage de Midori, sembla retrouver sa voix extraordinairement grave.

− Pourquoi ça vous intéresse ?

− Nous avons quelque chose de très, très important à lui donner. Midori, pourriez-vous… ?

L'énergumène, qui intriguait par son accoutrement comme par sa rapidité surnaturelle, glissa la main dans son kimono afin d'y récupérer la broche et la posa sur la table. Guard vit les yeux de Fletcher s'écarquiller de cupidité, mais Maugrey semblait déjà l'avoir à l'œil. La réaction de Remus fut plus amusante, car il sursauta et bondit presque jusqu'au bijou pour l'examiner.

− La Broche Mystérieuse, dit-il avec un sourire empreint d'une certaine tristesse. Je l'avais complètement oubliée…

− Aurelia s'en souvient très bien, assura le sous-directeur. Elle ne manque jamais de rabaisser les bijoux tape-à-l'œil que sa belle-sœur porte.

− Ouais, c'est bien beau toute cette nostalgie, mais en quoi est-il important de donner cette broche ? gronda Maugrey.

Guard ouvrit la bouche, hésita puis la referma en réfléchissant très vite.

− C'est une histoire compliquée… très compliquée et nous ne tenons pas à retarder plus longtemps le transfert de Harry. Je dois voir Arthur dans mon bureau, demain, je lui raconterai tout et il se chargera de tout relater à l'Ordre. Remus, viens aussi, à dix heures. Toutefois, nous avons vraiment besoin de savoir qui est l'habitant de cette maison.

− Moi.

Guard réprima à grand-peine un soupir affligé et s'efforça de ne rien montrer de sa déception. La vue d'Hermione Granger lui avait laissé espérer que c'était elle qui vivait ici, puisqu'il se souvenait avoir lu qu'elle était née-Moldue et que le quartier ressemblait à une zone où elle aurait pu vivre.

− Je crois me souvenir que votre mère y était très attachée.

− C'est vrai, approuva Remus en donnant la broche à Harry. Elle la portait à son mariage et ne l'a jamais enlevée durant sa grossesse. C'était un symbole de toutes les choses merveilleuses qui lui arrivaient.

− C'est très touchant, mais nous n'avons pas le temps ! aboya Maugrey. Potter, tu as compris le plan, alors apporte-moi tes cheveux. Guard, votre ami et vous êtes priés de retourner à vos autres occupations.

− Je vais escorter le garçon.

Toutes les têtes se tournèrent vers Midori.

− Impossible, dit Kingsley, nous avons déjà établi un plan.

− Ne soyez pas présomptueux, je n'ai pas besoin de balais, de canassons et de ce truc bizarre pour vous suivre, dit Midori, un doigt de nouveau dans le nez. Que vous le vouliez ou non, je l'escorterai pour le protéger de Trolldemort… Morvenvol… Bref, peu importe son nom.

Guard réussit à ne pas sourire devant les expressions déconcertées de l'Ordre.

− Midori est un guerrier légendaire, chez lui, annonça-t-il. S'il escorte Harry, vous aurez l'assurance qu'il l'amènera sain et sauf à sa destination.

− Grand bien lui fasse ! grogna Maugrey. Mais s'il arrive quoi que ce soit à Potter, c'est sur vous que ça retombera, Guard. Potter, tes cheveux ! Et ne la ramène pas, on est assez en retard comme ça.

Résigné, Harry s'arracha des cheveux pour les glisser dans un flacon que Maugrey tira d'une poche, tandis que Kingsley et Tonks posaient sur la table deux grands sacs.

− Polynectar, hein ? dit-il à Remus, à côté de lui. C'est astucieux.

− Une idée de Mondingus.

− Alors, cet escroc peut se montrer utile… Dis-moi, vous avez finalement découvert où Lily avait eu la broche ?

Remus sourit légèrement, alors que six nouveaux Harry Potter apparaissaient dans la cuisine. Fleur Delacour, Ronald, Fred et George, Fletcher et Hermione Granger semblaient jouer les rôles de leurre en cas d'attaque. Tonks, de son côté, distribuait des vêtements et des sacs identiques, ainsi que des cages contenant de fausses chouettes blanches.

− On l'a su quand James et Lily ont commencé à sortir ensemble. Il apparaît qu'elle lui a été offerte par un français un peu bizarre qui tenait absolument à la remercier d'« être aussi belle ».

Le sous-directeur hocha simplement la tête. Dommage, songea-t-il. Si l'homme qui avait donné la Pierre à Lily avait été un britannique, il aurait peut-être eu le temps de le rencontrer pour l'attirer jusqu'à Midori, mais ils avaient déjà perdu une bonne vingtaine de minutes dans cette cuisine.

− Bien, je crois que je vais rentrer, dit-il. Je ne vous serai d'aucune utilité à partir de maintenant.

− Evitez d'aller au ministère ce soir, Guard, grogna Maugrey.

− Bien que sous-directeur d'un département, Alastor, je ne suis pas un grand admirateur du ministère et privilégie toujours les amitiés que j'ai, qu'elles soient mortes ou vivantes.

Guard salua les personnes présentes et partit, tandis que les sept Potter finissaient de se changer. Sacs sur le dos, vêtements enfilés et cages à la main, ils lancèrent quelques regards vers le silencieux et étrange Midori, puis Maugrey annonça le départ. Tout le monde sortit dans le jardin, où attendaient des balais, un énorme side-car et des Sombrals, chevaux squelettiques aux grandes ailes de cuir et aux yeux laiteux.

− Avec un peu de chance, marmonna Maugrey, nous n'avons pas raté le signal de départ.

Quelques secondes plus tard, des étoiles vertes apparurent dans le ciel nuageux. Les balais décollèrent, les ailes s'étirèrent alors que les sabots martelaient la pelouse et, moteur vrombissant, la moto démarra en s'élevant rapidement dans les airs pour fermer la formation. Par-dessus son épaule, Harry, assis dans l'inconfortable side-car, lança un regard à Midori, mais celui-ci avait déjà disparu. Qui était cet homme ? Ce n'était pas son accoutrement ou son attitude qui l'intriguaient le plus : c'était son menton, qui lui paraissait étrangement familier.

Il eut rapidement autre chose en tête car, au moment où ils traversèrent un nuage, des cris et des éclairs de lumière jaillirent brusquement dans la plus grande confusion. Hagrid, qui conduisait la moto, laissa échapper un hurlement et fit une embardée si brutale que Harry d'être éjecté du side-car. Dans sa cage, Hedwige, sa chouette blanche comme neige, piaillait comme une démente. Tournant la tête en tous sens, Harry remarqua qu'il lui était devenu impossible de discerner qui était un Mangemort et qui était de l'Ordre, mais il vit très nettement un mage noir brandir sa baguette magique dans une direction. Avant qu'il ait eu le temps de jeter le moindre maléfice, une haute silhouette coiffée d'un grand chapeau apparut derrière lui et lui trancha la tête d'un coup de sabre si rapide que Harry ne vit qu'un bref éclair noir et argenté.

− ACCROCHE-TOI, HARRY !

L'intéressé regarda Hagrid écraser un gros bouton aménagé sur le guidon. Dans un bond spectaculaire, la moto prit encore plus de vitesse, comme tractée par des dizaines de Sombrals, et brisa un cercle de Mangemorts en s'éloignant des combats.

− NON ! cria Harry. HAGRID, IL FAUT FAIRE DEMI-TOUR !

Mais Hagrid paraissait trop concentré par son rétroviseur pour lui répondre. Se retournant tant bien que mal, Harry vit trois mages noirs les poursuivre, penchés sur leurs balais, jusqu'à ce que Midori réapparaisse à nouveau dans les airs et ne tranche, d'un seul mouvement, les corps et les manches. Harry eut un haut-le-corps en regardant les corps tomber dans le vide dans un déluge de sang et d'intestins, les troncs séparés des jambes.

− JE COMPRENDS MIEUX POURQUOI GUARD A DIT QU'IL ETAIT UN GUERRIER ! hurla Hagrid.

Il avait l'air un peu pâle, sans nul doute aussi choqué que Harry par la fin des trois Mangemorts, mais il paraissait soulagé, aussi. Il était vrai que Midori semblait être à la hauteur pour escorter l'ennemi juré de Lord Voldemort, ce qui n'empêcha pas un éclair de lumière verte rater la moto d'un bon mètre.

− N'UTILISE PAS TA BAGUETTE, HARRY !

Il n'en aurait de toute façon pas eu le temps, car Midori réapparut et la lame étincelante de son sabre tua une nouvelle fois. Comment faisait-il pour bouger son bras aussi vite ? Comment faisait-il pour les suivre ? Quand bien même il transplanait au sol, il y avait une grande distance entre la surface et l'altitude à laquelle se trouvait la moto, sans parler des nuages parsemant le ciel tout autour d'eux, y compris en-dessous.

Le side-car ralentit, son accélération ayant pris fin. Surveillant leurs arrières, Harry tourna subitement la tête sur sa gauche, le cœur battant et le regard alerte. Qu'est-ce que c'était ? L'espace d'un instant, il avait eu l'impression d'entendre quelqu'un murmurer à son oreille…

− Ca va, Harry ? demanda Hagrid d'une voix forte pour couvrir le sifflement du vent.

− C'est possible de transplaner dans le ciel ?

Hagrid sourit, comme si l'idée que Harry puisse avoir momentanément chassé la bataille de son esprit annonçait une fin de voyage paisible.

− Je ne sais pas. Je crois qu'on peut transplaner depuis les airs, mais je n'ai jamais entendu dire que l'inverse se faisait. On demandera à Hermione !

Harry eut un léger sourire. Le garde-chasse paraissait confiant, à présent, mais une seconde plus tard, la cicatrice en forme d'éclair de l'adolescent s'embrasa en lui arrachant un cri de douleur.

− Quoi ?! s'inquiéta Hagrid.

− Il… Il arrive ! Voldemort arrive ! s'écria Harry, une main plaquée sur son front.

Hagrid poussa un juron et accéléra précipitamment, propulsant à nouveau la moto à une vitesse vertigineuse. La brûlure ne faiblir pas, cependant, alors que Harry surveillait leurs arrières. L'espace d'un instant, il crut entendre de nouveau une espèce de murmure inintelligible, mais une ombre apparut au loin, volant dans les airs sans aucun accessoire, se rapprochant de plus en plus, alors que la cicatrice devenait plus douloureuse que jamais. Oubliant momentanément Midori, l'adolescent tira sa baguette, mais le jet de lumière verte qui fonça à travers le ciel manqua le side-car d'une bonne dizaine de mètres.

Lord Voldemort apparaissait plus en détails tout en bombardant la moto de maléfices. Bientôt, Harry put distinguer sa tête chauve et blafarde au visage de serpent, sa bouche sans lèvres et les fentes qui constituaient son nez. Ses yeux rouges, fendus de pupilles verticales, fixaient son ennemi juré avec une démence réjouie mêlée de fureur.

Voldemort brandit une nouvelle fois sa baguette et Harry se baissa brutalement, alors qu'un éclair de lumière verte fusait à moins de cinquante centimètres de lui. Comment avait-il su ? Un Mangemort avait-il aperçu la protection impitoyable assurée par Midori et s'était empressé d'aller la rapporter à son maître ? Ou la Marque des Ténèbres l'informait-elle quand l'un de ses serviteurs mourait ?

Stupefix ! s'exclama Harry en se redressant.

L'éclair de lumière rouge feu obligea Voldemort à se décaler pour contre-attaquer, mais Midori apparut au même moment, une main tendue juste devant le visage émacié du Seigneur des Ténèbres, qui eut à peine le temps de se laisser surprendre. En une fraction de seconde, l'étrange sorcier se matérialisa et provoqua une onde de choc qui fit onduler l'air dans un bruit mat et assourdi. Incapable d'éviter, Voldemort fut repoussé en arrière avec la force d'une balle de fusil et disparut vers l'obscurité de la campagne anglaise.

Harry poussa un soupir de soulagement en appuyant son front sur le bord du side-car, alors que sa cicatrice redevenait très vite à température normale. Il n'était pas particulièrement ravi de savoir que Midori n'avait pas tué Voldemort, mais il savait que c'était nécessaire – il s'étonnait toutefois que l'homme se soit retenu seulement contre le Seigneur des Ténèbres.

− On est presque arrivés, Harry ! cria Hagrid, plus pâle que jamais.

L'intéressé sourit, mais son sourire se figea alors qu'il remarquait soudainement une lueur dorée émaner de sa poche. Qu'y avait-il mis ? s'étonna-t-il. Glissant la main à l'intérieur, il se souvint de la broche au moment où il la sortit. La lumière dorée était diffusée par la grosse pierre, qui avait perdu sa couleur noire.

− Qu'est-ce que… ? s'étonna Hagrid.

Mais il s'interrompit au moment précis où une grande ombre apparut sur le side-car, face à Harry, pour plaquer sa main sur la broche et serrer celle de l'adolescent. Celui-ci, en sursautant, leva instinctivement les yeux sur Midori, qui ne pouvait cette fois plus cacher son visage. Harry écarquilla les yeux d'un air incrédule.

− Bon voyage ! dit Midori d'un ton neutre. Katrius !

Puis ce fut le noir complet.