Le lendemain, Harry ne put s'empêcher d'avoir une pensée pour Midori dès qu'il se réveilla dans la chambre louée au pub du Chaudron baveur. Lorca avait estimé qu'il ne lui appartenait pas de relater les circonstances de la mort d'Ethan, ce que lui-même comprenait, mais le fait que l'énergumène aux allures de samouraï l'ait présenté sous le prénom de son demi-frère était quelque chose qui le travaillait au plus haut point. Midori regrettait-il ? Etait-il vraiment aussi insensible qu'il voulait le faire croire ? Ou bien fallait-il y voir un avertissement destiné à Harry si jamais celui-ci cherchait à le décevoir, le contrarier ou lui nuire d'une quelconque façon ? Les questions tourbillonnaient dans son esprit, si bien qu'il les chassa et se redressa dans son lit en bâillant largement.
Réflexe oblige, il tendit la main vers la table de chevet pour y prendre ses lunettes et les poser sur son nez, pivotant sur son matelas pour poser les pieds sur le plancher, mais au moment où il amorça un geste pour se lever, il se ravisa. Tout était flou, déformé même, alors que ses yeux commençaient à picoter. Quelque peu déconcerté, il retira ses lunettes, et tout lui parut très net. Cillant, il retenta l'expérience à plusieurs reprises, comme si son cerveau était incapable d'enregistrer le phénomène, puis il dut se rendre à l'évidence : ses lunettes rondes lui étaient désormais inutiles. Lorca disait donc vrai : la Pierre lui ferait subir des transformations, songea-t-il.
Abandonnant ses lunettes, il prit la direction du miroir pour vérifier les changements. Il ressemblait toujours autant à James Potter, mais ses yeux lui parurent sensiblement plus foncés. Son cœur s'emballa à l'idée de perdre le seul héritage de sa mère, mais presque aussitôt, une voix réprobatrice résonna dans son esprit : James et Lily n'avaient aucun gêne démoniaque ! Harry en était bien conscient, mais on n'oubliait pas des parents aussi facilement, surtout quand ceux-ci avaient sacrifié leur vie afin de le protéger. Soupirant, il jeta un coup d'œil au reflet du réveil qui indiquait midi et sursauta légèrement : il avait déjà fait le planning de sa journée, mais son emploi du temps était déjà menacé par son lever tardif.
Emportant des vêtements propres, il rejoignit la salle de bains en se perdant dans ses pensées. La veille avait été si riche en révélations improbables et en émotions qu'il s'était effondré sur son lit dès que Tom, le barman, euphorique d'avoir un client, avait refermé la porte de la chambre après l'y avoir guidé. A présent, toutefois, sa situation lui apparaissait plus clairement, si étrange et désagréable que merveilleuse et excitante. Il avait tout perdu – Ron, Hermione, Ginny –, mais il ne pouvait ignorer avoir gagné tout autant, voire davantage : ses parents et Sirius étaient vivants, Lord Voldemort ne le pourchassait plus, Albus Dumbledore était vivant et, plus que tout, il avait l'avantage. Il était parfaitement conscient que chacune de ses actions aurait une incidence sur le futur tel qu'il le connaissait, mais il savait aussi que ces incidences sauveraient des vies. Ne savait-il pas quel destin funeste connaîtrait la majorité des membres du premier Ordre du Phénix ? Ne connaissait-il pas l'apparence d'une bonne partie des Horcruxes de Lord Voldemort ? N'en connaissait-il pas certaines cachettes telles que la caverne aux Inferi et la vieille masure des Gaunt ?
Certes, c'était maigre, d'autant qu'il était loin d'être à la hauteur des enchantements que Voldemort avait placés afin de les protéger, mais c'était toujours mieux que rien. La grande question était : comment les atteindre ? Il était hors de question que Dumbledore l'accompagne, notamment parce que le directeur de Poudlard lui poserait trop de questions. Harry songea quasi-instantanément à Midori, mais il se sentait embarrassé rien qu'à l'idée de lui demander de l'aide. Bien que l'étrange homme à sandales l'ait piégé pour l'envoyer à cette époque, il lui semblait qu'il s'était largement racheté en lui offrant tout son or et en se démenant pour l'intégrer à la société actuelle. Ooghar serait indubitablement un choix intéressant, mais il avait sans doute d'autres choses à faire, se dit-il.
Ressortant de la salle de bains, Harry s'habilla en écartant de ses pensées tout ce qui concernait ses projets futurs : avant de s'en soucier, il lui fallait s'occuper de son emploi du temps du jour. Descendant dans la salle commune, il rejoignit Tom, dont le sourire édenté et le crâne chauve ne changeaient pas en vingt ans, bien qu'il eût moins de ride à cette époque-ci.
− Le petit ou le déjeuner ? s'enquit-il.
− Le petit déjeuner, s'il vous plaît. Et La Gazette du sorcier, répondit Harry.
Tom glissa une main sous le comptoir pour y récupérer le quotidien et le poser dessus, alors que son unique client y prenait place en s'asseyant sur une haute chaise, puis il disparut par la porte menant aux cuisines. Dépliant le journal, Harry vit, sous la manchette indiquant : L'HOMME QUI MONTE, la photo d'un sorcier au regard aigu, les cheveux séparés d'une raie nette et à la moustache soigneusement taillée. Curieux de la montée en puissance de Bartemius Croupton – et surtout pour attendre que son petit déjeuner arrive –, il parcourut l'article :
En temps de guerre comme en temps de paix, il est des hommes qui se démarquent des autres. Souvenons-nous du 24 mars 1968, date à laquelle Nobby Leach, alors ministre de la Magie depuis treize ans, annonçait son départ à la retraite pour faire place à un successeur qu'il espérait plus compétent que lui pour faire face aux mages noirs – qui en étaient alors à leurs tout premiers crimes. Rappelons-nous aussi Dorian Timmer, qui reprit le poste et admit, après moins de trois ans de mandat, que les Mangemorts et Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom étaient une menace des plus sérieuses et qu'il n'estimait pas être à la hauteur de lutter contre eux. Lui succédant, Terry Hool, l'actuel ministre de la Magie, n'a certes pas convaincu l'ensemble de la communauté sorcière de Grande-Bretagne, mais il semble avoir fait des choix judicieux au sein du ministère et de ses départements.
Bartemius Croupton, 48 ans, aura ainsi accédé au poste de sous-directeur du département de la Justice magique, où il fait sensation par ses propositions radicales et « déontologiquement incorrectes ». Reçus dans son bureau, nous revenons sur son affirmation, publiée la semaine dernière, selon laquelle il fallait que le ministère prenne des mesures « exemplaires » :
« Ne nous leurrons pas, déclare-t-il avec agacement. Les Aurors ne peuvent faire face à des meurtriers avec des sortilèges inoffensifs, il est temps que le ministère prenne des décisions plus percutantes pour que les mages noirs comprennent que les Sortilèges Impardonnables ne sont pas leur botte secrète. Je n'encourage pas les Aurors à les tuer, évidemment, mais à mon sens, une guerre doit se jouer à armes égales : cela fait dix ans que celle-ci a débuté et le bilan est déplorable ! »
Il faut reconnaître que ledit bilan donne raison à Croupton. En une décennie, ce sont pas moins de vingt-quatre Aurors qui ont été tués pour seulement sept Mangemorts capturés et trois, toujours en liberté, identifiés.
« Le ministre de la Magie est tout disposé à m'écouter, indique Croupton. Il comprend parfaitement que ces mesures, aussi radicales soient-elles, deviennent peu à peu nécessaires pour contrer les actions de Vous-Savez-Qui. Si je peux démontrer les intérêts d'une telle politique de répréhension, je ne doute pas que le ministère démontrera très vite sa puissance ! »
Malgré sa popularité croissante, Bartemius Croupton propose des solutions qui ne manquent pas d'embarrasser la société sorcière, comme nous l'avoue une employée ayant tenu à garder l'anonymat :
« Je reconnais qu'il a des idées, assure-t-elle précipitamment, mais de là à employer les Sortilèges Impardonnables… J'ai beau détester les Mangemorts de tout mon cœur, je serai navrée si le ministère s'abaissait à utiliser les mêmes maléfices que ces criminels. Nous sommes censés être une institution politique respectant des lois établies, pas de vulgaires meurtriers dont les crimes auront l'avantage d'être salués par le gouver
Harry interrompit sa lecture, Tom revenant avec une grande assiette remplie de haricots, de lards, d'œufs brouillés et d'une paire de saucisses juteuses. Posant son journal sur le comptoir, il regarda l'assiette et des couverts atterrir devant lui et entama son repas avec un appétit soudain, tandis que le barman attrapait un chiffon pour essuyer les verres fraîchement lavés.
− Comment faîtes-vous pour tenir le coup ? demanda l'adolescent avec curiosité. Depuis que je suis arrivé, je n'ai pas vu le moindre passant s'arrêter au comptoir ou à une table.
Tom eut un sourire sans joie.
− En fait, vous êtes mon premier client depuis… quatre ou cinq ans, dit-il. Après que Timmer eût déclaré que Vous-Savez-Qui et ses partisans étaient une réelle menace, j'ai vu mes habitués disparaître les uns après les autres, mes chambres se vider à une vitesse fulgurante et mes revenus tomber en flèche. Dans les premières années, certains amis venaient courageusement se rafraîchir ici, mais la terreur a fini par atteindre une telle intensité qu'ils ont arrêté de passer. Pendant deux ou trois ans, j'étais rempli d'espoir que quelqu'un leur succède, mais j'ai fini par abandonner : les gens traversent le pub pour aller sur le Chemin de Traverse, et ça s'arrête là. Fort heureusement, je travaille ici depuis longtemps, je peux vivre sur mes économies, mais si les choses ne s'arrangent pas…
Il secoua la tête d'un air dépité.
− Même pendant la Journée des Fournitures, personne ne s'arrête, soupira-t-il.
− La Journée des Fournitures ? répéta Harry, surpris.
− C'est un évènement organisé par le ministère de la Magie, expliqua Tom sans s'étonner que Harry ne connaisse pas. Des Aurors et des brigadiers patrouillent le long du Chemin de Traverse pendant que les familles s'y promènent en masse pour les achats scolaires. C'est la seule occasion de l'année où vous pouvez découvrir à quoi ressemblait le Chemin de Traverse avant que la guerre n'éclate, je vous déconseille de le manquer.
La porte du pub s'ouvrit, attirant l'attention de Harry et de Tom, qui eurent à peu près la même réaction déconcertée. Large d'épaules, le nouvel arrivant tirait de toutes ses forces un énorme sac qui peinait à passer l'encadrement. Chaussé de bottes en peau de dragon aux boucles d'or, il portait un long manteau de cuir au col relevé et un chapeau extraordinairement large, dont les bords souples atteignaient presque les épaules.
− Batriga ! s'impatienta-t-il.
Le sac passa la porte avec une telle violence qu'il percuta de plein fouet son propriétaire, et tous deux exécutèrent un grand vol plané à travers la salle commune du Chaudron baveur. Le sorcier percuta violemment le mur faisant face à l'entrée, glissa jusqu'au sol puis se releva l'air de rien, tandis que le panneau se refermait de lui-même. Saisissant son fardeau, il le traîna en direction du comptoir sous les yeux ahuris de Tom et de Harry.
− Un whisky Pur-feu, siouplaît, commanda-t-il d'un ton naturel.
− Heu… B-bien sûr, dit Tom en reprenant ses esprits.
Harry n'aurait su dire si c'était l'étrange insensibilité du sorcier d'avoir heurté le mur ou le fait d'avoir un deuxième client en l'espace de deux jours qui perturbait le plus le gérant, mais il n'eut guère le temps d'y réfléchir : glissant une main dans la poche de son long manteau, dont le col masquait son visage, le nouveau client tendit une affiche à Harry, qui la prit sans trop s'en rendre compte :
LE SORCIER EXTRAORDINAIRE
Vous en avez marre des escrocs ?
Vous en avez assez des breloques qu'ils vous proposent ?
Vous voulez de véritables artefacts qui vous protègent ?
UNE SEULE SOLUTION :
Venez au stand du Sorcier Extraordinaire
lors de la Journée des Fournitures
et vous ne serez sûrement pas déçus !
− Et qu'est-ce que vous proposez ? demanda Harry, perplexe.
− Plein de choses, répondit le sorcier.
Il avait une voix grave, agréable et, Harry s'en étonna quelque peu, jeune.
− D'ailleurs, poursuivit-il à l'adresse de Tom, ça ne vous dérangerait pas de distribuer mes prospectus, m'sieur l'barman ? Je vous offre 2 000 Gallions pour le service !
− 2… ! s'exclama Tom, incrédule. C'est beaucoup trop !
− Ah ? s'étonna le sorcier, qui partit presque aussitôt à rire. Je n'ai aucune notion de la valeur des choses ! Combien voulez-vous ?
− Le tarif habituel est de 3 Gallions pour déposer une annonce, mais compte tenu des temps actuels…
− Je vous en offre 20 ! décréta le sorcier d'un air enthousiaste. A prendre ou à laisser !
− Heu… dit Tom, de plus en plus déconcerté. Eh bien, j'accepte volontiers…
Le sorcier glissa une main dans une autre poche pour en retirer très exactement 20 Gallions d'or plus le prix de la boisson, vida celle-ci d'une traite puis déposa une épaisse pile de publicités sur le comptoir avant de saluer le barman et Harry. Tirant son énorme sac à sa suite, il se dirigea alors vers la porte donnant sur l'arrière-cour du pub, qu'il fit franchir à son fardeau par un nouveau « Batriga ! » qui le projeta contre le mur de briques. Il se relevait déjà, l'air de rien, quand le panneau se referma dans un léger claquement.
− On croise des gens de plus en plus bizarres, commenta Tom, qui peinait à reprendre contenance.
Harry approuva d'un air absent et termina son assiette. Payant le repas, il emboîta le pas à l'excentrique sorcier. Rejoignant la petite cour en glissant la publicité de l'énergumène croisé quelques minutes plus tôt, il tira sa baguette pour asséner un petit coup à la même brique visée par John Guard la veille, puis regarda l'arcade donnant sur le Chemin de Traverse apparaître. Le deuxième client de la journée de Tom avait déjà disparu, mais il ne s'en soucia pas, s'avançant sur la longue rue pavée tout en ignorant les vendeurs-ambulants qui cherchaient à attirer à son attention sur leurs « incroyables » marchandises.
Atteignant les marches menant à Gringotts, il les monta jusqu'à arriver à hauteur du portail de bronze. En livrées pourpres, la peau grisâtre, le visage intelligent et leurs petits yeux noirs étincelant de méfiance, les deux gobelins qui montaient la garde s'avancèrent aussitôt à la rencontre de Harry, armés de longues cannes d'or aussi hautes qu'eux.
− Attendez, s'il vous plaît, dit l'un d'une voix nasillarde.
Harry s'arrêta, laissant les deux gobelins passer les Sondes de Sincérité tout autour de lui.
− Vous pouvez avancer, dit l'autre.
Les gobelins ouvrirent le portail de bronze pour laisser passer Harry, qui traversa un petit hall au bout duquel se dressaient deux portes d'argent agrémentées d'un panneau d'avertissement destiné aux voleurs. Il n'y accorda aucune attention, n'ayant jamais oublié les vers qui y étaient gravés, et pénétra dans le vaste hall de marbre où une centaine de gobelins s'alignaient sur de hauts tabourets, derrière des comptoirs. Tandis qu'il s'approchait d'un guichet, Harry réalisa soudainement à quel point la guerre affectait Gringotts : à l'époque où Voldemort était considéré comme disparu, les innombrables portes aménagées dans les murs n'avaient cessé de s'ouvrir sur des sorciers et des sorcières venus remplir leurs poches, mais elles étaient à présent si inactives qu'il finit par se demander si les gens venaient encore.
Rejoignant un guichet, il attira l'attention du gobelin assis derrière. Celui-ci le dévisagea une longue seconde :
− Mr Potter ! s'exclama-t-il alors. Nous attendions justement votre venue !
Apparemment, les gobelins avaient une sacrée mémoire visuelle, songea Harry. Même s'il lui avait fallu une seconde pour identifier le Potter qui se tenait devant lui, le guichetier avait rapidement fait la différence entre Harry et ses clients de longue date.
− J'imagine que vous venez faire enregistrer votre baguette ?
− En effet, dit Harry en la lui tendant, mais je viens aussi pour obtenir un certificat.
− Un certificat ? répéta le gobelin en prenant la baguette.
− J'ai l'intention d'acquérir un manoir.
− Bien sûr, bien sûr. Votre fortune n'a pas encore été évaluée à sa juste valeur, mais nous mettons tout en œuvre pour qu'il vous soit possible d'en profiter dans les meilleurs délais. Je remplirai le certificat juste après, Mr Potter. Pouvez-vous donner la composition de votre baguette, je vous prie ?
− 27, 5 centimètres, bois de houx, plume de phénix. Je l'ai achetée hier.
Il savait que la question était une mesure de sécurité pour vérifier son identité, car le gobelin examina très attentivement sa baguette. Ollivander lui avait-il transmis la composition ? Ce n'était pas impossible, se dit Harry, surtout après que Guard eut parlé de « l'arrivée de son coffre ».
− Bien, bien, dit le gobelin en lui rendant sa baguette.
Il fouilla dans les nombreux parchemins qui occupaient son bureau puis en tira un, puis deux, le premier pour enregistrer la composition de la baguette, le second pour le certificat.
− Vous avez déjà eu votre rendez-vous de recensement au ministère de la Magie, Mr Potter ?
− Pas encore.
− Dans ce cas, je vous recommande de leur réclamer une pièce d'identité, au cas où il arriverait quelque chose à la baguette enregistrée, dit le gobelin. Les clients importants bénéficient certes des meilleures protections que nous pouvons leur fournir, nous n'en sommes pas moins très rigoureux dans leur identification. Venez toujours avec la pièce d'identité et votre baguette, Mr Potter.
− D'accord.
Ayant rempli le parchemin indiquant la composition de la baguette magique, le gobelin passa au certificat.
− Pouvez-vous me dire quel est le prix du bien immobilier ?
− 13 000 Gallions, répondit Harry.
− Où se situe-t-il ?
− 5 km à l'est de Godric's Hollow.
− Ancien manoir Portman, dit le gobelin en écrivant la réponse de Harry. Dois-je d'ores et déjà le renommer, Mr Potter ? Il ne vous sera pas nécessaire de le signaler au ministère de la Magie, nous nous en chargerons.
− Heu… dit Harry, quelque peu impressionné par les connaissances du gobelin. Oui, je le renommerai.
Le gobelin cocha une case, nota le changement à venir, puis tamponna le certificat avant de le tendre à Harry.
− Bien évidemment, si vous veniez à refuser le manoir, nous vous demanderions de nous en avertir, Mr Potter.
− Je n'y manquerai pas, assura Harry. Merci et bonne journée.
− A vous aussi, répondit le gobelin, légèrement surpris par l'amabilité de son client.
Glissant le certificat dans sa poche, Harry prit le chemin de la sortie de Gringotts, franchit les deux portails et descendit les marches pour rejoindre le Chemin de Traverse, qu'il remonta en direction du Chaudron baveur. A mi-chemin, il ressentit une étrange sensation au niveau des yeux, ferma les paupières pour se les masser, puis reprit comme si de rien n'était, la sensation ayant presque aussitôt disparu.
Franchissant l'arcade, il traversa la petite cour puis le Chaudron baveur où Tom lui adressa un sourire édenté, puis sortit du côté Moldu de Londres. En équilibre sur la marche, il tourna les talons et plongea instantanément dans les ténèbres écrasantes et asphyxiantes du transplanage. C'était imprudent, il le savait : il ignorait si le Service des usages abusifs de la magie était en mesure de le repérer, puisqu'il n'avait techniquement pas atteint sa majorité, mais il n'avait pas vraiment le choix. Plus vite il aurait son propre domicile, plus vite il serait autonome et « prouverait » à l'Ennemi qu'il avait la fortune d'un sorcier vivant à cette époque. Toutefois, Harry se demandait comment Anteras connaissait l'existence du « Champion d'Alterion », mais il se promettait de poser la question à un immigrant de Mirvira dès qu'il en aurait un sous la main.
A bout de souffle, il apparut à l'endroit convenu : la route goudronnée filait droit vers un village de maisonnettes dominées par une haute église alors que, perpendiculairement, un chemin de terre bordé de hauts hêtres alignés à intervalles réguliers se dirigeait vers un bosquet d'arbres pour s'enfoncer à l'intérieur. Il n'y avait personne aux alentours, mais Harry ne s'en étonna pas : il était encore trop tôt. Il consulta sa montre, mais celle-ci semblait s'être arrêtée la nuit de son transfert.
Que s'était-il passé pour les autres ? se demanda-t-il soudainement. Maugrey et Mondingus, Kingsley et Hermione, Remus et George, Mr Weasley et Fred, Tonks et Ron, Bill et Fleur – que leur était-il arrivé pendant son transfert ? Et Hagrid ? Idiot ! répliqua une petite voix goguenarde dans sa tête. Qu'aurait-il pu leur arriver alors qu'ils ne te connaissent même pas ? Harry ferma les yeux pour se pincer l'arête du nez. C'était vrai, il n'existait encore aucun Survivant, mais comment pouvait-il croire que rien ne s'était passé ? Quand bien même il aurait fait un bond temporel de deux décennies en arrière, quand bien même il aurait été renommé « Ethan » par Midori, il ne pouvait quand même pas faire une croix sur seize années passées à subir toute la cruauté des Dursley, à affronter un Lord Voldemort diminué puis ressuscité, ni oublier les morts de Cedric Diggory, Sirius, puis Dumbledore… Ils sont vivants, répliqua malicieusement la petite voix.
− Ta gueule ! grogna Harry.
Il savait, cependant, qu'elle avait raison. Ce n'était sans doute pas pour rien que les Nehoryn avaient insisté à l'appeler par le prénom que lui avait donné Midori : ils l'incitaient simplement à oublier qu'il était Harry James Potter – ou au mieux, à lui offrir un soutien pour réagir dès qu'il entendrait « Ethan ». Il était parfaitement conscient qu'il fallait qu'il s'adapte, mais une telle modification d'identité était sans doute plus facile à opérer sur un papier que dans une tête. Ce n'était pas comme s'il lui suffisait de claquer les doigts pour oublier une enfance de maltraitances des Dursley, des années à Poudlard à attirer suspicion et admiration avant d'affronter un Lord Voldemort diminué puis ressuscité, à s'introduire bêtement au ministère de la Magie pour y récupérer une prophétie ou à visiter une caverne remplie d'In…
Les pensées de Harry revinrent brutalement en arrière. La prophétie ! Il l'avait complètement oubliée ! Mais existait-elle à cette époque ? Son arrivée en 1977 avait-elle été repérée par le « Troisième Œil » de Sibylle Trelawney, qui serait entrée dans une transe annonçant l'arrivée de l'ennemi du Seigneur des Ténèbres ? Fallait-il qu'il s'introduise à nouveau au département des mystères pour mettre le grappin dessus ? Cette fois-ci, il était certain que Dumbledore ne l'aurait pas entendue, puisque le directeur de Poudlard ne rencontrerait Trelawney que dans deux ans… Toutefois, quelqu'un d'autre pouvait avoir été témoin de la possession mystique de la future enseignante de divinations… Si quelqu'un avait été témoin d'une prophétie, ne penses-tu pas que La Gazette du sorcier en aurait déjà parlé ? susurra la petite voix.
− Pas s'ils ont besoin d'enquêter, marmonna Harry.
Oui, il était à peu près certain que, si un témoin avait alerté La Gazette du sorcier, les journalistes chercheraient d'abord un soupçon de preuve étayant cette prophétie. On pouvait reprocher ce que l'on voulait au quotidien, mais ses reporters n'étaient pas du genre à croire naïvement tout ce que leurs lecteurs pouvaient leur dire. En d'autres termes, Harry devrait surveiller très attentivement la une du journal dans les jours à venir.
Deux craquements sonores le tirèrent de ses songes. Se retournant, Harry vit qu'un homme d'une quarantaine d'années, les cheveux châtain clair et le nez souligné d'une belle moustache aux pointes bouclées, était apparu en compagnie d'une femme de petite taille, grisonnante et vêtue d'une robe de sorcière d'un jaune criard.
− Ah, Mr Potter ! s'exclama le sorcier d'un air réjoui. Angus McGrail, de Sorcier Logé. Voici Hortensia Garrison, chargée de recenser les adresses des citoyens sorciers de Grande-Bretagne et d'Irlande auprès du ministère de la Magie.
− Bonjour, dit Harry en serrant la main tendue par l'agent immobilier.
La sorcière se contenta d'un hochement de tête qui manqua de faire tomber ses lunettes ovales.
− Bien, et si nous commencions, dit McGrail.
Et il entraîna tout le monde le long du chemin encadré par les rangées d'hêtres.
− Connaissez-vous un peu Godric's Hollow ? demanda-t-il.
− Seulement de nom, admit Harry.
− C'est un village très réputé dans le monde sorcier britannique. A l'instar de Tinworth et Flagley-le-Haut, il attire pas mal de familles sorcières, et son cimetière le prouve ! C'est un village chargé d'histoires, bien évidemment. On s'en souvient bien sûr comme le lieu de naissance de Godric Gryffondor, l'un des Fondateurs de Poudlard, mais longtemps avant que le Code du secret magique n'entre en vigueur, les habitants moldus et sorciers étaient très sociables les uns envers les autres. Lorsque les parents et grands-parents racontent l'histoire du village, ils ne manquent jamais de rappeler la fougue du curé qui fût brûlé vif pour avoir protégé un enfant sorcier, tout comme on se rappelle de Tadeus Carter sauvant une simple Moldue du bûcher. Les habitants de longue date de Godric's Hollow aiment à raconter à leur progéniture qu'il y a « bien longtemps », d'authentiques sorciers vivaient dans le village.
Harry ignorait totalement tout cela, mais il fallait reconnaître que dans son ancienne vie, il ne s'était jamais intéressé à son village natal, lieu où il avait perdu ses parents et défait Lord Voldemort.
− Au fait, reprit McGrail, avez-vous le certificat ?
− Oui.
Plongeant une main dans la poche arrière de son jean, il sortit le formulaire rempli et tamponné par le gobelin. McGrail prit le parchemin et le parcourut, ses sourcils se haussant peu à peu au fil de sa lecture.
− Quand êtes-vous arrivé en Grande-Bretagne ?
− Hier.
McGrail parut quelque peu déconcerté, mais il se ressaisit presque aussitôt.
− Bien, bien, dit-il. Si les gobelins affirment que vous avez les moyens d'acheter le manoir, je ne peux que les croire. A ce sujet, il faut savoir que la propriété date de 1672, mais elle a été rénovée dans le pur style victorien au XIXème siècle. Elle a eu essentiellement les Portman comme occupants, mais leur dernière héritière abandonna le domaine familial à son mariage. Les lieux ont bien évidemment été entretenus par Sorcier Logé, mais ne vous inquiétez pas : les frais sont compris dans le prix de vente.
Ils suivirent la courbe décrite par le chemin. Niché entre deux collines que le bosquet d'arbres escaladait, un haut portail de fer forgé se dressait à quelques dizaines de mètres. Les murs délimitant l'enceinte disparaissaient derrière de hautes haies. Sur le seuil de la propriété, le chemin de terre se transformait en une allée de graviers blancs.
− Des enchantements sont-ils déjà installés ? demanda Harry.
− Seulement un sortilège Repousse-Moldu, Mr Potter, répondit Mrs Garrison. Les manoirs isolés comme celui-ci sont plus conservés par le ministère de la Magie que de simples maisons, notamment si une famille sorcière y a vécu longtemps. Il n'y a plus les protections mises en place par les Portman, mais vous êtes libre d'installer les vôtres ou de demander au Bureau des Enchantements Immobiliers de le faire… moyennant finances, bien entendu, mais les prix sont tout à fait raisonnables depuis le début de la guerre.
Ils atteignirent le portail. A travers les grilles, Harry put constater que le terrain s'étendait d'une colline à l'autre. Sinueuse, l'allée se bordait d'étranges fleurs ressemblant à des roses turquoises et s'arrêtait au pied d'un large escalier de pierre menant à la porte d'entrée d'une imposante bâtisse. Pourquoi diable Midori lui avait-il choisi une maison de cette taille ? C'était bien trop grand pour une seule personne ! songea Harry, tandis que McGrail tirait sa baguette pour en donner un petit coup sur les grilles, qui s'ouvrirent dans un grincement.
Ils s'avancèrent le long de l'allée, jetant des coups d'œil de gauche et de droite. D'imposants massifs de fleurs encerclaient ici et là des vasques et des fontaines de marbre sculptées avec un souci du détail admirable – en quelques secondes, Harry eut la très nette impression que les Portman avaient aimé Poudlard, car il remarqua un lion, un aigle, un serpent et un blaireau sur chacune des fontaines. Le parfum des fleurs qui bordaient l'allée les accompagna, envoûtant, tandis que McGrail entamait un speech :
− Le jardin est très vaste et très fleuri, annonça-t-il. Il ne demande pas de gros efforts d'entretien, mais rassurez-vous : pour des propriétés comme celle-ci, Sorcier Logé offre toujours des livres traitant du jardinage et du ménage. Les acheteurs croient souvent qu'il est facile d'entretenir un domaine de cette taille et se retrouvent très vite débordés, nous avons donc publié une série de conseils applaudis par nos clients.
Il leur fallut une bonne minute pour atteindre la porte d'entrée. Montant le large escalier en demi-cercle, ils s'arrêtèrent sur le seuil le temps que McGrail ouvre le panneau d'un nouveau coup de baguette magique, puis tous les trois entrèrent dans un vaste hall desservant au moins trois pièces, à en juger par le nombre de portes de chêne massif présentes dans les murs nus. A la propre surprise de Harry, le plafond semblait s'élever jusqu'au toit du manoir et prenait la forme d'une grande verrière, par laquelle la clarté du jour s'infiltrait afin d'éclairer l'endroit.
− Vous êtes observateur, commenta l'agent immobilier d'un air satisfait. Il s'agissait là d'un gros défaut d'architecture lors des premiers siècles d'existence du manoir : le hall était perpétuellement plongé dans l'obscurité, si bien qu'au moment de sa rénovation, les Portman décidèrent d'élargir le manoir pour que le hall prenne plus de place et soit agrémenté d'une verrière : la luminosité n'est certes pas impressionnante au petit matin ou au crépuscule, mais vous saurez au moins où vous allez sans avoir à allumer la moindre bougie.
Il désigna un escalier aux rampes de bois laqué qui grimpait le long des murs pour offrir un accès à chaque étage. Seul le premier palier pouvait être aperçu depuis le hall, semblait-il.
− L'escalier est une excentricité de William Portman. S'il donne en plein centre du premier étage, il nous amènera tout au bout à gauche du second et, à l'inverse, tout au bout à droite du troisième. On pourrait croire que c'est contrariant, mais c'est en fait très bien pensé. Vous comprendrez bientôt pourquoi, Mr Potter. Pour l'heure…
Il les entraîna aussitôt vers la seule double porte du hall, qui donnait sur une longue et large pièce vide.
− La salle de réception. Si vous ne le savez pas, Mr Potter, il était très courant, au siècle dernier, d'organiser des réceptions pour des raisons aussi diverses que variées. Entre amis, entre collègues, voire même entre inconnus pour récolter des fonds au profit d'une quelconque œuvre caritative. Ces mondanités sont aujourd'hui la « scène » privilégiée des organismes, mais il existe encore quelques familles qui s'y adonnent pour faire perdurer la tradition.
Le rez-de-chaussée était, en réalité, étrangement aménagé. Pourtant, Harry le trouva impressionnant d'efficacité. L'une des deux autres portes menait à un salon moitié moins grand que la salle de réception, mais quand même spacieux. La dernière et troisième porte, située sous l'escalier, conduisait quant à elle à un long couloir traversant tout le manoir. Communiquant avec le salon et la salle de réception, il desservait également une cuisine assez grande pour qu'une dizaine de personnes puisse s'y affairer, un bureau lumineux et un étroit escalier descendant au sous-sol.
L'impression d'être minuscule s'intensifia dans l'esprit de Harry dès qu'ils visitèrent le premier étage. Trois chambres, une salle de bains pour chacune d'entre elles, ainsi qu'un salon, un bureau et deux placards à balais. McGrail connaissait le métier d'agent immobilier et le démontrait à travers des anecdotes, notamment un incendie grotesque déclenché par un Portman ivre mort qui s'était écroulé sur son lit en renversant une lampe à huile sans même s'en rendre compte. Les mondanités organisées par les précédents propriétaires paraissaient également avoir conduit certaines chambres à devenir les scènes d'orgies pour le moins mémorables, surtout quand on savait qu'une Portman avait retrouvé l'une de ses filles en compagnie de trois hommes, tous quatre tellement excités qu'ils n'avaient remarqué la mère que lorsque celle-ci, surmontant son indignation, avait jeté des sortilèges dans tous les sens.
Le second étage, accessible par son extrémité gauche, révélait l'astuce de William Portman : deux chambres, deux salles de bains, un placard à balais, un bureau et un salon constituaient les premières salles desservies, alors que tout le reste de l'étage se révélait avoir été une bibliothèque.
− Les Portman ayant été une très vieille famille sorcière, dit McGrail, ils avaient amassé des emplois assez importants ainsi qu'une impressionnante collection de livres. Je crois que l'un d'eux est assez connu, même aujourd'hui, au ministère.
− En effet, approuva Mrs Garrison. Alistair Portman fut le conseiller du tout premier ministre de la Magie reconnu comme tel.
− « Reconnu comme tel » ? répéta Harry, intrigué, alors qu'ils prenaient le chemin du troisième étage.
− Les ministères existent depuis très longtemps, expliqua Mrs Garrison. Pour résumer simplement, le Conseil des Sorciers a été dissout pour donner naissance à la Confédération internationale des mages et sorciers, qui fut alors l'institution politique la plus importante du monde magique. Les ministères naquirent sous son mandat, mais il fallut attendre deux siècles pour que la Confédération admette ne pas pouvoir gérer tous les pays qui la constituaient. C'est alors que les ministères de la Magie se sont présentés comme les gouvernements.
Harry hocha la tête. A son ancienne époque, ça ne l'aurait pas du tout intéressé, mais il redoutait que Midori ne puisse être en mesure de s'introduire dans l'école australienne de sorcellerie. S'il n'y parvenait pas, il s'attendait à ce que Dumbledore le soumette à une interrogation sur l'ensemble des matières – les informations recueillies auprès de Mrs Garrison pourraient être utiles, même s'il n'avait aucune intention de reprendre l'Histoire de la magie.
− A ce sujet, reprit la sorcière, j'imagine que vous n'avez pas encore écrit à la Brigade magique, Mr Potter ?
− Non, reconnut Harry. J'attends d'avoir une adresse fixe pour écrire à Mr Cross.
Ils atteignirent le troisième étage au même moment, par son extrémité droite. Encore une chambre, une salle de bains et un bureau, mais à la grande surprise de Harry, McGrail leur annonça que la dernière partie du palier était occupé par une volière, dans laquelle ils entrèrent pour y découvrir Hedwige, la tête sous l'aile, dormant paisiblement.
− Ma chouette, dit Harry devant les airs étonnés des deux adultes.
− Eh bien, je pense qu'elle sera ravie d'avoir autant d'espace, dit McGrail. La raison de la taille de la volière, comme vous vous en doutez, était que les Portman avaient de nombreux hiboux pour envoyer leurs invitations. Vous pourrez bien sûr faire des travaux… Je vous recommande toutefois de les faire vous-même, ou vous dépenserez une quantité astronomique d'or. La guerre contre Vous-Savez-Qui a amené plusieurs sorciers à faire des aménagements dans leurs maisons, comme des pièges et des impasses, et la seule société sorcière spécialisée dans le bâtiment n'a pas manqué de hausser ses tarifs.
Il hocha la tête d'un air désabusé, comme s'il ne pouvait croire que des entreprises puissent profiter de la guerre pour tenter de se remplir les poches face à la terreur de ses clients.
− Enfin voilà, dit-il. Qu'en pensez-vous, Mr Potter ? Bien évidemment, vous pouvez prendre le temps de réfléchir…
− Je prends.
