Les tranches de lard chantèrent en même temps que les œufs au plat, rompant le silence ensommeillé de la cuisine. L'arête du nez pincée, Harry peinait à émerger complètement d'une très longue nuit de sommeil. Etrangement, le fait d'avoir passé la Journée des Fournitures à discuter l'avait vidé de toutes ses forces, si bien que c'était presque en rampant qu'il avait rejoint sa chambre. Néanmoins, Kenny Ash s'était révélé aussi sympathique qu'instructif : sa description de Poudlard était si précise et révélatrice que Harry avait presque l'impression d'avoir effectué ses six premières années d'études à cette époque. Il avait eu le droit à une véritable biographie de sa future classe lorsqu'ils s'étaient arrêtés à la terrasse de Florian Fortarôme. Les cours, les élèves, les professeurs de défense contre les forces du Mal plus incompétents les uns que les autres, les rixes entre chaque maison, l'impact de la montée en puissance de Lord Voldemort sur les mentalités – Ash l'avait briefé sur absolument tous les aspects de la vie scolaire, lui prodiguant même des conseils pour ne pas froisser les étudiants les plus redoutables.
Harry éteignit le feu d'un coup de baguette magique et bascula œufs et lard dans une assiette, puis il rejoignit la table de la cuisine en fronçant légèrement les sourcils. Les « menaces » de Poudlard paraissaient bien plus nombreuses qu'à son époque, en particulier Mulciber. Quant à Mogg et Gardner, il avait juste à faire attention à ne pas les froisser. Peut-être aurait-il dû en apprendre un peu plus sur les moyens pour ne pas les contrarier, pensa-t-il. Toutefois, le vrai problème demeurait Mulciber – et peut-être Rogue, si celui-ci reportait une partie de sa haine pour James sur lui, même si Harry ne l'imaginait pas retors à ce point.
« Maintenant que tu peux utiliser la magie comme bon te semble, Potter, je te conseille de réviser tes sortilèges défensifs et en apprendre d'autres, car tu peux être certain que tôt ou tard, Mulciber s'en prendra à toi », lui avait conseillé Ash avant que tous deux ne se séparent. Même si le brutal Serpentard n'avait pas été à Poudlard, l'enseignement de Damar l'aurait sûrement amené à apprendre de tels sorts, mais Harry soupçonnait déjà Lorca de lui recommander de n'utiliser la magie de Mirvira que si la situation l'exigeait. En faire une démonstration, après tout, faciliterait la tâche de l'Ennemi pour déterminer qu'il était le Champion d'Alterion. Cette pensée, toutefois, fit prendre conscience à Harry de quelques mystères. Comment l'Ennemi était-il au courant qu'il y avait un Champion, d'abord ?
Finissant son petit déjeuner, il ensorcela la vaisselle pour qu'elle se lave et prit, comme tous les matins où il n'avait rien de prévu, la direction du second étage. La Journée des Fournitures ayant retardé son apprentissage de l'occlumancie, la veille, la moindre des choses qu'il puisse faire était de rattraper le temps qu'il y consacrait habituellement… même s'il n'en voyait pas l'intérêt, cette discipline ne semblant vraiment pas faite pour lui. Lorsqu'il atteignit la bibliothèque, cependant, l'occlumancie s'évanouit totalement de son esprit alors qu'il regardait, déconcerté, les étagères.
Jusqu'alors vides, exception faite de celle où étaient rangés les livres offerts par l'agence Sorcier Logé et ceux achetés lors de sa première semaine à cette époque, certaines d'entre elles croulaient à présent sous le poids de grimoires reliés plein cuir de différentes couleurs – sept, plus exactement, et Harry comprit qu'il s'agissait de l'enseignement de Damar. Quand étaient-ils arrivés ici ? Il n'eut pas le temps de se poser la question plus longtemps car, dans un panache de fumée noire, Lorca fit son apparition, vêtue d'une robe de sorcière et glissant une baguette magique dans sa poche.
− Excellent timing, Ethan Potter.
Harry reprit contenance.
− A quel moment avez-vous… ?
− Cataara s'est chargée de transférer l'enseignement de Damar dans votre bibliothèque pendant que vous mangiez, tandis que j'installais des enchantements sorciers pour protéger votre domaine, répondit Lorca en s'avançant vers l'étagère pleine de grimoires aux couvertures bleues. Je ne peux pas rester longtemps, Alyphar, Horol et moi avons encore beaucoup de choses à faire.
Prenant le livre, elle se dirigea vers l'un des deux fauteuils. Harry l'imita et s'assit face à elle.
− Vous avez des nouvelles d'Ooghar ? demanda-t-il.
− Midori a été désigné pour assurer le partage de certaines informations avec le campement de Prerian.
Elle n'eut guère besoin d'en dire davantage, Harry se doutant que Prerian connaissait assez Midori pour comprendre qu'un mauvais accueil pourrait coûter la vie à ses hommes.
− Nous avons également localisé plusieurs groupes isolés de l'Alliance, poursuivit Lorca qui sentait que le sorcier attendait d'obtenir davantage d'informations. Garwir ayant trouvé les galeries souterraines dont parlait John Guard, l'unité de Sorva et les mages accompagnant Cataara y ont élu domicile et les aménagent pour que l'Alliance puisse y vivre, mais Prerian ne sait encore rien de tout ceci. N'ayant trouvé que deux de ses divisions égarées, Alyphar préfère attendre le bon moment pour qu'il sache où nous nous réfugierons.
Sans doute pour faire une plus grande impression auprès de la communauté de Lorgath, se dit Harry. Si les Nehoryn étaient capables de repérer davantage de divisions et de leur faire intégrer les galeries souterraines, leur travail serait applaudi par les soldats de Prerian, à moins qu'ils ne fussent tous aussi superstitieux que leur général.
− Et l'Ennemi ?
− Si Anteras agit comme en Mirvira, il ne se lancera à notre recherche que dans plusieurs semaines. Ne connaissant rien de l'Alterion, il aura à cœur à faire du repérage, à évaluer la menace que représenteront les peuples qui l'habitent, à reconstruire une armée relativement solide puis, alors, il se manifestera. Il est possible qu'il n'attende pas d'avoir réalisé tous ses objectifs pour lancer une première attaque, ne serait-ce que pour obtenir des impressions concrètes sur la résistance des habitants de ce monde, mais il retombera dans le silence pour un temps jusqu'à ce qu'il soit satisfait de son armée.
Harry hocha la tête, quelque peu soulagé. Au moins, il semblait qu'il atteindrait Poudlard avant que le premier espion de la nouvelle menace ne s'intéresse sérieusement à lui. Ou plus exactement, il l'espérait.
− Avant que vous n'entamiez votre apprentissage de l'enseignement de Damar, reprit Lorca, il me faut aborder des points à ne surtout pas négliger. Le premier et le plus important, c'est que vous ne devez pas vous précipiter, quelle que soit la raison : la magie que vous allez apprendre puise dans celle habitant votre corps, ce qui signifie qu'un sortilège mal exécuté deviendra dangereux pour votre santé physique. Le second, même si ce n'est qu'une supposition, il est envisageable que du fait de votre nouvelle nature, les gènes démoniaques exacerbent vos pouvoirs comme ils le font avec Midori. Si jamais vous réalisiez qu'il vous est possible de lancer des sortilèges un peu trop puissants, concentrez-vous sur la théorie et nous aborderons ensemble la pratique une fois à Poudlard. Quant au troisième point, ne vous entraînez jamais hors du sous-sol.
Harry haussa les sourcils, surpris.
− Midori a choisi ce manoir parce que son sous-sol ne communique avec aucune fenêtre depuis laquelle un espion pourrait vous épier. Même si nous sommes sûrs que l'Ennemi mettra du temps à agir, il n'est pas impossible qu'il ait déjà envoyé des espions dans toutes les directions. Si l'un d'eux venait à découvrir qu'un sorcier d'Alterion manipule une magie de Mirvira, il vous faudra vous attendre à une visite des plus désagréables.
− Comment sait-il ? Qu'il y a un Champion d'Alterion ?
− Il aura sans doute obtenu des informations auprès des mages capturés pendant la bataille du portail. Anteras est habitué à la guerre, il sait mieux que personne que tout prisonnier ennemi peut être une précieuse source d'informations.
Harry dut admettre que le raisonnement de Lorca était tout à fait logique. Prenant le livre qu'elle lui tendait, il reprit :
− Êtes-vous sûre que je pourrai manipuler la magie d'un autre monde ?
− Vous auriez été un être humain ordinaire, il y aurait eu un risque que vous en soyez incapable, mais maintenant que vous possédez des gènes démoniaques, il n'y a aucune raison pour que vous ne puissiez pas le faire. A ce sujet, avez-vous ressenti quelque chose de particulier ? Un pouvoir étranger ou une croissance de vos sens ?
− Heu… non, non, je n'ai rien remarqué d'inhabituel.
Lorca resta silencieuse, pensive, pendant quelques secondes.
− Il est probable que la théorie de Damar soit vraie, dans ce cas.
− Quelle théorie ? s'inquiéta un peu Harry.
− Il estimait qu'il y avait une chance pour que vos gènes démoniaques se réveillent lentement. La Pierre a beau avoir toutes sortes de pouvoirs, elle n'est certainement pas adaptée à l'organisme humain, il est donc envisageable qu'elle ait besoin d'une certaine… durée d'analyse de votre métabolisme pour le remodeler afin de s'y intégrer complètement. Surveillez bien tout ce qui pourrait échapper à votre compréhension, Ethan Potter, et s'il se passe quelque chose, prévenez-moi… cette fois.
Elle lança un regard critique à la nouvelle apparence du jeune homme, qui se sentit quelque peu mal à l'aise. Il avait oublié d'avertir Lorca des transformations physiques qu'il avait subies, notamment parce que les premiers jours en ce temps avaient été plutôt chargés. Entre l'acquisition du manoir, son ameublement, le ministère de la Magie, l'apprentissage de sorts pour le ménage et le jardin et de l'occlumancie, alerter la Nehoryn sur son nouveau physique lui avait totalement échappé.
Estimant s'être suffisamment attardée, Lorca salua Harry et disparut dans une nouvelle explosion obscure qui se dissipa en quelques instants. Le jeune homme se demanda si la neutralité de la Nehoryn était une conséquence de son ancienne relation avec Midori ou si elle avait toujours été comme ça, mais il se désintéressa rapidement de cette question pour se concentrer sur le grimoire qu'elle lui avait donné. Sur la première couverture, des lettres dorées indiquaient : Loi Première : les bases d'une magie tactile. Curieux, il ouvrit le livre pour tomber aussitôt sur une courte introduction :
Comprendre avant d'apprendre est une règle essentielle, pour ne pas dire vitale, lorsque l'on touche à la magie. L'erreur peut, en effet, engendrer de graves conséquences sur le corps du jeune mage qui l'emploierait avec insouciance. Discipliner, connaître et manipuler sa propre magie seront donc les premières bases que l'élève devra acquérir avant de s'essayer à jeter son premier sortilège.
Dans ce livre dédié à la Loi Première, qui constitue l'une des plus usitées et simples à apprendre, nous commencerons par discipliner sa magie intérieure. Pour ce faire, nous nous inspirerons soit de nos ancêtres, soit d'une technique d'Alterion que le Guide découvrit lors d'un de ses voyages – en la modifiant sensiblement pour en faire une version magique, nous pourrons offrir aux élèves en difficulté une alternative qui leur permettront de garder le même rythme de leurs camarades talentueux.
Harry arqua un sourcil. Un ancêtre de Guard avait participé, d'une manière ou d'une autre, à l'élaboration de la méthode de Damar ?! Tournant la page, il tomba sur le premier chapitre Discipliner sa magie, qui se construisait en deux parties, l'une Comme nos ancêtres et, la seconde, Méditation. Il songea que Lorca aurait au moins pu lui préciser quel sous-chapitre était le plus adapté pour lui, mais il ne doutait pas une seule seconde qu'il était censé lire le chapitre entier sans se soucier de savoir à quelle partie il aurait recours.
Au moment où il s'apprêta à entamer sa lecture, toutefois, le bruit d'une sonnette retentit dans tout le manoir. Harry jeta un regard partout autour de lui, dubitatif. Il y avait une sonnette ? Abandonnant le grimoire sur le fauteuil, il s'avança jusqu'à la fenêtre donnant sur le jardin de devant et porta son regard vers le portail. Trois silhouettes se tenaient derrière les grilles, dont une qui paraissait être une adolescente. Réprimant un soupir, il entreprit de redescendre au rez-de-chaussée. Depuis quand se présentait-on chez quelqu'un sans d'abord s'assurer que l'occupant serait présent ? La question méritait d'être posée, mais les soupçons de Harry sur la visite d'une famille arrogante ne manquèrent pas de s'insinuer dans son esprit.
Traversant le hall d'entrée après avoir descendu l'escalier, il sortit du manoir et longea l'allée de graviers blancs. A mesure qu'il approchait, ses soupçons devinrent une certitude. Un homme au visage pointu souligné d'un collier de barbe châtain, les yeux froids et l'air supérieur, s'appuyait sur une canne au pommeau d'or serti d'une grosse opale. A côté, vêtue d'une robe de sorcière sans doute coûteuse, sa femme affichait des traits arrogants et aurait pu être séduisante si son long nez osseux n'avait pas donné un drôle d'air à son visage pâle. Quant à l'adolescente, du même âge que Harry, elle semblait étrangement décalée, car ne ressemblant à aucun de ses parents. Ses cheveux bruns aux lourdes boucles cascadaient sur son épaule droite, alors que ses yeux chocolat surmontaient des fossettes constellées de taches de rousseur.
− Bonjour, dit Harry, en ouvrant le portail.
− Bonjour, Mr Potter.
L'homme avait une voix étrangement douce qui contrastait furieusement avec ses airs prétentieux.
− Je suis Prius Berkelay, voici ma femme Orianne et notre fille Berenis. Nous habitons de l'autre côté de Godric's Hollow, mais du fait d'un voyage, nous n'avons pas pu venir vous souhaiter la bienvenue plus tôt.
− Ah… heu… C'est très aimable à vous, entrez, je vous en prie.
Il avait la désagréable impression que leur souhaiter la bienvenue n'était qu'un prétexte pour tout autre chose, mais il avait peut-être tort. Malgré leur côté très Serpentard, il ne décelait aucune animosité, aucune mauvaise intention dans les regards de la famille Berkelay, qui s'avéra très intéressée par le jardin, la femme semblant surtout porter son attention sur les massifs de fleurs.
− Vous vous en êtes remarquablement tiré avec le ministère de la Magie, reprit Mr Berkelay. Je travaille au département de la coopération magique internationale, alors vous pouvez me croire quand je dis que les sorciers à immigrer au Royaume-Uni sont rarement reconnus comme citoyens britanniques. Vous venez d'Australie, c'est ça ?
− De Brisbane, sur la côte orientale.
Harry ignorait totalement quelle place avait Brisbane dans le monde Moldu, mais le livre qu'il avait acheté sur « son pays natal » consacrait un chapitre étonnamment long et détaillé sur cette ville. Toutefois, il ne comprenait pas très bien en quoi le sorcier avait jugé utile de s'intéresser à lui, à moins que son dossier ne soit passé par son service et qu'il ait été informé qu'un immigré avait été accepté par le ministère – ce qui prouverait que le cas de Harry n'était pas chose courante.
Entrant dans le manoir, l'hôte invita la famille Berkelay à le suivre jusqu'au salon.
− Puis-je vous offrir quelques rafraîchissements ? demanda-t-il. Je n'ai malheureusement que de l'hydromel…
− Ca ira très bien, assura Mrs Berkelay.
Harry s'éloigna vers l'armoire contenant l'argenterie, laissant ses invités observer le salon tout leur soûl. Tirant un plateau, il posa dessus quatre gobelets d'argent massif et, ouvrant un placard, récupéra l'hydromel à peine entamé. Retrouvant alors la famille de visiteurs, il entreprit de servir tout le monde.
− J'ai cru comprendre que vous irez également à Poudlard ? dit le mari. Quelle maison vous fait le plus envie ?
− Gryffondor.
L'ombre d'un sourire narquois passa furtivement sur les lèvres de Berenis.
− Notre fille est à Serpentard, indiqua Mr Berkelay.
Il sembla que, cette fois-ci, c'était à la famille d'observer la réaction de Harry, mais celui-ci n'exprima rien.
− Kenny Ash m'a un peu parlé des quatre maisons, dit-il simplement. Il semble que le niveau soit assez élevé, mais il n'y a pas d'autres grandes différences avec mon ancienne école. Je n'ai pas pour habitude de chercher les ennuis, et les rivalités qui animent les relations entre les maisons ne me concernent pas. Je viens juste finir ma scolarité.
− Il faudrait sûrement plus d'élèves qui réfléchissent comme vous, admit Mrs Berkelay, mais j'ai bien peur que vous soyez bientôt impliqués dans les rivalités entre les maisons, quelle que soit celle que vous rejoignez. Berenis nous a également parlé d'un camarade de Serpentard particulièrement virulent, en plus d'aspirer à devenir Mangemort.
C'était un jeu, pensa Harry. Tout comme lui cherchait à déterminer quelles étaient les raisons cachées derrière la visite des Berkelay, eux-mêmes semblaient attentifs à ses réactions pour identifier le camp qu'il était le plus susceptible de rejoindre. A sa propre surprise, toutefois, il apparaissait qu'aspirer à atterrir à Gryffondor n'était pas un motif valable pour le ranger parmi les opposants à Voldemort.
− Mulciber, hein ? dit-il d'un ton naturel. Il est vrai que je ne trouve pas rassurant qu'une grosse brute comme lui puisse se sentir obligé de m'accueillir à Poudlard à sa façon, mais on ne peut pas s'attendre à ce que tous les élèves d'une école sachent faire preuve d'intelligence et de retenue. Quant à son allégeance, si sa fierté du sang pur l'amène à se soumettre à un homme dont il ne sait rien, ça le regarde. Pour ma part, je ne m'inclinerai jamais volontairement devant un autre.
Les Berkelay échangèrent des regards et parurent se détendre très légèrement.
− Voilà qui est rassurant, dit le mari. Comprenez que nous ne sommes jamais trop prudents, Mr Potter. Berenis vous le dira aussi bien que moi, même les Serpentard ont à craindre les racistes. Si elle-même n'avait pas eu les amies qu'elle a, je ne suis pas sûr qu'elle aurait eu une scolarité aussi placide, mais j'ai cru comprendre que le fils Darkwood avait subi des agressions à cause d'un mépris ouvertement exprimé à l'égard des Mangemorts.
− Ce n'était pas très malin de sa part, admit Harry.
− Darkwood n'est pas très malin, de toute façon, dit Berenis d'un ton désinvolte.
− Néanmoins, dit Mr Berkelay, nous ne sommes pas seulement venus pour définir votre camp. Maintenant que nous avons la confirmation que vous ne serez pas une source de problèmes, il me faut vous prévenir qu'il est envisageable que vous ayez d'autres visites beaucoup moins… amicales. Le nom des Potter n'est peut-être pas le plus apprécié chez les racistes, mais il y a des risques pour que les mages noirs daignent vous accorder un certain intérêt.
Harry fronça légèrement les sourcils.
− Ca vous est déjà arrivé ?
− Nous avons effectivement reçu la visite d'un homme – un étranger, d'ailleurs – qui posait des questions assez gênantes et n'a pas manqué de nous faire sentir que de mauvaises réponses pourraient avoir des conséquences regrettables. Par chance, sa requête menait à un scénario que je ne verrai jamais se produire : compte tenu de mon poste relativement important au sein de mon département, il voulait que je m'assure que le ministère ne cherche jamais à demander des renforts venus du continent. Il m'a donc suffit de prétendre que je le ferai pour qu'il nous laisse tranquille, mais Millicent Bagnold sait pertinemment qu'une telle demande ne serait jamais accordée, aussi n'a-t-elle pas l'intention de solliciter les ministères étrangers.
A n'en point douter, Mr Berkelay avait eu de la chance, mais il avait fourni une très bonne information à Harry : les mages noirs commençaient d'abord par négocier, bien qu'en se montrant menaçant, avant de passer aux choses sérieuses. S'il devait à son tour recevoir une visite, il lui faudrait ruser.
− Il y a beaucoup de familles habitant proches de Godric's Hollow qui ont été menacées ? demanda-t-il.
− Les Benson, qui vivent dans le village même, ont eu la même chance que nous, répondit Mrs Berkelay. Fabius travaillait au département de la justice magique, mais lorsque le mage noir est venu pour le menacer, il a juste eu à l'informer qu'il avait appris le jour même sa mutation au Bureau de liaison des gobelins. L'homme ne s'est plus jamais remontré. Les Coalman ont pris leur retraite juste avant que la guerre ne commence, les Mangemorts n'auront donc aucun intérêt à faire pression sur eux. Bathilda n'a rien à craindre, elle est historienne.
− Bathilda ? Bathilda Tourdesac ?
− Elle-même, approuva Mr Berkelay. Il y a deux ou trois autres familles dans le coin, mais nous avons rarement l'occasion de les rencontrer et ne sommes guère assez proches d'elles pour qu'elles nous confient avoir reçu une visite inquiétante.
Harry hocha la tête, cependant…
− Qu'est-ce que Voldemort pourrait vouloir à un élève ?
Le nom du mage noir ne manqua pas d'arracher des grimaces à Mr Berkelay et à sa fille, mais sa femme ne réagit pas.
− Les Mangemorts, intervint Berenis en lui lançant un regard noir, ne négligent pas les étudiants aspirant à les rejoindre. Si des parents leur résistent et s'avèrent trop difficiles à atteindre, ils se tournent vers des racistes comme Mulciber pour obtenir des informations sur les fils et les filles de leurs cibles. Bien entendu, ils n'ont jamais rien tenté contre eux, pas même lors des sorties à Pré-au-Lard : ils utilisent les renseignements pour bien faire sentir aux parents qu'ils ont des yeux partout, mais avec la confiance qu'inspire Dumbledore, ceux-ci ne se laissent pas impressionner. Résultat, les Mangemorts sollicitent les élèves pour faire passer un… message plus percutant.
− Les aspirants mages noirs s'en prennent à l'enfant, donc.
− Et ils ont parfois la main lourde quand il s'agit d'un élève qui les a offensés à un moment ou à un autre. Bien sûr, ils font d'abord un plan méticuleusement préparé : Avery et Rogue, par exemple, sont les stratèges de leur petite bande. Ils arrivent à atteindre leur cible et à faire en sorte que rien ne les accuse. Tout le monde sachant qu'ils aspirent à devenir Mangemorts, les étudiants se gardent bien de les dénoncer auprès des professeurs, qui demandent de toute façon des preuves.
Harry but une gorgée d'hydromel en réfléchissant. Ash l'avait prévenu que la montée en puissance de Voldemort avait une réelle incidence sur la vie scolaire, mais il ne s'attendait pas vraiment à ce que l'impact soit d'une telle ampleur. A côté de ses futurs camarades de Serpentard, Drago Malefoy passait pour un simple farceur dans les mauvais tours qu'il avait joués.
− Cette année ne sera pas de tout repos, apparemment, dit-il sur le ton de la conversation.
− Je crois que vous envisagez de devenir Auror, voyez-y un entraînement, lui suggéra Mr Berkelay. Si Vous-Savez-Qui ne disparaît pas rapidement et que ces aspirants Mangemorts échappent à la prison jusqu'à la fin de votre formation, vous saurez au moins qui vous avez affaire.
− De toute façon, si tu atterris à Gryffondor, tu peux être certain que tu seras constamment entouré, dit Berenis. La bande à Andrews sait parfaitement que si tu es délaissé, tu feras une cible facile pour ceux qui voudront te tester, et il n'est pas dans la nature de ses amies d'offrir un souffre-douleur à des brutes épaisses comme Mulciber.
Harry n'en doutait pas une seule seconde, mais il préférerait éviter que Lily et ses amies se retrouvent au cœur d'un conflit sordide qui l'opposerait aux Serpentard.
Les Berkelay ne tardèrent pas à repartir, le chef de famille devant retourner au ministère de la Magie. Les remerciant pour leurs avertissements, il les raccompagna jusqu'au portail puis retourna dans la bibliothèque, non sans envoyer les gobelets se laver dans la cuisine. Recevrait-il la visite d'un Mangemort ? Il comprenait parfaitement l'intérêt que Voldemort avait à faire de ses partisans étrangers des émissaires : il aurait été imprudent de mandater quelqu'un qui aurait pu être reconnu par une de ses cibles. Toutefois, même si les mages noirs trouvaient effectivement un intérêt à solliciter leurs futurs camarades, Harry ne s'imaginait vraiment pas intéresser Voldemort. Il avait assez de sympathisants à Serpentard comme ça…
Chassant la menace d'une visite nettement moins agréable que celle des Berkelay, il reprit le grimoire bleu et s'installa sur le fauteuil, feuilletant l'ouvrage pour retourner au premier chapitre de l'enseignement de Damar :
Comme nos ancêtres :
Quelques années auparavant, la maîtrise de la magie impliquait un entraînement intensif apportant son lot de blessures et d'accidents. Cette méthode, même si elle était efficace, nécessitait toutefois un remaniement pour la rendre plus douloureuse et plus facile à aborder. Il n'est donc plus question d'enseigner pour que les jeunes mages apprennent de leurs erreurs, mais de les guider peu à peu vers la réalisation de sortilèges en diminuant considérablement le risque d'incidents.
Pour y parvenir, il faut comprendre trois concepts très importants : le premier est que la magie est une essence présente à l'intérieur du corps de l'élève, le second est que l'extérioriser n'est pas aussi simple que de cracher et le troisième, que toute réussite ne signifie pas forcément que le jeune mage maîtrise la magie. Il est donc primordial de procéder par étapes, sans se précipiter ni relâcher sa concentration, jusqu'à ce qu'il ne fasse aucun doute que l'apprenti est parvenu à contrôler sa magie et son premier sortilège.
Comme nos ancêtres, nous allons donc découvrir la voie « brute », jusqu'alors typique du Cercle des Mages. Elle consiste à soumettre l'élève à une situation où sa magie se réveillera instinctivement. Si cette méthode peut paraître dangereuse, c'est faux : l'instinct protège toujours celui qu'il habite. Un élève aura donc moins à craindre de son instinct que de sa hâte à être rapidement en mesure de lancer plusieurs sortilèges.
Pousser la magie instinctive à se manifester présente toutefois un gros défaut : tout comme tout le monde n'a pas peur des mêmes choses, il faut systématiquement s'adapter à chaque jeune mage. Certains seront plus susceptibles d'utiliser la magie à condition de se retrouver dans une situation dangereuse, d'autres parce qu'ils ne supportent pas la pression, parce qu'une mère ou un père se sera énervé, parce qu'un ami sera en mauvaise posture, parce que sa timidité prendra le dessus quand la fille dont il est amoureux lui fera une déclaration, etc. Les contextes sont innombrables, et la difficulté consistera à identifier lequel convient à chaque élève. Lorsque la situation appelant l'instinct à se manifester aura été trouvée, il faudra alors faire le nécessaire pour le jeune mage y soit confronté – et s'il s'avérait que cela ne suffisait pas, il faudrait alors choisir un autre contexte.
Si l'élève parvient à faire usage d'un sortilège, cependant, il pourra passer à la deuxième étape, c'est-à-dire à revivre les émotions que la situation lui avait inspirées. C'est un stade de l'apprentissage qui se révèle parfois compliqué, car une partie de l'esprit du jeune mage pourrait refuser de ressasser ces sentiments effrayants ou ne pas les avoir retenus. Il faudrait alors reprendre depuis le début dans le second cas, mais dans le premier, le professeur devra employer une Elévation afin d'entrer dans l'esprit de l'élève pour retirer le « blocage » exercé par son cerveau. Si les choses se passent bien, l'élève réitérera son sortilège et passera à la troisième étape.
Celle-ci prend un temps dépendant de l'élève. Il lui faudra comprendre comment son instinct lui permet de faire appel à la magie puis, progressivement, surmonter ses émotions pour ne concentrer que son analyse et son intellect sur le déroulement du processus magique. Il s'agit-là de l'étape la plus dangereuse, car aller trop vite pourrait blesser le jeune mage. Seuls des élèves talentueux peuvent s'y risquer sans crainte d'en subir des séquelles, même s'il n'est pas recommandé de s'y entraîner sans le soutien d'un professeur.
Si le jeune mage réussit à lancer le sortilège à cinq reprises, il peut alors être reconnu comme apte à passer au prochain chapitre.
Méditation
Si la magie la plus commune en Alterion est appelée « sorcellerie » et s'emploie à l'aide d'une baguette de bois, elle a une similitude avec celle que nous utilisons en Mirvira, car interne à son manipulateur. Toutefois, affirmer qu'un sorcier pourrait manier la magie d'un mage, et inversement, serait prétentieux tant que la preuve n'en aura pas été fournie. Des Guides firent des tentatives, en vain, mais il est probable que la méthode d'enseignement de Mirvira ne soit pas compatible avec celle que les sorciers ont toujours reçue. De fait, nous abandonnâmes dans un premier temps, jusqu'à ce que le Guide Alistair, qui fût un grand voyageur, révèle l'existence d'une technique susceptible de marcher.
La méditation est un art spirituel généralement utilisé par les sang-pouvoir d'Alterion. Offrant une introspection, elle peut apporter des réponses morales, mais en la remaniant pour l'adapter à cette méthode d'enseignement, elle permet également au jeune mage d'entrer en contact avec sa magie intérieure. A l'inverse de la façon de faire présentée plus haut, elle n'a pas besoin que l'élève soit soumis à une quelconque pression : seules sa force de caractère et sa volonté lui serviront à trouver le moyen de contrôler sa magie. A noter, toutefois, que le Guide Alistair eut recours à des accessoires pour obtenir un résultat, notamment à des encens appelés « Relax'magique », dont l'apothicaire du Cercle des Mages a reproduit les compositions et les effets.
Nettement plus sécurisé, l'apprentissage par la méditation ne manque pas non plus d'un gros défaut, à savoir la différence entre un esprit actif et un autre embrumé par ces senteurs. Le Guide Benjamin, qui succéda à Alistair, reconnut lui-même un réel problème à rester éveillé à cause des encens. Le jeune mage aura donc à focaliser son attention sur sa magie intérieure et sa somnolence.
Toutefois, cette méthode donnera rapidement des résultats. A partir du moment où l'élève aura obtenu un contrôle total de sa magie intérieure, il pourra passer à la seconde étape : la manipuler. Dans le cadre où nous apprenons la Loi Première, la destination du flux magique qui l'habite sera donc obligatoirement dirigée vers sa main dominante. Il est conseillé de faire la première série d'essais avec l'aide des encens, puis de les diminuer petit à petit jusqu'à ce que sa seule volonté lui permette de manier sa magie. Les symptômes indiquant un succès seront d'abord gênants – des picotements plus ou moins intenses du bras jusqu'au bout des doigts –, mais ils se dissiperont assez vite. Lorsqu'ils auront totalement disparu, il pourra poursuivre sa formation avec le prochain chapitre.
Harry referma le livre. Il était clair qu'il aurait à suivre la méthode de Méditation, mais il lui faudrait d'abord acquérir cette astuce visant à utiliser des encens. Relax'magique ? Il n'en avait jamais entendu parler et espérait qu'elle existait encore, ou il aurait quelques soucis à se faire. S'il avait la force de caractère et la volonté de résister à l'Imperium, celles-ci lui avaient été complètement inutiles chaque fois qu'il avait approché l'occlumancie. Se levant du fauteuil, il rangea le grimoire à sa place et en se promettant de le relire dans la soirée, comme recommandé par Lorca, puis il sortit de la bibliothèque.
Il n'était pas certain de très bien comprendre la méthode d'enseignement de Damar, mais si elle avait révolutionné Mirvira, il n'aurait qu'à attendre d'être confronté à la Méditation pour aviser. Lorca semblait penser qu'il pouvait s'en sortit tout seul, c'était donc peut-être plus simple que le premier chapitre de la Loi Première ne lui en avait donné l'impression. Pour l'heure, cependant, il était plus intéressé par un encas, son ventre commençant à se nouer de faim. Descendant à la cuisine, il fouilla à l'intérieur d'un placard, sortit deux grosses tranches de pain noir et se composa un sandwich, tout en songeant qu'il passait le plus clair de son temps à faire les choses comme un Moldu malgré sa récente majorité – à part les tâches ménagères, le jardin et la vaisselle, en effet, il n'employait presque jamais la magie. Peut-être était-il temps, se répéta-t-il, qu'il se concentre sur le quotidien d'un sorcier.
Ou sur les manuels scolaires achetés hier, dit la petite voix dans sa tête. Elle n'avait pas totalement tort, pensa-t-il en jetant le couteau dans l'évier avant de quitter la cuisine. Mordant dans son sandwich, il longea le couloir jusqu'à la porte menant au sous-sol. Il n'y était pas descendu une seule fois, jusqu'à présent, mais s'il lui fallait s'entraîner ici, autant faire du repérage et voir ce qu'il pourrait y aménager. Tirant sa baguette magique, il l'alluma lorsque l'obscurité devint trop profonde et atteignit le bas de l'escalier en spirale.
Comme l'avait annoncé McGrail, l'agent immobilier, le sous-sol semblait courir sous tout le monde sans qu'aucun mur ne se dresse entre les deux extrémités de l'endroit. Au plafond, il distingua plusieurs lampes à pétrole qui y étaient suspendues et semblaient s'aligner jusqu'à l'autre bout de la pièce au sol de pierre poussiéreux. S'il devrait vraiment méditer ici, il aurait un paquet de choses à acheter, se dit-il. L'espace d'un instant, il s'imagina affalé sur d'énormes coussins, mais il doutait que cela lui permette d'être à l'aise. Non, il lui faudrait soit racheter un lit aussi confortable que possible, soit un fauteuil dans lequel il saurait se détendre complètement – voire même, une chaise longue matelassée. En d'autres termes, il était parti pour feuilleter tous les magazines d'ameublement qu'il trouverait, les précédents étant partis à la poubelle.
Harry soupira. Et dire qu'il trouvait avoir déjà dépensé des sommes folles depuis son arrivée.
