Au cours des deux semaines qui suivirent, Harry n'eut qu'un seul mot à la bouche : apprendre. Tout d'abord prudent quant à la réputation de l'enseignement de Damar, il avait rapidement compris qu'il était en réalité extraordinaire, notamment parce que les Lois fonctionnaient toutes de la même manière et ne se différenciaient les unes des autres que par les membres devant être rejoints par les flux magiques. La Sixième et la Septième, toutefois, étaient différentes, car la magie intérieure devant être entièrement concentrée dans l'esprit. Son respect pour la méthode de Damar le poussait à ne pas abandonner, bien que les très maigres progrès qu'il ait pu lui semblèrent dérisoires. Il avait mis trois jours à trouver des encens Relax'magique, la vendeuse le prévenant de ne pas trop en allumer à la fois au risque d'avoir des somnolences, voire des hallucinations, puis une semaine et demie pour réussir – enfin ! – à percevoir sa magie intérieure.
A nouveau plongé dans son introspection, Harry regarda l'étrange phénomène rouge et or qu'il distinguait. Semblable à un ballon de brouillard, des écharpes de brume scintillante ne cessaient de s'en échapper pour s'étirer puis se rétracter. Bien qu'il n'eût aucune indication sur ce qu'il devait vraiment faire, il se doutait qu'il lui fallait contenir ces langues de magie et donner à la boule un aspect plus circulaire et durable. C'était, en tout cas, ce qui lui paraissait le plus logique. Mais depuis deux jours qu'il s'y essayait, ni sa force de caractère ni sa volonté ne parvenaient à ne serait-ce que perturber les écharpes de brume dans leurs courses imprévisibles. Y avait-il une astuce ? Lorca aurait-elle dû lui donner un conseil sur comment réussir l'exercice ? Ces questions revenaient le hanter chaque fois qu'il ressassait ses échecs.
Déconnecté du fil du temps, n'ayant même pas conscience d'un quelconque inconfort, Harry finit par baisser les bras et se contenta d'observer cet étrange amas vaporeux et magique. Discipliner, connaître et manipuler, mais comment ? Il avait beau essayer de toutes ses forces mentales, rien n'y faisait, mais le spectacle le fascinait. Il ne pouvait s'empêcher de le comparer à un soleil dont la surface aurait été perpétuellement sujette à des éruptions paresseuses et étincelantes. Il suivit chaque langue, chaque courbe, chaque retour à la boule, comme s'il espérait déceler un indice sur comment contrôler cette magie, mais après un moment, il dut se rendre à l'évidence : ce n'était pas comme ça qu'il y arriverait.
Connaissant la contrainte de la Méditation, qui faisait passer le temps beaucoup plus vite qu'il n'en avait conscience, Harry rouvrit les yeux en poussant un soupir et étouffa un bâillement, les yeux embués et picotant, la fatigue commençant à se faire ressentir. Les encens étaient déjà éteints, posés sur un support de bois spécialement prévu à leur intention. Se glissant hors du grand lit, Harry enfonça ses pieds dans ses chaussures en se frottant les paupières et prit la direction de l'escalier, persuadé de se faire encore surprendre par l'heure. La veille, il avait commencé l'entraînement juste après le déjeuner et n'était ressorti de sa méditation qu'aux alentours de minuit, son estomac grondant furieusement de ne pas avoir pu se remplir depuis près d'une demi-journée.
Il fut soulagé de constater que la nuit s'était déjà installée derrière les fenêtres situées aux extrémités du couloir. Comme le lui avait annoncé Mr Berkelay, un homme avait sonné chez lui trois jours plus tôt, mais Harry n'était jamais lui ouvrir. Alors dans la bibliothèque à poursuivre son apprentissage de l'enseignement de Damar, il s'était faufilé jusqu'au mur pour y coller son dos et, avec une grande prudence et un angle très restreint, avait jeté un œil par la fenêtre. L'individu avait insisté pendant quelques minutes pour finalement abandonner. Harry ignorait s'il était revenu, compte tenu du temps considérable qu'il avait passé en méditation depuis, mais il était à peu près certain qu'il ne pourrait pas éviter ce visiteur indéfiniment – au moins, pas tant qu'il n'aurait pas pris le Poudlard Express. Avec un peu de chance, toutefois, le sorcier penserait peut-être que l'habitant s'était absenté pour une durée indéterminée.
Entrant dans la cuisine, Harry remarqua un hibou qui lui apportait Le Sorcier du soir, le tirage nocturne de La Gazette. Que pouvait-il bien s'être passé ? C'était la première fois qu'il le recevait, mais Ash lui avait dit que les évènements majeurs de la journée invitaient le quotidien à adresser un exemplaire à leurs abonnés habituels. Fouillant dans ses poches, il récupéra trois Noises et les déposa dans la bourse de l'oiseau avant de le débarrasser de son fardeau. Sans jeter un regard au journal et alors que le rapace repartait dans un ululement, Harry ramassa un gobelet et le remplit de jus de citrouille bien frais.
La longue gorgée qu'il but fit le plus grand bien à sa gorge sèche, tandis qu'il retournait auprès du journal, et il pensa qu'il avait bien fait de la boire avant de poser ses yeux écarlates sur la une, car il aurait sans nul doute manqué de s'étrangler ou de ne plus se soucier de sa soif. Incrédule, il ramassa Le Sorcier du soir d'un geste brusque et relut trois, quatre puis cinq fois la manchette, mais il ne rêvait pas :
L'EUROPE ABASOURDIE :
L'ACADEMIE DE BEAUXBÂTONS DETRUITE
A force de relater la guerre contre les Mangemorts qui sévit sur notre territoire, nous en oublierons presque qu'un drame se produit chaque jour dans chaque pays, mais jamais notre rédaction n'aura relayé une catastrophe invraisemblable comme celle ayant bouleversé la France, puis l'Europe : l'Académie de Beauxbâtons, l'école française de sorcellerie, a été attaquée en milieu de matinée et partiellement détruite. Dépêché sur place en urgence, notre envoyé spécial assiste à la conférence du ministre français de la Magie, Raoul Lasalle :
« Les Aurors n'en sont encore qu'à une enquête préliminaire, annonce-t-il, profondément choqué. Contrairement à ce que nous pourrions tous craindre, rien n'indique qu'il s'agisse d'un crime perpétré par les mages noirs en activité outre-manche mais d'une horde de créatures magiques encore non identifiées. »
Harry fronça les sourcils. Etait-ce là la première attaque d'« observations » dont Lorca parlait ? Celle que l'Ennemi aurait à cœur à lancer pour évaluer la menace représentée par les sorciers avant de retomber dans le silence ? Il éjecta les questions au loin dans son esprit et se concentra de nouveau sur sa lecture :
Se rendant dans les environs de Beauxbâtons, notre envoyé spécial se retrouve, comme les autres journalistes, contenu par un important dispositif de sécurité mis en place par les Aurors afin d'empêcher les reporters d'approcher l'école. Antoine Le Fur, chargé de maintenir ce barrage, nous explique :
« Nous comprenons parfaitement que la presse ait besoin de relater aussi fidèlement que possible les faits survenus là-bas [Beauxbâtons], déclare-t-il, mais c'est pour le moment impossible. Nous devons sécuriser les ailes détruites pour éviter toute chute des étages, nous assurer que ces créatures ne sont plus dans les parages et prendre le témoignage des professeurs qui ont affronté et survécu aux assaillants. J'ajouterai, à l'attention des photographes, que le carnage qui s'est perpétré dans le parc et à l'intérieur du palais est une chose que nous ne pouvons montrer. Patientez jusqu'à ce que les enseignants aient fini de répondre à nos questions, je suis sûr qu'ils répondront alors aux vôtres. »
Attendre n'aura pas été une déception, car quelques minutes seulement après les propos de Le Fur, un cortège de sorciers et de sorcières européens, envoyés par leurs départements de la coopération magique internationale respectifs, se présente à son tour devant le barrage. Kathleen Den, qui faisait parler d'elle au début de l'année dans sa prise de bec d'avec un sorcier marocain tentant de vendre des meubles défectueux sur le sol britannique, compte parmi les nouveaux arrivants :
« C'est une catastrophe, bien sûr ! s'exclame-t-elle, bouleversée. Quand nous avons reçu le message du ministère français, Millicent Bagnold m'a aussitôt donné une permission spéciale pour que je prenne un Portoloin à destination de Paris, où j'ai rencontré son homologue pour obtenir des informations sur ce qu'il s'était passé… Imaginez donc ! Beauxbâtons est l'une de nos écoles les plus prestigieuses, en Europe, qui irait penser qu'une telle infamie se produirait ?! Et les élèves ? Que vont-ils devenir ? »
Avis partagés par ses collègues européens, qui se demandent naturellement si l'école de leur pays ne sera pas elle-même la cible d'une telle tragédie dans un avenir proche. L'attention, toutefois, se détourne bientôt des envoyés des ministères, car les professeurs de Beauxbâtons viennent à notre rencontre, certains plus légèrement blessés que d'autres, mais tous choqués et profondément secoués.
Notre envoyé spécial rencontre Aurélien Bresch, le directeur de l'Académie. Un bandeau ensanglanté autour de la tête et d'étranges lacérations à l'épaule, il raconte :
« Ca peut paraître d'une ironie cruelle, mais nous avons eu de la chance ! Enormément de chance, en fait, car nous avons eu le temps de voir venir ces choses ! Comme à notre habitude, nous profitons du climat estival pour prendre nos repas dans le parc, si bien que nous avons pu réagir à l'instant même où ces créatures ont franchi le portail. Malheureusement, tous les employés ne s'en sont pas sortis aussi bien que nous… »
Trois professeurs et le concierge ont, en effet, péri pendant l'affrontement.
« J'ai enseigné les soins aux créatures magiques pendant quarante ans avant de devenir directeur, j'ai parcouru le monde pour perfectionner mon savoir et je peux vous dire une chose : je n'ai jamais entendu parler de ces créatures, pourtant de cinq ou six races différentes. Vous en aviez des petites qui vous avalaient vingt mètres en cinq secondes et vous lacéraient le corps avec une sauvagerie infinie, d'autres aussi grandes que des trolls qui vous tranchaient en trois d'un coup de griffes, de nombreuses autres qui chargeaient comme des sangliers et vous brisaient les jambes si vous aviez le malheur de ne pas faire un écart… Je n'ai pas fait très attention aux autres, j'étais trop occupé à me battre contre ce que j'avais devant moi… »
Les autres enseignants semblent avoir vu les créatures ayant échappé au professeur Bresch, notamment ceux s'étant battus dans le palais. Annabelle Chambeau, chargée de la métamorphose, est très légèrement blessée malgré le fait d'avoir évité de justesse d'être ensevelie par les décombres :
« Nous avons reçu un soutien d'un homme pour le moins étrange, révèle-t-elle. Le professeur Martinez et moi combattions des créatures simiesques dotées de bulbes… Elles étaient extrêmement agiles, mais dès au premier sort qu'une d'elles reçut, elle a explosé avec une violence inouïe, immédiatement suivie de ses congénères frappés par l'explosion. Avant que nous ne réagissions en essayant de nous protéger, un homme est apparu de nulle part, nous a attrapés et nous a emmenés à l'abri. Il est reparti aussitôt, sans demander son reste. »
L'intervention de cet individu, décrit comme un « excentrique aux allures de samouraï et faisant peu de cas de ce que son sabre tranche », semble avoir été la raison principale de la fuite des assaillants.
« Je crois être le dernier à l'avoir vu, reconnaît l'immense Olympe Maxime, la directrice-adjointe. D'un coup de sabre, il a non seulement tranché en deux une énorme créature velue qui s'attaquait à la façade mais il a aussi détruit une partie de l'aile sud… Il a refait le même coup, en plus impressionnant, en donnant un coup dans le vide : une dizaine de ces bêtes imposantes à trois griffes ont été coupées de part en part… Il est heureux que vous ne soyez pas autorisés à accéder à l'école, car le parc n'est plus qu'un champ de cadavres, de sang et de boyaux… »
Rentré en fin d'après-midi, notre envoyé spécial prend les commandes de la rédaction. Malgré nos efforts frénétiques pour essayer d'identifier les créatures décrites par les professeurs survivants, nous sommes bien forcés de reconnaître qu'Aurélien Bresch disait vrai : nos recherches ont été totalement infructueuses. Qu'en est-il de l'homme au sabre ?
« C'est un cas difficile à traiter, pour l'heure, admet notre spécialiste juridique. Comment savait-il que Beauxbâtons serait la cible d'une attaque ? Peut-on lui reprocher la destruction de l'aile sud du palais après avoir sauvé deux professeurs, voire davantage, et fait fuir les assaillants ? Il est probable que les Aurors français le rechercheront plus ou moins activement afin d'éclaircir ces questions, mais l'urgence n'en demeure pas moins ces créatures qu'il faut impérativement localiser, attraper, ou même éliminer. »
Gageons que les ministères frontaliers de la France se montreront particulièrement attentifs.
Voici donc ce qu'il se passait quand Midori intervenait dans un combat… Le Guard du futur et Lorca n'exagéraient pas sur la réputation du demi-démon aux sandales : non seulement il était assez redouté par les armées de l'Ennemi pour que celles-ci prennent la fuite devant lui, mais en plus il ne se souciait pas de savoir ce qu'il tranchait. La grande question était, cependant, de savoir comment il avait su qu'il y aurait une attaque sur Beauxbâtons. Et quels étaient les pouvoirs de son sabre ? Ooghar, dans son récit de LorMirAl, avait indiqué que Byr ne lui avait conféré qu'une telle capacité magique. Midori aurait-il apporté sa propre touche ?
Toutefois, le plus alarmant les descriptions des créatures lancées sur l'école française. Si des professeurs aussi compétents que ceux d'un collège aussi prestigieux que Beauxbâtons avaient été débordés par les soldats d'Anteras, Harry n'osait même pas imaginer ce qu'il se passerait si lui-même était identifié comme le Champion d'Alterion avant la rentrée scolaire. Pire, cet assaut avait signalé à Lord Voldemort qu'il existait, quelque part en France, un groupuscule composé de bêtes capables de se montrer dangereuses pour une école de sorcellerie. L'Ennemi serait-il séduit par une alliance avec le Seigneur des Ténèbres ? Il y trouverait sûrement des intérêts, comme un accès plus rapide aux informations liées à ce monde, ainsi qu'une avant-garde pour son plan de conquête. Restait à espérer que Voldemort n'aurait pas l'idée de signaler la venue d'un immigré en Grande-Bretagne, ou Anteras lui demanderait sûrement de se pencher sur le cas Ethan Potter.
Emergeant de ses pensées, Harry réalisa qu'il regardait sans le voir un entrefilet dont le titre ne manqua pas d'empirer cette édition du Sorcier du soir, car annonçant l'assassinat du Sorcier Extraordinaire par les Mangemorts :
Il avait animé le Chemin de Traverse en occultant tous les autres vendeurs-ambulants, il avait redonné un certain espoir à la communauté sorcière en leur proposant des articles impressionnants, mais c'est malheureusement terminé pour celui dont les marchandises s'étaient arrachées comme des petits pains depuis son apparition : le Sorcier Extraordinaire, alias Lemmy Goldsmith, a été retrouvé mort à l'âge de 29 ans à son domicile de Soho, la Marque des Ténèbres flottant au-dessus de chez lui.
« Il semble que son meurtre ait été particulièrement violent, nous déclare George Saltswick, chargé de l'enquête. Il ne faut pas s'en étonner : depuis qu'il est apparu, les Aurors n'ont eu de cesse de lui répéter qu'il prenait d'énormes risques à défier ainsi les mages noirs. C'est regrettable qu'un homme aussi soucieux de la sécurité de ses concitoyens soit mort, mais je suis à peu près certain que ses clients ne manqueront pas d'avoir une pensée pour lui chaque fois qu'ils poseront les yeux sur les articles qu'ils lui auront achetés. »
Fait étrange, les marchandises du Sorcier Extraordinaire semblent être introuvables, mais Saltswick n'ait guère surpris :
« L'enquête préliminaire indique que quelqu'un est passé par là avant notre arrivée, peut-être même était-il déjà là quand les Mangemorts ont débarqué, nous annonce-t-il. Complice ou simple opportuniste ? Nous l'ignorons encore, mais il aura du mal à revendre les marchandises disparues. »
La Brigade magique, à qui l'enquête a été confiée, appelle toute personne trouvant un article du Sorcier Extraordinaire à vendre à l'en avertir.
Dommage, pensa Harry, mais Saltswick, tout comme Ash avant lui, n'avait pas totalement tort : il était couru d'avance que les Mangemorts ne laisseraient pas cet « affront » impuni. Quant à la tierce personne, elle ressemblait davantage au complice qu'à un témoin. Peut-être était-ce elle qui avait conduit les mages noirs jusqu'à Goldsmith. Il ne voyait pas comment, en tout cas, les partisans de Voldemort auraient pu identifier le Sorcier Extraordinaire autrement qu'en obtenant l'aide d'une sorcière ou d'un sorcier connaissant sa véritable identité.
Soupirant, Harry reposa le journal. Il avait eu sa dose de mauvaises nouvelles pour la soirée. Finissant malgré tout le verre de jus de citrouille qui ne le tentait plus trop, il posa le gobelet dans l'évier et sortit de la cuisine. Il n'avait pas vraiment faim, et la méditation le fatiguait au plus haut point à chaque fois. Etouffant un nouveau bâillement en passant dans le hall, il monta l'escalier jusqu'au premier étage et se dirigea vers sa chambre.
A sa grande surprise, le lit massif n'était pas inoccupé : assis dessus, son bâton sculpté appuyé contre un mur, Ooghar lisait avec un intérêt limité l'un des magazines d'ameublement qui avaient permis à Harry d'aménager le sous-sol.
− Que… quand êtes-vous arrivé ? s'étonna le jeune homme.
− Quand vous étiez en méditation, répondit Ooghar en reposant le magazine sur la table de chevet. Votre concentration est très impressionnante, Ethan Potter, mais j'ai comme l'impression que vous rencontrez des difficultés.
Harry songea que le mage en avait plutôt l'air convaincu.
− En effet. J'ai beau essayer, je n'arrive pas à discipliner ma magie.
− C'est justement l'une des raisons de ma venue, révéla Ooghar. Dans un accès de négligence, nous avons omis un détail à propos de votre apprentissage, à savoir le régime qu'impose le ministère de la Magie. Contrairement aux sorciers, nos jeunes mages n'ont aucune restriction leur interdisant d'utiliser la magie avant un certain âge. Bien sûr, nous le leur déconseillons en raison des risques que cela présente, mais traditionnellement, les parents font le nécessaire pour que leurs enfants soient aussi souvent que possible en contact avec leur magie pour faciliter leur adaptation aux premiers cours du Cercle des Mages.
− Vous voulez dire que ma magie… fait la tête ? demanda Harry en s'asseyant à côté du mage.
− On peut présenter la chose ainsi. Il faut comprendre que la magie intérieure d'un individu fait partie intégrante de lui. Ce n'est pas quelque chose que l'on acquiert après un entraînement, il s'agit d'un « membre » aussi naturel qu'une main, un nez, une jambe, etc. L'erreur que commet le ministère de la Magie, c'est qu'il crée un conflit entre le sorcier et sa magie. Midori a sa phrase bien à lui pour la définir : C'est la femme de votre vie. Elle partage vos inquiétudes, vos peines, vos joies, mais elle peut aussi se vexer d'un manque d'attention. Six années à apprendre la sorcellerie ne compensent pas onze ans de déni.
Harry hocha lentement la tête.
− Et comment suis-je censé me réconcilier avec ?
− Damar avait rencontré un élève qui se trouvait un peu dans la même situation que vous. En Mirvira, il est très rare qu'un couple de sans-pouvoir donne naissance à un mage. Le garçon passa donc son enfance sans entrer en contact avec sa magie et eut donc un régime scolaire assez particulier. Damar essaya plusieurs choses, jusqu'à trouver la solution : au lieu de tenter de discipliner directement sa magie, il passa par un stade de « présence ».
− Donc, je dois juste entrer en méditation et regarder ma magie ?
− C'est tout à fait ça. Votre magie a sa propre conscience et ses petits caprices : elle a besoin de savoir que vous la voyez et que vous lui témoignez de l'attention, que vous avez besoin d'elle et que vous lui faîtes confiance. L'erreur commune à votre peuple, c'est l'usage de baguettes magiques, qui peuvent lui paraître être une sorte de substitut. Pour rebondir sur la phrase de Midori, imaginez que la femme que vous avez épousée aille voir ailleurs sans même vous le cacher.
− Je ne pourrai jamais abandonner ma baguette, Anteras m'identifierait aussitôt comme…
− Il n'est pas question d'abandonner votre baguette, l'interrompit Ooghar. Même si elle a ses caprices, votre magie sait que vous avez des contraintes et les tolère. Comme vous le faites remarquer, utiliser la magie de Mirvira attirerait l'attention de la communauté estudiantine puis, sûrement, de l'Ennemi. Votre magie demande simplement d'être considérée. Réfléchissez aux six années passées et posez-vous la question de savoir si, une seule fois, vous l'avez privilégiée à votre baguette ?
Harry n'eut pas besoin de réfléchir.
− Non, reconnut-il.
− Eh bien, il vous faudra changer ça, désormais. J'ignore combien de temps cela vous prendra, car tout dépend du degré de rancune de votre magie, mais je vous recommande de ne pas chercher à la discipliner dès que vous aurez remarqué qu'elle est devenue « stable ». Attendez quelques jours, faîtes-lui sentir votre présence puis, alors, essayez de la modeler. Vous saurez si ça a fonctionné quand elle fera un geste à l'endroit précis où votre volonté lui commandera d'aller. Ensuite – et pas avant –, il vous sera permis de passer au contrôle.
A près d'une semaine et demie de la rentrée, Harry eut la nette certitude qu'il lui faudrait fournir des efforts considérables s'il voulait entamer la partie pratique de l'enseignement de Damar dès les premières semaines de cours. Détail rassurant, il ne pourrait que progresser rapidement avec Lorca, qui pourrait lui prodiguer des conseils tous les jours.
− Une autre raison de ma visite, reprit Ooghar, est l'édition du journal du soir. Comme vous avez pu vous en apercevoir, la première attaque de l'Ennemi a provoqué une grande tragédie en France, et il ne s'agit-là que d'une poignée des forces de ses armées… et qu'une démonstration de la forme de magie démoniaque préférée d'Anteras. Nous ne savons pas encore si Lorca doit faire une présentation des gerfauts lancés…
− Gerfauts ? répéta Harry sans comprendre.
− Ce ne sont pas des créatures naturelles, expliqua le mage avec patience. Elles sont créées par d'odieux procédées, parfois à partir de rien, souvent à partir de prisonniers. Quoi qu'il en soit, nous hésitons encore à autoriser Lorca à les présenter à vos camarades de classe. Si elle révélait des connaissances qui échappent même au ministère de la Magie, elle pourrait s'attirer de sérieux ennuis. Toutefois, nous considérons qu'il vaut mieux que vous en sachiez davantage sur ces bêtes.
Levant un long index pâle, il donna un petit coup dans le vide, comme s'il avait appuyé brièvement sur une sonnette. Cette fois encore, des dessins scintillants se matérialisèrent dans les airs, représentant en détails les créatures décrites dans le corps professoral de Beauxbâtons. Ooghar désigna une petite bestiole chauve, chétive, le ventre rond comme un bébé et ses maigres bras terminés par de petites griffes sans doute très tranchantes.
− Voici un Lorods. Vous l'avez sûrement lu dans le journal, il est extrêmement rapide et prend un plaisir sadique à lacérer, mais ce n'est pas sans raison : ses griffes ont le pouvoir de puiser la magie de sa victime, qui se retrouve bientôt sans force et à sa merci. Déchiqueter est l'une de ses seules passions, avec la vue du sang et se nourrir de magie.
Harry eut une grimace, alors que le mage désignait une grosse bête musculeuse apparemment velue. Une bande de fourrure hirsute cascadait de sa tête jusqu'au bas de son dos, son visage ressemblait à celui d'un phacochère monstrueux et ses épais et longs bras se terminaient par trois grosses griffes.
− C'est la créature qui a blessé Funar ? demanda-t-il en se souvenait des trois lacérations subies par le Nehoryn blessé, lors de sa première rencontre avec Lorca.
− Un Troglon, approuva Ooghar. Leurs griffes sont meurtrières et inoculent un poison à effets lents mais très virulents… si vous avez la chance de leur survivre, bien sûr. Ils ne sont pas particulièrement rapides, mais ils ont une force colossale. Même si Midori n'était pas intervenu pour tuer celui qui s'attaquait à la façade, le Troglon aurait fini par précipiter la chute de l'aile sud de l'école de sorcellerie.
Il montra alors la troisième, aussi étrange que les deux premières. Elle avait un long corps puissant aux pattes noueuses et à la tête reptilienne qui la faisait ressembler à un caméléon, bien que son front fût doté d'une corne en « T » rappelant la gueule d'un requin marteau. Au bout de sa courte queue, Harry remarqua une sphère, semblable à une ampoule.
− Le Romodon constitue probablement la créature la plus faible jamais créée par Anteras, mais il ne faut pas la prendre à la légère pour autant. Sa corne est d'une robustesse que même le sabre de Midori ne peut trancher, sa charge est d'une violence inouïe et, s'il n'est pas difficile à vaincre, sa puissance n'en demeure pas moins égale à celle d'un Troglon lorsqu'il est lancé en pleine course. L'astuce pour le vaincre ou le fuir est de l'esquiver quand il charge, car il lui est très difficile de s'arrêter et ses flancs présentent sa plus grande faiblesse : n'importe quel sortilège, de mage ou de sorcier, peut le neutraliser.
La quatrième créature avait, comme l'avait déclaré le professeur Chambeau, un visage simiesque aux oreilles décollées, de petits épis sur le crâne et le corps d'un singe, bien qu'elle eût des ailes à la place des bras et que son dos fût chargé d'un bulbe ressemblant à un ail.
− La malice dans toute sa splendeur, annonça Ooghar. Le Camali n'est pas une créature agressive, mais plutôt un sacrifice. Elle occupe ses ennemis en battant des ailes, en lui lançant des choses à la tête, en lui faisant des grimaces. Son agilité est une défense à double tranchant : plus elle esquive de sortilèges, plus le bulbe sur son dos gagne en puissance – et plus l'explosion n'en sera que violente. L'erreur commise par les deux professeurs français a été de viser le corps. Souvenez-vous toujours de ça, Ethan Potter : il faut détruire le bulbe avant toute chose, même si celui-ci est à sa puissance maximale. Ca empêchera qu'il explose et ça détruira le Camali. Si vous vous retrouvez seul face à un Camali, fuyez et trouvez quelqu'un qui l'attaquera par-derrière. C'est le meilleur moyen de les vaincre en limitant les dégâts.
Il présenta alors la cinquième créature, qui ne figurait pas dans les témoignages des professeurs français. Elle ressemblait à un homme reptilien, sans nez ni oreilles, mais doté de grandes ailes et de longues griffes.
− Si vous vous souvenez des péripéties de Byr pour trouver l'emplacement de la deuxième Porte du Monde, les Vol'dek se trouvent être l'une des raisons pour lesquelles l'extrémité orientale de Mirvira était une région très dangereuse. Contrairement à tous les autres assaillants, ils sont les seules créatures qu'Anteras n'a pas créées lui-même. Comme les Lorods, elles puisent la magie avec leurs griffes, mais c'est pour s'offrir des pouvoirs temporaires. Quand elles en ont le temps, elles se repaissent des cadavres des champs de bataille et vident de toute magie les blessés qu'elles peuvent atteindre avant de les achever.
− Répugnant…
− Souhaitez de ne jamais assister à l'un de leurs festins, alors. Elles représentent une menace considérable, si bien que c'est par elles que Midori a commencées son intervention pour limiter les dégâts. Le seul professeur à les avoir affrontés a péri lors de la bataille, sans doute dans l'explosion des Camalis, mais c'est une bonne chose que les autres enseignants n'aient pas eu à se battre contre les Vol'dek.
Harry sentit néanmoins un frisson remonter sa colonne vertébrale. Quel genre d'esprit tordu pouvait créer des monstres de ce genre ? se demanda-t-il en regardant les dessins se dissiper dans une volute scintillante.
− Et Midori… reprit-il alors. Comment a-t-il su qu'il y avait une attaque ?
− Selon toute vraisemblance, Alyphar a demandé à Horol de traquer l'Ennemi pour garder un œil sur lui. Peut-être a-t-il eu le pressentiment qu'Anteras ne tarderait pas à lancer sa première offensive. Il aurait toutefois été imprudent de laisser à Horol le soin de surveiller nos ennemis, Midori a donc pris la relève. Le pauvre Prerian ne sait plus où donner de la tête : d'un côté, il est débarrassé de l'« abomination » et d'un autre, il ne reçoit plus d'informations des Nehoryn.
− Il déteste Midori encore plus que les Nehoryn ?
− Les humains de Lorgath ne sont très différents de ceux d'Alterion, dans le sens où ils sont persuadés que leur espèce doit régner sur tous les autres peuples, car prétendument la plus évoluée. Si Anteras n'avait pas fait sa réapparition, Lorgath aurait bientôt été invivable, car les ressources ont été grandement épuisées tout au long des millénaires d'arrogance, d'insouciance, de cupidité et de désir de toujours aller de l'avant, sans même chercher à perfectionner ce qui existait déjà. Pour eux – et pour les peuples magiques de Lorgath –, tout ce qui se rapproche d'un Démon est forcément quelque chose qui ne devrait pas être autorisée à vivre. Pour faire simple, Prerian préférerait épouser une Nehoryn que de reconnaître à Midori le droit d'exister.
Harry secoua la tête, décidément heureux de ne pas avoir rencontré un esprit aussi étriqué. Il n'avait même pas besoin de se renseigner pour deviner que Midori avait sauvé de nombreux soldats de Prerian. Après tout, n'était-ce pas lui qui avait réussi à ouvrir le portail ayant sauvé l'Alliance ? N'était-ce pas le demi-démon qui avait été le seul en mesure de traverser le portail et rejoindre l'Alterion pour y trouver le Champion ? Que se serait-il passé si Midori n'avait pas existé ?
− Pour revenir à des choses plus générales, poursuivit Ooghar, nous aurons bientôt terminé l'emménagement de l'ensemble de l'Alliance dans les galeries souterraines indiquées par John. Les Nehoryn ont pu retrouver la moitié des divisions perdues de Prerian, ainsi que les survivants des différents villages ayant réussi à franchir le portail. Nous pensons qu'il en reste encore sur le continent, mais nous préférons éviter de trop nous approcher de l'Ennemi pour éviter qu'un espion ne nous remarque et ne découvre que nous sommes réfugiés en Grande-Bretagne.
− Et Prerian ne sait toujours rien, j'imagine.
− Nous avons réussi à lui cacher cette information, Alyphar tient à ce qu'il comprenne l'erreur qu'il commet en doutant de ses alliés, mais je ne tarderai pas à lui révéler que les Nehoryn ont trouvé un endroit où l'Alliance s'est déjà réunie.
Il y avait une faille dans sa stratégie, pensa Harry, qui imaginait très bien Prerian s'indigner qu'on ne l'ait pas prévenu plus tôt de l'existence de ces galeries souterraines. Cependant, quelque chose lui traversa soudain l'esprit.
− Et le ministère de la Magie ? Vous comptez lui expliquer la situation ?
− C'est un débat encore en cours, reconnut Ooghar. Prerian pense que nous ferions mieux de l'avertir pour nous assurer un soutien au plus vite et, ainsi, obtenir des informations qui nous auraient échappé, mais Alyphar est contre. Il préfère que nous attendions que l'Ennemi atteigne la Grande-Bretagne et lance ses premières attaques pour que nous puissions nous révéler au grand jour et, avec de la chance, convaincre le ministère de nous accorder une certaine confiance quand nous le rencontrerons enfin. Si nous accumulons l'apparition de créatures inconnues dans ce monde, nous obtiendrons sûrement une écoute un peu plus attentive que si nous nous présentions demain.
Harry songea que le plan d'Alyphar était le meilleur. Si lui-même n'avait pas fait un voyage temporel juste avant qu'il soit informé de l'existence du LorMirAl et de la guerre démoniaque s'étant produite des millénaires auparavant, il aurait juré qu'il s'agissait d'un canular raconté par un vieil homme sénile bon à interner à Ste Mangouste.
− Bien, dit Ooghar, je crois que je vais retourner auprès de Prerian avant qu'il ne me soupçonne d'avoir rencontré Alyphar, et non vous. Avez-vous des questions, Ethan Potter ?
− Heu… dit Harry en réfléchissant très vite. Oui ! Il semblerait que les mages noirs s'intéressent à moi. Des voisins m'ont rendu visite, il y a deux semaines, pour m'avertir que des hommes louches menaçaient les familles pour les obliger à aider les Mangemorts dans certaines de leurs opérations. Il y a trois jours, un sorcier est venu sonner chez moi. Je ne sais pas s'il s'est représenté depuis, car j'ai passé la plupart de mes journées en méditation, mais je ne sais pas si je pourrais l'ignorer jusqu'à la fin des vacances… ou si Voldemort ne va pas commanditer une visite musclée…
Le mage passa une main dans sa grande barbe grise, l'air songeur.
− Il est vrai que nous aurions des problèmes si les mages noirs venaient à devenir une menace pour vous, admit-il. J'ignore ce que Lorca prévoit pour vous, Ethan Potter, mais je ne manquerai pas de demander à Midori, à son retour, de lui transmettre un message. Pour l'heure, restez discret autant que possible. Si vous neutralisiez cet homme, le Sorcier Noir vous compterait automatiquement comme l'un de ses ennemis.
− Et si je subis une intrusion ?
− Essayez de calmer les choses. La prochaine fois que j'entrerai en contact avec Cataara, je lui demanderai de solliciter une aide de Sorva, il chargera sûrement un Nehoryn de surveiller votre domaine pour prévenir toute attaque.
Harry hocha la tête, tout en croisant les doigts pour que Lorca réponde rapidement.
− Y a-t-il autre chose ? demanda Ooghar d'un ton aimable.
− Heu… répéta Harry. L'occlumancie.
Ooghar plissa légèrement les yeux comme si le mot lui rappelait quelque chose.
− Ah, oui, John m'a parlé du problème que représenterait un… legilimens, je crois… s'il entrait dans votre esprit. Nous ne possédons pas ce genre de discipline, en Mirvira, mais si nous le souhaitons, nous pouvons utiliser notre magie intérieure afin d'interdire l'accès à nos pensées. Savez-vous comment ?
Harry réfléchit. Il était beaucoup trop pour qu'il tente quelque chose avec la Sixième et la Septième Loi, donc…
− La magie oculaire ? tenta-t-il.
− Vous avez retenu vos leçons, le félicita Ooghar avec un sourire. Effectivement, quand vous aurez appris à contrôler votre magie, vous pourrez former un écran au niveau de vos yeux afin que ces legilimens ne puissent s'introduire dans votre esprit. Ca vous demandera un peu de travail pour réussir à le maintenir, mais si vous vous entraînez suffisamment, ça deviendra une sorte de réflexe dès que vous vous lèverez. Pour l'heure, concentrez-vous sur la discipline.
− D'accord, merci.
− C'est tout naturel.
Et Ooghar se volatilisa comme s'il n'avait été qu'une illusion.
