Parfaitement ronde, sa surface égale, la sphère rouge et or scintillait dans l'obscurité alors que Harry la contemplait, rempli d'espoir. Le moment tant attendu, le plus difficile : contrôler sa magie intérieure. Il avait passé toutes les heures de libre dans la Salle sur Demande pour s'entraîner à discipliner sa magie, à essayer de lui faire faire ce qu'il voulait, mais c'était bien plus compliqué qu'il ne l'avait pensé. L'enseignement de Damar affirmait qu'une fois en harmonie avec sa magie, il était possible de manipuler sa magie à sa guise, mais Harry rencontrait toujours des problèmes. Toutefois, son acharnement, ses progrès, sa profonde et inébranlable envie d'être fin prêt pour le premier cours avec Lorca, ne lui laissaient aucune chance : il devait être en mesure de contrôler sa magie avant demain.
Lorsqu'il fixa sa volonté sur un point invisible, il vit un entremêlement de brume scintillante, dorée et pailletée de rouge, la rejoindre docilement, lui procurant une intense satisfaction mêlée d'espoir. S'efforçant de garder sa concentration, il essaya le mouvement le plus simple, déplaçant le « bras » surgit de sa magie intérieure vers un autre point, mais il le perdit en cours de route et le regarda retomber dans la sphère or et écarlate. Il ne ressentit aucune déception, cependant, car il avait réussi le tout premier pas de l'enseignement de Damar : sa magie était désormais disciplinée, il ne lui restait plus qu'à travailler le contrôle, puis les choses deviendraient plus simples – tout au moins, il l'espérait.
Rouvrant les yeux, il se laissa basculer en arrière en poussant un soupir et regarda le plafond de toile de son lit à baldaquin. Cette première semaine n'avait pas été aussi pénible que celles qu'il avait vécues à Privet Drive, mais il avait passé son temps à être seul. Sa prestation chanceuse lors du cours de Lorca semblait avoir attisé la méfiance sur ses capacités, bien que dans le reste des classes, il ne brilla guère, sauf en potions où le professeur Slughorn l'avait gratifié d'un sourire satisfait en regardant le résultat de sa Larme de Trouble. Ses progrès les plus notables demeuraient en sortilèges informulés : fuyant l'ennui chaque fois qu'il le pouvait et avait un moment de libre, il se réfugiait dans la Salle sur Demande également pour s'entraîner grâce au parchemin de conseils donné par la Nehoryn à la fin de son premier cours. Il commençait enfin à les lancer sans avoir recours à une méditation partielle, mais cela lui demandait encore quelques secondes de concentration.
A quelques heures de l'arrivée de la délégation de Beauxbâtons, le château vibrait d'une excitation qu'il n'avait sans doute plus connue depuis le dernier tournoi des Trois Sorciers. Seuls les professeurs étaient à cran, se montrant même implacables à chaque élève pris en flagrant délit à répandre des saletés, ôtant plus de points qu'à l'ordinaire. Harry avait l'impression d'être revenu lors de sa quatrième année, car Poudlard n'avait jamais été aussi propre : les armures scintillaient, les portraits avaient retrouvé des cadres étincelants – au grand déplaisir de leurs propriétaires – et les rampes des escaliers, les poignées des portes et toutes coupes de la salle des trophées avaient été astiquées avec ferveur.
Harry se redressa et regarda Vallys, lovée sur un oreiller sous sa forme adolescente d'un mètre. Il avait pu la garder grâce à la promesse d'en faire une présentation au professeur Brûlopot, qui pourrait ainsi offrir un cours spécial sur une espèce rare et inconnue de tout le monde. Un problème, aux yeux du nouveau Serpentard, qui songea que quelqu'un finirait par comprendre que les darderans n'existaient pas en Alterion – ce qui ferait encore une créature magique sortie de nulle part, et le risque que des élèves et des professeurs fassent un lien quelconque entre lui, l'Alliance et l'Ennemi.
Laissant Vallys dormir après sa chasse nocturne en compagnie d'Hedwige, il ramassa son sac et sortit du dortoir. A l'instar de ses camarades, il avait pu découvrir en quoi les Aspic étaient si intensifs et contraignants : toutes les matières bénéficiaient de quatre heures de cours dans la semaine, mais les professeurs n'en réduisaient pas pour autant les devoirs. Chaque moment de libre entre deux classes servait généralement à les faire, si bien que personne ne pouvait en profiter pour flâner au bord du lac ou dans le parc – même si des élèves semblant sûrs d'eux attendaient le week-end pour s'y atteler.
Traversant la salle commune de Serpentard, Harry franchit la porte et aperçut, au bout du couloir, Ash qui l'attendait, très à son aise. Arrivé à sa hauteur, ils prirent ensemble la direction du hall d'entrée.
− Ce n'est pas un peu dangereux de traîner par ici ?
− Pas pour moi, dit le Serdaigle en souriant. Je ne suis pas aussi intouchable que Ninie, mais les Serpentard apprécient trop que je leur donne la parole dans La Gazette pour chercher à me nuire. Mon prédécesseur, lui, n'avait pas la même jugeote et a subi leur mécontentement tout le temps où il a été rédacteur-en-chef.
Harry le croyait sur parole.
− Et tu arrives à gérer les devoirs et le journal ?
− Difficile à dire, pour le moment. Ca s'était plutôt bien passé l'année dernière, mais avec la quantité de devoirs qu'on a en moins d'une semaine… En temps normal, je les fais avec mes amis le jour même, quand on remonte du dîner, mais j'ai passé un certain temps à rôder autour des professeurs pour avoir leur opinion sur les résultats scolaires des français. Dumbledore et Bresch ont estimé qu'il valait mieux que les profs soient préparés à les accueillir dans leurs classes.
− Et Bresch, il va faire quoi ?
− Ah, bonne question ! s'exclama Ash. J'ai demandé à Dumbledore, mais il m'a répondu par un sourire mystérieux en me disant : « Qui sait ? » A mon avis, il sera aussi prof de quelque chose… Je ne suis pas sûr que les élèves apprécieront que leur emploi de temps soit encore plus chargé, d'autant que ça promet plus de devoirs…
Ils atteignirent l'escalier menant au hall d'entrée et le montèrent.
− Et la Brigade de la Mort ?
− Ah ? Tu en as entendu parler ?
− Slughorn y a fait allusion, le soir de la rentrée.
− Une allusion… Ouais, Dumbledore aussi n'a fait que ça, dit Ash, mais je n'aurai qu'à interviewer Bresch pour qu'il nous en raconte plus à ce sujet. En tout cas, ça promet : quand ils se sont retrouvés à la Confédération internationale après que cette « brigade » ait été fondée, Bresch l'a décrite comme « une bande de cinglés bons à interner, mais qui excellent dès qu'il faut enquêter, identifier un coupable et le maîtriser. » Deux de leurs membres viennent à Poudlard, mais Dumbledore a continué à faire des mystères quand je lui ai demandé qui ils étaient, quels postes ils occupaient au sein de leur groupe, etc.
Après avoir traversé le hall d'entrée, ils descendirent l'escalier de pierre, éblouis par le soleil resplendissant et envahis par une soudaine bouffée de chaleur, puis ils prirent la direction des serres.
− S'ils sont aussi « cinglés », les profs doivent savoir de qui il s'agit, non ? reprit Harry.
Ash eut un léger sourire.
− Après une semaine de cours, tu devrais savoir comment sont les profs, dit-il. Même Slughorn s'est montré général, ce qui n'est pas tellement dans ses habitudes. C'est toujours comme ça quand Dumbledore veut faire durer le suspens, mais ça en dit long aussi sur le plaisir qu'il a à recevoir ces deux brigadiers. Après tout, il est lui-même un peu cinglé…
Ils arrivèrent aux serres bons derniers, mais la cloche ne retentit dans le château, s'entendant à travers tout le parc, qu'après qu'ils eurent rejoint la table où se réunissaient leurs camarades et le professeur Chourave. A l'inverse de ses collègues, celle-ci les ménageait au moins la première semaine : le double cours de mercredi avait été une présentation générale de plantes qui s'avéreraient à la fois plus dangereuses et capricieuses que les autres, tandis que le double cours pratique commençait tout de suite.
Tirant sa baguette magique, le professeur Chourave fit un geste désinvolte vers la porte de la serre pour la fermer. Un autre mouvement et une longue rangée de pots s'éleva de derrière une haie qui bruissait inlassablement pour venir se poser devant les étudiants, qui baissèrent les yeux dessus. Seuls trois misérables brins d'herbe émergeaient de la terre.
− Quelqu'un peut-il me dire ce qu'est cette plante ? Miss Lindon ?
La séduisante Poufsouffle, qui se partageait la troisième place du Podium des Douze avec James, Rogue et Sirius, répondit de sa voix délicieusement grave :
− C'est une autrucheuse, nommée ainsi car elle enterre la tête de quiconque, animal, créature ou humain, la touche.
− Cinq points pour Poufsouffle, approuva le professeur Chourave. Quelle est la particularité de ses lianes ? Mr Matthain ?
− Elles voient.
− Cinq points pour Serdaigle.
Quelques élèves se penchèrent prudemment pour mieux observer les brins d'herbe. Harry vit des sourires goguenards faire leur apparition sur les lèvres des camarades qui avaient déjà acquis certaines connaissances sur l'autrucheuse, et il fut soulagé de ne pas avoir approché la tête de la plante.
− Que regardez-vous de si près ? lança le professeur Chourave, qui semblait elle aussi avoir du mal à ne pas se moquer. Mr Rogue, pourriez-vous leur expliquer ?
− Ces trois « herbes » sont les yeux, dit le Serpentard d'une voix doucereuse.
− Cinq points pour Serpentard. Vous n'avez pas entendu la question que j'ai posée à Mr Matthain ? J'ai parlé de « lianes », pas « d'herbes ». Ce qui signifie donc… Mr Lupin ?
− Que les lianes sont sous terre.
− Exactement, cinq points pour vous. L'autrucheuse a une très mauvaise vue, elle ne distingue plus rien à plus d'une demi-douzaine de centimètres, mais elle est très sensible à l'odeur qui émane de ce qui s'approche de ses yeux. Si elle sait que c'est comestible, elle ne manquera pas de vous enterrer la tête et de vous étouffer jusqu'à ce que mort s'en suive. Vos propres yeux lui serviront alors du repas.
Il y eut quelques grimaces écœurées.
− Donc, pour l'heure et demie que nous avons, nous allons commencer par enfiler nos gants en peau de dragon. Ensuite, le cours commencera pour de bon : ces autrucheuses étant malades, nous arroserons donc la terre pour faire baisser leur fièvre et répandrons des yeux de poisson autour des leurs pour qu'elles puissent se nourrir.
Si Harry ne comprenait pas très bien comment les autrucheuses réussissaient à saisir la tête d'une personne ou d'un animal qui se contenterait de la toucher avec le pied, il obtint la réponse une heure après le début du cours. Un Poufsouffle dodue aux joues roses et au nez retroussé du nom de Lewis Brythe eut le malheur de toucher un œil de sa plante quand il déposa celui de poisson qu'il tenait : de longues lianes noires et luisantes perforèrent aussitôt la terre à plusieurs endroits et s'enroulèrent tout autour de son cou, l'attirant avec une force prodigieuse vers ses yeux qui s'écartaient pour ouvrir un grand trou. Le professeur Chourave intervint aussitôt, assénant un coup de baguette sur les lianes qui disparurent sous terre.
Moqueurs, déconcertés, les autres élèves virent de minces marques violacées tout autour du cou d'un Brythe pâle et fébrile. Malgré tout, les étudiants semblèrent très vite avoir la même pensée : à quoi servaient donc les gants en peau de dragon si ça ne protégeait pas des lianes des autrucheuses ? Personne ne posa la question, s'attendant déjà à ce que le professeur Chourave la soumette dans son devoir.
La cloche sonna un peu moins d'une demi-heure plus tard. Brythe avait du mal à se remettre de ses émotions fortes, mais il n'échappa pas au devoir du professeur Chourave :
− Vous me ferez quinze centimètres de parchemin sur les autrucheuses, en précisant leur taille adulte, comment peut-on se protéger de leurs lianes et pourquoi il faut utiliser des gants en peau de dragon quand on les nourrit. A présent, allez tous vous préparer pour l'arrivée de la délégation de Beauxbâtons… et ne faîtes pas dans l'excès ou le ridicule !
Harry remarqua qu'elle s'adressait particulièrement à Sirius et à l'ensemble des filles de Poufsouffle et de Serdaigle. Jetant son sac sur son épaule après y avoir rangé ses gants, il sortit de la serre en réfléchissant. Il ne tenait pas vraiment à retourner à son dortoir pour s'y retrouver seul avec Rogue et sa bande, il les évitait déjà en allant se coucher à des heures différentes et en feignant de dormir quand ils montaient à leur tour et qu'il ne trouvait pas le sommeil. Une idée germa dans sa tête, cependant, et il ralentit son allure pour laisser tous ses camarades le devancer. Ils bénéficiaient de moins d'une demi-heure pour préparer l'arrivée de Beauxbâtons, mais c'était plus qu'il n'en fallait à Harry pour mettre son plan à exécution.
Lorsque les élèves eurent disparu dans le château, il reprit une marche plus naturelle et monta les marches. Ash et ses amis avaient atteint le sommet de l'escalier de marbre lorsqu'il franchit les portes, mais ils l'obligèrent à ralentir de nouveau. Il lui faudrait déjà de la chance pour atteindre le septième étage sans croiser quelqu'un dans le Grand Escalier, surtout qu'il avait la ferme intention d'utiliser tous les passages secrets qu'il connaissait pour aller plus vite – un autre risque, d'ailleurs, car même après cinq jours passés à Poudlard, il n'était pas censé avoir trouvé les raccourcis de tous les étages.
Estimant avoir assez traîné des pieds, il entama son ascension, empruntant le Grand Escalier, s'engouffrant dans des étages ou en émergeant, utilisant tous les passages secrets qu'il arpentait autrefois avec Ron et Hermione – et squattaient avec Ginny lors de leurs tête-à-tête. Il atteignit le septième palier juste après les Serdaigle, dont les voix s'élevaient dans le couloir voisin de celui qu'il remontait. Soupirant, il les laissa prendre de l'avance, les suivant en s'arrêtant parfois, jusqu'à ce que le chemin vers la Salle sur Demande se sépare de celui d'Ash.
Il atteignit le couloir de Barnas le Follet, qui essayait d'apprendre l'art de la danse à des trolls en tutus. S'avançant jusqu'à un grand vase de la taille d'un homme, il le prit comme point de départ et effectua trois allers-retours devant le pan de mur se trouvant entre le récipient et une fenêtre. Lorsqu'il se retourna, la porte de la Salle sur Demande était apparue. Il la franchit et marqua une courte pause, assez étonné.
La salle qui lui apparaissait ressemblait à un étrange mélange de salle de bains et de magasin de vêtements. Au centre de la pièce, quatre rayons, chacun agrémenté du blason de l'une des maisons, comportait des uniformes de toutes les tailles, tandis que les murs disparaissaient derrière de hauts miroirs, des cabines d'essayage et de douche, des lavabos et de larges étagères encombrées de chemises, de pantalons, de chaussures, de cravates, de jupes et de capes qui n'attendaient plus qu'à appartenir à une maison. Qui avait créé cette penderie ? Harry se le demandait bien, mais il estima que les Serdaigle l'avait assez retardé comme ça.
Se changeant, il alla se passa un peu d'eau sur le visage et essaya, sans grande conviction, d'aplatir ses cheveux, en vain. Il vérifia rapidement que son uniforme ne comportait ni tache, ni déchirure, puis abandonna le sien et son sac dans la penderie – il viendrait les rechercher demain. Sortant de la Salle sur Demande, dont la porte disparut sitôt refermée, il entreprit d'arriver dans le hall d'entrée sans se faire remarquer par les élèves qui commençaient déjà à s'y rendre.
La tâche ne fut guère aisée chaque fois qu'il dut passer par le Grand Escalier, mais il parvint il ne sut trop comment à poser le pied sur le sol dallé du hall d'entrée sans se faire remarquer – et une fraction de seconde avant que les premiers élèves ne le rejoignent, émergeant de la porte menant aux cuisines et à la salle commune de Poufsouffle. Les Serdaigle, les Gryffondor et les Serpentard arrivèrent en masse quelques instants plus tard, se répandant dans le hall comme s'ils tenaient à conserver une distance de sécurité avec leurs camarades – ou, plus vraisemblablement, à avoir un meilleur recul sur les autres pour critiquer et se moquer des nouvelles coiffures, des ornements plus ou moins discrets que les étudiants avaient ajoutés à leur tenue.
A l'arrivée de Rogue et de sa bande, qui n'avaient fait aucun effort, Harry sentit leurs regards poser sur lui, mais il ne leur accorda aucune attention. Les professeurs et les autres employés rejoignirent à leur tour le hall d'entrée et se placèrent du côté des immenses portes. Dumbledore leva une main et le silence s'établit progressivement, les uns donnant des coups de coudes aux autres pour leur signaler l'intervention du directeur, vêtu d'une splendide robe bleu foncé brodée d'argent.
− Ne laissons pas l'excitation nous faire manquer une présentation convenable, dit-il en souriant. Pour commencer, je vous demande de vous aligner par année, la première à l'avant, la dernière à l'arrière, et par maison afin que les professeurs n'aient pas à courir partout.
Ce fut un grand n'importe quoi, les uns cherchant leurs camarades, les autres estimant apparemment qu'ils étaient très bien où ils étaient et refusant de bouger au profit d'une autre maison. Laborieusement, sept rangées se dessinèrent, en particulier à l'aide des professeurs excédés qui avaient fini par intervenir pour organiser la mise en place. Harry ferma la file de sa maison, Berenis à sa droite, Leonie – qui avait échangé de place avec Lily en réalisant que celle-ci était voisine d'un Potter – ouvrant celle de Gryffondor. Le Serpentard remarqua qu'elle avait troqué la peluche de torture qu'elle avait promenée toute la journée par un lion, mais il réalisa surtout qu'elle était coiffée de la broche de Lily, dont la Pierre de Pouvoir était toujours habitée de ses filaments flamboyants et mobiles.
Les directeurs de maison entreprirent alors de passer en revue les tenues de leurs élèves, plus cinglants que jamais face à la démonstration grotesque de certains et de certaines. Entre les colliers étincelants, les boucles d'oreille en pierre précieuse, les chemises mal rentrées, les taches que l'on effaçait d'un coup de baguette, les nombreux boutons défaits, les maquillages tape-à-l'œil et les cheveux mal peignés, plusieurs étudiants en prirent pour leur grade. Puis, enfin, les professeurs parurent plus ou moins satisfaits et rejoignirent Dumbledore.
− Bien, reprit-il, vous allez sortir votre directeur de maison sans briser cette formation.
Le professeur Chourave entraîna aussitôt les Poufsouffle à sa suite pour les amener dans le parc, puis le professeur Flitwick suivit, imitée par la directrice-adjointe et, lorsque la rangée des septième eut franchie les portes, le maître des potions. Le ciel s'embrasait à l'est, se teintant d'un orange qui s'étendait toujours un peu plus vers l'occident, mais la chaleur semblait ne pas baisser, songea Harry lorsqu'il descendit les marches du large escalier de pierre.
Retrouvant les autres élèves, il sentit les professeurs s'aligner derrière les septième année, tandis que les questions fusaient parmi les étudiants qui se demandaient comment Beauxbâtons allait arriver. Les yeux fouillaient partout, à la recherche d'une quelconque trace des français, aussi bien dans le ciel que vers le lac ou le portail. Harry se demandait si les invités viendraient en carrosse : la menace d'une attaque aérienne avait probablement été prise en compte par les écoles et les ministères, même s'il n'était pas certain que Beauxbâtons eût assez de carrosses pour envoyer ses élèves partout en Europe. Anteras, cependant, devait être comme Alyphar et Ooghar, à savoir incapable de lire les alphabets d'Alterion. Avait-il découvert la solution que la Confédération internationale avait trouvée pour garantir l'année scolaire aux étudiants français ?
Le ciel commençait à s'assombrir, se pictant à l'est de petites étoiles scintillantes, sa couleur indigo s'étirant toujours plus au-dessus de la vallée de Poudlard. Harry sentait les élèves commencer à s'impatienter, leurs jambes raidies par l'immobilité, leur estomac grondant parfois en déclenchant quelques rires.
− Ah… dit Dumbledore.
Personne n'eut besoin de demander ce dont il s'agissait : les derniers rayons du soleil éclairaient très bien le carrosse d'une taille impressionnante que tractaient de grands cheveux blancs aux ailes puissantes. Harry fouilla le ciel alentour, comme bien d'autres personnes, mais il semblait que la délégation française n'était pas pourchassée. Il sentit des professeurs se détendre, à l'évidence soulagés que l'arrivée de Beauxbâtons se fasse dans le calme, mais il apparut très vite que le voyage avait été plus mouvementé que tous le ne croyaient.
Lorsque les chevaux massifs atterrirent, le carrosse rebondit à plusieurs reprises sur la pelouse et la remonta vers le château alors que tout le monde, dans un grand silence, regardait apparaître nettement d'innombrables lacérations, fines, profondes et très longues, qui parcouraient toute la surface du véhicule. La porte avait été presque étrangement tordue, comme si une force importante avait réussi à la plier, et défoncée, rendant son blason méconnaissable, bien que Harry sut qu'il représentait deux baguettes dorées éjectant chacune trois étoiles.
Le carrosse s'arrêta finalement en travers de l'allée, à quelques mètres de leurs hôtes que Dumbledore contournait déjà. Par l'ouverture de la porte tordue, ils entendirent des voix et ce qui devait être des jurons, alors que des coups martelaient la porte visiblement bloquée. Il y eut un soudain silence, puis dans un grand bruit, le panneau fut arraché de ses gonds par un coup de botte et tomba sur le sol. La chaussure disparut dans le carrosse pour laisser un garçon vêtu d'une robe de tissu fin et bleu être le premier à descendre. S'accroupissant, il déplia le marchepied et s'écarta poliment.
Dumbledore s'était arrêté à hauteur des première année, mais il reprit sa marche au moment où un vieil homme descendit à terre. Il avait le crâne dégarni, une grande moustache touffue et argentée se terminant par des boucles et de petites lunettes de fer. L'air passablement exaspéré, il retrouva toutefois sa bonne humeur dès qu'il vit son homologue britannique approcher.
− Mon cher Albus, c'est toujours un plaisir de te revoir ! s'exclama-t-il dans un anglais parfait.
− Le plaisir est partagé, Aurélien, mais… le voyage semble avoir été difficile.
− Pas tant que ça, pas tant que ça, assura Bresch. On avait renforcé le carrosse, juste au cas. Ca a plutôt bien fonctionné, si je puis dire. Ces créatures ont arrêté de nous poursuivre quand nous avons survolé la côte… Enfin, voilà donc Poudlard ! Ca a de l'allure ! approuva-t-il en contemplant le château.
− Et encore, tu n'as pas vu l'intérieur, dit Dumbledore en souriant.
− J'ai hâte !
Mais il se tourna d'abord vers ses élèves pour s'assurer qu'ils étaient tous là.
− Où est Leo ?
− Vous l'avez ligoté après qu'il ait… heu… ouvert la porte, monsieur, dit le garçon qui était descendu le premier.
− Ah, c'est vrai, dit Bresch d'un ton désinvolte. Laissons-le, on verra combien de temps il mettra à se libérer, cette fois.
Ahuris, les élèves de Poudlard regardèrent le directeur de Beauxbâtons entraîner ses étudiants à leur suite, à Dumbledore et à lui, en direction du château. Quelques gloussements féminins et des murmures masculins laissèrent deviner que certains des français étaient tout à fait à leur goût. Lorsqu'ils eurent disparu dans le hall d'entrée, suivis de la majorité des professeurs, les directeurs de maison menèrent leurs élèves dans le même ordre qu'ils étaient sortis, les Poufsouffle d'abord et les Serpentard en dernier.
Pénétrant à leur tour dans le hall, Harry et ses camarades prirent la direction de la Grande Salle, à nouveau décorée comme lors du banquet de début d'année, mais ils remarquèrent tous un nouvel élément : suspendue derrière la table des professeurs, une grande draperie réunissait les armoiries de Poudlard et de Beauxbâtons pour souligner l'union des deux écoles.
− Vous croyez qu'ils vont répartir les français dans les maisons ? dit Berenis en s'asseyant.
Mogg se contenta de hausser les épaules, alors que Harry parcourait la table de Serpentard du regard. Visiblement, il serait incapable de s'éloigner de ses camarades, cette fois, car les élèves avaient rempli les tables dans l'ordre de leur entrée dans la Grande Salle. Réprimant un soupir, il tira la chaise se trouvant à côté de la belle blonde et demeura silencieux. Il aperçut Ash, à la table voisine, qui lui adressait un pouce de félicitations tout en grimaçant d'un air douloureux – et Harry comprit très vite pourquoi lorsqu'il sentit qu'être assis à côté de Mogg posait des problèmes à un nombre indéfini de jeunes hommes, autant de Serpentard que des autres maisons.
Un soupçon naquit dans son esprit quand il vit que Berenis était moins à l'aise qu'à leur entrée dans la Grande Salle. Et s'il n'y avait pas que pour l'empêcher de contrarier Mogg et Gardner qu'elle évitait de le fréquenter ? se dit-il. Il avait totalement oublié que la riche héritière était une jeune femme très convoitée, mais que pouvait-il y faire ?
− La question que je me pose est de savoir ce qui a attaqué leur carrosse, confia Gardner. Pour infliger des dégâts pareils et ce, malgré les renforcements installés par Bresch, ça doit être de sacrées bestioles.
Harry était bien d'accord, mais bien qu'il ait su que les Vol'dek avaient des griffes redoutables, il n'était pas sûr que c'était bien ça qui avait attaqué le carrosse français. Les conversations qu'il pouvait entendre ne s'attardaient pas seulement sur cette attaque et la nature mystérieuse des créatures qui l'avaient lancée : un sixième année de Serpentard un peu bruyant raconta au groupe de Rogue qu'une fille « super canon » avait été aperçue parmi les françaises, et il semblait qu'il n'était pas le seul à se complaire à le révéler à qui voulait l'entendre.
L'attention générale se porta rapidement sur la table des professeurs. Franchissant la porte située juste derrière, Bresch et le directeur de Poudlard la longèrent et s'installèrent côte à côte, bien que Dumbledore restât debout en souriant à ses élèves qui étaient devenus silencieux d'eux-mêmes, chose rare.
− Peut-être pour la première fois dans l'Histoire de Poudlard, nous allons procéder à une seconde Répartition dans la même année, annonça-t-il, répondant ainsi à la question de Berenis. Les élèves de Beauxbâtons n'étant que sept, nous pensons qu'il serait regrettable de les isoler. Je compte donc sur vous pour les aider à s'intégrer et suis sûr que vous saurez leur réserver un accueil aussi chaleureux que vous le faites habituellement aux nouveaux élèves.
Il s'assit et tout le monde tourna la tête vers les portes de la Grande Salle au moment où le professeur McGonagall entrait à la tête des six élèves de Beauxbâtons, le Choixpeau dans une main et le tabouret dans l'autre. A l'évidence, le dénommé Leo ne s'était pas encore libéré des liens qui le retenaient dans le carrosse. A la table des professeurs, Bresch glissa quelque chose à Dumbledore et garda un œil sur sa montre, comme pour chronométrer son élève ligoté. S'il manquait le français au coup de botte puissant, le « super canon » attira presque instantanément l'attention. Si elle avait des courbes plus modestes que celles d'Ana Moorehead, elle avait une beauté rivalisant avec celle de la Serdaigle. Les traits arrogants et finement dessinés, le teint mat qu'elle arborait contrastait magnifiquement avec sa longue chevelure d'un blanc presque blanc.
Longeant l'allée entre les tables de Serdaigle et de Poufsouffle, le professeur McGonagall répéta les mêmes gestes que lors de la précédente Répartition, arrêtant les élèves au pied de l'estrade pour monter dessus et déposer le vieux Choixpeau sur le tabouret.
− Il a déjà trouvé une nouvelle chanson ? murmura Sainton, un sourcil arqué.
La réponse lui fut vite donnée :
Toutes les écoles de magie ont un nom,
Et toutes partagent la même ambition :
Celle de fournir à tout jeune lardon
La meilleure des éducations.
Je vais te parler de Poudlard
Et sauras plus tôt que tard
Dans quelle maison, ce soir,
Tu y trouveras ton plumard.
Si tu atterris à Gryffondor,
Sache qu'ils y sont forts
Et luttent jusqu'à la mort,
Car vivre vaut plus que l'or.
A Serdaigle, c'est ton intelligence
Et ton amour pour la science
Qui te donneront p't-être la chance
D'remplir ton cerveau, pas ta panse.
Si tu privilégies pouvoir et rouerie,
Serpentard sera ton meilleur ami,
L'ambition devra guider ta vie
Jusqu'à ce qu'elle soit accomplie.
Quant à Poufsouffle, la bonté
Te fera sans nul doute la rallier,
Mais n'oublie pas l'amitié
Fut toujours sa grande qualité.
Toi, étranger, qui nous rejoins,
Souviens-toi soir et matin
Que ton destin t'appartient :
Reste toi-même, pas un pantin.
A présent, viens à moi
Que je puisse lire en toi
et tu apprendras
dans quelle maison tu seras.
La Grande Salle éclata en applaudissements pour la deuxième fois de la semaine, mais cette fois-ci, les murmures s'élevant à toutes les tables ne commentèrent aucun message lugubre du Choixpeau, qui s'inclinait : c'était précisément l'absence d'un avertissement inquiétant qui troublait les étudiants. Le silence revint très rapidement, une franche excitation commençant dès à présent à monter chez les élèves curieux de découvrir combien de français rejoindraient leurs maisons respectives. Dépliant un parchemin en s'avançant d'un pas, le professeur McGonagall ouvrit la bouche mais se ravisa, portant son attention vers les portes de la Grande Salle.
Si elle leva les yeux au plafond magique d'un air exaspéré, les lèvres pincées, Bresch plaqua littéralement une main sur son visage parcheminé en hochant la tête, désespéré. L'attention générale n'eut même pas à se tourner vers l'autre bout de la salle car, la démarche vive et souple, le dernier français remontait déjà l'allée pour rejoindre ses camarades. Haute silhouette plutôt athlétique, le dénommé Leo intrigua beaucoup les élèves assis en bout de table, côté portes, et Harry qu'ils avaient remarqué la même chose que lui : du peu de son visage qu'ils avaient vu, son profil paraissait étrangement arrondi et lisse. Dumbledore paraissait réprimer à grand-peine un sourire, les yeux étincelants, alors que les étudiants ayant vu le visage du français avaient l'air plus choqué et déconcerté.
− Qu'est-ce qu'il se passe ? dit Gardner.
Mais personne autour d'elle ne semblait pouvoir lui répondre et n'en aurait peut-être pas eu le temps. Alors que la superbe française accueillait son camarade d'un sourire resplendissant, le professeur McGonagall, repoussant son irritation, s'adressa aux français :
− Quand j'appellerai votre nom, vous viendrez coiffer le Choixpeau, annonça-t-elle. Beauchesne, Clément !
Un grand garçon blond, la démarche conquérante, s'avança. Lorsqu'il se retourna pour s'asseoir, des filles gloussèrent à la vue de son beau visage froid et aristocratique, qui disparut un instant plus tard sous le Choixpeau.
− SERPENTARD ! cria le chapeau, un instant plus tard.
Harry vit Rogue et ses amis échanger des regards entendus, alors que Beauchesne était applaudi par sa table et sifflé par les autres. Visiblement satisfait, il longea la file des chaises et alla s'asseoir à côté de Sainton, face à Harry.
− Fellini, Alexa !
La très belle jeune femme s'avança d'un pas élégant et passa à son tour sous le Choixpeau. Le verdict mit un peu de temps à venir – en tout cas, plus que pour Beauchesne :
− SERPENTARD !
Alexa Fellini ôta le chapeau, le reposa délicatement sur le tabouret et s'éloigna vers sa nouvelle table en adressant un grand sourire à Leo. Du coin de l'œil, Harry remarqua que Beauchesne avait une expression mi-furieuse, mi-moqueuse, comme s'il regrettait que sa camarade le rejoigne tout en y trouvant quelque chose de comique. La jeune femme s'assit à côté de Harry et le professeur McGonagall reprit :
− Gauthier, Eric !
Le garçon qui avait déplié le marchepied, et qui semblait avoir seize ans, s'avança d'un air moins détendu que ses aînés. Se saisissant du chapeau, il s'assit en l'enfonçant sur sa tête.
− POUFSOUFFLE !
Dégoutée par la répartition de deux français à Serpentard, la table de Poufsouffle produisit un accueil phénoménal pour son premier étranger réparti dans sa maison. Quelque peu gêné, Eric Gauthier rejoignit une chaise en trébuchant légèrement.
− Lambert, Olivier !
Rondouillard et le pas maladroit, un jeune homme remplaça son camarade, l'air un peu raide. Le Choixpeau prit son temps, bien plus que pour la belle française :
− SERDAIGLE !
A la fois surpris et réjoui, Olivier Lambert s'empressa de rejoindre Ash et ses amis qui lui faisaient de grands signes et prit un réel plaisir à serrer les mains qu'on lui tendait.
− Muller, Joanna !
Une jeune femme aux courbes appréciables, ses longs cheveux châtain clair tombant jusqu'à ses genoux, monta rejoindre le Choixpeau. Apercevant brièvement son visage, Harry trouva qu'elle ressemblait à une poupée.
− SERDAIGLE ! répéta le Choixpeau.
− Forcément, commenta Alexa Fellini pour elle-même.
Beauchesne eut un reniflement méprisant.
− Mondhi, Alicia !
Une jolie noire à la grande queue-de-cheval succéda à Joanna Muller avec enthousiasme. Harry entendit Fellini murmurer une sorte d'encouragement.
− POUFSOUFFLE !
− Tcha ! s'exclama Gardner d'un ton triomphant, alors que Poufsouffle accueillait à nouveau leur nouvelle « recrue » dans un concert d'applaudissements. Les Gryffondor ont perdu !
− Non, dit Fellini d'une voix mi-rieuse, mi-malveillante. Ils ont gagné.
Ils n'eurent pas le temps de lui lancer un regard surpris, car le dernier français s'apprêtait à être appelé. Non sans un regard brûlant à l'attention de Leo, le professeur McGonagall conclut :
− Silver, Leo !
− Silver ? s'étonna Gardner, alors qu'un murmure se répandait tout le long de la table de Serpentard. Comme les Silver ?
Harry fronça légèrement les sourcils, intrigué, mais resta concentré sur Leo Silver, qui attrapa le Choixpeau pour le coiffer. Il se retourna, montrant enfin ce qui avait consterné les élèves qui avaient vu son visage : un masque, et pas n'importe lequel, puisqu'il était à l'image de Lord Voldemort. Déconcertés, les étudiants qui n'avaient pas vu sa « décoration » le regardèrent s'asseoir lourdement sur le tabouret.
− Pas à Serpentard, pas à Serpentard ! chuchota Fellini avec espoir.
Beauchesne parut sur le point de dire quelque chose, mais il se retint et parut contrarié de l'avoir fait.
− GRYFFONDOR !
Les applaudissement furent sans conteste les moins chaleureux, sans doute à cause du masque de Silver, qui l'enleva dès le Choixpeau reprit par le professeur McGonagall. Son beau visage blafard peint d'une expression méprisante, il prit le masque entre ses mains et l'écrasa sans la moindre hésitation, jetant un froid parmi les Serpentard. Fellini baissa les bras, qu'elle avait levé vers le plafond et le millier de chandelles en signe de victoire.
Le professeur McGonagall disparut brièvement derrière la porte réservée aux professeurs, alors que Dumbledore se levait, rayonnant :
− Bon appétit !
