Severus regarda les nombreux mets, certains britanniques, d'autres français. Il ne connaissait pas la moitié de ces derniers, tout comme ses camarades, mais ceux-ci devaient avoir aussi entendu parler de la réputation de la cuisine d'outre-manche car ils remplissaient leurs assiettes de bœuf bourguignon, de poule-au-pot, de blanquette de veau et d'autres plats étrangers. Il se lança à son tour, attrapant une salade de chèvre chaud, alors que Marius restait concentré sur la cuisine de leur pays, qu'Alan se risquait à goûter à un filet mignon en croûte et que Caleb, grand amateur, se régalait déjà d'une sole meunière. Beauchesne semblait se méfier de la cuisine britannique, préférant se rabattre sur des plats qu'il connaissait, mais Fellini, qui ne cessait de lancer des regards avides à Potter, dont les yeux semblaient la fasciner, n'avait pas hésité à prendre un cottage pie.
La situation était pour le moins étrange. Les Serpentard de longue date, filles et garçons, n'avaient certainement plus eu un repas ensemble, les unes si près des autres, depuis leur première année. Severus sentait que Caleb pensait à la même chose : il faudrait supporter le dîner et se concentrer uniquement sur les français. Ils ne furent pas les plus rapides, toutefois, car Tara se manifesta avant tout le monde :
− Alors ? C'était quoi, ces créatures qui ont attaqué le carrosse ? interrogea-t-elle.
− J'ai entendu Bresch parler de « Vol'dek » à Dumbledore quand on entrait dans le château, dit Beauchesne en haussant les épaules, mais on n'a pas eu le temps de les apercevoir. Dès que Bresch a repéré la menace, il a regroupé tout le monde loin de toute fenêtre et s'est débrouillé pour les repousser.
− Fallait profiter qu'il s'occupe de ces trucs pour jeter un œil dehors, dit Marius.
L'ombre d'un rictus méprisant passa furtivement sur les lèvres de Beauchesne, comme si le massif Serpentard avait sorti la plus grosse énormité de la soirée, mais Severus ne fut pas certain que tout le monde ait remarqué la réaction du français.
− Sûrement, dit celui-ci d'un ton calme. Au fait, nous avons été présentés, mais j'ignore encore vos noms.
− Voici Severus Rogue, Marius Mulciber, Alan Wilkes, Berenis Berkelay, Nadège Sainton, Lucretia Mogg, Tara Gardner, Ethan Potter et je suis Caleb Avery.
− Ah ? Ca fait pas mal de noms connus, remarqua Beauchesne. Je suis assez porté sur les généalogies sorcières, surtout que mon grand-père est une référence dans ce secteur. Sainton, bien sûr, est celui que je connais le mieux, ta cousine est l'une des meilleures amies de ma sœur.
− Et les autres élèves ? reprit Tara qui n'en avait visiblement rien à faire des connaissances du français. Vous avez déjà des nouvelles d'eux ?
− Ils ne risquaient pas grand-chose : ils ont rejoint les autres écoles en Portoloin.
Severus arqua un sourcil, mais Alan le devança :
− Pourquoi vous n'avez pas fait la même chose ?
− Encore une excentricité de Bresch. Il a voulu faire les choses « en grand » par respect pour Poudlard et Dumbledore, si je ne me trompe pas. C'est avec ce carrosse que Beauxbâtons dans l'école organisant le tournoi des Trois Sorciers, autrefois.
− Enfin, ça n'excuse pas d'avoir pris le risque de mettre ses élèves en danger, commenta Berenis.
Beauchesne haussa simplement les épaules, mais Severus fut quasiment sûr qu'il essayait de fuir la conversation. Qu'avait-il à cacher ? Pour quelqu'un qui avait réchappé d'une attaque à cause d'une excentricité de Bresch, il ne semblait guère avoir le moindre ressentiment à l'égard de son directeur. En vérité, remarqua-t-il en lançant un regard par-dessus son épaule, même Lambert et Muller semblaient s'être déjà remis de leurs émotions, riant avec Ash et ses amis comme s'ils avaient toujours été à Serdaigle.
− Il est comment, Bresch, d'ailleurs ? demanda Caleb.
− Je crois qu'il est un peu comme Dumbledore, mais avec la baguette plus sensible. Lui s'en fout de lancer un sortilège à la tête d'un étudiant qu'il prend à maltraiter quelqu'un ou à faire des conneries, mais si ce même élève s'attire à des ennuis, il ne le laissera pas tomber sous prétexte de lui « donner une leçon ». Enfin, il s'est calmé depuis que… qu'il a Silver pour souffre-douleur, si je puis dire.
Personne ne douta un seul instant qu'il s'apprêtait à dire autre chose, mais Severus semblait être le seul à avoir remarqué le regard étincelant, animé d'une lueur étrange et malveillante, que Fellini avait posé sur Beauchesne au moment où il signalait que Bresch ne jetait plus autant de sorts que par le passé.
− C'est quoi, d'ailleurs, son…
Alan s'interrompit devant l'expression menaçante de Beauchesne, qui eut un petit mouvement de tête vers Fellini, plongée de nouveau dans ses messes-basses avec Potter, qui paraissait mi-dubitatif, mi-amusé. Quel mal y avait-il à parler de Silver ? Severus se le demandait bien, mais ce n'était pas la première fois que le français lui semblait moins à son aise en présence de Fellini qu'il voulait bien le faire croire. Adressant aux filles comme aux garçons un regard signifiant clairement que parler de Silver était la dernière à chose pendant le repas – ou en tout cas, avec Fellini juste à côté –, Beauchesne reprit :
− Enfin voilà, Bresch est un directeur plutôt agréable, il faut juste éviter de le contrarier.
− Et qu'est-ce qu'il va faire, à Poudlard ? demanda Severus. Prof ?
− Je lui ai posé la question, mais il s'est contenté de répondre « Qui sait » de son petit air mystérieux. Je suis à peu près sûr que Dumbledore a prévu quelque chose pour lui, un truc nouveau pour vous comme pour nous peut-être, mais allez savoir ce que ça peut être. Bresch a beau avoir fait sa carrière d'enseignant dans les soins aux créatures magiques, il connaît toutes les autres matières aussi bien que les profs que j'avais à Beauxbâtons.
− Ouais, bah j'espère que quoi que ce soit, ce ne sera pas une nouvelle source de devoirs, grogna Alan.
− Il y en a beaucoup ?
− Ca dépend des matières que tu suivras, mais même si tu n'en as pas beaucoup, tu risques d'être enseveli dessous. On fait deux double cours de chacune d'elles par semaine et à la fin de chacun d'eux, on a des devoirs, je te laisse imaginer un peu la quantité que ça fait. D'autant qu'à la fin de l'année, ce sont les examens, alors ils n'y vont pas de mainmorte.
La discussion ne se révéla pas vraiment à la hauteur des attentes de Severus et de ses amis. Il était clair que Beauchesne ne pouvait – ou n'osait – pas parler ouvertement sur tous les sujets abordés, aussi bien de la vie scolaire à Beauxbâtons que de la délégation française venue à Poudlard. Avaient-ils reçu des consignes ou était-ce Fellini qui l'obligeait à se montrer vague ou réticent à répondre ?
Lorsque les desserts eurent disparu, la rumeur des conversations monta d'une octave pour s'étouffer aussitôt. Dumbledore, toujours aussi radieux lors des grandes occasions, s'était levé de son trône d'or en adressant un sourire bienveillant aux quatre longues tables.
− Pour commencer, je tiens à souhaiter la bienvenue à nos invités qui, je l'espère, sauront considérer Poudlard comme une nouvelle maison, déclara-t-il. Je demanderai aux anciens de rappeler à nos amis français le règlement de l'école, afin que leur intégration se passe de la meilleure manière qui soit et que des points ne soient pas inutilement enlevés aux maisons. Ensuite, et il s'agit d'une nouvelle règle, nous interdisons formellement à tous les élèves d'approcher le carrosse de Beauxbâtons aussi longtemps que nous n'aurons pas vérifié que les lacérations ne sont pas sans danger – la présence d'un poison est une menace à ne pas négliger. Pour finir, c'est avec grand plaisir que j'intègre le professeur Bresch et lui confie une matière qui ne devrait pas déplaire à la plupart d'entre vous : l'art du duel.
Un murmure d'excitation monta aussitôt le long des tables, tandis que Severus échangeait un regard réjoui avec ses amis et comprenait, à présent, comment Dumbledore, à l'instar du professeur Williams, avait trouvé une alternative aux rives entre le préfet-en-chef et le Serpentard. Convoqué dans son bureau, le directeur lui avait fait savoir que le nouveau poste de Potter lui imposait une certaine retenue et que les professeurs ne toléreraient plus leurs incessantes bagarres, mais que la recrue de l'été et Dumbledore lui-même travaillaient à trouver une autre façon de les confronter l'un contre l'autre, cette fois dans le respect du règlement de l'école.
− Oui, oui, je savais que ça vous plairait, mais… dit Dumbledore, et le silence retomba. Mais, dis-je, malgré nos efforts, un tournoi de duel ne sera possible qu'à certaines conditions. Si la plupart d'entre elles sont remplies, il reste le problème majeur de la rivalité entre les maisons. Cette première semaine a été relativement calme, mais le conseil d'administration estime qu'il y a quand même eu trop de conflits amenant certains élèves à user de la magie. Nous avons moins d'un mois pour convaincre le conseil que ce tournoi mérite d'être organisé, et puisque certains professeurs tiennent à y participer également, je confie la sécurité, l'ordre et le respect du règlement de Poudlard à une force d'autorité estudiantine qui a largement fait ses preuves à Beauxbâtons : j'ai nommé la Brigade de la Mort.
Severus haussa les sourcils, alors que plusieurs regards déconcertés s'échangeaient. A la table de Serdaigle, toutefois, tous les septième année paraissaient plutôt bien informés, sans doute grâce à Ash, car ses amis et lui échangèrent des sourires ravis et entendus.
− La Brigade de la Mort, répéta Marius d'un ton méprisant. C'est quoi ce nom stupi…
Il fut interrompu par la soudaine envolée de son assiette qui lui bondit au visage avec une telle force que, tout massif qu'il était, Marius bascula en arrière en même temps que sa chaise, dont les pieds dérapèrent sur le sol dallé. S'effondrant dans un grognement douloureux, il arracha le plat de son assiette et le jeta plus loin en proférant toutes sortes d'insultes, tandis que les tintements sonores de l'assiette attiraient l'attention de toutes les tables sur celle de Serpentard.
− Vous apprendrez très bientôt, Mr Mulciber, dit Dumbledore, que ce que vous ignorez peut être bien pire que ce que vous en pensez. Vous êtes-vous fait mal ?
Marius ne répondit pas, se relevant avec fureur et redressant sa chaise brutalement pour se laisser tomber dessus.
− On dirait que non. Poursuivons, donc, dit le directeur de Poudlard. Je vais laisser la parole au professeur Bresch pour que vous connaissiez les… comment dire ?... règles à respecter vis-à-vis de la Brigade.
Il se rassit, alors que Bresch le remerciait d'un hochement de tête tout en se levant.
− Vous êtes sûrement très intelligents, très rusés, très talentueux et très je-ne-sais-pas-quoi, dit-il, mais face à la Brigade, je ne crois pas que ça suffira. En étant seulement cinq, ses membres ont réduit les brutalités de Beauxbâtons à 95%, résolu toute une liste d'enquêtes que leurs professeurs eux-mêmes ne parvenaient pas à résoudre et, pour la partie la plus sombre, chacune et chacun d'eux a failli être renvoyé à plusieurs reprises. Vos professeurs et moi-même ne tenons pas à ce que Poudlard fasse l'objet d'un champ de bataille, qui sera sans nul doute éphémère, alors souvenez-vous de ceci : n'agressez jamais un élève ou la Brigade vous retrouvera, ne défiez pas la Brigade ou vous en subirez les douloureuses conséquences et plus que tout, faîtes attention à ce que vous dîtes d'elle, car elle a l'ouïe fine. Je compte, bien évidemment, sur mes étudiants pour vous persuader de ne rien faire de regrettable.
Et il se rassit, alors que les sept français concentraient toute l'attention de leurs nouveaux camarades.
− Merci pour ce discours éclairant, dit Dumbledore qui s'était relevé. A présent, tout le monde au lit ! Je suis sûr que nos invités sont fatigués de leur voyage.
Les pieds des chaises raclèrent sur le sol dallé, alors que les conversations reprenaient aussi bien sur les cours de duel qu'à propos de la Brigade de la Mort. Accrochée au bras du nouveau Potter, Fellini s'éloignait vers les portes de la Grande Salle, à la grande satisfaction de Beauchesne qui semblait attendre les garçons de Serpentard. Prudent, il leur adressa un geste pour ne pas trop se presser de rejoindre leur salle commune, suivant sa compatriote du regard pour ne se détendre qu'une fois qu'elle eut disparu dans le hall d'entrée. Emboîtant finalement le pas à Marius et Severus, les filles les précédant, il poussa un soupir las.
− C'est quoi, le problème ? interrogea Alan.
− Pas maintenant, désolé, dit Beauchesne.
Severus remarqua qu'il observait particulièrement Silver, caché derrière un journal, qui les devança pour franchir les portes de la Grande Salle. De toute évidence, son envoi à Gryffondor lui restait en travers de la gorge et il n'avait pas cherché à faire connaissance avec ses camarades, loin derrière. Traversant le hall d'entrée, les Serpentard et les Poufsouffle se séparèrent des Gryffondor et des Serdaigle à hauteur de l'escalier de marbre, Severus et ses amis passant la porte menant aux sous-sols.
− Ton nom, c'est Mulciber, c'est ça ? dit alors Beauchesne.
− Ouais, et ?
− Ne parle, ne critique ou ne fait plus aucune allusion à l'égard de la Brigade de la Mort, dit le français. Je dis ça pour toi : une assiette est un effleurement à côté de ce que Fellini pourrait te faire.
− C'est elle qui m'a fait ça ? gronda Marius.
− Qui d'autre ?!
− Elle fait partie de la Brigade, donc, dit Caleb.
− Elle est la Brigade, rectifia Beauchesne. Silver en est peut-être le fondateur, il n'empêche que c'est elle qui la gère. C'est elle qui régnait sur Beauxbâtons. Elle est aussi belle et provocatrice que perverse et sadique. Bresch ne plaisantait pas : il faut faire très attention avec la Brigade… et c'est d'autant plus vrai maintenant que nous avons la Reine dans notre maison.
− La Reine ? répéta Alan en arquant un sourcil. Ils se donnent des surnoms ?
− En fonction de leur grade, de leur talent et de leurs exploits accomplis… Il y a la Beauté de la Mort, à Poudlard, si je me souviens bien… Silver a passé l'été dernier en Angleterre soi-disant pour découvrir cette culture, mais à tous les coups, il n'a rien fait d'autre qu'écumer les pubs et les auberges.
− La Beauté de la Mort ? répéta Severus, alors qu'ils parcouraient les couloirs. Elle ressemble à quoi ?
− Aucune idée, mais connaissant cet abru…
Sa voix s'étrangla dans sa gorge. Hasard ? Severus en doutait, mais ils avaient rattrapé Fellini et Potter qui avaient de toute évidence réduit leur allure. Lançant par-dessus son épaule un regard malveillant à Beauchesne, la belle jeune femme entraîna Potter dans une marche plus rapide, plus naturelle, et il devint manifeste qu'elle avait délibérément ralenti pour vérifier que le français blond ne médisait pas trop sur la Brigade de la Mort.
Incapable de continuer, Beauchesne resta muet jusqu'à ce qu'ils retrouvent la salle commune de Serpentard. A peine eut-il franchi la porte que Marius se dirigea vers Fellini, visiblement décidé à lui faire regretter le coup de l'assiette. Beauchesne lui saisit le bras, alarmé, mais le massif jeune homme se dégagea d'un mouvement d'épaules. Caleb ouvrit la bouche, irrité, mais le français leva une main pour lui intimer le silence.
− Si votre ami ne sait pas utiliser sa cervelle, la douleur lui fera peut-être comprendre, dit-il. Croyez bien que je suis désolé de ce qu'il va se passer, mais si vous intervenez, les choses vont devenir encore plus pénibles.
− Traitement de choc, hein ? dit Alan. Au moins, on ne pourra pas dire que Marius n'a pas été prévenu…
Déposant un gros baiser affectueux sur la joue de Potter, qui paraissait aussi surpris que rieur, Fellini sembla sentir Marius s'approcher d'une manière un peu trop menaçante pour être amicale. Plusieurs élèves le sentirent et s'écartèrent pour assister à la confrontation inévitable, alors que Potter reculait prudemment vers l'escalier menant au dortoir des garçons, Fellini ayant l'air de l'y encourager.
− Fais encore un pas et tu connaîtras la 1ère Sentence, Mulciber, prévint-elle.
− Je vais t'apprendre à me prendre de haut ! cracha Marius.
Il tira sa baguette magique et poussa presque aussitôt un hurlement, alors qu'il s'effondrait et que sa jambe gauche émettait un craquement sinistre. Gémissant, Marius poussa un nouveau cri de douleur lorsque son bras fut brisé par un autre sortilège, la souffrance lui faisant lâcher sa baguette, alors que Fellini s'approchait d'un pas prédateur. Severus ne put réprimer un long frisson à la vue de la lueur cruelle, impitoyable, qui étincelait dans le regard vert de Fellini, alors qu'elle s'approchait de son pas élégant de Marius.
− Elle va trop loin, persiffla Caleb en amorçant un geste.
Beauchesne tendit un bras pour l'empêcher d'avancer.
− Elle est tendre, fais-moi confiance, dit-il d'un ton amer.
La deuxième jambe de Marius émit un craquement lugubre, faisant pâlir plusieurs élèves tout en lui arrachant une nouvelle plainte de souffrance. Fellini pointa sa baguette sur le dernier bras du massif Serpentard, Severus se raidit, mais Potter agit le première, saisissant le poignet de la belle française pour écarter le fin morceau de bois de sa cible.
− Je pense qu'il a compris.
Fellini fronça le nez, guère réjouie de s'arrêter là, mais elle abdiqua. Potter sortit sa baguette et stupéfixa Marius. Alan s'en offusqua, mais Caleb le retint. Tout comme Severus, il avait compris que Potter l'avait stupéfixé pour que leur ami n'ait plus à souffrir de ses membres fracturés. Faisant léviter le corps rigide à l'expression douloureuse de Marius devant lui, Potter prit la direction de la sortie et disparut par la porte de la salle commune de Serpentard, alors que Fellini léchait ses propres lèvres, visiblement affamée. De quoi ? De torture ou de l'attitude de Potter ? Severus n'aurait su le dire, mais la belle française attira rapidement l'attention générale sur elle.
Lançant un regard circulaire à ses nouveaux camarades, l'air solennel et malveillant, elle déclara :
− Respectant le souhait de Dumbledore, la Brigade de la Mort prend le contrôle de la maison Serpentard. Que vous ayez de gros seins, un gros pénis, des préférences pour Voldemort ou pour Dumbledore, que vous préfériez le clafoutis aux cerises au crumble aux pommes, je m'en fous : défiez-moi une fois, je vous ferais subir une Sentence de la Mort. Vos intérêts sont aussi les miens. Si un élève vous cherche des noises, venez me voir et je m'en occuperai pour vous. Agressez un élève d'une autre maison et vous subirez mon courroux. A partir de maintenant, j'interdis…
Un éclair de lumière rouge jailli parmi les élèves de sixième année fusa vers elle, mais Fellini se contenta de pencher la tête sur le côté pour y échapper. Arquant un sourcil, elle tourna son regard vers l'auteur du sortilège, qui se retrouva plaqué contre le mur, trois mètres au-dessus du sol. Rapide et rusée, songea Severus, impressionné : la belle française avait juste redressé sa baguette, sans même tendre le bras, pour soumettre Ewan Chambers à son sortilège.
− A partir de maintenant, disais-je, reprit Fellini d'un ton très naturel, j'interdis toute agression sur un élève, peu importe sa maison, son sang, ses notes ou je-ne-sais-quoi.
− Comme si on allait… lança un cinquième année.
Il fut interrompu par une longue langue dorée qui fendit les airs, attachée à la baguette de Fellini, et qui le frappa au visage. Aucun cri, aucune grimace douloureuse : le garçon s'effondra comme s'il s'était évanoui, rattrapé de justesse par Straton et la jeune femme se trouvant juste à côté de lui.
− A la prochaine intervention, dit Fellini d'un air joyeux, je fais couler le sang. Je connais la réputation de Serpentard et de ses élèves, tout comme je connais celle des autres maisons et de leurs élèves : vous êtes des morveux qui pétez plus haut que votre cul, c'est tout. Bresch est fou, mais il n'en demeure pas moins intelligent. S'il vous dit que la Brigade de la Mort est une entité dont il faut se méfier, écoutez-le... ou vous découvrirez que ces sous-merdes de Mangemorts sont de gentils marmots, à côté de moi.
Elle eut un sourire soudain et resplendissant.
− Et je ne vous parle même pas de ce que Leo est capable de vous faire !
Perdant presque aussitôt son sourire, elle tourna un regard froid vers Chambers et fendit les airs avec sa baguette. Dans une succession de déchirure, les vêtements du sixième année se fendirent, alors que lui-même retouchait le sol, complètement nu. Des rires résonnèrent, alors que Fellini tournait les talons pour rejoindre l'escalier menant aux dortoirs des filles. Echangeant un regard enthousiaste, Tara et Nadège entraînèrent Lucretia et Berenis à la suite de la française, tandis que les élèves allaient se coucher en commentant vivement la déculottée de Marius et le discours de Fellini, Straton et Regulus Black emportant leur camarade évanoui.
Avec un grand soupir soulagé, comme s'il avait été confronté à une intense pression, Beauchesne se laissa tomber dans un fauteuil et se frotta les yeux. Les mains couvrant son entrejambe, Chambers fila à son dortoir, rouge de honte, se frayant avec hâte un chemin parmi les rires moqueurs, les sourires narquois et les regards compatissants. Severus, Caleb et Alan imitèrent le français.
− Il vaut mieux attendre que Potter revienne avant d'entamer une vraie conversation, dit celui-ci.
− Je doute qu'il s'attarde avec nous, avoua Alan. Ca fait une semaine qu'il est là et il n'a adressé la parole qu'à Serdaigle et Gryffondor, pour le moment.
− Il est nouveau ? s'étonna Beauchesne.
− Fraîchement débarqué d'Australie, précisa Caleb. C'est toutefois surprenant qu'il soit déjà si proche de Fellini.
− A cause de ses yeux, sûrement. Fellini raffole de tout ce qui sort de l'ordinaire. La fois où Laforge, le numéro trois de la Brigade, a ramené une excentricité péruvienne, elle lui a proposé de choisir ses sous-vêtements du lendemain s'il lui prêtait sa babiole pour la journée… Ses ancêtres doivent se retourner dans leurs tombes en voyant ce qu'elle est.
− A ce sujet, dit Alan, j'ai déjà lu le nom des Fellini quelque part, mais…
− Un bouquin lié à la magie noire, probablement, dit Beauchesne. Les Fellini ont une histoire similaire à celle des Silver.
La curiosité de Severus fut aussitôt piquée, car il n'avait toujours pas compris pourquoi le nom de Silver avait fait réagir la moitié de Serpentard et plusieurs élèves de Serdaigle – et sûrement des autres maisons.
− D'ailleurs, où est le problème avec le nom des Silver ? interrogea-t-il.
− Ils ont été bannis, répondit Caleb. Il y a huit siècles, je crois, la France a vu surgir le pire Mage noir de son histoire, qui a été rejoint par Kenian Silver. La guerre n'a pas duré longtemps, à peine plus de cinq ans, mais elle est encore surnommée « la Guerre Sanguinaire » tant ses meurtres furent d'une sauvagerie rarement vue dans le monde sorcier. Kenian jouait un rôle qui n'a jamais été totalement éclairci, notamment parce que c'est lui qui a mis fin au règne du Mage noir. Le Conseil des Sorciers s'est retrouvé face à un choix cornélien : punir Kenian pour ses crimes présumés ou le relaxer pour avoir mis fin à une guerre qui avait largement humilié les autorités françaises de l'époque. Finalement, il a été banni de Grande-Bretagne et accueilli en France. Ce n'est qu'il y a une centaine et quelques années que le ministère a mis un terme au bannissement des Silver… Il me semble même qu'il y en avait un à Poudlard, entre la fin du siècle dernier et le nôtre.
− Et les Fellini ont une histoire similaire, renchérit Beauchesne. Les grands-parents de la Reine ont compté parmi les pires partisans de Grindelwald, si bien qu'une fois vaincu par Dumbledore et eux-mêmes tués par les Aurors allemands, leur fils – qui était également un fidèle de Grindelwald, mais dont la culpabilité était impossible à prouver – a été banni d'Italie par son ministère. Aussi bien pour le flou sur son implication dans la guerre, mais aussi parce que sa vie était constamment menacée par les familles des victimes de ses parents.
− Comment se fait-il qu'elle soit anti-Mangemort ? s'étonna quelque peu Severus.
− Parce que son père était un gros…
Le français s'interrompit et tourna les yeux vers quelque chose de très bas. Un instant plus tard, le serpent de Potter fit son apparition, long d'un bon mètre, ondulant sur le sol de pierre et s'arrêtant à quelques mètres de la porte de la salle commune – qui s'ouvrit quelques secondes plus tard. Potter eut un sourire, sa chouette perchée sur son épaule.
− Ponctuelle, comme toujours, dit-il.
La chouette blanche s'envola pour se poser au sol, alors que le serpent magique rétrécissait en arrachant un haussement de sourcils surpris à Beauchesne. Ramassant le reptile, Potter le posa sur le dos de l'oiseau, ouvrit la porte et les regarda sortir de la salle commune de Serpentard dans un bruissement d'ailes. Il referma le panneau et sembla enfin remarquer ses camarades.
− Mulciber sortira de l'infirmerie demain matin, lança-t-il en prenant le chemin du dortoir.
− Merci, Potter, dit Caleb.
Celui-ci eut un léger hochement de tête, appréciant la reconnaissance sincère de Caleb, et disparut dans l'escalier menant à leur dortoir.
− J'aurais bien dit qu'il n'est pas très bavard, mais il l'est plus que la belle blonde… Lucretia, c'est ça ? dit le français.
− Elle se méfie des mecs, expliqua Alan. C'est la plus grosse fortune du pays et l'héritière de la plus vieille famille sorcière de Grande-Bretagne et d'Irlande, alors elle n'est pas très confiante quand un garçon s'approche trop d'elle. C'est déjà un vrai miracle qu'elle n'ait pas cherché à changer de place quand Potter s'est assis à côté d'elle, pendant le dîner. Mais tu allais dire quoi sur le père de Fellini ?
− Hein ? Ah, oui… C'était un gros con, mais un gros con intelligent. Quand il s'est exilé en France, il a passé des années à montrer un visage respectable pour effacer « la honte », comme il disait, que ses parents avaient jetée sur leur famille. Vers la fin de sa vie, il était très apprécié, à tel point que son assassinat a provoqué un véritable tollé. L'enquête qui a suivi a été l'une des grandes affaires irrésolues de la dernière décennie.
− Parce qu'ils n'ont jamais retrouvé le coupable ? dit Severus.
− Pas seulement, affirma le français. La mère de la Reine a d'abord été accusée et recherchée, jusqu'à ce que Fellini révèle qu'elle était morte depuis plusieurs mois dans le plus grand secret. Quand je dis que son père était un gros con, c'est en raison du traitement qu'il a infligée à son épouse, héritière d'une des plus vieilles familles de sang-pur de France : il la torturait tout le temps, pour la moindre petite raison. Ca a jeté un sacré froid parmi ceux qui regrettaient sa mort. En tout cas, le suspect n°1 a tout de suite changé d'identité, et c'est Fellini elle-même qui s'est retrouvée au cœur des investigations. J'aurais aimé qu'elle en bave, mais Bresch a fait jouer toutes ses relations pour lui épargner une trop grande pression. Le plus étrange, c'est qu'à la découverte du cadavre de son père, les brigadiers ont vu des objets illégaux, sauf qu'il n'y avait plus rien à leur retour.
Ils furent interrompus par l'arrivée du professeur Slughorn, emmitouflé dans une splendide robe de chambre en soie verte.
− Ah, les garçons ! s'exclama-t-il, réjoui, en s'avançant. Est-ce qu'Ethan a dit quelque chose à propos de Mulciber ?
− Seulement qu'il sortirait demain matin, monsieur, dit Severus.
− Fort bien ! Je ne tenais pas à réveiller Madame Pomfresh… Si vous croisez Alexa avant moi, demain matin, dîtes-lui que j'aimerai m'entretenir avec elle après le petit déjeuner. Dumbledore doit les rencontrer, elle et Leo, mais je préférerais qu'elle sache le plus vite possible que Poudlard n'est pas Beauxbâtons… Que s'est-il passé, au juste ?
− Marius n'a pas apprécié le coup de l'assiette, reconnut Caleb.
− Je vois… dit le maître des potions d'un air ennuyé. Bien, je sais que vous faîtes déjà des efforts pour contrôler Mulciber, mais je vous demande de redoubler ces efforts avant qu'il ne soit trop tard… Enfin, bonne nuit, les garçons.
− Bonne nuit, monsieur.
Le professeur Slughorn disparut derrière la porte de la salle commune.
− Redoubler nos efforts, hein ? répéta Alan. C'est plus facile à dire qu'à faire…
− Mulciber devrait avoir déjà compris, non ? dit Beauchesne.
− Si seulement c'était vrai, répondit Caleb avec un faible sourire. Il est plus entêté que n'importe qui et très rancunier.
− Dans ce cas, ce sera à nous de le neutraliser, décréta le français. Je ne tiens ni à ce que le tournoi soit annulé par une tête-brûlée, ni à ce que son cas devienne le problème prioritaire de la Brigade…
− Car il relèverait de Silver plutôt que de Fellini ? demanda Severus.
Beauchesne réfléchit un moment à la question, un léger pli entre les sourcils.
− Pas sûr, dit-il avec lenteur, sauf si Bresch et Dumbledore l'estiment nécessaire, en tout cas, ce qui me paraît improbable. Bresch n'a rien contre un traitement de choc pour les cas désespérés, mais il sait mieux que quiconque que Silver n'a pas une vision des choses très… commune. La seule raison qui pourrait les pousser à autoriser Silver à intervenir, ce serait que Fellini se retrouve dans l'incapacité de calmer un perturbateur. Maintenant qu'elle ait privé de la majorité de la Brigade, ça risque de se produire plus souvent que par le passé, à moins qu'elle ne constitue une nouvelle équipe avec des élèves de Poudlard.
Severus échangea un regard avec Caleb et Alan, tous trois pensant visiblement à la même chose : intégrer la Brigade serait pratique, ne serait-ce que pour s'attaquer à des élèves qui leur déplairaient et qui commettraient un méfait.
− Comment est-ce qu'ils recrutent ? dit Caleb.
Le français haussa les épaules en signe d'ignorance.
− La première Brigade n'est jamais vraiment passée par une séance de recrutement. Fellini avait pris Fauchet parce qu'elle l'aidait à comploter pour mettre Silver dans son lit, lui a ramassé Laforge pour le récompenser de lui avoir offert une dizaine de bouteilles de whisky Pur Feu et Renard, c'était juste parce qu'il connaissait quelques amis de son escroc de père et assurait la communication entre eux et Silver.
− C'est quoi, ces critères ?! s'exclama Alan, déconcerté.
− Silver trempe dans des affaires louches ? lança Severus au même moment.
− Oh, il a un casier judiciaire assez impressionnant. C'est l'une des singularités de son esprit détraqué : il prône le maintien de l'ordre et le respect du règlement, mais une fois à l'extérieur de Beauxbâtons, il fréquente des criminels de tous genres. Au début de la semaine, Bresch a dû le sortir de prison à cause d'une bagarre dans un pub au cours de laquelle Silver a blessé des receleurs qui cherchaient à l'escroquer. Vol, escroquerie, recel, agression sur des représentants des forces de l'ordre, troubles et ivresse sur la voie publique, possession de substances et d'objets prohibés, trafic illégal, violation d'assignation à résidence et j'en passe. Je crois qu'il a aussi été arrêté pour un cambriolage, il y a trois ans.
Il eut un reniflement dédaigneux et ajouta :
− Mais Silver est Silver, alors on lui pardonne tout.
− Même le ministère ? dit Caleb, sceptique. Avec une telle liste de délits, c'est étonnant qu'il n'ait pas déjà essayé de faire un procès revenant sur tous les crimes de Silver, non ? Il est majeur, après tout.
Beauchesne sembla hésiter. Lançant un regard méfiant vers l'escalier menant aux dortoirs des filles, il se pencha et parla à voix si basse, comme un conspirateur, qui obligea ses trois nouveaux camarades à se pencher à leur tour pour l'entendre :
− Je ne connais pas les détails, mais il y a un grand mystère qui tourne autour de son enfance, révéla-t-il. Quand Chambeau a récupéré le poste de prof de métamorphose, j'ai surpris Maxime la prévenir que « Silver avait eu une enfance très singulière et qu'il faudrait faire preuve d'une grande patience avec lui ». C'est un vrai tabou, un secret entre les profs et le prédécesseur de Bresch, qui se trouve être maintenant le ministre de la Justice magique. Tout ce que je sais, en réalité, c'est qu'avant notre entrée à Beauxbâtons, Silver était interné. Bresch a dû jouer de toute son influence pour que Silver soit autorisé à se rendre ici pour l'année… Autorisation qui n'aurait servi à rien, de toute façon, puisque cet imbécile serait venu par ses propres moyens.
Severus arqua un sourcil et échangea un regard avec Caleb. Tout comme lui, son ami semblait penser que Silver était peut-être un personnage excentrique et ridicule en apparence, l'étrange français n'en demeurait pas moins un camarade dont il était préférable de se méfier.
− Enfin, soupira Beauchesne, j'espère qu'il fera ses conneries sur le territoire britannique, car je suis au moins sûr qu'il ne bénéficiera plus de la protection de qui que ce soit, à part Bresch.
− Et Dumbledore, dit Caleb, mais si son délit est trop grave, même eux ne pourront pas le sauver.
− C'est quoi, son surnom ? interrogea Alan. Le Cinglé de la Mort ? Le Roi ?
Le français eut un sourire sans joie, mais sa voix vibra d'un mépris infini lorsqu'il répondit :
− Le Dieu de la Mort.
Yo !
J'ai eu du mal avec ce chapitre, mais j'en profite pour vous remercier de suivre l'histoire et pour les reviews, bien sûr !
