Les dernières semaines de septembre filèrent à une vitesse ahurissante, si bien que les élèves s'étonnèrent à de nombreuses reprises que les feuilles des arbres commencent à jaunir, à roussir et à brunir. Pour les cinquième année et les septième année, le changement de saison était le cadet de leurs soucis, car les cours et les devoirs occupaient le plus clair de leur temps, même si personne ne trouvait de reproche à faire au professeur Williams : de tous les enseignants, elle était la plus souple, exception faite du directeur de Beauxbâtons, qui ne donnait jamais un seul travail à faire la fin de ses cours. Les deux matières n'avaient pas seulement la particularité de travailler ensemble, elles étaient également les préférées de tout le monde, bien que certaines et certains se plaignirent de temps en temps de ne pas pouvoir s'affronter en duel. Tout tournait toujours autour des créatures, silencieuses depuis les rentrées scolaires, toutes plus abominables les unes que les autres et toujours plus difficiles à affronter, comme le démontraient les expériences organisées par le professeur Bresch.
Parallèlement, une curieuse impression de jamais-vu habitait les anciens de Poudlard : un mois s'écoulait et il n'y avait pas eu la moindre altercation depuis l'annonce d'un tournoi de duel si les élèves se tenaient tranquille. A n'en point douter, c'était également la nomination de James et de Lily qui y jouait, tout comme la formation de la Brigade de la Mort réunissant Alexa, Ana et Mogg, bien que la détermination du professeur Bresch à ne surtout pas offrir une occasion à Silver d'intervenir fit son petit effet sur les perturbateurs les moins prudents. Toutefois, tout le monde s'accordait à dire qu'une fois le tournoi validé, le château redeviendrait la scène de méfaits en tous genres.
De son côté, Harry était désemparé. Les cours et les devoirs avaient considérablement ralenti son entraînement. Même tous ses progrès pour s'organiser afin d'avoir ses week-ends de libre ne suffisaient pas, les devoirs devenant toujours plus longs et complexes et la nécessité de passer à la bibliothèque, essentielle. Chaque fois qu'il le pouvait, il méditait : sa magie intérieure ressemblait à une étrange petite planète rouge et or et encerclée par deux anneaux flamboyants qui n'avaient cessé de rétrécir, de se rapprocher de la sphère principale, jusqu'à sembler sur le point de s'intégrer au globe. Harry avait essayé de la contrôler et s'était rapidement adapté, mais il n'osait lancer aucun sortilège. Le fourmillement qu'il ressentait chaque fois qu'il essayait de faire sa magie intérieure était désagréable, sauf que même lorsqu'il était déterminé, une partie de son cerveau le retenait en lui rappelant qu'il y avait un risque que la puissance de ses sorts soit déraisonnable. Il ne savait pas si c'était un avertissement issu de son instinct ou une simple appréhension irraisonnée, mais même avec Lorca, il faisait un blocage. La Nehoryn n'avait encore montré aucun signe d'impatience, attribuant ses échecs à sa nature unique dans l'histoire de LorMirAl, mais lui-même ne se trouvait aucune excuse : Midori avait fait son possible pour l'aider, et il n'était pas à la hauteur.
Au 1er octobre, les élèves de septième année n'avaient toujours pas eu le cours spécial de Lorca, qui leur avait annoncé que les créatures d'Anteras et le programme scolaire passaient en priorité. Harry, toutefois, savait que le projet était déjà prêt et la Nehoryn, selon toute vraisemblance, attendait le meilleur moment pour l'exposer aux étudiants. Ceux-ci, cependant, n'étaient plus concentrés dessus : tout comme à l'arrivée de la délégation de Beauxbâtons et à la publication de la première édition de La Gazette du Sanglier, il régnait une atmosphère surexcitée à l'idée qu'un professeur ou Dumbledore lui-même annonce que le tournoi de duel avait été accepté par le conseil d'administration, même si rien n'avait été dit au petit déjeuner.
Assis sur un énorme coussin sur lequel il aurait pu s'allonger, Harry attendait dans la Salle sur Demande. Un entraînement avait commencé depuis une bonne demi-heure, mais tous ses efforts n'avaient apporté de progrès que lors de la Résonnance : au lieu de laisser sa magie intérieure se calibrer sur celle de Lorca, il avait réussi à l'utiliser pour l'affronter. Pour le reste, les tentatives de la Nehoryn de trouver une solution pour débloquer Harry avaient échoué. Elle s'en était donc allée, lui disant de patienter et de s'entraîner à « fermer » son esprit.
Dès qu'il avait appris à contrôler sa magie intérieure, c'était le tout premier exercice auquel il s'était livré pour empêcher le moindre legilimens d'entrer dans son esprit et de découvrir sa véritable identité, son véritable passé. C'était bien moins facile qu'il ne l'avait cru, toutefois : tout comme pour ses essais à lancer des sortilèges, le fourmillement était insupportable lorsque sa magie atteignait ses yeux, si bien qu'il ne les protégeait qu'en présence de Dumbledore et de Rogue. Il lui semblait que les sensations s'affaiblissaient au fil du temps, mais c'était si infime qu'il n'en mettrait pas sa main à couper. Quand serait-il prêt pour attaquer sérieusement l'enseignement de Damar ? Quand apprendrait-il à manier sa magie comme le faisait Midori ? Les réponses tardaient à venir, et lui-même s'exaspérait de ne pas les obtenir.
Les yeux frémissant comme si d'innombrables petites bêtes en avaient parcouru la surface, Harry relâcha sa magie dès que la porte de la Salle sur Demande se rouvrit. Lorca était revenue en compagnie d'une femme svelte, la chevelure blond cendré, coiffée en une queue-de-cheval haute, et les yeux d'un gris profond. Au premier coup d'œil, il sut qu'elle n'était ni une mage, ni une Nehoryn, ni même une humaine de Lorgath : sa tenue ne ressemblait en rien à celles qu'il avait aperçues dans le refuge de l'Alliance. Elle portait de hautes bottes noires semblant être en peau qui lui montaient jusqu'aux genoux, ainsi qu'une robe mauve si courte que Harry pouvait voir l'espèce de boxer qu'elle avait en dessous. Une ceinture tressée de longs fils d'or, elle avait le bras droit presque entièrement recouvert d'un tatouage tribal.
− … semaines que personne ne l'a vu, disait-elle en franchissant la porte, mais Alyphar est à peu près sûr qu'il surveille les mouvements de l'Ennemi.
Elle parcourut la salle d'un air vaguement intéressé, arrêta ses yeux gris sur Harry et arqua un sourcil hautain.
− Plutôt beau garçon, ce Champion d'Alterion, commenta-t-elle d'un ton indifférent.
− Tu as déjà une dizaine d'amants, laisse-le à une autre, dit Lorca en refermant la porte. Ethan, je vous présente Kirya, une Manieuse du peuple des Umidareens.
Umidareens ? Harry avait déjà entendu ce nom, mais il lui fallut quelques secondes pour se souvenir que c'était lors de son passage par la cité souterraine de l'Alliance qu'Ily y avait fait allusion en lui présentant certains des peuples réfugiés dans les cavernes de la montagne.
− Manieuse ? répéta-t-il.
− C'est comme ça que mon peuple désigne les personnes capables de manipuler les magies, expliqua Kirya. Venez à moi : vous êtes à croquer, mais il n'est pas dans ma nature d'aller vers les hommes. Est-ce qu'il connaît des Extériorisations ?
− Non, reconnut la Nehoryn alors que Harry se levait, mais ça ne devrait pas lui poser trop de problèmes.
− Il y a plusieurs Extériorisations ? s'étonna quelque peu le Serpentard.
− L'Extériorisation est comme les sortilèges de Blocage, il en existe plusieurs formes, répondit Lorca. Midori a employé le sortilège d'Intimidation, la dernière fois. Il l'utilise habituellement sur les champs de bataille pour faire paniquer les ennemis, leur faire sentir à quel point il est puissant. Lequel tu comptes lui faire faire, Kirya ?
L'Umidareens réfléchit rapidement en regardant Harry, planté devant elle, de la tête aux pieds.
− Si nous voulons savoir d'où vient le problème, je pense qu'il vaudrait mieux une Résonnance ou une Concentration. Une Résonnance serait peut-être trop risquée, toutefois, compte tenu de sa nature et de l'éveil de ses gènes démoniaques. Mais ça, tu le sais mieux que moi.
Elle adressa un petit sourire taquin à Lorca, qui ne réagit pas. Harry soupçonna une anecdote croustillante entre la Nehoryn et Midori, mais il fit comme s'il n'avait rien entendu. Le professeur de défense contre les forces du Mal, qui ne manquait pas de prétendants secrets parmi ses élèves, resta silencieux un moment, comme si elle évaluait les chances de Harry pour réussir un sortilège de Concentration.
− Ca devrait aller, annonça-t-elle. Dématérialise-le.
− Me quoi ?
− Il serait trop dangereux que vous employiez un sortilège de Concentration avec votre corps de chair, dit Kirya.
Levant son bras gauche sans tatouage, elle plaqua sa paume contre la poitrine de Harry. L'effet fut immédiat : il ressentit la plus étrange sensation qui eût jamais parcouru son corps. C'était comme si sa peau, ses muscles, ses nerfs étaient devenus un lac, une mare ou une flaque d'eau : une ondulation traversa sa chair, se répandant dans tout son corps, dégringolant son torse, son ventre et ses hanches pour cascader jusqu'à ses pieds, alors que l'onde escaladait son cou, sa tête, et se déversait dans ses épaules pour dégouliner dans ses bras, jusqu'à l'extrémité de ses doigts. Déconcerté, il eut l'impression de devenir très léger, ne sentant même plus le sol sous les semelles de ses chaussures. Ses membres et son uniforme devinrent translucides, comme un fantôme, bien qu'il n'en eût pas la couleur nacrée.
La main de Kirya traversa son corps quand elle baissa le bras. Tout à coup fasciné, Harry approcha ses deux mains l'une de l'autre pour voir si elles passeraient l'une à travers l'autre, mais elles se touchèrent bel et bien.
− Ethan, reprit Lorca, vous allez maintenant concentrer votre magie entre vos mains. Ca fonctionne comme la Résonnance, sauf que votre magie se réunira entre vos deux paumes.
Harry hocha la tête et leva à nouveau ses mains, ses paumes séparées de quelques centimètres. Il n'était pas encore habitué à contrôler sa magie sans passer par une méditation partielle, aussi se déconnecta-t-il sensiblement de la réalité pour plonger à l'intérieur de lui-même et regarder à nouveau cette étrange petite sphère encerclée d'anneaux flamboyants qui lui rappelaient les iris de Midori. Il fit jaillir deux longs filaments de la boule dorée et écarlate, dispersant chacun d'eux dans un bras puis les faisant rejoindre ses paumes, le fourmillement engendré par le contrôle de sa magie intérieure menaçant sa demi-méditation.
Il fallut quelques secondes pour qu'il parvienne à quelque chose. De petits éclairs or et rouge crépitèrent entre ses paumes, mais à l'inverse de la Résonnance où ils retournaient vers leur propriétaire, ils décrivirent une sorte de cercle, un peu comme s'il y avait eu un centre de gravité invisible à équidistance des mains de Harry. Le phénomène se reproduisit, les picotements, dans ses épaules et ses bras, s'intensifiant à mesure que les éclairs s'intensifiaient, plus nombreux, plus rapides. Il n'aurait su dire combien de temps s'était écoulé, mais il vit une lueur dorée apparaître, scintillante de rouge, puis grossir petit à petit.
Puis tout disparut, Harry ne parvenant plus à supporter les fourmillements.
− Désolé, dit-il en remuant prudemment les bras, la sensation se dissipant.
Il remarqua que Kirya fronçait les sourcils, non pas de manière irritée, déçue ou négative, mais plutôt d'un air intrigué. Elle se tourna vers Lorca avec lenteur, comme si elle avait encore besoin de quelques secondes pour réfléchir à ce qu'elle allait lui dire.
− Entre dans son esprit, j'ai besoin de vérifier quelque chose, dit-elle alors.
− Quoi donc ? demanda Lorca d'un air désintéressé.
− Une tache, une anomalie, une perturbation.
La Nehoryn ne demanda pas plus d'explication. La seconde d'après, son regard s'était vidé de la lueur qui l'animait. Harry ne ressentit absolument rien, observant Lorca en pensant qu'elle ressemblait à un Inferius particulièrement bien conservé, sec, immobile et plaisant à regarder.
− Qu'est-ce que vous… ?
− Le problème ne vient pas de vous, coupa Kirya, mais de quelque chose se trouvant en vous. Votre corps et votre âme ont communié avec vos gènes démoniaques, c'est un fait, sauf qu'il y a un élément étranger qui, lui, ne peut pas s'harmoniser.
− Je ne suis pas sûr de comprendre… Vous voulez dire qu'une partie de moi est… infectée par un truc qui n'a pas sa place dans mon esprit ?
Kirya acquiesça d'un air vague et se concentra sur Lorca. Le regard bleu sombre mit quelques secondes à retrouver la lueur qui l'habitait, comme si la Nehoryn revenait soudainement à la vie. Elle dévisagea Harry d'un air neutre, mais il sentit sans la moindre peine l'intensité nouvelle avec laquelle elle le regardait.
− Qu'est-ce que c'est ? interrogea l'Umidareens.
− Un fragment d'âme.
Il fallut un long moment à Harry pour enregistrer la réponse de Lorca, bien qu'elle résonnât longuement dans son esprit.
− Un… quoi ?! s'exclama-t-il.
Il sentit une sensation glacée se répandre à travers son corps immatériel, infestant la moindre parcelle de peau, de veine, de muscle, de nerf. Il aurait presque cru qu'un Détraqueur était entré dans la Salle sur Demande, mais ce n'était pas du désespoir qu'il ressentait en cet instant : c'était une stupeur mêlée d'effroi et d'incompréhension. Un fragment d'âme ? Comment était-ce possible ? A qui appartenait-il ? S'agissait-il d'une conséquence du sacrifice de sa mère ? Une partie de son âme aurait-elle survécu au maléfice de Lord Voldemort pour se retrouver, d'une façon ou d'une autre, dans la sienne ? Harry aurait aimé que ce soit le cas, mais il en doutait. Il en doutait horriblement, d'ailleurs, car il savait… Il savait que l'âme ne se déchirait pas en étant tué, mais en tuant…
− Restez calme, Ethan, dit Lorca d'un ton placide.
− Calme ? croassa Harry. Vous êtes en train d'insinuer que je suis… que je suis… un Horcruxe !
− Restez calme, répéta Lorca.
Elle ne haussa pas la voix, ne se montra pas menaçante, mais il sentit nettement un danger se répandre dans l'atmosphère et déglutit. La Nehoryn n'avait pas été la compagne de Midori pour rien, il avait fini par le comprendre. Elle était patiente, mais elle n'aimait pas les excès. Harry songea que ce n'était pas elle qui avait un fragment d'âme dans la sienne, mais il ravala tout mot malheureux qui lui traversait l'esprit et s'efforça d'apaiser son esprit.
Crétin, tu l'as toujours su, senti, deviné, ricana la petite voix, dans sa tête. C'était faux… tout au moins, en partie. Certes, il avait compris qu'une part de Voldemort l'habitait, qu'il lui avait transmis une partie de son pouvoir qui lui permettait de tenir des conversations avec des serpents, mais de là à être un Horcruxe… Le Dumbledore de son ancienne vie l'avait-il suspecté ? Lui avait-il caché la vérité pour ne pas l'effrayer, pour le protéger de la réalité sur son avenir ? N'avait-il pas eu le cœur à lui avouer qu'une fois les Horcruxes « officiels » détruits, ce serait à lui, Harry, de mourir ? Il était parfaitement conscient que ce fragment d'âme ne pouvait être que celui de Voldemort, mais comment avait-il atterri ici, en lui ? Pourquoi Voldemort avait-il tant cherché à le tuer ? Ignorait-il qu'un morceau de son âme se trouvait en Harry ?
− Comment fait-on, du coup ?
La voix de Lorca ramena le Serpentard à la réalité.
− Je l'ignore, avoua Kirya d'un air songeur. C'est une forme de magie propre à l'Alterion, non ? En tout cas, je n'ai jamais entendu parler d'une chose pareille en Mirvira. Il faudrait que tu fasses des recherches sur ces Horcruxes. Je vais en parler au commandement et à l'Ethrossie. S'ils travaillent ensemble, ils auront peut-être une idée pour isoler le fragment d'âme.
Elle tendit son bras tatoué et fut brusquement capable de toucher Harry, qui retrouva instantanément sa solidité. Puis, alors que la marque s'illuminait d'une intense couleur rouge, Kirya se volatilisa dans un bruissement.
− L'Ethrossie ? dit Harry. Qu'est-ce que c'est ?
− La chef des Manieurs, répondit Lorca. Les Umidareens fonctionnent un peu comme les Mages, ils sont gouvernés par un ensemble de personnes, sauf que cette assemblée est représentée par les différentes communautés de leur peuple. Marchands, forgerons, tisseurs, Manieurs, etc. Kirya est une Manieuse exceptionnelle, elle maîtrise l'Immatérialisme comme personne au sein de son clan. J'aurais aimé qu'Ooghar, Cataara, Midori ou Uvon puisse vous inspecter, mais ils sont tous trop occupés par l'Ennemi.
− Uvon ? C'est un Mage ?
− Le neveu de Damar, précisa la Nehoryn. Il a longuement étudié les travaux de son oncle, mais il est également renommé pour être l'un des rares Mages à avoir approché le Corps de la Magie… ou, pour l'illustrer, le tronc de l'arbre représentant la magie. Il n'est sûrement pas aussi apprécié que l'était Damar, mais il n'est pas un peuple de Mirvira qui ne le respecte pas.
Harry hocha la tête.
− Et maintenant ? dit-il. Est-ce que mon apprentissage est suspendu ?
− Non. Le fragment d'âme qui vous habite est un problème, c'est certain, mais il n'interfère pas sur toutes vos tentatives de faire usage de votre magie intérieure. Vous m'avez dit vous-même que vous pouviez employer la magie oculaire, c'est donc à ça que vous vous exercerez pour le moment… et autres magies sensorielles.
− Et la sensation ? Le fourmillement que je ressens à chaque fois ? Est-ce qu'il disparaîtra ? C'est ce qui me pose le plus de problèmes, en fait. J'arrive à le supporter pendant un moment, mais il finit toujours par devenir trop intense.
Lorca prit son temps pour répondre.
− Je pense que c'est le fragment d'âme qui vous l'inflige, dit-elle alors. Ou plus exactement, c'est le fait que vous usiez de la magie des Mages qui l'agresse, le terrifie, si bien qu'il se manifeste en aggravant la sensation. Vous êtes un demi-démon et de fait, vous êtes incompatible avec une âme humaine, aussi malfaisante et insensible soit-elle. Je ferai des recherches afin de trouver un moyen de vous l'extraire ou de l'isoler, puis j'aviserai.
Harry comprit que l'entraînement du jour était terminé. Lorca disparut dans une explosion de fumée noire. Traversant d'un pas traînant la pièce, il sortit de la Salle sur Demande en s'enfermant dans ses pensées. Les choses se compliquaient toujours, comme si le destin lui-même s'efforçait de l'empêcher d'apprendre et de manipuler l'enseignement de Damar. Voldemort, un fragment de son âme en tout cas, nuisait à sa formation ? Comment avait-il atterri en lui ? La question était stupide, se dit-il la seconde d'après. Il ignorait comment et pourquoi, mais il n'y avait qu'un seul moment possible où un morceau d'âme de son ennemi juré avait pu s'accrocher à lui : le soir où Voldemort avait tué ses parents et tenté de l'assassiner.
Il n'avait encore jamais ressenti la peur de la mort, son instinct de survie prenant toujours le dessus dans les situations où il risquait de succomber, mais à présent qu'il savait qu'il était un Horcruxe, il sentait une main glaciale, impitoyable, se former autour de son cœur, comme un compte-à-rebours. Ooghar, Alyphar, Prerian et l'Ethrossie trouveraient-ils une solution afin de le sauver, de le débarrasser de ce fragment d'âme ? La magie démoniaque de Midori pourrait-elle l'extraire de lui ?
− Ah, te voilà !
Harry cilla, chassant ses pensées sombres, ses inquiétudes et ses espoirs. Il n'avait même pas remarqué qu'il était descendu jusqu'au troisième étage. S'arrêtant sur une marche, un peu plus bas, Ana attendit qu'il la rattrape.
− Qu'est-ce qui se passe ?
− On dirait que Silver a quelque chose à dire à la Brigade, répondit la Serdaigle en haussant les épaules.
Haussant un sourcil surpris, Harry accompagna Ana. A l'instar des autres, sauf peut-être de Silver, il n'avait mis les pieds dans les locaux de la Brigade qu'une seule fois. Même James et Lily n'avaient eu aucun élève à traîner devant le directeur de sa maison, même s'ils avaient eu quelques points à retirer pour des insultes ou de petites altercations sans gravité.
Après ces dernières semaines où Poudlard tout entier connaissait les noms des membres de la Brigade, Harry pensait que le voir marchant côté à côté avec Ana ne troublerait aucun élève, mais chaque fois qu'ils en croisèrent, ceux-ci leur jetèrent des regards étranges et s'empressèrent de se murmurer quelque chose à l'oreille. Soupçonnaient-ils une prochaine intervention de la Brigade ou trouvaient-ils juste étrange que seulement deux membres se promènent ensemble ? Il préférerait que ce soit la première hypothèse, mais Ana et lui eurent la bonne idée de ne pas discuter en public.
Traversant le hall d'entrée, ils franchirent la porte du couloir des salles de classe du rez-de-chaussée. Ils passèrent devant la rédaction de La Gazette du Sanglier et prirent la suivante, sur laquelle une petite plaque de cuivre indiquait « Les Bureaux de la Mort ». C'était une pièce assez spacieuse, comportant cinq bureaux. Chaque membre disposait également d'un casier pour y stocker ses affaires et même d'une tasse décorée du château de Poudlard. Les mains derrière le dos, un sabre d'abordage sur le côté, un bandeau sur un œil et un grand tricorne rapiécé sur la tête, Silver faisant les cent pas au milieu de la salle. Si Alexa semblait quelque peu désabusée par son accoutrement, Mogg restait aussi hermétique qu'à l'ordinaire.
− Moussaillons, dit Silver dès que Harry et Ana eurent rejoint leurs bureaux respectifs, nous nous apprêtons à jeter l'ancre, mais nous avons encore un bateau qui nous colle au train : le tournoi de duel. Il a été autorisé par le conseil d'administration, ce qui signifie que les méfaits vont pouvoir reprendre, à moins que Dumbledore ne menace d'annuler la compétition si jamais un participant en agresse un autre pour s'assurer une victoire. Mais nous ne sommes pas débiles : nous savons que certains ne se gêneront pas pour faire appel à des sous-fifres, que ceux-ci ne soient pas inscrits au tournoi ou qu'ils aient été disqualifiés.
Pour quelqu'un qui ne se mélangeait pas vraiment avec ses camarades, Harry songea que Silver avait parfaitement compris les mentalités des élèves les plus malhonnêtes.
− Autrement dit, poursuivit Silver, je suggère que nous fassions des photos compromettantes d'Alexa et qu'on promette de les distribuer à…
Il fut interrompu par un sortilège rouge qui jaillit depuis la porte et le heurta à la tête en produisant un claquement, comme une gifle. Alexa, qui s'apprêtait elle-même à jeter un sort à Silver, afficha un sourire goguenard alors que les têtes pivotaient sur le professeur Bresch, accompagné de Dumbledore. Harry se concentra aussitôt sur sa magie intérieure pour la faire aller à ses yeux et, ainsi, se protéger de la légilimancie du vieux sage, essayant de ne pas prêter attention au fourmillement.
− Vos attaques sournoises faiblissent, vieux dirlo, commenta le Gryffondor sur le ton de la conversation.
− J'ai quelques sortilèges plus douloureux, si tu veux ?
− Même pas peur.
− Asseyez-vous, Capitaine Silver, dit Dumbledore en souriant.
Le Gryffondor obéit, s'installant sur son bureau.
− Même si la solution de Leo n'est pas acceptable, reprit le directeur de Poudlard, il a plutôt bien présenté le problème que la validation du tournoi du duel pourrait engendrer. Que je menace ou non d'annuler le tournoi ne changera rien, car bien des mauvais perdants trouveraient l'idée de le faire arrêter séduisante. Les professeurs, Aurélien et moi-même avons choisi que la Brigade bénéficierait désormais de la permission de patrouiller après le couvre-feu. Ce n'est pas une obligation, ne laissez pas cette opportunité empiéter sur vos devoirs ou votre sommeil, mais Ana et Lucretia vous le diront elles-mêmes : c'est souvent pendant la nuit que les méfaits les plus brutaux sont commis.
Parcourir le château la nuit ? s'enquit Harry. Il imaginait déjà comment il pourrait occuper ses soirées : s'il n'avait pas trop envie de patrouiller, il pourrait au moins se rendre dans la Salle sur Demande pour rattraper le retard que le fragment d'âme le contraignait à accumuler. Toutefois, il déchanta très vite :
− Bien évidemment, ce nouveau droit a un défaut qui pourrait nuire particulièrement à Ethan, dit Dumbledore. C'est lui qui sera le plus menacé d'un mauvais coup, aussi j'aimerais, au moins pour un moment, que quelqu'un l'accompagne toujours au cours des rondes.
− Je serai son ombre ! affirma Alexa d'un ton pompeux.
Harry lança un regard ouvertement méfiant à l'attention de la splendide Serpentard, dont le sourire triomphant fut remplacé par une expression innocente assez convaincante. Il la connaissait à présent assez bien pour savoir qu'elle avait une idée dans la tête et, sans nul doute possible, qu'elle serait soit située sous la ceinture, soit complètement loufoque.
− Parfait, approuva Dumbledore. Aurélien, tu voulais…
− Oui. Leo, passe-moi la liste de ce qu'il faudra à la Brigade.
Le Gryffondor roula sur son bureau, ouvrit un tiroir et en tira un parchemin que le professeur Bresch ramassa. Harry trouva qu'il avait l'air étrangement méfiant, mais le directeur de Beauxbâtons finit par rouler des yeux et jeta un regard noir à Silver.
− La prochaine fois que tu veux faire entrer des substances illégales dans Poudlard, évite d'écrire « Des substances illicites dissimulées dans des boucles d'oreille », sombre imbécile…
Silver parut surpris, replongea la main dans son tiroir et en sortit un autre papier.
− Je ne vous ai pas donné le bon, s'excusa-t-il d'un ton très sérieux.
Redoublant de méfiance, le professeur Bresch parcourut à peine deux lignes du parchemin.
− Abruti, c'est la même liste sans les trucs interdits.
− C'est bien la preuve que j'ai arrêté de faire des bêtises, non ? dit le Gryffondor.
− Si ta bêtise pouvait arrêter de fonctionner… soupira le professeur Bresch en rangeant les deux parchemins sous le regard rieur de Dumbledore, visiblement très amusé. Bien, nous avons également trouvé une pièce où Alexa et toi pourrez former les autres. Le professeur Slughorn la montrera à Alexa dans la soirée.
Les deux directeurs repartirent, Silver sauta à terre et brandit son sabre d'abordage.
− Avant toute chose, moussaillons, allons livrer une guerre sans merci à la boustifaille !
Et il se précipita hors des locaux. Pour la première fois, Harry vit Mogg perdre son masque d'indifférence, secouant la tête d'un air désespéré quant à la santé mentale de Silver. Alexa se précipita sur elle avec un grand sourire qui laissait deviner que toutes deux partageaient un secret, tandis que lui-même retrouvait Ana à hauteur de la porte.
− Je me demande bien à quoi ressemble leur formation, confia la superbe Serdaigle.
− Moi aussi, mais je ne suis pas sûr que tu en aies vraiment besoin, toi.
− Bah, ça ne me fera pas de mal et ça me permettra peut-être d'acquérir de nouvelles techniques. « Un Auror ne devra pas se reposer sur ses lauriers, à moins qu'il ne veuille être couvert de chrysanthèmes plus tôt que prévu », comme dit mon père. Apprendre et s'améliorer constamment, c'est le crédo de mes parents.
Mr et Mrs Moorehead n'avaient pas tort, songea Harry alors qu'ils revenaient dans le hall d'entrée. Laura, la nièce d'Ana, ainsi que ses amies attendaient près des portes de la Grande Salle. Le Serpentard l'avait rarement croisée, mais il sembla que la jeune fille avait, comme annoncé par sa tante, réussi à surmonter son départ du foyer familial. Laissant Ana les rejoindre et les entraîner à la table des Serdaigle, Harry jeta un regard par-dessus son épaule pour voir où en étaient Alexa et Mogg, qui le rattrapèrent plutôt vite.
Si le petit déjeuner se prenait généralement à la table de Gryffondor, les autres repas se déroulaient toujours à Serpentard et il n'en était pas très heureux. A part Alexa, Berenis et, de temps en temps, Sainton, il avait rarement l'occasion de parler avec ses camarades. Mais c'était toujours mieux que s'il s'était retrouvé avec Beauchesne, Rogue et toute la clique, se répétait-il. Il s'était écoulé un mois sans qu'ils ne s'adressent la parole, depuis le soir où Harry leur avait donné le diagnostic de Mulciber à la suite de son humiliation face à Alexa, mais ni eux ni lui ne donnaient l'impression de trouver cette situation regrettable.
− Qu'est-ce que Silver voulait ? demanda Gardner quand ils les retrouvèrent à leur table.
− Exactement ce qu'on pensait, répondit Alexa.
− Ils ont vraiment autorisé un tournoi ?! murmura Sainton, réjouie.
Mogg acquiesça en silence.
− Ca ne va pas être facile de faire les pronostics, dit Berenis.
− C'est encore trop tôt, dit Gardner. On va être innombrable à vouloir participer. Je ne sais pas comment ils vont organiser ça, mais il y aura forcément des phases éliminatoires et des phases finales. Quitte à parier, ce ne sera qu'une fois qu'on saura quel est le tableau des finales.
Harry ne fit plus beaucoup attention au reste de la conversation. Il comptait participer au tournoi, bien sûr, ne serait-ce que pour voir à quoi ça ressemblerait et pour s'occuper. Il n'avait pas tenté les sélections de Quidditch, notamment parce qu'il n'y avait eu aucun poste d'attrapeur de libre au sein de l'équipe de Serpentard, mais il avait besoin de se défouler, de trouver une activité sportive à laquelle s'adonner. Comme l'avait laissé entendre Dumbledore, ça lui permettrait en plus de montrer à tous ses camarades ce qu'il valait. Il n'était pas très à l'aise : exception faite du club de duel de sa deuxième année, la majorité des affrontements sorciers auxquels il avait participé s'étaient déroulés dans des situations périlleuses, pas sur une estrade.
Il émergea de ses pensées lorsqu'un sifflement familier attira son attention derrière lui. Vallys, sous sa forme d'adolescente longue d'un mètre, semblait avoir faim. Elle avait beau chasser toute la nuit avec Hedwige, la darderan engloutissait trois fois son poids. Baissant une main vers le sol, Harry la laissa rétrécir tout en entourant son poignet, puis il la sentit grimper dans sa manche, escaladant son bras, pour émerger de son col et rester sagement lovée sur son épaule. L'avantage du reptile était que son régime alimentaire se composait de tout et de n'importe quoi, si bien que le Serpentard put partager avec elle sa viande et ses légumes. Une fois repue, Vallys encercla son cou pour se rendormir.
Lorsque les premiers desserts eurent été engloutis, un tintement sonore retentit dans toute la Grande Salle. Certains jetèrent des coups d'œil d'un air intrigué, se demandant d'où ça provenait, mais leurs camarades leur désignèrent aussitôt la table des professeurs, où Dumbledore s'était levé. Un silence surexcité s'installa immédiatement, arrachant un sourire au directeur.
− J'aurais pu vous l'annoncer ce matin mais, étant samedi, je me suis dit que certains feraient peut-être la grasse matinée et ne pourraient donc pas partager leurs sentiments à chaud, déclara-t-il. A présent que tout le monde est réuni, semble-t-il, vous pouvez apprendre que le tournoi de duel sera effectivement organisé.
Des vivats s'élevèrent instantanément des quatre longues tables. Même Mogg ne put contenir un sourire ravi, et Harry n'en fut qu'impressionné : la différence était à peine croyable. Si froide, si neutre, la plupart du temps, la Serpentard était devenue une jeune femme pétillante de charme et de joie de vivre. Elle dut se rendre compte de son erreur, cependant, car elle retourna à ses airs hermétiques en sentant de nombreux regards se poser sur elle, alors que Dumbledore levait la main pour installer un nouveau silence.
− Oui, il sera organisé et ouvert à tous, dit-il, mais il y a deux ou trois petites choses qu'il serait bon de préciser. Ce projet a été validé grâce à un mois de septembre remarquable de tranquillité, mais les professeurs et moi-même ne sommes pas naïfs : afin d'éviter que des mauvais perdants ou des duellistes inquiets s'en prennent aux adversaires de leurs amis ou à leurs futurs adversaires, nous avons décidé de nous montrer plus inflexibles que jamais en cas d'agression. Nous n'annulerons jamais une compétition si rare, mais nous n'hésiterons pas à renvoyer le ou les élèves en faute pour une durée temporaire selon la gravité de leur méfait. Comprenez bien que c'est une chance extraordinaire qui est offerte à Poudlard : si nous échouons à prouver au conseil d'administration que nous sommes capables de régler nos comptes seulement lors de compétitions officielles, nous ne verrons peut-être plus jamais de tournoi de duel apparaître entre ces murs.
Il laissa le temps aux élèves d'enregistrer ses paroles.
− Ensuite, continua Dumbledore, nous avons un calendrier assez serré. Les inscriptions se clôtureront dès samedi prochain, j'encourage donc tous les participants au tournoi à se hâter de se faire connaître auprès de leur directeur de maison. Il est trop tôt pour dire comment nous organiserons cela, mais je peux déjà vous dire que le tournoi se déroulera en deux étapes : à la fin du mois d'octobre et jusqu'à décembre, avant les vacances de Noël, se déroulera la phase éliminatoire. De janvier à juin, sauf en mai en raison des examens, aura lieu la phase finale. La finale en elle-même se disputera devant toute l'école.
− Vous allez participer, monsieur ? lança un Poufsouffle de cinquième année.
Quelques élèves semblèrent retenir leur souffle, d'autres fixèrent Dumbledore avec un regain d'intensité.
− A mon âge, j'ai besoin d'un peu d'exercices de temps en temps, mais non, Ian, je ne participerai pas. Ce qui m'amène au troisième point que je voulais aborder : les récompenses. Bien que réticent à autoriser cette compétition, le conseil s'est avéré plutôt enthousiaste maintenant qu'il l'a validé. Il a déjà commandé six coupes pour le podium : trois pour Poudlard, trois pour le premier, le deuxième et le troisième du classement final. Le grand vainqueur recevra en outre la somme de 500 Gallions, et aura en plus le droit de réclamer un duel contre le professeur Bresch ou moi-même.
Un frisson d'enthousiasme parcourut les quatre longues tables. Harry ne pouvait que comprendre ses camarades : affronter les professeurs seraient un sacré challenge, mais s'il était en plus possible de défier un directeur, l'expérience pourrait être un véritable enrichissement intellectuel.
− Une dernière chose !
Le silence retomba et tous les yeux convergèrent vers Dumbledore.
− Bien que le ministère de la Magie ne soit pas particulièrement convaincu par ce tournoi, le Bureau des Aurors m'a appris hier qu'il serait très intéressé d'envoyer certains de ses instructeurs lors des phases finales. Pour tous ceux et toutes celles que la carrière d'Auror tente, je vous encourage à vous surpasser. J'attends actuellement de savoir si la Brigade magique souhaite en faire de même, mais je vous préviendrai. A présent, terminez vos assiettes et profitez du week-end !
