Le lendemain du premier tour des phases éliminatoires, tout prétexte était bon pour expliquer une défaite. Même face à leur ridiculisation par Silver, ses adversaires et ses détracteurs justifiaient ses victoires par le fait qu'il était plus âgé ou parce qu'il avait eu affaire à des élèves inexpérimentés ou participant sans réelle ambition. Un moyen comme un autre de se réconforter, reprendre confiance ou minimiser la « menace » représentée par le français. D'autres, honnêtes, comme Beauchesne, avaient simplement admis ne pas avoir été à la hauteur pour telle ou telle raison. Suite aux premiers résultats, les pronostics prenaient des allures de paris sur qui serait qualifié ou non pour les phases finales. Sans surprise, les étudiants les plus populaires, jugés notamment comme les plus forts, représentaient une valeur sûre pour les parieurs, de Rogue à Cassie, en passant par Aurelia, Mulciber ou Sirius. Le plus amusant était de constater que personne ne tergiversait sur les qualifications de Mogg, d'Ana, de Lily et d'Alexa, comme si un destin inéluctable ou une loi de la nature les promettait inexorablement à atteindre la prochaine phase du tournoi.

Harry, bien que crédité comme futur finaliste après sa victoire sur Chambers, ne se souciait guère des paris, des prochaines confrontations ou même du tournoi. Même s'il n'était pas habitué à analyser les techniques des autres, il sentait que Mogg lui poserait énormément de problèmes : comme l'avaient affirmé ses amies, la belle héritière était une duelliste redoutable. Aussi Harry se trouvait-il actuellement dans la Salle sur Demande et regardait l'immense ville des objets cachés se dresser face à lui pour lui proposer tout un assortiment hétéroclite de journaux intimes, de manuels griffonnés, de meubles défoncés ou brûlés, de cages vides et tordues ou contenant les squelettes de créatures qui n'auraient jamais dû se trouver à Poudlard. La collection comportait bien d'autres choses, dont certaines qu'il était bien incapable d'identifier précisément, mais il n'était pas venu afin de faire un inventaire : ce qui l'intéressait, c'étaient les sortilèges inventés par les générations passées d'étudiants soucieux de les cacher à leurs professeurs ou intéressés de les transmettre aux générations suivantes.

Toutefois, la tâche était plus simple qu'elle n'y paraissait. Certains journaux intimes étaient si anciens que Harry n'eut qu'à les ouvrir pour que leurs pages s'effritent ou tombent en poussière, d'autres ne faisaient que relater le quotidien de leur auteur ou rapportaient des évènements particuliers dont les protagonistes avaient des noms parfois familiers. Les histoires couvraient des aspects aussi divers que variés : victimes, agresseurs, voleurs, voyeurs, séducteurs, « femmes fatales », préfets sans aucun scrupule, préfètes exemplaires, cancres, génies, etc. Un florilège de profils psychologiques s'était réuni dans la seule ambition de laisser une trace de leur scolarité, mais il fallait bien reconnaître que les rares sortilèges que Harry put lire n'étaient guère à son goût, soit car sans intérêt, soit car potentiellement dangereux.

Les manuels, de leur côté, n'offraient rien de particulier. Il avait pensé que, comme Rogue, d'anciens élèves y auraient fait quelques griffonnages révélant des sortilèges de leur connaissance, mais il semblait bien que non. Pages déchirées, tachées ou sans problème particulier, il apparaissait que les ouvrages avaient été abandonnés ici pour des raisons que seuls leurs anciens propriétaires avaient connu – et aucune ne paraissait susceptible d'être réprimandée par le règlement de l'école.

Les livres que des milliers de prédécesseurs de Harry avaient stocké dans la Salle sur Demande répondaient étrangement à la description des journaux intimes : botanique, métamorphose, astrologie, cuisine, mode, beauté, santé, histoire de la magie – il vit même un bouquin moldu traitant de la société britannique au XVIIIème siècle –, les thèmes abordaient différents traits du monde sorcier de l'époque du contributeur. Il y en avait d'autres de beaucoup plus insolites, toutefois : Motiver son mari pour les tâches ménagères, Le Grand Livre du n'importe quoi, Les Moldus : humains ratés ou singes évolués ? ou encore Vous ne devez pas avoir peur. D'autres étaient nettement plus orientés sur la magie noire, mais Harry ne tint pas vraiment à y toucher, bien qu'il se rappelât que Silver et Alexa avaient demandé un accès exclusif à la Réserve pour les Brigadiers.

Vallys, jusqu'alors endormie autour de son cou, se réveilla subitement et tourna la tête vers l'entrée de l'allée.

Lorca t'attend derrière la porte, annonça-t-elle.

Harry réprima un léger soupir et tourna les talons. Avec tout ce que la ville des objets cachés comportait, il s'était attendu à faire des dizaines de découvertes dès ses premières recherches, mais non. Sans doute trop impatient, il aurait peut-être dû être plus attentif, plus pointilleux dans ses fouilles, car il s'était contenté de feuilleter les journaux intimes et les livres. Au moins, se dit-il en émergeant de l'artère, il savait quelle erreur ne plus commettre, la prochaine fois.

Sortant de la Salle sur Demande, il trouva en effet Lorca adossée contre le mur d'en face, entre deux fenêtres. Ils n'avaient pas beaucoup parlé ces derniers temps, sauf à l'occasion d'une brève discussion pendant laquelle Harry avait révélé qu'il était soumis à de violentes douleurs dès qu'il cherchait à solliciter sa magie démoniaque. Le simple fait d'en esquisser le contrôle lui infligeait une souffrance telle que, la seule fois où il s'y était risqué, il en avait perdu connaissance.

− Des nouvelles ? demanda-t-il.

− Horol est revenu, approuva Lorca, et vous venez avec moi.

Elle posa la main sur son épaule et la vue de Harry fut engloutie par la fumée noire, qui se dissipa pour révéler la montagne où s'était réfugiée l'Alliance. Lorca lança un regard prudent aux alentours, puis elle entraîna son élève vers la paroi.

− Quelle était cette salle ? interrogea-t-elle.

− La salle des objets cachés. J'espérais y trouver des conseils ou des sortilèges pour les prochains tours du tournoi. Mogg a l'air d'être une adversaire coriace et comme je ne sais pas comment seront désignés le premier tour des phases finales, il vaut peut-être mieux que je fasse mon possible pour finir premier… d'autant que certains élèves de mon groupe sont plus doués et surprenants qu'ils ne veuillent bien le faire croire.

− C'est une sage initiative, admit la Nehoryn, mais vous en oubliez une autre.

Ils atteignirent le haut mur naturel et le traversèrent sans problème, retrouvant les champs entretenus par les Palants. Harry sut aussitôt que la magie avait été largement pratiquée sur les cultures, car deux mois après sa visite, les potagers étaient prêts à fournir une importante quantité de nourriture pour l'Alliance. Il vit des légumes qui n'existaient pas en Alterion : des sortes de tomates grosses comme des poings et d'un rose bonbon, de longs cucurbitacées bleus dont les fleurs frétillaient, des globes écarlates qui crépitaient littéralement et que les Palants étaient obligés de cueillir avec des gants ou des pinces. Il y en avait de nombreux autres, mais la dernière phrase de Lorca le ramena à sa conversation alors qu'ils longeaient le sentier.

− Laquelle ?

− Votre manque d'expérience dans les compétitions de duel. Malgré vos victoires, tous ceux qui ont assisté à votre combat contre Mr Chambers ne peuvent ignorer que vous n'étiez pas du tout à votre aise sur l'estrade. Miss Moorehead est sûrement votre seule camarade à en avoir identifié très précisément les raisons, mais si les Serpentard n'en sont pas capables, ils ont de nombreux contacts qui pourraient faire la même analyse qu'elle s'ils leur relataient leurs observations.

− Comment vous savez qu'Ana… ?

− Sa concentration sur son analyse de votre technique de duel l'a laissée faire apparaître des expressions qui ont attiré mon intérêt. Quand je suis sortie de la Grande Salle et que je l'ai aperçue avec vos amies de Gryffondor et Miss Fellini, j'ai utilisé la magie auditive pour suivre une analyse remarquable de justesse. N'oubliez pas que cette jeune femme est la fille d'Aurors, qu'elle aspire à faire la même carrière que vous et qu'elle a été éduquée pour le devenir.

Harry hocha lentement la tête alors qu'ils suivaient la pente descendant à la première caverne, principalement occupée par des Mages et des Nehoryn. Les choses avaient bien changé, songea-t-il. Au-dessus des toits flottaient des lueurs solaires pour en éclairer les petits jardins que les habitants y avaient aménagés, alors que des passerelles enjambaient les artères – à présent pavées – pour permettre de rejoindre les voisins sans passer par les rues. Des niches, des poulaillers, des petites maisons pour animaux, étaient également apparus, tandis que les portes des maisonnettes étaient tantôt peintes, tantôt garnies de motifs très probablement magiques. Les grosses charrettes avaient disparu, le brouhaha également, bien qu'ils croisèrent des enfants, des parents et des colporteurs venus réapprovisionner les familles.

− Qu'est-ce que c'est ?

Il désigna l'une des boules de lumière qui lévitaient, immobiles, au-dessus des toits.

− Des diffuseurs solaires, indiqua Lorca. Comme le soleil ne pénètre pas jusqu'ici, les Mages ont inventé un enchantement afin que les habitants puissent faire pousser de la verdure, des fleurs, voire des potagers privés, à l'intérieur de la caverne.

− Et… ça relève de quelle Loi de l'enseignement de Damar ?

− Aucune, il s'agit d'une tout autre forme de magie. Je vous en parlerai plus en détails, un jour. Tournez.

− Hein ?

Il obéit quand même lorsqu'il vit Lorca bifurquer sur la droite, dans une ruelle au fond de laquelle se trouvait une arcade – qui, Harry en était sûr, ne se trouvait pas là lors de sa première visite. A l'évidence, les Mages avaient fait tout ce qu'il fallait pour que toutes les cavernes occupées par l'Alliance soient connectées à celle où le commandement s'était établi. Passant par l'ouverture, il remarqua que la tente n'avait pas du tout changé, elle, et que les deux mêmes soldats montaient la garde devant l'entrée.

Ils s'inclinèrent respectueusement à leur passage, même si Harry eut surtout l'impression que leur déférence s'adressait en particulier envers la Nehoryn, qui précéda le Serpentard dans la tente. Il y avait plus de monde que la dernière fois : Prerian et Alyphar, tous deux avec un verre à la main, étaient penchés sur une carte du monde. Horol, l'air épuisé, était assis sur une des chaises et sembla ne pas avoir la force de lancer son regard ironique à Harry, ou peut-être était-il trop concentré sur son repas. Ooghar, remarquant l'arrivée de Lorca et du Champion d'Alterion, vînt aussitôt à leur rencontre en compagnie d'une femme. Elle était grande, svelte, vêtue d'un assemblage de tissus sombres et divers, parfois inconnus, qui contrastaient avec ses yeux d'un vert extraordinairement clair.

− Bon retour, Ethan Potter, dit le Mage avec un sourire aimable.

− Bonjour, Ooghar.

− Avant que nous ne commencions, il est préférable que je vous présente l'Ethrossie Yula, dont vous avez entendu parler à l'occasion de votre rencontre avec Kirya, il me semble.

− Bonjour, répéta Harry.

La femme s'inclina légèrement sans le quitter des yeux. Elle inspirait la même sensation que Dumbledore, comme si elle le sondait dans les profondeurs de son esprit, le passant aux rayons X comme pour l'analyser jusqu'aux recoins les plus reculés de son âme.

− Qu'en est-il des Sedulans ? interrogea Lorca, offrant un prétexte à Harry pour se désintéresser de l'Ethrossie.

− Prerian, soupira Ooghar.

A l'évidence, le général s'était encore une fois montré méfiant vis-à-vis de l'un de ses alliés. Ils rejoignirent la table, où les autres invités se réunirent petit à petit, Horol apportant avec lui la gamelle pleine d'un bouillon garni de morceaux de viandes et de sortes de pommes de terre orangées.

− Maintenant que nous sommes au complet, je suggère que nous abordions d'abord les sujets de moindre importance, lança Prerian. Ou plus exactement, ceux qui exigeront le moins de temps possible pour être débattus, puis nous écouterons Horol et les informations qu'il apporte. A mon sens, faire le point sur la situation du Champion d'Alterion devrait démarrer la réunion, si personne n'a pas d'autre suggestion.

Personne ne s'y opposa.

− Nous vous écoutons, Ooghar.

− Le dernier rapport de John indique que son amie et lui sont toujours en quête d'informations sur les Horcruxes, annonça le Mage. Si la jeune femme connaissait effectivement la nature de ces choses, son savoir demeure très basique à ce sujet. Les complications rencontrées pour accéder à l'Allée des Embrumes m'ont poussé à solliciter l'aide de Sorva pour qu'il inspecte les boutiques de magie noire pendant la nuit, mais ses recherches n'ont rien donné. En d'autres termes, les Horcruxes sont un acte magique dont même les magasins spécialisés dans les arts noirs n'osent pas parler.

− Et les observations d'Uvon ? demanda Alyphar.

− Cataara et lui travaillent à trouver un moyen de briser le maléfice de la Peste Sanguine.

− La Peste Sanguine ? répéta Harry, interloqué.

− L'amie de John en a retrouvé le maléfice dans l'un de ses livres, révéla Ooghar. Il s'agit d'une infection sanguine qui fait noircir, affaiblir et figer les membres qui en sont infectés. Il est impossible d'en guérir, mais les effets peuvent être ralentis.

Puzzle complet, chantonna la petite voix. Oui, complet, mais Harry s'étonna lui-même de ne pas être surpris par la dernière et ultime pièce. C'était comme si, au cours des deux mois écoulés, il avait accepté une certaine vérité, une certaine hypothèse, une certaine éventualité : celle que le Rogue qui lui avait mené la vie dure ait été, malgré le meurtre de Dumbledore, l'un des plus sincères et déterminés alliés de l'Ordre du Phénix. Il paraissait plus évident que jamais, à présent, que Dumbledore aurait succombé au maléfice de la bague sans « ses pouvoirs prodigieux et l'intervention opportune du professeur Rogue. » Et dans ce cas, que se cachait-il derrière l'assassinat du directeur par le Mangemort repenti ? Harry n'avait pas oublié l'expression de haine, de rancœur et dégoût exprimée par son ancien maître des potions devenu finalement professeur de défense contre les forces du Mal… Et pourtant…

Il l'aime, pensa Harry, frappé d'un éclair de lucidité. Bien que la révélation le troublât singulièrement, il commençait enfin à comprendre : Rogue n'avait jamais été un simple meilleur ami de Lily, il en était amoureux ! « Je suis persuadé que c'est le plus grand regret de sa vie », lui avait dit Dumbledore lors de leur discussion sur le fait que Rogue avait conduit Voldemort – même par accident – sur la traque de Lily et James Potter. Sa haine envers son ancien maître des potions l'avait-elle empêché de voir la vérité ? Non… se dit-il presque aussitôt. C'était autre chose… Quelque chose que Dumbledore – et peut-être même Rogue – lui avait volontairement dissimulé. Ils avaient été stupides, l'Ordre du Phénix et lui, de ne pas avoir fait confiance au vieux sage.

Chassant ces pensées dans un coin de son esprit, il se concentra de nouveau sur les discussions et réalisa qu'ils étaient déjà passés à autre chose :

− … pense pas que les Sedulans nous soient d'une grande utilité, voilà la raison, disait Prerian d'un ton vif. Ces créatures y connaissent-elles seulement quelque chose dans l'art de la guerre ? A part festoyer à l'excès, elles n'apportent rien, et elles ne permettent pas aux soldats de rester concentrés sur leur mission !

− Si Midori estime que les Sedulans ont un rôle à jouer, nous devrions lui faire confiance, intervint l'Ethrossie avec le plus grand calme. Je tiens par ailleurs à vous rappeler, général Prerian, que les Sedulans ont sacrifié 217 personnes des leurs juste pour vous permettre d'atteindre le Royaume de Byr, en plus de causer de tels dommages au sein des armées de l'Ennemi que six mois furent nécessaires à Anteras pour repartir à l'attaque. Votre aptitude à vous méfier des non-humains est incroyable et mériterait sûrement une médaille, mais n'oubliez pas qu'ils sont ceux qui vous ont permis de vivre jusqu'à aujourd'hui. Nous soignons les maux de votre peuple, les Palants le nourrissent, les Nehoryn lui ont offert cette cachette…

− La question n'est pas de savoir qui apporte ou reçoit, mais Yula a raison sur une chose : si Midori veut que nous fassions appel aux Sedulans, il vaut mieux le faire, décréta Alyphar. Nous avons besoin d'espions pouvant agir en public, et aucun des peuples ne peut assumer une telle tâche, sauf les Sedulans.

− Et pour accéder à quelles informations ? lança Prerian, irrité.

− Celles des ennemis, répondit Horol.

Toutes les têtes pivotèrent vers lui.

− Depuis quelques jours, poursuivit l'espion Nehoryn, nous avons constaté que l'Ennemi s'intéressait beaucoup au Sorcier Noir, tout comme nous avons aperçu plusieurs Mangemorts se promener dans la région où Anteras a installé son camp. Si les projets de Midori se passaient plus ou moins correctement, les Sedulans nous permettraient de garder une oreille attentive sur les éventuelles négociations entre le Sorcier Noir et l'Ennemi, tout comme nous pourrions plus tard de renseignements sur les actions de nos ennemis si jamais une alliance venait à apparaître. Si nous pouvons en plus demander aux Sedulans d'« ouvrir » la voie vers le ministère de la Magie, nous ne pouvons qu'adopter le plan de Midori.

− C'est un plan naïf ! Les mages noirs ne se laisseront pas…

− Ne se laisseront pas quoi ? coupa Lorca d'un ton désinvolte. Dominer par des sentiments humains ? Restez à votre place, Prerian : vous-même n'êtes pas en mesure de résister aux Sedulans. Les Mangemorts cherchent à faire perdurer des traditions moyenâgeuses, à étendre une idéologie de primates arrogants et racistes, mais pour y parvenir, la guerre seule ne suffit pas : il leur faut aussi une descendance afin de perpétrer leur vision des choses. Grâce à Ethan, nous connaissons une bonne majorité des serviteurs du Sorcier Noir, et certains sont célibataires. Si nous ne sollicitons pas les Sedulans maintenant, nous perdrons un avantage non négligeable.

Harry n'était pas sûr de comprendre le problème et l'intérêt que représentaient les Sedulans, bien qu'il s'imaginât une sorte de peuple charmeur semblable aux Vélanes, mais il fut quelque peu surpris que Prerian prenne le temps de réfléchir aux dires de Lorca. Non sans un profond soupir, le colossal général reprit :

− Admettons que les Sedulans puissent nous être utiles, encore faut-il savoir quel Mangemort est célibataire…

− Je pense que je peux me charger de ça, dit Harry.

La curiosité se porta instantanément sur lui.

− Comment ? interrogea Prerian.

− Ce n'est qu'une supposition, précisa le Serpentard, mais je crois que l'un de mes camarades aspirant à devenir mage noir pourrait nous offrir son aide. Il se comporte comme n'importe quel raciste, mais il aime une née-Moldue. Si j'arrivais à… à le confronter à une situation qui lui révélerait ses faiblesses, qui lui ferait prendre conscience qu'il se ment à lui-même, alors un allié précieux pourrait nous rejoindre.

− L'éventualité d'un échec est trop grande. Oubliez cette supposition.

Harry réprima un grognement. A quel point Prerian était-il imbu de lui-même ? A quel point sous-estimait-il les autres ? Et surtout, pourquoi se donnait-il des airs de chef suprême alors qu'il se partageait le commandement avec Alyphar et Ooghar ? C'était d'autant plus révoltant et contrariant que le Nehoryn et le Mage n'intervinrent pas pour prendre la défense du sorcier – même Lorca resta silencieuse.

− Je retiens les arguments d'une aide des Sedulans, annonça Prerian. A présent, passons à ce que vous avez à nous dire sur l'Ennemi, Horol.

L'espion termina sa gamelle d'une dernière cuillère. Il avait l'air moins fatigué qu'à l'arrivée de Harry et Lorca, mais cette expression songeuse et grave qu'était la sienne laissait clairement entendre que les nouvelles n'étaient pas des plus agréables à entendre.

− Pour commencer, Midori est parvenu à élucider le mystère du pourquoi les attaques sont concentrées sur les écoles. Il ne s'agit pas d'identifier le Champion d'Alterion ou de se prémunir contre toute future menace : Anteras veut les bibliothèques.

− Bien sûr, dit Prerian pour lui-même. S'il accédait à l'une d'elles, il aurait accès à une importante quantité d'informations sur les différentes magies que les sorciers connaissent. Quant aux agressions sur les élèves, il s'agit à la fois d'un leurre, mais aussi d'une manière pour l'Ennemi de former ses troupes aux arts de la guerre. Comment Midori a découvert ça ?

− C'est le deuxième point que je devais aborder, confia Horol. Nous avons assisté à un spectacle des plus inquiétants, car il apparaît que certains sans-pouvoirs et des sorciers se sont ralliés à Anteras. Des humains sans scrupule, parfois sanguinaires, d'autres fois simplement cupides, jouent le rôle d'espions au sein de la société et lui fournissent des informations utiles sur ce monde, ses communautés, ses politiques, etc. Midori a mis la main sur l'un de ces criminels et lui a fait tout avouer, mais nos craintes demeurent concentrées sur les mages noirs.

− Quels sont les risques pour qu'une alliance se forme entre Anteras et le Sorcier Noir ? demanda l'Ethrossie.

− Ils ne sont pas négligeables. Si l'Ennemi compte dans ses rangs des espions originaires d'Alterion, il considère sûrement le Sorcier Noir comme un allié qui pourrait lui être très utile.

− Sauf si nous compliquons les choses, dit Harry.

− Que voulez-vous dire ? demanda Ooghar.

− Anteras commet une erreur que nous pouvons exploiter à notre profit, expliqua le Serpentard. En s'entourant de sorciers et de Moldus, il nous offre une chance considérable de le surprendre. Si je ne me trompe pas, les sorciers ne font jamais usage de la magie en présence des Moldus et Anteras ne rencontre jamais ces derniers quand il est accompagné d'un gerfaut ?

− C'est exact, approuva Horol, intrigué.

− Il faut faire en sorte que les Moldus soient témoins d'un acte magique ou d'une créature ! Si j'ai bien compris, Anteras a élu domicile quelque part dans les Alpes, qui sont une frontière naturelle entre plusieurs pays. Où que l'Ennemi soit, il y aura un ministère pour apprendre qu'un Moldu a assisté à un phénomène magique ou a aperçu une créature. Si vous préparez bien tout ça, tous les ministères se partageant les Alpes comme frontières pourraient envoyer leurs Aurors et faire un sacré remue-ménage dans les rangs d'Anteras.

Les adultes restèrent silencieux quelques instants, réfléchissant à l'idée de Harry avec intensité.

− C'est une stratégie intéressante, admit Prerian, mais nous pourrions tout simplement nous présenter à un ministère et dire où est Anteras.

− Je ne pense pas. Les sorciers ont bien compris que vous protégiez l'Alterion de l'Ennemi, mais les mentalités ne sont pas aussi ouvertes d'esprit que vous semblez le croire, général. Le fait que les Nehoryn, qui ont été les plus actifs, aient l'étiquette de créatures magiques n'est pas quelque chose qui leur promet une confiance totale. Or, ils sont ceux que le public connaît le mieux, si bien qu'envoyer un Mage, un Umidareens, un Sedulans ou l'un de vos soldats ne rimerait à rien. Midori est devenu une sorte de célébrité de par son look et ses capacités : il pourrait se présenter devant plusieurs ministres de la Magie avec un message prophétique disant : « Dans trois jours, aux alentours de quinze heures, vous détecterez ceci ou cela à tel endroit. Là, vos Aurors trouveront les mystérieuses créatures. »

− Et si personne ne le croie ?

− L'affaire des créatures d'Anteras est prise très au sérieux. Les ministres contacteront leurs homologues et, en découvrant qu'eux-mêmes ont reçu ce message, ils ne négligeront pas la possibilité que Midori ait dit vrai. Même s'ils auront des doutes, ils prendront des dispositions pour que les Aurors se préparent et collaborent. Les gouvernements ont à cœur de montrer aux peuples qu'ils gouvernent qu'ils agissent, les ministres de la Magie aiment parfois tellement leur poste qu'ils espèrent y rester et ne ratent jamais une occasion de gratter quelques points de popularité auprès de leurs concitoyens. Si Voldemort et Anteras doivent s'allier, il vaut mieux que nous offrions aux sorciers une chance d'entrer dans la guerre avant qu'elle ne leur éclate au visage.

Prerian lui lança un long regard scrutateur et laissa échapper un infime soupir ressemblant à une défaite. Ooghar souriait et Alyphar, plus sobre, paraissait quand même très satisfait. L'Ethrossie Yula, elle, l'observait de nouveau de ses yeux perçants, mais Harry concentra toute son attention sur le général.

− Fort bien, dit celui-ci d'un ton placide, je ne peux qu'admettre la pertinence de vos arguments. Horol a besoin d'un long repos, je vous laisse le soin de trouver quelqu'un pour le remplacer et prévenir Midori, Alyphar.

Le Nehoryn opina.

− Quelles sont les autres nouvelles, Horol ?

− Il semble que les offensives d'envergure n'étaient pas celles de la semaine dernière, révéla l'espion. Nous avons constaté une importante animation au sein des troupes de l'Ennemi, mais nous ignorons toujours quand elles seront lancées. Midori est déjà déterminé à les prendre à revers pour faire un minimum de dégâts au sein de tous les bataillons. L'école la plus menacée reste Poudlard, car les journaux n'ont recensé aucune attaque la visant. Anteras ne sous-estimera pas un collège ayant pu faire échouer un assaut d'une trentaine de Lorods.

− Il y a fort à parier qu'il concentrera son bataillon le plus féroce sur Poudlard, alors. Vallys ?

La darderan se réveilla aussitôt, comme si elle n'avait fait que feindre de dormir.

− Poudlard aura besoin de toi, affirma Prerian. Il est clair que ces attaques d'envergure seront lancées dans quelques jours, il vaut mieux que tu restes avec le Champion d'Alterion le plus souvent possible. Je demanderai à Ily de te faire parvenir des repas, mais il est impératif que tu dresses les barrières les plus étendues que tu puisses faire.

Vallys acquiesça et se volatilisa sans un bruit.

− Espérons juste que la météo ne les brisera pas, soupira le général. La question est : comment le Champion d'Alterion fera pour expliquer l'attaque imminente ?

− Simplement, dit Harry. J'ai présenté les pouvoirs de Vallys à certains professeurs, qui en ont sûrement parlé à d'autres. Il me suffira d'annoncer une attaque et Dumbledore prendra les mesures appropriées.

− Parfait. Y a-t-il autre chose, Horol ?

L'espion prit une profonde inspiration en hochant la tête.

− L'Ennemi a reconstitué les Lames du Chaos.

Alyphar et Ooghar échangèrent un regard sombre et éloquent, alors que Prerian et l'Ethrossie s'assombrissaient. Toujours aussi froide et indifférente, Lorca ne manifesta rien, mais Harry eut beau lui lancer un regard interrogateur, il n'obtint aucune réaction, pas même un coup d'œil, de la part de son professeur.

− Que sont les Lames du Chaos ? lança-t-il.

− Les généraux d'Anteras, dit Ooghar. Si vous vous rappelez l'histoire de LorMirAl, Byr et Lathar eurent toutes les peines du monde à se débarrasser des trois généraux d'Anteras, par le passé. En Lorgath, il était de coutume de les surnommer « les Lames du Chaos ».

− Mais… comment a-t-il pu… ?

− Les Lames du Chaos sont un mélange d'êtres naturels et artificiels. Comme je vous l'ai dit lors de ma présentation de ce que sont les gerfauts, je vous ai signalé que ces derniers étaient parfois créés à partir de rien, souvent à partir de prisonniers. Il s'agit, dans le contexte abordé, de créatures particulièrement développées.

− Si elles sont si terribles, pourquoi Anteras n'en crée-t-il pas plus ?

− Il ne peut pas, dit Prerian. Ou plus exactement, il préfère ne pas s'y risquer. Les Démons n'ont jamais été immortels, leur longévité est juste exceptionnelle et inégalable, mais certains actes magiques peuvent accélérer la date de leur mort. Selon les légendes de Lorgath, l'Ennemi vieillit d'une dizaine d'années à chacune des Lames du Chaos qu'il créa par le passé. C'est un peu comme s'il perdait des années de vie proportionnellement à la puissance qu'il offre à ses généraux.

Pour une longévité exceptionnelle, elle l'était assurément, songea Harry.

− Quelle est ton opinion sur ces nouvelles Lames, Horol ? demanda Alyphar.

− Elles ne sont pas à prendre à la légère. J'ignore si elles sont aussi puissantes que les premières, mais je n'étais pas du tout à la hauteur pour échapper à leur vigilance.

− Et Midori ? renchérit Lorca.

− « Sans intérêt », selon lui.

Alyphar roula des yeux, exaspéré. A l'évidence, l'incapacité de Midori à concentrer son opinion sur lui seul l'excédait plus que jamais, mais Harry ne pouvait que le comprendre. Le demi-démon semblait être un guerrier redoutable, mais l'Alliance et les sorciers n'étaient pas tous des combattants. Quelle menace représenterait un duel contre une Lame du Chaos ? Le guerrier lambda avait-il une chance contre l'une d'elles ?

− Dans ce cas, nous le laisserons s'en charger, dit Prerian avec une satisfaction sournoise.

Harry ne douta pas un seul instant qu'il accusait le samouraï de faire preuve d'arrogance, de sous-estimer les Lames, et que laisser Midori recevoir une sévère correction de la part des généraux d'Anteras lui procurerait le plus grand plaisir.

− Bien, je pense qu'il n'y a plus grand-chose à dire, poursuivit le colosse en armure.

− Je vais prévenir Alvista qu'elle doit rapporter le contenu de la réunion à Midori, annonça Alyphar. Horol, profite de cette semaine de repos.

Lorca entraîna Harry à sa suite, emboîtant le pas à Alyphar qui sortait déjà de la tente. Ils passèrent devant les soldats sans échanger le moindre mot puis, dès qu'ils furent assez éloignés, le Serpentard ne tint plus :

− C'est quoi, exactement, des Sedulans ?

L'ombre d'un sourire apparut sur les lèvres de la Nehoryn.

− C'est un peuple magique dont la magie réveille les désirs les plus intenses des personnes qui y sont soumises, expliqua-t-elle. Leur pouvoir atteint une dimension phénoménale lorsqu'il est appliqué sur les humains, raison pour laquelle Prerian veut leur interdire l'accès au commandement. Pour vous donner une idée concrète de l'intensité de leur magie, un Sedulans gay ne rencontrerait aucune difficulté à faire croire au plus hétérosexuel des humains qu'il est homosexuel et une Sedulans saurait se faire désirer par le plus gay des hommes.

− Et pourquoi ils auraient un rôle intéressant à jouer vis-à-vis du ministère ?

Ils franchirent l'arcade menant à la première caverne.

− Pour glaner les informations que le ministère garde secrètes. Les départements de la coopération magique internationale communiquent certainement plus qu'on ne pourrait le croire, se transmettent des informations sur l'Ennemi qu'ils dissimulent à la presse. C'est le cas des disparitions de Moldus qui surviennent actuellement sur le continent : les médias moldus pensent à des kidnappings ou à des fugues, mais la vérité est qu'Anteras est derrière ces enlèvements et aucun journal sorcier n'en fait état.

Harry hocha simplement la tête, pensif. La guerre semblait prendre un nouveau tournant nettement plus inquiétant, sombre et, sans nul doute possible, qui promettait d'être plus sanglant. La guerre de LorMirAl commençait à se mettre en place, et sa « scène d'ouverture » serait à coup sûr ces offensives d'envergure. A quoi fallait-il s'attendre ? Certainement pas à ce que les créatures d'Anteras soient éradiquées par seulement Silver. Néanmoins, contrairement aux autres écoles, Poudlard avait de la chance, car il bénéficiait du soutien de Vallys. Restait à savoir si les professeurs sauraient organiser la défense dans les temps et si les élèves oseraient se dresser face aux assaillants.

Harry soupira : le reste de l'année scolaire s'annonçait difficile.