Si le retour de Harry parmi les élèves lui apporta un grand nombre de félicitations, d'encouragements et de compliments, il fut franchement surpris de constater que les Gryffondor constituaient la majorité de ses supporters, comme si le sauvetage de Leonie avait légèrement brisé la barrière dressant la rivalité entre les Lions et les Serpents. Mais le mérite revenait à Lathar et non à lui, car c'était bien le Démon d'Alterion qui était intervenu pour protéger le petit bout de femme-enfant. Si Harry avait quelque peu honte de bénéficier de cette soudaine popularité alors qu'il n'avait rien fait de vraiment extraordinaire, c'était un véritable agacement qu'il ressentait en constatant qu'il lui était de plus en plus difficile de s'isoler. Entre les admiratrices qui le suivaient plus ou moins discrètement, la bande de Rogue qui se fractionnait pour continuer ses recherches et le filer, et bien sûr, les devoirs à rattraper – même s'il bénéficiait de l'aide de ses amies pour aller plus vite –, le temps qu'il s'accordait pour s'entraîner à l'enseignement de Damar avait considérablement diminué.
Toutefois, même irrité, il ne pouvait s'empêcher d'être heureux. Le fourmillement que le fragment d'âme de Voldemort lui avait infligé chaque fois qu'il avait tenté d'utiliser sa magie intérieure avait complètement disparu, si bien qu'à chaque usage, il constatait avec un bonheur infatigable qu'il pouvait maintenir ses sortilèges de magies sensorielles pendant des heures. Son esprit était en permanence protégé par sa magie oculaire, qu'il sollicita avec délice depuis la tour d'astronomie pour regarder une musaraigne traverser le parc de Poudlard comme s'il s'était tenu à un mètre d'elle. Pendant les repas, il utilisait son ouïe pour la développer et entendre des murmures de la table de Poufsouffle ou de Serdaigle comme si ces messes-basses avaient été glissées à sa propre oreille. Les sortilèges olfactifs offraient une nouvelle dimension à toutes les odeurs : les plats, comme les parfums des jeunes femmes, révélaient des arômes qu'il était incapable de capter en temps normal, et dès qu'il utilisait les sorts gustatifs, c'était une explosion de saveurs insoupçonnées qui l'envahissait. Malgré cela, il demeurait un problème : celui de la Première Loi.
− C'est normal, assura Lorca, assise face à lui dans la Salle sur Demande. Si vous avez pu utiliser les magies gustative ou oculaire ou olfactive quand le fragment d'âme était encore en liberté dans votre esprit, la magie tactile était une chose qu'il ne tolérait pas, qu'il bloquait férocement. Un peu comme s'il avait cru que vous cherchiez à l'extraire de votre âme, à le faire sortir de vous pour mieux le détruire. Le meilleur conseil que je puisse vous donner, c'est de reprendre tout l'apprentissage de la Première Loi, mais ne vous pressez pas : si elle représente une grande partie de l'enseignement de Damar, elle est aussi une des Lois qui peuvent vous infliger de graves blessures. Relisez-la, puis nous entamerons sérieusement votre formation. Qu'en est-il de votre magie démoniaque ?
− C'est un peu la même chose que la situation de ma magie intérieure au début, admit Harry. Elle répond à ma volonté sauf qu'au bout d'un moment, j'en perds le contrôle. Il semble qu'elle ne me reconnaisse qu'à moitié comme son propriétaire. J'ai arrêté d'essayer de la contrôler et me suis concentré sur un « acte de présence ».
Lorca resta silencieuse, réfléchissant visiblement à la stratégie adoptée par le Serpentard.
− C'est une erreur ? demanda celui-ci, soucieux.
− Je l'ignore, avoua la Nehoryn. Je vous ai dit que vos magies intérieure et démoniaque fonctionnaient de la même façon et c'est le cas, mais je n'avais pas anticipé que vous puissiez avoir du mal à contrôler la démoniaque. Vous êtes un demi-démon depuis peu, je pensais qu'il vous serait simple de la manipuler instantanément… Avez-vous l'impression de la contrôler avec plus de facilité depuis que vous lui faîtes sentir votre présence ?
− Pas vraiment. Il faut dire que je n'ai pas souvent l'opportunité de méditer. Entre les élèves qui m'abordent, les amies que je fréquente, les Serpentard qui m'intriguent et les cours que j'ai dus lire et relire, mon temps a été assez occupé depuis que je suis réveillé…
− Vallys a-t-elle découvert ce qui intéressait tant les Serpentard ?
− Pas encore, reconnut Harry en caressant d'un geste machinal la darderan endormie autour de son cou. Ce que je n'arrive pas à comprendre, c'est que quand ils sont à la bibliothèque, leurs recherches se basent uniquement sur des sortilèges ou alors des potions… Que cherchent-ils à prouver avec un sort ou une potion ? Et en quoi ça me concerne ? D'après les filles, Rogue et sa bande ont pas mal trainé autour de l'infirmerie quand j'étais inconscient… Je pense qu'ils ont entendu quelque chose de particulier, mais je ne vois pas quoi…
Lorca replongea dans ses pensées, mais quelques secondes plus tard, son intérêt se portait sur la porte de la Salle. Se levant de l'énorme coussin sur lequel elle était assise, elle traversa la pièce aux bibliothèques pleines de sortilèges et alla ouvrir à un homme mince, les cheveux blond-roux tressés et coiffés en catogan, ses yeux d'un beige exceptionnellement clair parcourant la pièce avec une curiosité professionnelle, comme s'il était venu mener une enquête visant à déterminer si l'endroit gagnerait à être connu.
La Nehoryn referma la porte au moment où le Mage, vêtu d'une robe semblable à celle d'Ooghar mais de couleur pourpre, posait son regard intelligent et intéressé sur Harry. Celui-ci eut l'impression d'être transpercé de part en part par le contact de leurs yeux, comme si l'individu avait maîtrisé une forme de légilimancie nettement plus puissante que celle de Dumbledore.
− Qu'est-ce qui vous amène, Uvon ? interrogea Lorca.
− Nous sommes parvenus à briser le maléfice qui protégeait la bague, annonça le fameux neveu de Damar, alors je viens la rendre à Ethan Potter. Toutefois, Ethan Potter, je vous demanderai de prendre soin de la pierre qui serti l'anneau, car sa magie est des plus remarquables.
Sortant la bague de Gaunt, il la déposa dans la paume d'un Harry troublé.
− Que voulez-vous dire ? demanda-t-il.
− Elle est empreinte d'une forme de magie multidirectionnelle, c'est-à-dire qu'à partir d'elle, plusieurs branches pourraient être explorées. Ou, dit inversement, plusieurs formes de magie ont été assemblées et fusionnées en une seule. Il ne s'agit sans doute pas de magie démoniaque… ou naturelle, comme on l'appelle en Alterion, mais cette pierre a indéniablement été créée par un ou des sorciers particulièrement talentueux.
Prenant la bague de Gaunt, Harry l'enfila à son médius droit, l'annulaire étant déjà occupé par sa chevalière frappée de ses armoiries, alors que Lorca s'approchait pour l'examiner de plus près. Le Serpentard baissa les yeux sur l'œil triangulaire. Les armoiries n'étaient pas son sujet de prédilection, mais à présent qu'il y réfléchissait, il trouvait celles-ci plutôt étranges. Lorca ne manqua pas d'ailleurs de le faire remarquer.
− Ce n'est pas héraldique, commenta-t-elle. Les blasons des familles sorcières sont héraldiques et ont été créés tout au long du Moyen Âge, ce symbole doit avoir une autre signification. Savez-vous ce qu'il représente, Ethan ?
− Non. Gaunt disait que c'étaient les armoiries des Peverell, mais il est possible d'en savoir plus assez facilement : si je me promène avec ça et que Dumbledore ou Slughorn remarque la bague, je pense qu'elle les fera réagir. Je ne peux pas promettre qu'ils le feront directement auprès de moi, cependant. Est-ce que le fragment d'âme est toujours à l'intérieur ?
− En effet, répondit Uvon. Compte tenu des difficultés rencontrées par John et son amie à mettre la main sur des livres qui traitent des Horcruxes, Alyphar a confié le soin à Midori de dénicher un ouvrage à ce sujet. Toutefois, Ethan Potter, évitez de porter trop longtemps la bague. Je dirai même que vous devriez le faire uniquement pour attirer l'attention du directeur ou du maître des potions. Si votre vécu et ce que vous nous avez dit à propos des Horcruxes est exact, le fragment d'âme contenu à l'intérieur de la bague puisera dans votre essence vitale pour prendre corps.
− Très bien, dit Harry.
− Qu'en est-il de la contre-offensive des sorciers ? interrogea Lorca.
− Il semblerait que tout se déroule comme Ethan Potter l'avait prédit. Suite aux violentes attaques subies par les écoles, les ministres français, allemand, suisse et italien ont écouté ce que Midori avait à leur dire et ont assuré qu'ils déclencheraient les préparatifs dans l'heure qui suivrait leur conversation. Comme à son habitude, Midori se garde bien de donner tous les détails sur les instructions qu'il a données aux sorciers, mais puisqu'il a emmené les unités de Yoreth et de Lastira, ainsi que Garwir, sur le continent, il est fort probable que l'attaque soit lancée dans les jours à venir.
− Donc, Alyphar, Ooghar et Prerian ont finalement décidé d'aider les sorciers, dit la Nehoryn pour elle-même.
− L'Ennemi est en Alterion par notre faute, dit le Mage en haussant les épaules, et il est important que nous montrions aux sorciers que nous les soutiendrons dans le combat contre Anteras. Ca facilitera grandement notre rencontre avec eux quand le moment sera venu de sortir de la clandestinité.
− Où en est-on à ce sujet, d'ailleurs ? demanda Harry.
− Je l'ignore, mais le commandement reconnaît que la date des présentations approche rapidement. Si l'attaque sur Anteras est couronnée de succès, alors il se peut que nous sortions de notre silence. C'est d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles il m'a été confié le soin de venir vous remettre la bague, Ethan Potter : ça reste encore à confirmer, mais il paraît probable qu'il vous faudra tout révéler à Albus Dumbledore dans le courant de la semaine.
Harry hocha simplement la tête.
− Si cet homme accepte la vérité, Lorca pourra intervenir sur les enchantements de Poudlard. Nous manquons cruellement de données sur les nouvelles créatures créées par l'Ennemi, il faut que nous déterminions quelles protections sont efficaces et lesquelles sont inutiles.
− Cela ne risque-t-il pas d'attirer l'attention d'Anteras ? dit le Serpentard, intrigué. S'il apprend que Poudlard bénéficie des protections d'une magie de Mirvira, il comprendra que l'Alliance est en Grande-Bretagne.
− Non, assura Uvon. Quand Albus Dumbledore aura été informé de la situation, Lorca enverra un message pour indiquer la date à laquelle elle commencera à ajouter ses enchantements à ceux de Poudlard. Nous avons déjà commencé à éparpiller des Mages un peu partout à travers le continent afin que les écoles bénéficient des mêmes protections au même moment, même si cela inclut de le faire au nez et à la barbe des directeurs.
Décidément, l'Alliance ne laissait rien au hasard, songea Harry.
− Bien, je vais rentrer. Avez-vous quelque chose de particulier à transmettre à Alyphar, Lorca ?
− Où en sommes-nous dans la recherche des Horcruxes ?
− Je le lui demanderai.
Et il se volatilisa sans un bruit, comme s'il avait été une simple illusion.
− Pour en revenir à votre magie démoniaque, reprit la Nehoryn comme s'il n'y avait eu aucune interruption, continuez à lui faire sentir votre présence. De mon côté, je demanderai à Midori ce qu'il en pense. Toutefois, elle n'est pas prioritaire : votre priorité doit être concentrée sur la relecture de la Première Loi. Même si elle offre bien des avantages, la magie démoniaque a pour le moment un intérêt secondaire. Avez-vous des questions ?
Harry prit le temps de réfléchir.
− Pourquoi Midori utilise-t-il la langue démoniaque ? demanda-t-il après un moment. La magie de Mirvira n'utilise aucune incantation, non ?
Pour la première fois, peut-être, en l'absence de Midori, Lorca afficha une expression franche et satisfaite, comme si cette question avait été attendue par la Nehoryn pendant un moment et qu'elle avait espéré qu'il la lui pose.
− La magie démoniaque comporte deux branches : l'une est dite « sans voix », l'autre est dite « incantatrice ». La première concentre la magie d'un Démon ou demi-démon en un point précis pour en exacerber le pouvoir, alors que la seconde permet une pléthore de possibilités. Pour sceller le fragment d'âme qui vous habite, Midori a dû convertir le Châtiment d'Igraol dans le dialecte démoniaque pour en renforcer la puissance, tout comme il lui a fallu parler à la Pierre pour qu'elle réveille tous les enchantements que Lathar y avait entreposés afin de vous faire venir à cette époque. La magie démoniaque n'est pas vraiment différente de la sorcellerie de ce côté-là : il suffit de concentration pour lancer un sortilège informulé, mais il faut absolument des formules magiques pour traverser, détruire, créer ou contourner un enchantement.
Harry eut le souvenir fugace du Dumbledore de son ancienne vie, affaibli, pâle et perché sur un balai, articulant une langue bizarre et incompréhensible afin qu'ils puissent pénétrer dans Poudlard de manière clandestine et traverser les enchantements qui entouraient l'enceinte de l'école pour rejoindre la tour d'astronomie, au-dessus de laquelle flottait la funeste et alarmante Marque des Ténèbres.
− Pour le moment, poursuivit la Nehoryn, concentrez-vous sur la Première Loi et la discipline de votre magie démoniaque, mais n'essayez en aucun cas d'utiliser cette dernière tant que nous n'aurons pas pris quelques cours ensemble. Cette magie ne se manipule pas aussi facilement que la sorcellerie, loin de là.
− D'accord.
Lorca disparut à son tour dans un panache de fumée noire. Harry se leva en se grattant la tête. Il lui semblait être revenu au point de départ. Un sentiment assez frustrant, mais qu'il savait être pour son bien : relire tous les chapitres de la Première Loi ne lui ferait pas de mal, d'autant que cette branche de la magie de Mirvira était assez particulière. Elle comptait deux formes : l'une, tactile, qui était inséparable du corps, et l'autre, dite de projection, qui permet de décocher des sortilèges comme si une paume, un doigt, une main avaient été une baguette magique. Si la première était relativement simple et restrictive, la seconde était, selon Damar, un véritable challenge pour tout jeune Mage.
Sortant de la Salle sur Demande, Harry prit la direction du Grand Escalier en demeurant enfermé dans ses pensées. Prendre d'assaut le campement d'Anteras était visiblement imminent, mais il se demandait surtout si Midori n'avait pas manigancé un plan dont il aurait « omis » de parler à Alyphar, Ooghar et Prerian. Il ne connaissait pas tous les détails des batailles livrées en Mirvira, c'était un fait, sauf qu'il avait la nette impression qu'une fois lancée, l'attaque offrirait à Midori de s'approcher plus que jamais de l'Ennemi. Prévoyait-il d'affronter le Démon de Lorgath ? Quelles étaient ses chances de remporter le duel ? Le premier affrontement entre le descendant de Byr et Anteras serait déterminant sur les opérations à venir, songea Harry. Face à une défaite cuisante de Midori, le moral de l'Alliance prendrait un très mauvais coup – et les choses seraient sans doute pires si le samouraï venait à mourir. Mais s'il s'en sortait plutôt bien, il était fort à parier que les esprits seraient galvanisés et qu'il comprendrait quelles étaient ses lacunes, quelles étaient celles du Démon, et qu'il réfléchirait à une solution pour le vaincre à leur prochaine confrontation. Tout au moins, Harry l'espérait.
Dans l'immédiat, cependant, le vrai problème auquel était confronté le Serpentard restaient les révélations qu'il lui faudrait faire à Dumbledore. Comment aborder le sujet ? Comment convaincre le directeur de Poudlard de la véracité de son histoire ? Abaisser ses barrières mentales pourrait être une solution, mais le livre d'occlumancie qu'il avait parcouru était intransigeant à ce sujet : se convaincre d'un mensonge pouvait tromper le plus expert des legilimens. Non, il fallait quelque chose d'un peu plus percutant et spontané pour donner du crédit à son récit.
Harry s'arrêta subitement au beau milieu du couloir menant au Grand Escalier. De la spontanéité ? se répéta-t-il. Il reprit sa marche alors qu'une idée grandissait dans son esprit. Il savait qu'il aurait d'abord dû en parler à Lorca, attendre d'avoir l'aval du commandement de l'Alliance, mais après tout, Alyphar lui avait accordé ce droit. Ce qu'il lui fallait faire maintenant, était de ne pas anticiper, de ne réfléchir à aucune stratégie. Malgré son aptitude à chasser les pensées dont il ne voulait pas, il eut le plus grand mal à y parvenir, cette fois-ci. Depuis qu'il maîtrisait la magie oculaire pour bloquer les intrusions mentales, il ne s'était plus vraiment penché sur l'occlumancie – et c'était peut-être là une erreur.
Accédant au deuxième étage, il traversa le dédale de couloirs en ôtant la bague de Gaunt pour la glisser dans sa poche. Il ne savait pas comment les choses allaient se passer, mais il préférait rester prudent : cet anneau avait grièvement blessé, et même condamné, le Dumbledore de son ancienne vie. Pourquoi ? Il l'ignorait. Toutefois, il avait le pressentiment que quelque chose dans cette bague avait momentanément fait perdre ses moyens au directeur. Avidité ? Imprudence ? Excès de confiance ? Des explications qui ne collaient pas vraiment au caractère du vieux sage, songea Harry, qui ne put s'empêcher de se souvenir que Dumbledore avait été – et était encore – un grand mystère pour lui.
Il atteignit le couloir menant à la gargouille au moment où celle-ci s'écartait pour laisser passer le professeur McGonagall, qui aperçut Harry et sembla donner un ordre visuel à la statue pour l'empêcher de refermer le passage.
− Que venez-vous faire par ici, Potter ? interrogea la sorcière.
− Je dois parler au directeur.
Elle lui lança un regard perçant, mais chose étrange, elle ne chercha pas à connaître la raison. Harry s'était attendu à devoir répondre à un interrogatoire sur le motif de sa venue.
− Fort bien, dit-elle. Oh, une dernière chose, Potter : pour quelle raison Miss Fellini a demandé une réunion des professeurs et de la Brigade ?
− Nous souhaiterions un durcissement des punitions pour les agresseurs récidivistes. Si la plupart des élèves comprennent à quel point il serait futile de nous provoquer une deuxième fois, d'autres n'ont pas la même intelligence. Ilan Stanovic est sans nul doute le plus entêté, ça fait déjà quatre fois que nous le coinçons.
− Je vois. Les professeurs ont une réunion cet après-midi, je leur ferai part de votre demande.
− Merci, professeur.
La directrice de Gryffondor s'éloigna, alors que Harry franchissait l'ouverture. L'escalier en colimaçon s'éleva dès qu'il le rejoignit. Inspirant profondément, le Serpentard, malgré son souhait de rester le plus spontané possible, ne put s'empêcher de s'interroger sur la manière de révéler la vérité à Dumbledore. Par où commencer ? Comment construire son récit ? Comment se montrer le plus persuasif possible ?
La double porte apparut et Harry arma son poing, hésita une brève seconde, puis se jeta à l'eau.
− Entrez.
Poussant le panneau, le Serpentard sentit un brutal changement d'atmosphère. Les portraits des prédécesseurs du directeur se redressèrent dans leurs fauteuils et posèrent des regards intenses sur Harry, comme s'ils voulaient le transpercer pour avoir la certitude qu'il était réel et non une illusion, alors que Dumbledore, derrière son bureau, le fixait par-dessus ses lunettes, mi-satisfait, mi-surpris. Harry eut l'étrange impression que le vieil homme s'était attendu à ce qu'il lui rende un jour visite, mais qu'il ne s'attendait pas à ce qu'il le fasse avant encore un moment.
Encore moins à l'aise que lorsqu'il était dans l'escalier, Harry referma la porte et remarqua que Fumseck l'observait d'une manière tout aussi intense que les portraits. Que se passait-il, ici ? Pourquoi tout le monde le regardait comme s'il avait été un énergumène particulièrement intéressant ?
− Voulez-vous un verre d'hydromel, Harry ?
− Volon…
Il se figea au beau milieu du bureau, incrédule, alors que Dumbledore sortait tranquillement deux gobelets et une bouteille d'hydromel vieilli en fût. Harry ouvrit la bouche, la referma. Impossible, songea-t-il. Il devait avoir mal entendu.
− Je… Que… Co… ? balbutia-t-il.
Le directeur lui lança un coup d'œil curieux et pouffa de rire, visiblement amusé par son expression abasourdie.
− Venez vous asseoir et discutons, l'invita Dumbledore.
− Comment… ?
− Je connais votre véritable identité ? Je dois reconnaître, comme vous vous en doutez sûrement, que vous m'intriguiez dès que j'ai reçu la demande d'inscription que m'a envoyée le ministère de la Magie suite à votre recensement. Je dois avouer, en plus de cela, que vous m'avez donné du fil à retordre depuis la rentrée scolaire. Sans être occlumens, vous avez réussi à parer toutes mes tentatives d'intrusion, mais vous avez commis une erreur : vous avez baissé votre garde le soir où Leo a détruit les Lorods, car vous avez mis tant de cœur à le défendre que votre esprit s'est retrouvé accessible. Je ne vous cache pas qu'il m'a fallu plusieurs jours pour envisager que ce j'avais vu dans vos souvenirs était vrai.
Alors que Harry, toujours ahuri, regardait le directeur poser son gobelet devant lui, il se demanda s'il n'était pas en train de rêver du scénario idéal et si toute cette situation n'était pas un effet de son imagination, mais lorsqu'il tendit la main vers son verre, il dut bien admettre que tout était réel.
− L'un des souvenirs que j'ai captés était celui où vous me présentiez comme un allié de poids pour la communauté de ces trois hommes que vous avez rencontrés en août, j'en suis donc venu à la conclusion que si vous veniez de votre propre chef à mon bureau, ce serait pour me raconter toute l'histoire. Cependant, si j'ai bien compris votre situation, vous êtes avant tout en charge du problème Lord Voldemort, c'est bien ça ?
− Au moins pour cette année, reconnut Harry en se remettant de ses émotions. N'étant pas habitué à des guerres d'une telle ampleur et ayant besoin d'être formé, on m'a offert la chance de recommencer mon combat contre Voldemort.
Le regard de Dumbledore glissa brièvement jusqu'à la cicatrice en forme d'éclair.
− Racontez-moi tout, s'il vous plaît.
Bien que l'ayant vécue aux premières loges, Harry eut quelques difficultés à faire un récit détaillé de la guerre l'opposant à Voldemort. Il fallait dire qu'il s'était passé tant de choses. Entre le meurtre de ses parents, sa première année où le professeur Quirrell avait partagé sa tête avec le Lord noir, les péripéties de la réouverture de la Chambre des Secrets, la course de Sirius pour s'innocenter et rétablir la vérité sur le traitre des Potter, la Coupe de Feu, la prophétie, la bataille qui avait vu disparaître Dumbledore et le guet-apens des Mangemorts pendant le transfert de Harry, il était facile d'oublier un ou deux détails. C'était sans parler de toutes les informations acquises sur les Horcruxes, sujet qui interrogea sombrement le directeur.
Les verres s'enchaînèrent sans que Harry ne s'en rende vraiment compte. Il lui semblait n'avoir jamais autant parlé. Tout le long de l'histoire, Dumbledore resta silencieux, attentif au moindre mot du Serpentard, qui ignora totalement les réactions des portraits. Il éprouvait un curieux sentiment à mesure qu'il relatait sa propre autobiographie, comme s'il se libérait d'un poids, comme s'il tournait la page sur une existence révolue et pourtant toujours d'actualité, à quelques différences près. Après tous ces mois passés à ne craindre aucune tentative d'assassinat de Voldemort, à vivre comme n'importe quel sorcier, il réalisait le contraste entre sa vie de Survivant et celle de Champion d'Alterion. Ooghar, Alyphar et Prerian s'y attendaient-ils ? Avaient-ils choisi Harry comme « ambassadeur » auprès de Dumbledore pour lui montrer qu'il n'était plus Le-Garçon-Qui-A-Survécu au Seigneur des Ténèbres ? Pour le pousser à tirer un trait définitif sur son passé ?
Emporté dans son élan, Harry aborda alors la Guerre de LorMirAl où, cette fois, les portraits furent beaucoup plus bruyants et passionnés, peinant à imaginer toute l'histoire – ou tout au moins, ce que le Serpentard en savait. Dumbledore manifesta de nombreuses expressions, plus que Harry ne le lui en avait jamais vu au cours d'une discussion. Stupéfait, perplexe, soucieux, grave, inquiet, songeur, le directeur donnait l'impression d'être complètement dépassé par la situation. Toutefois, ce fut d'une voix parfaitement posée qu'il reprit la parole :
− Vous dîtes que les Mangemorts ont repéré cet Anteras ?
− En effet, monsieur. Nous espérons que l'assaut lancé par les Aurors et les Nehoryn pourra ralentir leurs négociations et reporter le moment où Anteras déclarera ouvertement la guerre à notre monde.
Dumbledore passa une main dans sa grande barbe argentée, pensif.
− Si je raconte une telle histoire au ministre de la Magie, il ne me croira jamais, commenta-t-il pour lui-même. Je crois que je vais d'abord me concentrer sur l'Ordre du Phénix. J'ai bien des contacts ici et là, mais je n'ai pas encore réfléchi à créer un tel organisme. Connaissez-vous les premiers membres ?
− J'ai quelques noms, mais j'en ai oublié d'autres…
− Ca n'a pas d'importance, assura Dumbledore en se levant. Je vais vous demander de vous concentrer sur la ou les scènes où vous les avez entendus.
Contournant son bureau, il tira sa baguette magique. Harry, obéissant, se projeta au jour de la fête célébrant la nomination de Ron et d'Hermione en tant que préfets de cinquième année, revoyant les jumeaux traficoter avec Mondingus Fletcher, puis Maugrey l'interpeller pour lui montrer la photo de l'Ordre du Phénix d'origine. Il sentit le bout de la baguette du directeur se coller à sa tempe, puis une curieuse sensation s'y répandre alors que Dumbledore reculait sa main et que le souvenir semblait s'effacer de la mémoire du Serpentard. C'était une étrange expérience : bien qu'il eût parfaitement connaissance du souvenir, il était incapable de le visualiser.
Des filaments argentés accrochés à sa baguette, Dumbledore s'empara d'une petite bouteille et les versa à l'intérieur avant de la bouchonner, puis il retourna à sa place d'un air satisfait.
− Pensez-vous que les membres du deuxième Ordre du Phénix puissent être recrutés à notre époque ? reprit-il.
− Je n'en suis pas certain, avoua Harry. Si je ne me trompe pas, Arthur Weasley vous aiderait volontiers, mais Molly doit à présent être enceinte de Fred et de George. Quant à Kingsley Shacklebolt, je ne sais pas trop où il en est dans sa carrière, ni si intégrer l'Ordre l'intéresserait.
Dumbledore hocha simplement la tête. Harry sentait qu'il ne solliciterait jamais l'aide de Mr Weasley, à moins qu'il lui eût permis d'obtenir des informations particulièrement utiles, et Kingsley étant encore jeune, il demeurait un risque pour que son allégeance aille avant tout au ministère plutôt à l'Ordre. Autrement dit, l'Ordre ne verrait sûrement aucun changement dans la formation de cette époque et celle présentée par Maugrey dans l'ancienne vie du Serpentard, semblait-il.
− Vous dîtes que Lorca n'a pas trouvé de livres sur les Horcruxes dans la Réserve, c'est ça ? reprit le directeur.
− Oui, répondit Harry, surpris. Ce n'est pas vous qui les avez ?
− J'ai bien peur que non, mais je crois savoir qui les a. Connaissant Horace depuis bien longtemps, je ne serai pas surpris si j'apprenais qu'il les avait retirés de la Réserve après avoir compris qu'il s'était fait avoir par Jedusor. Grâce aux informations que vous m'avez données, toutefois, je devrais être en mesure de les lui reprendre assez facilement et les transmettre à Lorca, aussi bien pour qu'elle les donne à l'Alliance que pour organiser un rendez-vous avec le commandement. Si Anteras s'allie à Voldemort, nous aurons besoin d'une stratégie solide. De votre côté, Ethan, j'aimerais que vous poursuiviez la route que vous avez tracée depuis la rentrée.
− Comment ça ?
− Vous ne semblez pas réaliser le pouvoir que vous possédez. Je ne parle pas d'une magie que l'on utilise avec sa baguette, je fais référence à une magie que l'on emploie avec son âme. Dans votre ancienne vie, vous avez été reconnu comme un vrai leader par les élèves qui ont rejoint « mon » armée. Certains d'entre eux vous ont suivi sans sourciller dans votre aventure au département des mystères. Dans cette vie-là, vous avez déjà brisé les frontières entre les maisons, vous fréquentez des jeunes femmes très convoitées, vous avez marqué les esprits aussi bien lors du cours spécial de Lorca que lors de votre sauvetage de Ninie… Inconsciemment semble-t-il, vous avez déjà parcouru un bout de chemin dans votre conquête de Poudlard, et c'est là un détail des plus significatifs : votre sens de la stratégie, votre engagement et votre leadership sont naturels, inscrits dans vos gènes et votre âme.
− Je ne suis pas sûr que…
− Et vous avez tort, l'interrompit Dumbledore d'un ton très calme. La modestie est une qualité appréciable que l'on n'a pas la chance de retrouver chez tout le monde, mais elle nuit à celui qui en abuse, car il ne se rend pas compte de sa valeur. Parmi des millions de sorciers, la Pierre de Pouvoir vous a choisi. Parmi des millions de sorciers, c'est vous que Voldemort a choisi pour ennemi mortel à votre ancienne époque. Parmi des millions de sorciers, c'est vous, dans cette vie, qui le confronte à une forme de magie qu'il ne comprend pas.
− C'est Midori qui a…
− Mais Voldemort ne le sait pas. Appelez ça la magie, le destin, le hasard, le fait est que vous êtes né pour guerroyer contre les forces du Mal les plus puissantes. Je n'y crois pas vraiment, mais certaines théories antiques évoquaient l'hypothèse que « Dame Nature » régissait la balance entre le Bien et le Mal. A chaque apparition d'une menace, un héros se dressait. C'est une chose que l'on a observé tout au long de l'Histoire de la magie… Ce que je vous propose, c'est de vous laisser aller demain, à l'occasion du cours spécial de Lorca. Aurélien et Leo ayant un nouveau rendez-vous au ministère, elle vous occupera pendant quatre heures. Restez vous-même et observez l'impact que vous avez.
Harry hocha simplement la tête. Un petit silence s'installa, comme si Dumbledore avait autant besoin que lui de faire le tri dans ses pensées.
− Monsieur ?
− Ethan ?
− Est-ce que vous… vous avez déjà vu un symbole représentant une sorte d'œil triangulaire ?
Si Dumbledore parut surpris par la question, son étonnement céda rapidement à une étrange expression, mélange incertain d'avidité, de tristesse, et peut-être même de crainte et de culpabilité. S'il fut évident qu'il savait quelque chose au sujet de ce symbole, il prit tout son temps pour répondre. Harry eut l'impression qu'il redoutait d'aborder le sujet.
− Parmi toutes les légendes qui ont passionné les sorciers, il en est une faisant état de trois artefacts communément appelés « les Reliques de la Mort », révéla-t-il. La Baguette de Sureau est la baguette la plus puissante qu'on puisse trouver, la Pierre de Résurrection permet de communiquer avec les morts et la Cape d'invisibilité ne perd jamais ses propriétés.
− Comment ça ?
− Les capes d'invisibilité sont temporaires. Au bout d'un moment, le temps faisant son effet, elles perdent leurs propriétés, deviennent opaques et n'ont plus aucune utilité. Mais la Cape des Reliques de la Mort, elle, est éternelle.
Harry fronça légèrement les sourcils. Il connaissait une cape n'ayant jamais failli, n'ayant jamais perdu le plus petit de ses pouvoirs, et elle se trouvait actuellement dans le dortoir de Gryffondor. Etait-ce possible ? se demanda-t-il en glissant la main dans sa poche pour refermer ses doigts sur la bague de Gaunt. Etait-ce le bon moment ? Non… Il comprenait à présent quelle folie avait amené Dumbledore à se blesser, dans son ancienne vie : il avait reconnu la Pierre de Résurrection et oublié de faire preuve de prudence, sans nul doute dans l'espoir de communiquer avec ses parents et sa sœur. Mais…
− Pourquoi cette question ? interrogea le directeur en posant un regard intense sur son élève.
Merde, je me suis fait avoir, pesta Harry en réfléchissant à toute vitesse.
− Certains membres de l'Alliance et moi avons mis la main sur un Horcruxe comportant une pierre gravée du symbole des Reliques de la Mort.
Non sans une légère surprise, il vit Dumbledore rester stoïque à cette annonce.
− Je vois, dit le directeur d'un ton placide. C'est à la fois regrettable et rassurant. Voldemort n'a visiblement jamais eu vent de la légende des Reliques de la Mort, ce qui est une bonne chose, mais il serait triste que nous ayons à détruire la pierre… Il y a, fort heureusement, un livre traitant des substances pouvant détruire les Horcruxes dans ceux que j'ai l'intention de passer à l'Alliance.
− Vous… vous ne voulez pas utiliser la pierre ?
Dumbledore inspira profondément. Bien qu'il ne montrât rien, Harry sentit un méli-mélo d'émotions allant du regret, de la résignation, de la honte, de l'avidité et de l'espoir. Et avant même que le directeur ne reprenne, il sut ce qu'il allait lui dire :
− Je n'en suis pas digne. J'ai beau être un vieil homme considéré comme sage et bienveillant, j'ai moi aussi été adolescent, j'ai moi aussi commis de graves erreurs dans ma jeunesse, et il ne se passe pas un jour sans que je ne les regrette. Je vais vous demander un service, Ethan : si la Pierre de Résurrection vous revient, ne me la montrez surtout pas. Je souhaiterai cependant vous apporter mon soutien pour la chasse aux Horcruxes. Je connais Voldemort, je connais ses méthodes et j'ai moi aussi des raisons de m'impliquer dans cette quête.
− Vous êtes le bienvenu, monsieur.
