L'hiver s'invita dès le 1er décembre, recouvrant toute la vallée d'un épais manteau de neige et aérant les couloirs de l'école d'un vent glacial. Plus que jamais, écharpes, gants, cache-oreilles et capes d'hiver étaient de sortie, tandis que des bouillotes, préparées par les elfes de maison, apparaissaient dans les lits une fois ceux-ci vidés. On ne parlait plus du Fourchelang, à part les plus méfiants : le troisième tour du tournoi de duel, l'approche des vacances de Noël, la sortie à Pré-au-Lard et les matchs de Quidditch, étaient les sujets de conversations préférés des étudiants, même si une bonne partie de ces derniers étaient pour le moment plus occupés à se jeter des boules de neige à la figure qu'à discuter. Quelque fut le thème abordé par les élèves, ils étaient tous bien là de ceux qui préoccupaient Harry, d'autant plus qu'il prenait la direction du bureau de Dumbledore suite à un message.

Pourquoi seulement lui ? Etait-ce en rapport avec le ministère de la Magie ? Un Horcruxe ? Anteras et l'Alliance ? Il savait qu'il se passait quelque chose car Lorca s'absentait de plus en plus régulièrement. Les Nudhors ne devaient plus être très loin de Poudlard, après tout. Peut-être même étaient-ils déjà quelque dans la vallée, mais ils ne s'étaient toujours pas manifestés, à l'instar du groupe parti pour Londres – remis de ses blessures, Silmar était rapidement passé pour confirmer qu'ils visaient le ministère, alors que la deuxième troupe de gerfauts s'était littéralement volatilisée. Toutefois, ses soucis ne concernaient pas seulement des évènements extérieurs à Poudlard : entre les cours, les devoirs, cette impression incessante que certains jaloux ne tarderaient pas à lui faire payer d'avoir les faveurs d'Alexa, il y avait également la splendide française, toujours prête à lui offrir des décolletés impressionnants en espérant le convaincre de la tripoter ou à l'encourager à la rejoindre dans un lit ou un placard à balais, son apprentissage de l'enseignement de Damar et son incapacité à utiliser la Première Loi ou à contrôler à la perfection sa magie démoniaque. Mais plus que tout, la personne qui le travaillait, le tracassait, l'intriguait au plus haut point, était Lucretia Mogg.

Depuis leur duel, la richissime héritière se montrait désagréablement attentive à tout ce qu'il faisait ou disait, au point qu'il ne pouvait même plus prendre son déjeuner ou son dîner sans qu'elle ne vienne s'asseoir à côté de lui. Il avait cette sensation d'être épié à chacune de ses apparitions publiques. Chaque fois qu'il croisait son regard, elle semblait se méfier de lui, parfois même de le soupçonner ou de l'accuser de quelque chose, et même lorsqu'elle ne l'observait pas, il avait la nette impression qu'elle l'écoutait – quand bien même il abordait un sujet quelconque. Or, elle n'arrangeait rien à la situation de Harry : après les soupirants d'Alexa, c'étaient ceux de la belle blonde qui semblaient nourrir quelques sombres desseins envers lui.

Harry soupira en atteignant la gargouille :

Crabofruits, récita-t-il.

La statue céda le passage, tout comme le mur derrière elle, et le Serpentard monta sur l'escalier en colimaçon qui s'élevait déjà pour rejoindre le sommet de la tour. Vallys surgit de nulle part, apparaissant sur son épaule.

− Alors ? demanda Harry.

Impossible, répondit la darderan en s'enroulant autour de son cou. Le vent ne cesse de soulever la neige perchée dans les arbres, je ne peux pas recréer des barrières assez solides, et les centaures annoncent de la pluie dans la journée.

− Ce n'est pas grave.

C'était faux, mais il savait que Vallys avait fait du mieux qu'elle pouvait pour encercler de nouveau Poudlard des barrières que la nuit enneigée avait brisées. Atteignant la double porte de chêne massif, il frappa et reçut aussitôt l'autorisation d'entrer pour découvrir que Dumbledore n'était pas seul : Horol sirotait un verre de vin chaud à côté de la cheminée, alors que, assise sur une chaise face au bureau, une femme froide, le regard autoritaire, et dotée d'une plastique irréprochable que sa robe avait le mérite d'épouser à la perfection, lançait un coup d'œil indifférent au Serpentard. Elle n'était pas d'une beauté à damner un saint – surtout quand on fréquentait quotidiennement Alexa et Ana – mais il émanait d'elle un charme étrange, un peu comme Astrea, l'experte du ministère venue se renseigner sur Vallys.

Harry sut aussitôt qu'il l'avait déjà vue, mais il lui fallut quelques secondes pour l'identifier : Dorcas Meadowes, celle que Voldemort avait tuée de sa propre main dans une autre vie… et un futur encore indécis.

− Asseyez-vous, Ethan, l'invita Dumbledore. Prendrez-vous du vin chaud ou de l'hydromel ?

− Heu… De l'hydromel, s'il vous plaît.

Le Serpentard adressa un bref coup d'œil à Horol, qui le salua d'un très léger signe de tête avant de reporter son attention sur Dorcas. Le charme qui se dégageait d'elle paraissait s'amplifier à chaque pas que Harry faisait dans sa direction, et quand il fut assis juste à côté d'elle, il ne put s'empêcher de se demander si la Pierre de Lathar n'aurait pas mieux fait de l'envoyer à l'époque où la sorcière était elle-même scolarisée.

− Bien, reprit Dumbledore en posant le gobelet de Harry devant lui. Malgré les apparences conviviales de cette réunion, les thèmes à aborder sont des plus inquiétants… pour faire dans l'optimisme. L'Alliance, que représente Horol ici présent, a déjà établi sa tactique pour protéger Poudlard, mais elle a besoin de savoir ce que le ministère fera et ce que nous ferons…

− En réalité, l'interrompit Horol, nous avons déjà décidé de ce que les Aurors feront.

− Et qu'avez-vous prévu ? demanda le directeur avec amabilité.

− Ils resteront à l'extérieur de la vallée et attendront notre signal. Comprenez que nous ne les sous-estimons pas, mais nous avons de sérieuses raisons de penser que les nouvelles capacités des Nudhors représentent une menace pour les humains. Il y a quelques jours, les unités qui les pourchassaient ont constaté qu'ils n'avaient ni vu ni entendu ces enfants Moldus qu'ils ont attaqués, ils les ont sentis. Nous ignorons encore ce qui les a attirés jusqu'à eux, mais nous estimons que laisser des Aurors à proximité de Poudlard risquerait de gêner nos opérations. Contrairement aux humains, nous pouvons effacer notre présence.

Dumbledore hocha simplement la tête.

− Quelle aide pouvez-vous nous apporter ?

− Nous avons déjà posté deux unités de Nehoryn autour de Poudlard. Ils verront, entendront et sentiront les gerfauts arriver avant même qu'ils ne dépassent Pré-au-Lard, puis ils les prendront à revers dès qu'ils seront entrés. Six Mages…

− Je ne comprends pas, dit Dorcas.

Bien que calme et froide, sa voix semblait couper l'espace qui la séparait des autres comme si sa parole avait été une épée singulièrement affûtée à laquelle rien ne résistait.

− Si vous savez où ils sont, pourquoi ne pas les attaquer maintenant ?

− Il n'existe, à travers tout le LorMirAl, que deux personnes capables d'exterminer autant de Nudhors sans préparation, et croyez-moi, chère dame, si nous laissions un seul d'entre eux s'en charger, nous ne pourrions pas garantir que la moitié de la vallée en ressortira intacte.

Midori, pensa aussitôt Harry, mais qui était la deuxième personne ?

− A cela s'ajoute le fait que nous avons la quasi-certitude qu'Anteras et ce Lord Voldemort de pacotille se sont associés, ce qui signifie que des Mangemorts pourraient intervenir au cours de la bataille. Nous sommes conscients que nous prenons des risques de voir d'innocents professeurs et élèves être tués, mais nous savons plus que quiconque qu'il faut savoir prendre ces mêmes risques pour diminuer les rangs de nos ennemis.

− Les Mangemorts ne m'inquiètent pas plus que cela, lança le portrait de Phineas Nigellus. La vraie question est : y a-t-il le moindre risque que les Lames du Chaos interviennent ? Si Anteras s'est allié à Seigneur des Ténèbres, Dumbledore passera du directeur le plus contrariant pour eux à la cible à éliminer en priorité.

− Oh ? Je vais finir par croire que vous vous souciez de ma santé, Phineas, plaisanta le vieux sage.

Le portrait lui lança un regard blasé. De toute évidence, même s'ils n'étaient pas toujours d'accord, Phineas respectait tout homme, toute femme assumant la responsabilité qui fut autrefois la sienne.

− Néanmoins, il pose une bonne question, fit remarquer Dorcas.

− Il est peu probable qu'Anteras envoie ses trois Lames du Chaos, dit Horol, mais cela n'engage que moi. Il se fait vieux, il est ancien, son emprisonnement l'a diminué et la création d'Ysogür et des autres ne l'a sûrement pas épargné. Il sacrifie sans sourciller ses gerfauts, mais les Lames sont son ultime défense : il a perdu une fois à une époque où ses ennemis n'étaient pas aussi nombreux à atteindre une certaine puissance. S'il doit les mener à la mort, ce sera seulement pour s'enfuir afin de survivre. Il n'est pas impossible, cela dit, qu'une Lame du Chaos se présente lors de la bataille.

Dumbledore contempla brièvement un point invisible puis demanda :

− Selon vous, quelles sont les chances pour que j'en batte une ?

− Je ne sais pas, reconnut Horol avec la plus grande indifférence. Alyphar, mon supérieur, est le seul être qui ait la sagesse, l'œil et l'intuition susceptibles de répondre à une telle question. A près de 300 ans, dont 292 à combattre, épier et guetter, des ennemis de toutes les sortes, il a acquis la capacité d'évaluer le potentiel de deux adversaires d'un simple regard. A côté de cela, nous n'en savons pas beaucoup sur ces nouvelles Lames du Chaos, mais chacune d'elles manipule une magie propre à chaque monde, il est indéniable qu'elles ne représentent pas la même menace.

− Ysogür utilise la magie de Lorgath, non ?

− Ce qui me laisse à penser qu'il est la Lame la plus faible, admit le Nehoryn, mais Prerian a déjà prouvé qu'il n'avait rien à envier à Damar… même si j'exagère un peu, étant donné que leur affrontement était purement amical. Quoi qu'il en soit, le risque que vous soyez menacé a été pris en compte : six Mages, comme j'allais le dire, guetteront le moindre danger qui vous échapperait et interviendront pour vous protéger, si c'est nécessaire.

− Je suis flatté, mais sauf votre respect, je préférerais que ces six Mages veillent sur les élèves. Les professeurs de Poudlard ont rarement eu à combattre ensemble, mais ils se connaissent depuis assez longtemps pour veiller les uns sur les autres.

Horol resta silencieux quelques secondes.

− Je le ferai savoir au commandement, déclara-t-il.

− Et ce samouraï ? Midori, c'est ça ? interrogea Dorcas.

− Est censé être tenu à l'écart.

− Censé ? répéta la sorcière d'un ton très, très, très légèrement surpris.

− Midori est un danger pour ses alliés comme pour ses ennemis, tout particulièrement quand il doit combattre les Nudhors. Nous n'aurions aucune garantie qu'il ne blesserait pas des professeurs et des élèves, sans parler des dégâts que pourrait subir le château, mais Midori a plus d'un tour dans son sac pour savoir ce qu'il se passe au sein de l'Alliance durant ses absences… N'est-ce pas, Draya ?

Il y eut un étrange et bref son, semblable à un projectile fendant les airs, et Harry sursauta lorsqu'une fillette se matérialisa sur ses genoux, légère comme une plume. Elle devait avoir cinq ou six, ses longs cheveux cuivrés tombaient sur ses jambes d'une pâleur extraordinaire, au point que le contraste donnait l'impression que sa peau brillait légèrement. Elle ne portait rien aux pieds, mais elle avait une fine chaîne, semblant faite de rubis, à chaque cheville. Et à en juger par sa tenue, elle était d'un peuple que Harry n'avait encore rencontré, car elle était vêtue d'un petit short très étroit et d'un long manteau doté d'un seul bouton, à la hauteur de la poitrine.

− Présente ! s'exclama-t-elle joyeusement en levant la main.

− On avait remarqué, grogna Horol.

− A qui avons-nous l'honneur ? demanda Dumbledore en faisant apparaître un verre de jus de citrouille que Draya attrapa dès qu'il fut à sa portée et s'empressa de boire sans se poser de question sur son contenu.

− Draya est une Shadrian, répondit le Nehoryn. C'est un peuple qui avait la particularité de se trouver aussi bien en Mirvira qu'en Lorgath et qu'Anteras a mis un point d'honneur à exterminer. Il n'en reste plus que cinq. Enfin… je dis qu'Anteras les a exterminés, mais la quasi-totalité des peuples formant aujourd'hui l'Alliance y a contribué tout au long des derniers siècles. Et à notre grande exaspération, Draya est aussi la fidèle, volontaire et efficace lieutenante de Midori.

− Parce que c'est moi la meilleure ! précisa la petite fille d'un ton pompeux.

− C'est ça, c'est ça. Que Midori sait déjà sur ce que nous avons dit ?

− Bah, tout ! L'en sait même plus que n'importe qui sur les gerfauts qui vont tuer tous les gens du château !

− C'est-à-dire ?

− Qu'y a des Troglons et des Romodons avec les Nudhors !

Ce qui semblait la réjouir au plus haut point, alors qu'un pli se formait entre les sourcils de Horol. A l'évidence, c'était une très mauvaise nouvelle. L'espace d'un instant, il donna l'impression qu'il allait se précipiter jusqu'à Alyphar pour le prévenir que la défense de Poudlard serait plus compliquée que prévu, mais il se ravisa.

− Est-ce aussi critique que ça en a l'air ? reprit Dorcas d'un ton détaché.

− Disons plutôt que c'est problématique. Cette offensive sera lancée par des gerfauts dotés d'une grande force, assez pour briser les boucliers magiques n'atteignant pas une puissance et une résistance élevées. Si nous voulons épargner les remparts, nous serons obligés de laisser les grilles ouvertes, et tout aussi contraints de faire du parc le champ de bataille… même s'il y a de gros risques pour que les Nudhors passent entre les mailles du filet.

− Anteras ne négligera pas le fait que les élèves sont accessibles en plus grand nombre pendant la journée, dit Dumbledore pour lui-même. Que pourrait faire le ministère ?

− Au vu des nouvelles informations, je devrais pouvoir convaincre Croupton de mobiliser davantage d'Aurors, répondit la sorcière, mais si nous ignorons quand les gerfauts doivent attaquer, je ne sais pas si je pourrais le persuader d'établir des tours de rôle à l'extérieur de la vallée. Les Aurors ont leur propre guerre à mener.

− M'en chargerai ! annonça gaiement Draya.

Horol arqua un sourcil hautain.

− La distance est grande entre Poudlard et le ministère, fit-il remarquer.

− Ze demanderai à Midori de me donner un peu de ses pouvoirs.

Le Nehoryn eut un léger mouvement de tête, ne trouvant rien à redire à cela.

− A ce sujet, comment peut-on empêcher qu'il intervienne, puisqu'il sait tout ? demanda Dorcas.

− En temps normal, nous aurions pu compter sur Lorca pour l'occuper, mais compte tenu des effectifs des gerfauts, il nous est impossible de nous passer d'au moins l'un d'entre eux dans cette bataille. Au mieux, nous pourrons le laisser à l'extérieur de l'école et, au pire, nous le plaçons en première ligne dans le parc… Le commandement se chargera de décider. Toutefois, ce n'est pas une mauvaise que Midori soit au courant : si nous le plaçons à l'espionnage des gerfauts, il pourra prévenir toute la défense du moment de l'attaque.

Le directeur hocha la tête avec gravité.

− Il va falloir interdire l'accès au parc, désormais, dit-il, ainsi la botanique et les soins aux créatures magiques devront être organisés dans le château.

− Et le match de Quidditch ? La sortie à Pré-au-Lard ? lança Phineas.

− Nous pourrons les reporter, en espérant que les gerfauts n'attendront pas la veille des vacances de Noël.

− Ils attaqueront avant, affirma Horol. Si les Nudhors sentent vraiment quelque chose, ils ne tiendront pas aussi longtemps.

− Pré-au-Lard ? ajouta Dorcas.

− Nous y avons placé une unité de surveillance, mais nous ne croyons pas qu'Anteras tente quelque chose contre le village sorcier. La moindre attaque pourrait lui faire perdre des gerfauts et diminuer ses chances de battre Poudlard. Mais si jamais il le prévoyait, si la menace devait se séparer en deux et prendre deux directions, Midori le remarquerait. Nous tâcherons d'être préparés s'il nous fallait combattre sur deux fronts.

− Merci, dit Dumbledore.

− Draya, on rentre.

La fillette sauta des genoux de Harry pour poser le gobelet sur le bureau et se volatilisa en produisant un nouveau bruit de projectile tranchant les airs, alors que Horol disparaissait dans l'habituel panache de fumée noire. Dorcas contempla l'endroit où le Nehoryn s'était tenu pendant quelques secondes, puis reporta son attention sur Dumbledore :

− Vous en pensez quoi ?

− Que je ne suis pas très rassuré, dit le directeur. L'Alliance a montré qu'on pouvait lui faire confiance dès qu'il s'agissait de combattre les gerfauts, mais mon inquiétude se base sur le fait que les Nudhors ressemblent à des humains… Le risque, au cours de la bataille, que des alliés s'affrontent n'est pas absent. Et si Midori intervenait, le risque serait même plus grand. On a encore beaucoup de détails à mettre en place. Je préviendrai Barty de la présence des Mangemorts s'il y en a, mais il faudra que le ministère se prépare à une telle opportunité d'affaiblir également Voldemort. Et accessoirement, si vous croisez Terry, lui en toucher deux mots ne pourra qu'être utile.

La sorcière acquiesça et ne tarda pas à prendre congé, elle aussi. A présent que la discussion était terminée, Harry réalisa le manque total de son utilité lors de la réunion : un professeur aurait peut-être été plus efficace et participatif, mais il n'eut pas à cogiter là-dessus bien longtemps, car Dumbledore reprit la parole :

− Si je vous ai demandé d'assister à cette rencontre, Ethan, c'est parce que vous êtes notre représentant auprès des élèves et de la Brigade, indiqua-t-il.

− Silver ou Alexa pourrait…

− Non, car ils ignorent tous les deux votre lien avec l'Alliance. Parallèlement, Leo ayant tendance à dormir la journée dans une chambre secrète, il nous serait difficile de le tirer du lit. Quant à Alexa, c'est elle-même qui vous a nommé Stratège de la Mort, je ne serais donc pas surpris si elle vous sollicitait.

− Très bien, mais… que puis-je faire ?

− Organiser la Brigade et les élèves qui prendront part à la bataille, car il y en aura forcément qui essaieront et réussiront à se faufiler hors du château, quand bien nous le leur interdisions. Vos camarades qui ont pu constater que vous étiez un leader, en plus d'être un tacticien, vous écouteront probablement et accepteront d'obéir à vos consignes et de vous aider à obtenir des soutiens auprès des autres étudiants des autres maisons. La seule consigne à respecter, c'est faire en sorte que les classes de la première année à la… quatrième, voire la cinquième, ne participent pas.

Harry hocha lentement la tête.

− Je vous laisse y aller, conclut Dumbledore.

Le Serpentard quitta sa chaise en posant à son tour son verre et traversa le bureau, mais au moment de sortir, il se ravisa et se tourna de nouveau vers le directeur.

− Monsieur… Si Anteras vieillit et refuse de mourir, ne croyez-vous pas qu'il pourrait obtenir de l'aide à Voldemort ? Afin de créer un Horcruxe ?

− C'est, hélas, une forte probabilité. Anteras n'a sans doute pas découvert toutes les formes de magie de notre monde, mais il n'aura pas manqué de s'intéresser à un sorcier ayant subi d'aussi intrigantes transformations faciales. S'il ne soupçonne pas déjà quelque chose, il finira bien par mener des recherches approfondies.

Perspective désespérante, songea le demi-démon, alors que les Horcruxes de Voldemort leur donnaient déjà assez de mal comme ça à être localisés. Se laissant ramener au couloir par l'escalier en colimaçon, il lui parut que le vent s'était refroidi, et les quelques rires qu'il croisa lui semblèrent étrangement plus vides, moins chaleureux, comme si la menace des gerfauts était déjà présente – mais seulement à ses oreilles. Personne n'avait encore conscience de ce qui se préparait et continuait sa vie de simple étudiant.

La grande question était : comment s'organiser pour les protéger ? Avec les élèves de la première à la cinquième année qui devaient être maintenus à l'écart, la défense estudiantine serait considérablement affaiblie, d'autant que tous les sixième et les septième année ne participeraient sans doute pas. Il fallait qu'il trouve une tactique à mettre en place, mais avant tout, il avait besoin d'en parler avec Alexa, Ana, Mogg et Silver, si celui-ci avait enfin daigné se lever.

− Chouchou Petit Ami de la Semaine de la Mort, baiser de 15h !

Se jetant sur lui comme une tornade, elle lui sauta au cou pour l'embrasser fougueusement, visiblement ravie de le voir de nouveau alors qu'ils ne s'étaient quitté qu'une demi-heure. S'il fut quelque peu exaspéré de sentir Alexa se coller autant que possible contre lui, le baiser eut au moins le mérite de le détendre un peu.

− Faut qu'on réunisse la Brigade, dit-il quand elle s'écarta pour lui attraper la main avec enthousiasme.

− Ah, mais je voulais te montrer la chambre secrète que j'ai trouvée pour faire un bébé ! N'oublie qu'il ne nous reste plus que demain à être en couple !

− Crois-moi, faire un bébé va bientôt devenir la dernière de tes priorités, soupira Harry.

La splendide française lui lança un regard interrogateur, mais les propos du demi-démon calmèrent ses ardeurs. Elle tira sa baguette magique pour envoyer un message à Ana et Mogg, peut-être aussi à Silver.

− C'est mauvais comment ?

− Très mauvais.

− Ce n'est donc pas pour rien que Williams nous a fait ce cours sur les Nudhors, pas vrai ?

− Il y a d'autres gerfauts qui les accompagnent, malheureusement, mais je vous expliquerai tout quand on sera dans le local de la Brigade… et je n'ai aucune intention de te faire un bébé, je te rappelle.

− Mais imagine que tu es mortellement blessé lors de l'attaque, tu ne pourras laisser de trace de ton passage sur Terre !

− Tant pis, et ne m'enterre pas trop vite…

Humpf !

Ils descendirent l'escalier de marbre au moment où Ana franchissait la porte du rez-de-chaussée. Essayant de paraître très naturels, les professeurs McGonagall et Chourave discutaient à voix basse tout en surveillant le parc. De toute évidence, bien qu'elles n'aient pas encore eu un compte-rendu de la réunion, elles n'étaient guère à l'aise et préféraient garder un œil sur les élèves qui jouaient dans le parc.

Traversant le hall, les deux Serpentard rejoignirent Ana, assise sur son bureau, et Mogg, derrière le sien, qui parcourait une lettre semblant lui donner quelques difficultés à conclure. Elle finit par renoncer et plia le parchemin pour le glisser dans une poche, adressant au passage l'un de ses regards inquisiteurs à Harry. Cette fois-ci, pourtant, elle paraissait plus intéressée par ce qu'il avait à dire que de le soupçonner de quelque chose.

− On a un gros problème, annonça-t-il d'emblée. Je reviens d'une réunion avec Dumbledore, Dorcas Meadowes et un type de l'Alliance appelé Horol : des gerfauts, dont des Nudhors, sont quelque part dans la vallée et préparent une nouvelle attaque sur Poudlard.

A sa propre surprise, personne ne lui demanda pourquoi c'était lui qui avait été convoqué, et les trois jeunes femmes ne lui coupèrent à aucun moment la parole alors qu'il leur offrait un résumé aussi détaillé que possible de l'entretien. Ana paraissait déjà analyser toutes les informations communiquées, ce dont Harry lui était reconnaissant, car la superbe Serdaigle devait en connaître un rayon sur les méthodes défensives et stratégiques des Aurors. Mogg avait ressorti à moitié sa lettre, comme si les nouvelles l'incitaient à la finir dès la conversation terminée, et Alexa contemplait un point invisible, songeuse.

− Ca ne va pas être facile d'organiser une telle défense, dit Ana en passant une main dans ses cheveux. La grande majorité des élèves n'a pas été formée aux combats de groupe et face à la panique et à la confusion, il faut un sacré mental pour ne pas rompre les lignes…

− Pour le moment, les seules idées que j'aie, ce sont les mêmes que lors du premier véritable assaut : se poster dans le parc, former des lignes, mais il y a plusieurs problèmes : il faut être de ne pas toucher un professeur, un Auror ou un combattant de l'Alliance, sans compter que, comme tu dis, il faut que les élèves ne paniquent pas et ne brisent pas notre défense. Et puis, on ne sait même pas combien nous serons, ni même si les volontaires sauront fournir un sortilège de feu assez puissant. C'est là, maintenant que j'y pense, un autre risque : celui d'enflammer un camarade par inadvertance.

A mesure qu'ils en parlaient, Harry avait l'impression qu'ils s'enfonçaient dans une discussion sans solution.

− Silver n'aurait pas un sortilège ou un gadget ou une potion pour essayer d'affaiblir les Nudhors ? demanda la Serdaigle à la française.

− Je pense que depuis le cours de Williams, il a dû y réfléchir, mais s'il a vraiment une idée, pourra-t-il la mettre à temps ? Quant aux sortilèges de feu, il ira directement puiser dans la magie de la Mort, donc gros dégâts en perspective. Je lui poserai la question, j'en profiterai aussi pour qu'il sollicite le soutien de Firagan pour épier les gerfauts.

− Bien. Ana, tu pourrais avoir avec tes parents comment on pourrait s'organiser ? On va attendre que Dumbledore ait dit à toute l'école quelle menace nous guette pour commencer à faire le tour des élèves qui voudront se battre. Mogg, tu pourras te charger de Serpentard ?

La richissime héritière eut un léger signe de tête, comme si même répondre silencieusement à la question d'un garçon était quelque chose qu'elle ne souhaitait pas rendre trop évidente. Ils se séparèrent là-dessus, Ana passant derrière son bureau pour écrire la lettre à son père, Mogg reprenant la sienne d'un air résigné et Harry et Alexa sortant du local.

− Le plus dur, à présent, va être de réveiller Leo, s'il dort encore, dit la française.

− Je doute que les gerfauts attaquent ce soir, on peut attendre quelques heures.

− Ah ? s'enquit Alexa. Tu veux qu'on reste dans la chambre quelques heures, alors ?

Harry lui lança un regard blasé.

Pff ! Bon ! Puisqu'on ne peut même pas profiter de nos éventuels jours de vie, je vais aller jour avec Ninie !

Elle l'embrassa brièvement et s'éloigna, se retournant tout de même une fois pour lui tirer la langue dans une attitude très leoniesque, puis disparut dans le Grand Escalier. Il hocha la tête, mi-désespéré, mi-amusé. Néanmoins, cette semaine remplie d'affection était loin d'avoir été désagréable, même s'il s'était aperçu à plusieurs reprises que Ginny disparaissait de sa tête et de ses souvenirs. Avait-il vraiment le choix ? Rester attaché à une ancienne vie qui n'était plus ne lui apporterait rien de bien, comme on le lui avait déjà fait remarquer.

− Tu as tellement pris goût à ce qu'Alexa s'accroche à toi que tu n'arrives plus à marcher tout seul ?

Harry lança un regard par-dessus son épaule, Ana le rejoignant en scellant son enveloppe d'un coup de baguette.

− Je réfléchissais, c'est tout.

− Oui, on avait remarqué que tu réfléchis beaucoup depuis que tu sors avec Alexa. Commencerais-tu avoir le béguin ?

− Non, répondit Harry en souriant, même si ça ne me tenterait pas de vivre une autre fois cette expérience… En fait, Mogg me perturbe depuis notre duel, j'ai toujours l'impression qu'elle s'attend à ce que je prépare un méfait, une magouille ou je ne sais quoi d'interdit.

Ana sourit qu'ils entamaient leur ascension vers la volière.

− Je pense plutôt qu'elle est vexée, confia-t-elle.

− Vexée ? s'étonna Harry. Parce que je parle Fourchelang ?

− Parce que tu l'as contrainte à montrer une partie de son potentiel. Elle sait sûrement que tu n'as pas tout montré, toi non plus, mais involontairement ou non, elle ne s'attendait pas à ce que tu lui donnes autant de mal. A mon avis, à présent, elle se demande quel est ton vrai niveau pour mieux se préparer si jamais vous deviez vous affronter pendant les phases finales. Elle n'est pas du genre à sous-estimer un adversaire, mais elle ne supporte pas de se faire surprendre.

Le Serpentard hocha la tête.

− Tiens, poursuivit la Serdaigle en se souvenant subitement de quelque chose, il te faudrait peut-être quelques conseils afin de faire bonne figure lors du réveillon des Berkelay. Ce n'est pas tout le monde qui dîne avec des familles traditionnistes d'un tel niveau.

− Ah, je veux bien, s'il te plaît.

− La première chose à savoir, c'est qu'il est apprécié que tu apportes quelque chose : un repas ou même une bouteille, c'est un geste de remerciements envers ton hôte. La seconde, à respecter coûte que coûte, c'est ne surtout pas parler argent, surtout avec le père de Lucretia. Même si tu es toi-même très riche, c'est un sujet qui le rend méfiant. Ensuite, participe, ça montrera que tu t'intéresses aux conversations et tu passeras une meilleure soirée qu'en restant muet. Et pour finir, ne dévisage surtout pas Lucretia pendant la soirée, car là aussi, son père est du genre chatouilleux.

− Oui mais si elle parle, je ne vais pas regarder le fond de mon verre.

Ana sourit.

− Tu comprendras le moment venu. Garde juste mon avertissement en tête.

Harry plissa le front, mais la Serdaigle se contenta d'afficher un petit air mystérieux.

− Ah, il y a aussi : évite de partir le premier, ils pourraient croire que tu t'ennuies. En plus, ils ont presque tous un travail et n'y échappent pas le jour de Noël depuis le début de la guerre, ils devraient partir à une heure raisonnable.

− Ils sont si exigeants que ça ?

− Ce sont des traditionnalistes, mais il y a toujours à gagner quand ils ont une bonne impression de toi : s'ils le peuvent, ils pourront t'appuyer pour une candidature, même te faire évoluer. Par contre, s'ils ne t'apprécient pas du tout et que tu fais face à un concurrent qu'ils préfèrent d'un rien, dis-toi que c'est mort. Les familles traditionnalistes ne sont pas toutes appréciées et le savent, mais ça fait toujours bien d'en avoir une ou deux dans son carnet d'adresses.

Quelques minutes avant le dîner, Harry repassa par le local de la Brigade pour noter les conseils d'Ana, pour ne pas oublier le moment et parce qu'il avait pour l'heure bien d'autres choses auxquelles penser, puis il retrouva la Grande Salle et s'assit à la table des Serpentard, à côté d'Alexa qui s'empressa de l'embrasser sous les regards assassins de ses soupirants.

− Silver a dit quelque chose ? demanda-t-il à la française.

− Qu'il « saura les accueillir ».

Mais elle paraissait confiante, ce qui devait signifier que le Gryffondor avait quelques cartes en main. Ne restait plus qu'au futur groupe d'élèves d'apprendre à se battre ensemble, ou au moins à bien comprendre la stratégie que la Brigade trouverait.

Dès que les derniers élèves furent entrés, un tintement sonore retentit dans toute la Grande Salle pour attirer l'attention vers la table des professeurs. Harry ne l'avait pas réalisé sur le moment, mais il planait une ombre sur les visages des enseignants, qui n'étaient guère rassurés ni pour leurs collègues, ni pour les élèves, ni pour le château. Dumbledore se leva, l'air solennel, et il ne fit aucun doute à nombre d'étudiants que quelque chose n'allait pas.

− Je vais vous prier de m'accorder la plus grande attention, déclara-t-il, car j'ai de bien mauvaises nouvelles. J'ai appris cet après-midi qu'un groupe de gerfauts s'approchait de Poudlard et qu'il pourrait s'agir de la plus grande menace que Poudlard aura à affronter depuis le début de l'année. De ce fait, je dois prendre des mesures préventives en interdisant l'accès au parc à compter d'aujourd'hui. Les cours des professeurs Chourave et Brûlopot se feront désormais au rez-de-chaussée et, jusqu'à ce que cette attaque n'ait pas été essuyée, il me faudra annuler la sortie à Pré-au-Lard et les matchs de Quidditch, tout comme le cours spécial du professeur Williams.

− Et on va devoir se débrouiller tout seul ? s'inquiéta un Poufsouffle.

− Bien sûr que non, le ministère travaille déjà sur un plan de défense et nous nous contactons régulièrement pour avoir une stratégie concrète.

Il marqua une brève pause, le regard grave.

− Malheureusement, l'école est sous la menace d'une fermeture si jamais nous subissions une attaque de laquelle nous ne serions pas capables de nous défendre. Si des élèves veulent rentrer chez eux jusqu'à ce que la tempête soit passée, n'écrivez pas à vos parents car ils risqueraient de venir et d'être agressés : demain, nous vous enverrons au ministère par cheminée. Les autres, si vous avez moins de quinze ans, il vous faudra rester dans vos salles communes, car les gerfauts ne sont pas de petits ennemis comme ceux de la dernière fois.

− Ce sont lesquelles ? demandèrent plusieurs.

− Il semblait qu'il y ait des Nudhors, et d'autres qui n'ont pas été clairement identifiés.

La réponse jeta un froid. Harry savait pourquoi Dumbledore se montrait aussi vague : il ne voulait pas que Mulciber et son groupe puissent soupçonner que l'Alliance était entrée en contact avec le directeur, même s'ils se demandaient peut-être d'où il tenait ces informations. A moins qu'ils n'aient aperçu Dorcas Meadowes et pensent qu'il s'agissait d'elle. Voldemort aurait en tout cas à choisir : renoncer à envoyer des Mangemorts ou profiter de l'occasion de se débarrasser d'Aurors gênants.

Seule chose certaine : des élèves ne savaient pas s'ils devaient rester ou non.