Comment diable faisait-il pour se mettre dans de telles situations ? La question ne cessait de trotter dans la tête de Harry au moindre coup d'œil qu'il lançait à l'alliance qui occupait son annulaire gauche depuis le matin de Noël. Bien évidemment, un petit paquet de lettres de félicitations ironiques lui avait été adressé au lendemain du réveillon par ses amies – dont une photo d'Alexa en robe de mariée –, y compris de sorciers et de sorcières qu'il n'avait jamais rencontrés mais qui n'avaient pas pu se retenir de s'amuser de sa situation. Sans doute des amis proches des Mogg, s'était-il dit. Les lettres de menaces et d'insultes étaient arrivées le soir même et ne furent jamais été ouvertes, Harry se méfiant de ce qu'elles pourraient contenir. S'il y avait bien quelqu'un qui se réjouissait sincèrement de la nouvelle, c'était Draya, persuadée d'avoir une « nouvelle maman », même si elle ne semblait guère se soucier de la savoir loin d'elle.

Soupirant, Harry laissa sa main gauche levée retomber sur le lit et contempla le plafond de sa chambre. Donner un coup de main à Mogg pour lui épargner un mariage désagréable n'était toutefois qu'un petit détail à côté du problème qui tracassait le demi-démon : les Mangemorts. Draya n'en avait encore remarqué aucun, l'Alliance non plus, tout comme l'Auror mobilisé à sa surveillance. Et aucune des trois barrières de Vallys n'avait été franchie par une quelconque menace. Cela signifiait-il que Voldemort concentrait tous ses efforts sur Anteras ? Le Serpentard l'espérait, mais il était moins inquiet d'être attaqué depuis que le réveillon était passé.

Draya se matérialisa subitement dans les airs et atterrit sur lui, à califourchon sur son ventre, lui coupant aussitôt le souffle.

− Moi-même personnellement suis réveillée ! annonça-t-elle joyeusement.

Vallys, lovée sur l'autre oreiller, émit un sifflement désapprobateur, alors que Harry tentait tant bien que mal d'avaler une bouffée d'oxygène. Il détestait quand la Shadrian faisait ça. Or, elle ne manquait jamais d'y avoir recours quand il mettait trop de temps à se lever ou qu'il se réveillait plus tard qu'elle.

− Je t'ai dit… d'arrêter de fai… faire ça ! haleta-t-il.

− Z'avais oublié ! avoua la fillette avec bonne humeur.

Harry lui lança un regard las. Sa respiration revenue à la normale, il repoussa doucement la petite fille et se redressa sur le matelas en passant une main sur son visage pour se réveiller complètement. Draya se jeta à son cou pour avoir l'habituel gros câlin du matin, le Serpentard la serrant contre lui avec un léger sourire. Il n'irait pas jusqu'à dire qu'elle lui inspirait une sorte de sentiment paternel, mais il ne pouvait nier qu'il appréciait sentir la Shadrian heureuse à chaque étreinte.

− Allez, petit déjeuner et au bain.

− Mon œuf ! Mon œuf ! Mon œuf ! scanda Draya.

Elle disparut la seconde d'après pour rejoindre la cuisine. Elle avait beau être gourmande, elle n'en était pas moins utile et raisonnable : le temps que Harry se lève et descende, elle aurait déjà mis la table, tout préparer pour le petit déjeuner et serait assise, fourchette et couteau dans les mains, attendant avec une gaieté impatiente de se remplir l'estomac.

Et en effet, lorsqu'il entra dans la cuisine quelques minutes plus tard, la fillette était déjà installée et avait réuni les œufs, le lard, la boîte de baked beans, les saucisses et les galettes de pomme de terre sur le plan de travail. Tandis qu'il s'affairait, elle fredonna un air étrange, à la fois joyeux et mélancolique, qu'il n'avait encore jamais entendu. A l'oreille, le Serpentard eut la vision d'une épopée chevaleresque.

− C'est une musique de ton peuple ? demanda-t-il alors que déposant deux saucisses dans la poêle.

Loemi Unaya, précisa Draya.

− Ce qui veut dire ?

− « Souris à ta mort » !

− Charmant…

Forcément, ce n'étaient pas les Shadrian qui iraient raconter des histoires où les protagonistes « vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants », pensa-t-il.

− Et elle raconte quoi ?

− Rien ! Elle rend hommage à un ancien chef de mon clan qui partit tout seul à la rencontre d'un terrible ennemi menaçant mon peuple. Il le chercha durant des années et fit tout ce qu'il pouvait pour le trouver : il fit des choses avec d'autres hommes et des femmes, vendit ses biens les plus précieux, paya plein de gens, tout ça pour obtenir des informations sur l'ennemi. Puis il le trouva et fut tué ! Alors, pendant qu'il agonisait, l'ennemi lui a dit : « Souris, fier guerrier. Quand on se donne un but, on accepte le risque d'échouer. Quand tu prends plaisir avec plusieurs femmes, tu acceptes le risque que plusieurs d'entre elles puissent tomber enceintes. Quand tu bois et fumes sur le long terme, tu acceptes le risque d'attraper une maladie. Toi qui as choisi d'affronter un ennemi mortel, tu as accepté le risque de mourir. Alors souris, car tu as la mort que tu voulais, et tout le monde n'a pas cette chance. » Et le chef mourut en souriant !

Une conclusion qui semblait la transporter de bonheur, mais qui rappelait surtout à Harry sa propre situation. Comme l'ex-chef Shadrian, il avait choisi de combattre un ennemi mortel. Comme lui, il avait des obstacles à surmonter, même si les siens lui paraissaient beaucoup plus compliqués à surmonter. Il pourrait débourser tout l'or qu'il avait, il ne trouverait personne qui le renseignerait sur les cachettes des Horcruxes. Mais au-delà de ça, les paroles de l'ennemi résonnaient dans sa tête. Il voyait une sorte de discours sage, réfléchi, sensé que Dumbledore aurait pu lui-même prononcer. Mourir en souriant, hein ? songea-t-il.

− C'est une belle mort.

− Ze trouve aussi ! s'enthousiasma Draya.

Alors que Harry transférait le petit déjeuner dans les assiettes, la petite fille s'attaquant immédiatement à son œuf pour l'en priver de son blanc, la sonnette de la maison retentit. Le Serpentard s'empressa de poser poêle et casserole et s'approcha de la fenêtre pour jeter un œil vers le portail. Il n'eut même pas besoin de la magie oculaire pour « zoomer » sur les jeunes femmes qui se trouvaient de l'autre côté des grilles : Mogg et Berenis. Que venaient-elles faire ici ? s'étonna-t-il. Il pouvait avoir une vague idée de la présence de sa voisine, qui aurait bien des prétextes pour se rapprocher de lui – notamment perpétuer le bon rapport qu'il avait avec les Berkelay –, mais sa « fiancée » ? Rien ne justifiait sa visite, pas même le fait qu'il ait accepté de la « sauver » d'un mariage malheureux. D'autant que la richissime blonde n'avait pas daigné le remercier de lui avoir offert une telle faveur, à la fin du réveillon.

Mais ce fut tout autre chose qui déconcerta Harry : depuis quand des traditionnalistes débarquaient chez quelqu'un sans se faire annoncer, sans envoyer une lettre, sans s'assurer que leur hôte serait présent ? Les Berkelay l'avaient fait en août afin de vérifier que le demi-démon ne représentait aucune menace, sans doute dans l'espoir de le prendre au dépourvu, mais selon les conversations qu'il avait entendues lors du réveillon, il n'était pas dans les habitudes de ces familles de s'inviter sans prévenir chez quelqu'un…

Je prends le contrôle, décréta la petite voix de Lathar. Harry se retrouva instantanément spectateur. Comme lorsqu'il avait sauvé Leonie, il eut l'impression d'être dans la tête d'un tiers, observant le monde à travers les yeux d'un autre – exactement comme lorsqu'il s'infiltrait dans l'esprit de Voldemort. Toutefois, les choses furent sensiblement différentes, car sa vision des choses changea soudainement : alors qu'« il » observait par la fenêtre, il vit soudainement apparaître un immense dôme d'or, d'argent, de bleus, de rouges, de roses, de jaunes, d'oranges, de violets – tous les enchantements installés par Lorca lui étaient à présent visibles, les couleurs se promenant, se tortillant, s'entremêlant, tout autour de l'enceinte du domaine. Mais s'il était un spectacle déconcertant, c'était bien celui qu'offraient Mogg et Berenis.

Elles étaient soudainement devenues informes. Tout au moins, leurs traits ne cessaient de changer, comme si elles avaient eu plusieurs visages. Des visages inhumains, d'ailleurs. Et sans même que Lathar ne le lui dise, Harry comprit. Le Démon ne lui donna aucune consigne, ne lui suggéra aucun plan, se contentant de lui rendre le contrôle de son corps en silence, le dôme de magie disparaissant instantanément de la vue du Serpentard.

− Draya, on a un problème ! lança Harry en se détournant de la fenêtre. Préviens Dumbledore que des gerfauts sont ici. Ils ont pris les apparences de Mo… de maman et de Berenis. Puis va au ministère prévenir Alastor Maugrey pour que des Aurors aillent vérifier que les Mogg et les Berkelay sont sains et saufs.

− Mais ze n'ai pas fini mon œuf !

− Je t'en ferai deux à midi.

− Moi-même personnellement pars en mission ! se réjouit la Shadrian.

Au moment où le Serpentard franchit la porte de la cuisine, la petite fille se volatilisa. Il longea le couloir en réfléchissant à toute vitesse. Si la réputation des Mogg était à la hauteur de ce qu'il avait pu en entendre dire, il ne doutait pas que la belle et richissime blonde était en très bonne santé : c'était surtout Berenis qui l'inquiétait. Si son père avait réussi à éviter le pire lors de sa rencontre avec un Mangemort, la jeune femme était loin d'être appréciée à Serpentard… et sûrement encore moins par les mages noirs…

Traversant le hall d'entrée, il sortit de la maison en s'efforçant de paraître aussi détendu que possible, mais il ne cessait de se réfléchir. Jusqu'à présent, il avait toujours pensé que le Polynectar n'était compatible qu'avec les humains, mais force était de constater que les gerfauts n'étaient pas soumis à cette « règle ». A moins qu'ils n'aient eu recours à une autre potion… Si Anteras était prêt à fournir de ses créatures à Voldemort, il pouvait très bien lui avoir également offert des connaissances sur les magies du LorMirAl, après tout, songea Harry. Un problème s'imposait, toutefois : les gerfauts lui étaient inconnus, alors comment devait-il s'y prendre pour les neutraliser ?

Réprimant un nouveau soupir – il semblait ne faire que ça, aujourd'hui –, il atteignit le portail et l'ouvrit tout en laissant sa main droite à proximité de sa poche.

− Salut, dit-il.

− Salut, répondit « Berenis ». On ne te dérange pas ?

− Non, non, entrez.

Il valait mieux qu'une confrontation se déroule à l'intérieur du domaine : parmi les enchantements installés par Lorca, l'un empêchait de voir une quelconque présence dans le jardin tant que le portail n'était pas ouvert. Raison pour laquelle Harry ne refusait pas que Draya y joue, d'ailleurs. Il ne s'était donc pas étonné de voir « Mogg » et « Berenis » se faire surprendre par sa subite apparition lorsqu'il avait ouvert la grille.

Lui, en revanche, ne fut guère surpris de sentir un regard jaillir du bois tandis qu'il s'effaçait pour laisser les deux gerfauts entrer. Comme il s'y attendait, les deux imposteurs n'étaient pas venus seuls, mais il était inutile d'espérer apercevoir qui que ce soit : que le regard appartînt à un Auror ou à un Mangemort, son propriétaire était sans nul doute invisible.

Refermant le portail, il entraîna les deux gerfauts le long de l'allée de graviers blancs. Il sentait sa baguette s'agiter, comme lors de son passage chez Ollivander. Elle semblait ressentir le besoin de rejoindre sa main, de le prévenir qu'une menace était toute proche.

− Que me vaut l'honneur de votre visite ? interrogea-t-il d'un ton résolument détaché.

− Tu nous manquais, ironisa « Berenis ».

Harry fronça très légèrement les sourcils. La même voix, le même humour… C'était comme si le gerfaut s'était identifié à la voisine du demi-démon. Ou plus exactement, comme s'il avait appris par cœur sa personnalité, ce qui ne rassurait guère le demi-démon. Le Polynectar ne permettait pas d'adopter la mentalité de la personne que l'on « remplaçait ». Fallait-il y voir la preuve que le Démon de Lorgath s'était montré généreux avec Voldemort ? Qu'il lui avait transmis des savoirs magiques qui avaient été acquis, voire volés, à travers la guerre ayant incendié et ensanglanté le LorMirAl ?

Il chassa ces questions de son esprit. Ce n'était vraiment pas le moment de cogiter alors qu'il avait affaire, à l'évidence, au premier danger des vacances scolaires. La moindre inattention pourrait lui causer de sérieux problèmes. Elle risquerait même de l'expédier six pieds sous terre.

Poussant la porte d'entrée, il invita ses visiteuses à le suivre dans la salle de réception : mieux valait les éloigner du salon, car la seule cheminée recensée par le ministère était précisément celle-là. Autrement dit, ce serait par celle-ci que les Aurors, Dumbledore ou même l'Alliance avaient le plus de chance de venir lui apporter leur soutien.

− Vous voulez boire quelque chose ?

− Non, ça ira, dit « Mogg ».

Harry faillit arquer un sourcil. Si « Berenis » semblait fidèle à la jeune femme, la prétendue richissime blonde était loin de posséder l'épatante voix de son originale. La douceur, la musique de sa voix étaient absentes : ce n'était qu'un ton froid, plus ou moins goguenard, qui ne manqua pas de rappeler au demi-démon la plupart des soutiens de Voldemort.

− Comme vous voulez, dit-il en s'asseyant dans un fauteuil.

Il remarqua aussitôt Vallys, cachée le sofa où s'étaient assis les gerfauts. Elle avait apparemment compris la situation, tout comme elle se proposait d'apporter son aide à Harry si les choses tournaient mal. Mais il sembla qu'il n'aurait pas à fournir le moindre effort, car sa magie auditive capta un ronflement significatif : quelqu'un avait utilisé la poudre de cheminette pour se « faufiler » dans la maison. Et à en juger le pas prudent, léger et souple qu'il entendit, il n'eut aucun doute sur l'identité de la personne fraîchement arrivée.

− Donc ? lança-t-il à l'adresse des gerfauts.

− On a entendu dire que tu avais capturé un Mangemort au début des vacances, dit « Berenis ». Sauf qu'on a aussi entendu dire qu'il ne se trouvait pas à Pré-au-Lard, comme tu l'as prétendu. Les Aurors l'ont fait parler. Alors, on se demandait si tu ne nous cachais pas quelque chose.

C'était… pathétique, pensa Harry. Si pathétique, en fait, qu'il se demanda si Voldemort était vraiment derrière la tentative, car il l'avait habitué à des plans plus sophistiqués, réfléchis et ingénieux. Que le Seigneur des Ténèbres sache que Mogg était fiancée, du moins en apparence, au demi-démon ne l'étonnait pas. Ce qui le surprenait, c'était que son ennemi de toujours lui avoue indirectement qu'il avait accès à des dossiers des Aurors. C'était comme clamer sur tous les toits qu'il avait un espion, au ministère, qui avait l'autorité nécessaire pour consulter les affaires des chasseurs de mages noirs.

− Je vois… reprit-il.

Il baissa les yeux vers Vallys.

Maintenant !

Le sifflement alarma aussitôt les gerfauts, qui bondirent du sofa. Pas assez vite, car Vallys frappa « Mogg » à la cheville et la fit s'évanouir aussitôt, alors que surgissant du hall, Dumbledore décochait un éclair de lumière rouge feu. « Berenis » reçut le sortilège de Stupéfixion à l'estomac, prise au dépourvu par la présence du directeur de Poudlard. Elle s'effondra aussitôt et lourdement sur le parquet.

− Merci de votre aide, monsieur.

− C'est plutôt vous que nous devons tous remercier, Ethan.

− En fait, j'ai eu l'aide de Lathar.

− Eh bien, vous le remercierez aussi de ma part.

Pas de quoi, dit la petite voix alors que Dumbledore s'accroupissait au-dessus des gerfauts aussi souplement qu'un homme trois fois plus jeune. Il examina les visages, ses doigts palpant avec un soin particulier chaque parcelle de peau, puis il pointa sa baguette sur « Mogg » et marmonna quelque chose dans une langue gutturale, mais rien ne se produisit. Rien de visible, en tout cas. Pourtant, le directeur sembla vaguement satisfait.

− Ce n'est pas du Polynectar, affirma-t-il.

− Le gerfaut qui a l'apparence de Berenis avait l'air d'avoir la même personnalité qu'elle, dit Harry.

Dumbledore laissa échapper un infime soupir.

− Nous avons donc visé juste, dit-il. Anteras ne fournit pas seulement des gerfauts à Voldemort, il lui offre aussi les savoirs magiques qu'il a acquis, aussi bien par lui-même que lors de la guerre du LorMirAl. Cependant, il y a un problème : même si elles se ressemblent parfois, les magies sont incompatibles avec les accessoires des autres mondes. Lorca m'a offert plusieurs livres de Mirvira à Noël, et mes sortilèges n'ont pas tout à fait les effets escomptés. De son côté, Ooghar m'a informé que nos magies ne fonctionnaient pas correctement avec les Belgorios.

− Donc, si les Mangemorts utilisent des sortilèges des Mages…

− Ils pourraient provoquer des catastrophes. J'ai essayé un sortilège de Lévitation, hier. Le livre que je visais à traverser le plafond de mon bureau avec la force et la solidité d'un boulet de canon, alors que ce sort est censé produire les mêmes effets que notre Wingardium Leviosa.

Il fallait reconnaître que ce n'était guère rassurant. Si un sortilège aussi inoffensif que celui de Lévitation se révélait tout à coup aussi violent, Harry n'osait imaginer ce qu'un maléfice pourrait provoquer. Mais la question s'évanouit de son esprit au moment même où, dans l'habituel sifflement discret et aigu, Draya réapparut en sirotant un grand verre de lait à la fraise. Elle fut suivie, la seconde d'après, par un panache noir duquel émergea une jeune femme de dix-huit ou dix-neuf ans. Frigide, les yeux étincelants d'une lueur glaciale, elle avait le teint sensiblement plus hâlé que la plupart des Nehoryns et arborait une très longue chevelure couleur prune.

Sans cérémonie, elle jeta sur le parquet le Mangemort qu'elle avait hissé sur son épaule et s'avança vers les gerfauts. Draya s'empressa de se réfugier derrière Harry, observant la jeune femme d'un air méfiant. Il n'aurait su dire si elle cherchait à être protégée ou si elle voulait le protéger, mais il était clair que la Nehoryn et la petite fille n'étaient pas les meilleures amies du monde.

− Bonjour, Prisca, dit Dumbledore d'un ton très naturel.

− Professeur, salua simplement la jeune femme.

Sa voix était tranchante comme une lame de rasoir, mais Harry ne s'y intéressa guère, car la dénommée Prisca s'accroupit à côté du directeur de Poudlard et tira l'un de ses poignards pour le poser sur la poitrine de « Berenis ». Elle claqua alors des doigts : une onde violacée enveloppa aussitôt le gerfaut en épousant parfaitement sa silhouette, mais elle vira rapidement à un rouge sombre.

La Nehoryn récupéra son poignard en laissant échapper une exclamation avec un dédain incomparable. Le gerfaut cessa un instant plus tard de briller, tandis que Prisca rangeait son arme.

− C'est une hybridation, déclara-t-elle.

− Anteras aurait mélangé plusieurs magies ? dit Dumbledore.

− Non, c'est le génie de Byr qui est derrière tout ça. J'ai horreur d'avoir à l'admettre, mais Midori était encore dans le vrai. Anteras utilise Byr pour trouver le point de compatibilité permettant de mélanger les savoirs magiques du LorMirAl auxquels ils ont eu accès.

Il va se réveiller ! alerta Vallys.

Harry tira aussitôt sa baguette et, dans un BANG ! retentissant qui fit sursauter Prisca à tel point qu'elle tira ses poignards, il fit jaillir des cordes qui s'enroulèrent autour de « Mogg ». Le gerfaut revint à lui quelques secondes plus tard et, surpris par sa position, se mit à se débattre. La darderan, restée tout ce temps sous le sofa pour surveiller la créature, transplana autour du cou du Serpentard.

Avec des mouvements fluides, rapides et précis, Prisca dégaina et plaça ses poignards tout près de la gorge du gerfaut. Les baguettes de Dumbledore et Harry se pointèrent à peu près à la même hauteur, tandis que Draya observait la scène de son air le plus avide. A l'évidence, la Shadrian espérait voir la créature mourir. Elle avait ce même regard gourmand quand Harry lui racontait des histoires tragiques, pleines de sang, de tristesse, de drames et de morts. Cependant, l'attention du Serpentard eut vite fait de se concentrer sur « Mogg », car son expression, à la vue de Prisca, laissa clairement entendre que la jeune femme n'était pas une inconnue.

− Tu es… ! s'exclama-t-il avec la voix froide, dénaturée de la richissime héritière.

− Sur le point de te trancher la gorge si tu ne parles pas, l'interrompit Prisca.

− Tu le feras de toute façon !

− Oh non, j'ai de meilleurs projets pour toi.

Si le gerfaut s'en étonna, Draya se dissimula un peu plus derrière Harry en plissant les yeux avec une exagération enfantine et, cette fois-ci, le demi-démon ne put que la comprendre : il se dégageait une aura singulièrement malveillante de Prisca, qui pressa un peu plus ses lames sur la gorge de « Mogg ».

− Où en est l'alliance entre le Sorcier Noir et Anteras ?

− Si je puis me permettre, dit Dumbledore.

Au ton qu'il adopta, le Serpentard sut aussitôt qu'il avait remarqué quelque chose. Et il ne fut guère difficile d'imaginer ce dont il s'agissait, car le directeur se pencha au-dessus de l'imposteur en lui adressant son fameux regard perçant. Visiblement, la créature était assez « humaine » pour que le vieux sage puisse utiliser la légilimancie sur elle et explorer ses pensées et ses souvenirs.

Les secondes s'égrenèrent, Dumbledore semblant fouiller les moindres recoins de l'esprit du gerfaut pour ne rater aucune information qui pourrait servir au ministère comme à l'Alliance et l'Ordre du Phénix. Finalement, il se redressa. Sans plus de cérémonie que le traitement infligé au Mangemort à son arrivée, Prisca asséna un violent coup avec le manche d'un poignard sur le front du gerfaut, l'assommant aussitôt.

− Apparemment, Anteras ne décidera d'accepter une alliance avec Voldemort qu'à la fin des vacances, annonça-t-il. Il y a un détail qui m'interpelle, cependant : Ethan m'a dit que la fausse Berenis ressemblait à l'originale, mais la fausse Lucretia a une voix différente.

− Z'allais le dire ! prétendit Draya. Ma nouvelle maman, elle a une plus belle voix !

La Nehoryn ne lui accorda aucune attention et n'afficha aucune expression, mais il était clair que les propos du directeur la travaillait. Son regard glacial glissa à plusieurs reprises sur les visages des imposteurs, puis elle sembla tout à coup avoir une explication.

Kato Distra, souffla-t-elle en ayant l'air presque surpris.

Les mots sonnèrent étrangement familiers à l'oreille de Harry, qui n'en comprenait même pas le sens. Pourtant, il ressentit cette curieuse sensation de les avoir déjà entendus, mais dans un passé trop lointain pour qu'il puisse s'en souvenir.

− C'est… dit-il. C'est du démoniaque, non ?

− Oui, approuva Prisca. Ca signifie « Héritage Parfait ». Byr en avait découvert le phénomène, mais il est mort avant qu'il ne puisse achever son étude. Les Mages ont poursuivi son travail tant bien que mal, mais le Kato Distra n'est pas toujours un détail évident. Il y a plusieurs siècles, il était fait mention d'un homme dont les pieds avaient la particularité d'adhérer à tout, aussi bien aux arbres qu'aux plafonds, mais les réels progrès ont été faits à la naissance de Midori. Même si tout le monde ne soutient pas l'idée la plus largement soutenue, le Kato Distra se manifesterait quand une famille perdure. Plus la lignée sera ancienne, plus elle aura des chances de voir naître un descendant dont les gènes magiques seront si puissants que son corps ne pourra pas contenir toute sa magie et devra l'expulser d'une certaine manière.

− C'est donc cet excès de magie qui donne à Lucretia une voix si enchanteresse, dit Dumbledore, intéressé.

− Sans doute. Il faudrait que les Mages l'examinent pour approfondir leurs connaissances à ce sujet. Je vais prendre l'autre fille avec moi, finalement. Je ne sais pas si le Kato Distra influe sur la potion hybride que les gerfauts ont bue, mais je préfère l'imposture parfaite à la « ratée ».

Harry tourna la tête vers la double porte de la salle de réception. La cheminée s'était encore enflammée, mais il ne s'alarma pas quant à l'identité du visiteur. L'Acquisition de Droit, un autre enchantement installé par Lorca, empêchait toute personne ne bénéficiant pas de la confiance du Serpentard d'entrer par poudre de cheminette. Il s'avança donc jusqu'aux panneaux très calmement, Draya le suivant pour ne pas rester exposée à Prisca, et vit Maugrey sortir du salon en jetant des coups d'œil dans tous les sens, sans doute en se demandant où il lui fallait aller.

− Salut, Potter, dit-il en le remarquant.

− Bonjour. Mogg et Berenis vont bien ? demanda Harry en l'entraînant dans la salle de réception.

− Ouais.

Il s'accroupit au-dessus du Mangemort pour lui ôter sa capuche puis sa cagoule, révélant un homme d'une bonne trentaine d'années, dont le crâne et le front se dégarnissaient déjà. Il n'avait pas l'air agressif, ses traits étaient même plutôt agréables, mais il avait son inconscience ne parvenait pas à effacer.

− Vabonski, grogna l'Auror. On dirait qu'il était prédestiné à se faire coincer : les Affaires Internes ont ouvert une enquête à son sujet après qu'il ait consulté les archives du département de la coopération magique. Dix fois en un mois, mais c'est une autre histoire qui a mis la puce à l'oreille : cet idiot s'est pointé au Bureau judiciaire international en exigeant que le ministère français soit contacté pour « obtenir de plus amples informations ».

− L'Ovedhian est Silver, dit Harry pour lui-même.

Il n'avait pas tout de suite soupçonné le Gryffondor suite à l'espionnage de la rencontre les Mangemorts et les gerfauts. Le premier nom qui lui avait semblé logique était celui de Dumbledore, voire du professeur Bresch, mais il s'était souvenu de la prestation de Silver lors de la bataille. Son sourire et son regard déments, sa magie de la Mort tuant avec des pichenettes et, le plus mémorable, le fait que le Dieu de la Mort se soit jeté dans la mêlée pour en ressortir indemne, alors que même formant la ligne professorale, des enseignants avaient été blessés.

− C'était inévitable, dit Dumbledore. Anteras pourra consulter tous les livres qu'il veut, il n'y trouvera jamais une allusion à la magie que manipule Leo. Je ne suis même pas sûr qu'Aurélien sache concrètement de quel art il s'agit.

Maugrey pointa sa baguette sur Vabonski pour le faire léviter.

− Qu'est-ce que je fais de lui ? Si je l'emmène à Azkaban, il sera interrogé lors de son procès, refusera peut-être de parler puis retournera à sa cellule.

− Je m'arrangerai avec Barty pour pouvoir lui poser quelques questions avant.

L'Auror hocha simplement la tête, salua et pris congé, passant cette fois-ci par la porte. Même si la cheminée du salon était plutôt grande, Harry doutait sérieusement qu'il soit simple de prendre la poudre de cheminette à deux.

− Qui est Leo Silver ? reprit Prisca.

− C'est un élève français très atypique, c'est le moins que l'on puisse dire. Nous soupçonnions que l'Ovedhian serait lui, il nous fallait juste en avoir la confirmation, mais Lorca a déjà demandé à Alyphar de l'observer et de nous donner son opinion à son sujet. Mais revenons-en à nos gerfauts. Pendant que nous discutions avec Alastor, je me suis demandé s'il était possible qu'une hybridation puisse dénaturer assez une potion ou un sortilège pour en empêcher l'identification ?

− Oui. Deux éléments d'une même magie ou de deux magies différentes nécessitent un nouveau point de compatibilité qui n'est pas le même que s'ils étaient séparés. Le sortilège que j'ai lancé à mon arrivé aurait dû me dire que les gerfauts avaient bu une potion d'Adoption, qui permet d'emprunter la personnalité du contributeur. L'autre potion doit venir de l'Alterion, car je ne crois pas que les Mages en aient une permettant de prendre la même apparence que quelqu'un.

− Du Polynectar. Il donne les caractéristiques physiques de la personne dont on cherche à usurper l'identité. Je demanderai à Lorca si Uvon a déjà la recette, et si non, le maître des potions de Poudlard lui transmettra la méthode de préparation et une fiole.

Prisca acquiesça et ramassa la fausse Berenis, la hissant sur son épaule comme si elle n'avait pesé qu'un gramme. Puis elle se tourna vers Harry, posant son regard glacial sur Draya, qui se blottit un peu plus contre le demi-démon avec une méfiance exagérée.

− J'ai la joue qui me gratte, dit la Nehoryn avec une pointe d'exaspération.

− Aha ! s'exclama la fillette, triomphante.

Elle se précipita aussitôt sur la jeune femme qui se baissait et lui sauta au cou pour lui mordiller la joue, visiblement ravie de sentir la peau se gonfler sous ses dents. Puis elle revint gaiement auprès du Serpentard. A son tour, Prisca salua, d'un petit geste de la main, et transplana avec le gerfaut.

− Qu'est-ce qu'on va faire de celui-là ? demanda Harry.

− On pourrait le tuer ! s'enquit la Shadrian.

− On pourrait, oui, admit Dumbledore, mais il nous est encore utile, ne serait-ce que pour savoir ce que Voldemort prépare. Je pense plutôt solliciter l'aide de Midori pour trouver un moyen de le soumettre à notre contrôle. Si nous pouvons espionner les Mangemorts et les négociations entre leur camp et Anteras, ça ne pourra que nous être bénéfique. A condition de modifier sa mémoire.

Il réfléchit quelques secondes et soupira.

− Malheureusement, le seul scénario probable que nous pourrions lui faire dire, c'est que vous les avez démasqués, qu'une bagarre s'est engagée et que vous avez tué la fausse Berenis.

Ce qui impliquait obligatoirement d'accroître l'intérêt de Voldemort pour Harry. Si le Lord noir ne faisait peu de cas de ses serviteurs, en particulier ceux qui ne faisaient pas partie de son cercle privé, il ne négligeait pas ses opposants, surtout ceux le défiant et le contrariant. Mais c'était exactement ce que le demi-démon espérait, car il lui permettrait peut-être de mener enfin à terme le plan visant à aider les Aurors à affaiblir les mages noirs en capturant ceux qui l'attaqueraient.

Dumbledore pointa sa baguette sur « Mogg » et, dans un pop !, la transforma en une petite balle de golf. Il la récupéra pour la glisser dans un pli de sa robe de sorcier, alors que Harry émergeait de ses réflexions en plissant le front :

− Il y a quelque chose que je ne comprends pas, avoua-t-il. Comment Voldemort a-t-il pu obtenir des contributions de deux élèves qui ne le soutiennent pas alors qu'elles ont passé les quatre derniers mois à Poudlard ?

− Les moyens peuvent être multiples. Un cheveu laissé sur l'oreiller, sur l'uniforme, tombé dans un couloir, abandonné sur un fauteuil de la salle commune de Serpentard, etc. Cela signifie qu'un élève a fourni les contributions à Voldemort, puisque ni Lucretia ni Berenis n'ont été blessées, à part lors des attaques… et il y a fort à parier que ces vols aient visé vos amies de Gryffondor et Ana.

− Je vois. Ils ont choisi Berenis parce qu'elle est ma voisine et Mogg parce qu'elle est ma prétendue fiancée.

− Sans aucun doute possible. Involontairement, vous avez induit les gens en erreur. Le fait que Lucretia ait accepté de faire partie de la Brigade, qu'elle tolère de vous savoir assis à côté d'elle pendant les repas et, bien sûr, que vous vous retrouviez à la table des Berkelay pour le réveillon de Noël, a poussé vos détracteurs et ses soupirants les plus naïfs à croire que vous étiez plus proches que vous ne vouliez bien le montrer. Et vos « fiançailles » n'a fait que jeter de l'huile sur le feu.

Harry leva les yeux au plafond tout en se répétant, pour la millième fois, lui semblait-il, comment il faisait pour se mettre dans de telles situations. Mais une autre pensée lui traversa soudainement l'esprit.

− Qu'en est-il de Silver ? Entre sa résistance vis-à-vis des FIE et les gerfauts qui s'intéressent à lui, il risque d'avoir de très gros problèmes, non ?

− Malheureusement, sa situation est pire que ça. La raison pour laquelle Vabonski a demandé à ce que le ministère français de la Magie fournisse de « plus amples informations » est parce que le dossier de Leo est aussi atypique que lui. Il y manque de nombreux renseignements, notamment sa date et son lieu de naissance, les noms de ses parents, la résidence où il vivait au cours de son enfance – en fait, officiellement, Leo est « né » à neuf ans. Personne ne sait quoi que ce soit sur la vie qu'il a eue avant ses neuf ans.

− Pas même le professeur Bresch ?

− Pas même lui. Aurélien et l'ancien directeur de Beauxbâtons ont eux-mêmes choisi la date d'anniversaire de Leo, comme ils négocient avec notre ministère pour qu'il soit reconnu comme citoyen britannique, puisqu'il n'a pas l'intention de rentrer en France. Quoi qu'il en soit, quand je dis qu'il est dans une situation pire, c'est parce que son dossier est si incomplet que la Confédération, s'il continue à la contrarier, pourrait vouloir s'y intéresser. Si elle découvre qu'il y manque des informations, il lui sera alors possible de convoquer Leo, donc de l'éloigner de Poudlard, ce qui permettrait alors aux FIE de nous pousser à quitter le château.

− Moi, ze peux demander à Midori de protéger l'école de mon papa ! lança Draya.

Dumbledore s'en amusa.

− Si nous commençons à nous combattre entre nous, nous ouvrirons un boulevard à Voldemort et à Anteras, dit-il. Obéir à la Confédération, si elle réussit à s'approprier Poudlard, sera toujours mieux que de mettre des alliés en danger. Je n'ai guère le cœur à consentir à la décision de la Confédération, mais je n'en ai pas plus à défier des personnes qui pourraient nous être de précieux soutiens.

− Et puis, Midori pourrait détruire le château, renchérit Harry.

La Shadrian parut quelque peu contrariée, mais le Serpentard ne s'en étonna guère. Dès qu'il s'agissait du demi-démon aux allures de samouraï, la petite fille s'attendait, assez logiquement, à ce qu'il provoque des morts.

− Bien, dit Dumbledore, je vais vous laisser. Si nous voulons infiltrer les gerfauts placés sous l'autorité de Voldemort, il ne vaut mieux pas traîner. Ethan, inutile de vous rappeler que vous aurez besoin de rester sur vos gardes jusqu'à la rentrée, voire même le jour de votre retour à Poudlard. Quand j'irai voir Barty, je lui ferai savoir que la menace qui vous guette a atteint un nouveau palier.

− Merci, monsieur.

Le directeur fit un geste de sa baguette et une grande bombonne de jus de citrouille surgit dans les airs pour s'approcher de la petite fille, qui s'en empara aussitôt avec une lueur gourmande dans le regard, comme si elle avait déjà oublié sa déception de ne pas pouvoir solliciter Midori pour défendre Poudlard si jamais Silver en était éloigné.

− Veille bien sur ton père, Draya.

− Moi-même personnellement ne laissera personne toucher à papa !