Bruyante, bondée, la gare de King's Cross semblait toutefois plus maussade que par le passé, notamment en raison de toute la série de tragédies qui s'étaient produites tout au long de la semaine à travers tout le pays. Après l'échec des gerfauts tentant de soutirer des informations à Harry sur l'arrestation d'Akim Al-Basri, Voldemort paraissait avoir décidé de laisser tranquille le demi-démon pour se concentrer sur les attaques – et sans doute pour ne pas perdre davantage de gerfauts afin d'être assuré qu'Anteras s'allierait à lui. A son grand regret, le Serpentard n'avait plus eu aucune nouvelle de l'Alliance ou de Dumbledore et même la potion censée traquer le Mangemort marqué par Vallys ne lui avait toujours pas été livrée, mais peut-être qu'elle avait été adressée directement aux Aurors.

Poussant son chariot le long du quai 9, Draya assise dessus sur la grosse valise, Harry regarda la petite fille mécontente des vêtements chauds qu'elle portait tirer sur son écharpe. Forcément, si elle était capable de supporter le froid glacial en pyjama, tous ces habits épais devaient la rendre mal à l'aise, mais comme elle avait insisté pour l'accompagner, il avait bien fallu qu'il l'oblige à passer pour une fillette tout à fait normale. Néanmoins, le plus difficile restait à venir : comment faire en sorte que la Shadrian disparaisse ? Il était à peu près sûr que de nombreux yeux se poseraient sur lui, soit par des Mangemorts ou de leurs soutiens, soit parce qu'il était « fiancé » à Mogg, sans oublier les élèves qui s'étonneraient de le voir avec une enfant. Donc, monter dans le train était hors de question, car on remarquerait que Draya n'était pas redescendue, et la laisser sur le quai ne manquerait pas d'indigner…

Harry soupira et, arrivé au bout du quai, face à la barrière, il jeta un coup d'œil prudent autour de lui puis s'élança. Aussitôt sa course déclenchée, Draya se désintéressa de sa tenue et leva joyeusement les bras, comme si elle avait été embarquée dans un grand huit. Ils traversèrent le passage magique et arrivèrent sur le quai 9 ¾. Comme s'il y attendait, dès qu'il fut remarqué, des regards malveillants, jaloux, étonnés, curieux et scrutateurs le mitraillèrent de toutes parts, mais il ne s'en soucia et partit à la recherche de ses amies, zigzaguant entre les familles. Tout ce qu'il espérait, c'était que la Shadrian ne ferait aucune gaffe quand les filles de Gryffondor ou Ana s'intéresseront à elle.

− Ah, Ethan, je te cherchais.

Surpris, le Serpentard tourna la tête vers le propriétaire de la voix inconnue. Un homme mince, richement vêtu d'une robe de sorcier et d'une cape non moins luxueuse, s'avançait. Sous son chapeau, son visage grêlé était souligné d'une barbe brune taillée avec un soin particulier, alors que ses yeux marron passaient simultanément de Draya à Harry comme s'il tentait de les prévenir de quelque chose.

Le demi-démon se sentit soulagé : l'Alliance avait apparemment prévu que la Shadrian l'accompagnerait et avait chargé un Mage de venir la récupérer.

− Coucou ! dit joyeusement Draya.

− Les choses se sont bien passées, on dirait, commenta l'homme en prenant la fillette dans ses bras.

− Impeccable, même si elle impose un rythme assez soutenu. J'ai l'impression d'avoir pris un coup de vieux.

− Ne m'en parle pas… Bref, je suis assez pressé, je dois assister à une conférence à Genève et notre Portoloin part dans un quart d'heure. Merci encore pour ton aide.

− Aucun souci.

− A bientôt ! dit Draya.

Le Mage devait avoir très bien étudié le monde sorcier, car il prit le soin de tourner les talons avant de disparaître. Même si son transplanage ne produisit aucun bruit, pas même un bruissement, personne alentour ne le remarqua, d'autant plus que les conversations, les rires et les appels auraient couvert le moindre transplanage discret. Cependant, Harry ressentit une curieuse sensation : même s'il savait qu'il reverrait la Shadrian, l'idée de ne plus partager son quotidien avec elle lui faisait bizarre.

Il chassa cette pensée et consulta l'heure. Tout juste un quart d'heure pour trouver un compartiment et ramener le chariot à sa place. Il s'activa alors, rejoignant la porte la plus proche, et hissa sa valise à bord du Poudlard Express. Il n'eut même pas à traverser tout le couloir : les élèves étaient si concentrés sur les discussions qu'ils avaient avec leurs parents ou les familles de leurs amis qu'ils ne se pressaient pas pour les quitter. On profitait de chaque seconde avec ses proches, maintenant que même Poudlard n'était pas un endroit aussi sûr que par le passé, mais les pères, les mères, les frères et les sœurs attentifs virent aussi que le départ du train approchait.

Après avoir ramené son chariot, Harry retrouva son compartiment pendant que les étudiants se hâtaient d'en trouver dont la fenêtre se situait côté quai, histoire de s'entretenir toujours plus longtemps avec leurs parents, tandis que les malchanceux ne manquaient pas de s'agglutiner aux portes pour en faire de même.

Pour la première fois de sa nouvelle vie, il appréhendait le retour à Poudlard. Pas seulement à cause des prétendants jaloux et violents qui ne lui pardonnaient pas d'être « fiancé » à Mogg, mais aussi par l'évidence que les assauts sur l'école seraient toujours plus brutaux. Quand il voyait le nombre de défenseurs qui avaient été blessés à la bataille de décembre, il n'était pas très enthousiaste. Et il restait à voir si la Confédération internationale ne chercherait pas à prendre le contrôle du collège, et ce malgré la présence des élèves. Pour l'instant, elle n'avait plus rien tenté depuis la déroute des FIE par Silver, mais c'était très précisément cette inactivité que Harry n'aimait pas : il avait cette impression qu'elle préparait quelque chose.

Il se reconnecta à la réalité lorsque la porte s'ouvrit. L'espace d'un instant, il fut tenté de tirer sa baguette, mais il se retint : les nouvelles arrivantes n'étaient autres que les filles de Gryffondor, alors que les pistons annonçaient le départ du train, qui s'ébranla une seconde plus tard. Son geste n'échappa toutefois pas à Aurelia, qui eut un sourire goguenard.

− Ca stresse, le mariage, hein ?

− Très drôle… dit-il, blasé. D'ailleurs, merci pour les cartes de félicitations…

− Mais de rien !

Il remarqua soudainement que Leonie le regardait avec un grand sourire, une main cachée derrière le dos, l'autre accrochée à celle de Lily qui envoyait leurs deux valises dans les filets d'un coup de baguette. Il sut aussitôt ce qu'elle avait en tête, et il ne fut pas déçu : constatant qu'il avait remarqué son manège, le petit bout de femme-enfant brandit une Hedwige en peluche, tout aussi blanche.

− Tadaaaaaaa !

− Elle très ressemblante, admit le Serpentard.

− Et elle est aussi douce qu'Hedwige ! assura Leonie alors que Lily la soulevait pour la poser sur ses genoux. Je vais la lui présenter, comme ça, elle aura une nouvelle amie et moi, j'aurai deux Hedwige à caresser !

Harry sourit alors que la préfète-en-chef maternait le Bébé de Gryffondor en lui retirant écharpe, gants et bonnet, mais tout le monde gardait sa cape d'hiver, car le froid se faisait toujours ressentir – y compris les Aurors, car celui qui patrouillait dans leur wagon était chaudement vêtu quand il vint leur annoncer que les promenades à bord du Poudlard Express étaient, comme lors du voyage du début des vacances, interdites, pas même Lily et James.

Il aurait pu être crédible si Ana n'était pas apparue à côté de lui au moment où il terminait son annonce, mais il se contenta de lui jeter un regard et s'éloigna sans un mot. Leonie tendit aussitôt ses bras vers la Serdaigle pour qu'elle la prenne dans ses bras afin de la chouchouter et l'embrasser, mais il apparut que la magnifique jeune femme n'était pas venue uniquement pour le Bébé de Gryffondor, car elle se tourna bientôt vers Harry.

− On nous convoque dans le compartiment C, indiqua-t-elle.

− Je peux venir ? s'enquit Leonie.

− Non, dit Ana en la rasseyant sur les genoux de Lily, car ça concerne la Brigade. Reste ici et ne fais aucune sieste ou tu ne vas pas bien dormir cette nuit.

Pff !

Sortant à la suite de la Serdaigle, Harry referma la porte et lui emboîta le pas en direction de la tête de train. Des élèves les regardèrent passer à travers les vitres des portes et se mettaient à commenter la présence de deux Brigadiers dans le couloir – et à en juger parce que le Serpentard entendait grâce à son ouïe magique, tous s'inquiétaient qu'une attaque vise le train.

− Alors, qu'est-ce que ça fait d'être fiancé ? le taquina Ana.

− Pourquoi je sens que je vais y avoir droit toute la journée…

− Parce que tu vas y avoir droit toute la journée. Je suis contente que tu aies accepté, en tout cas. Même si les soupirants de Lucretia ne sont pas tous pourris jusqu'à la moelle, elle n'aurait pas pu trouver mieux que toi. Enfin, quand je dis « elle », son choix ne lui appartenait pas totalement : elle n'a fait que te proposer. Si sa mère et son parrain ne l'avaient pas validé, Adrian aurait refusé net.

− Son parrain ? répéta Harry, surpris.

− Aquilius Moore.

Il n'eut guère à chercher dans sa mémoire, car l'image de l'homme aux yeux dorés venu l'interroger sur le Fourchelang lui revint aussitôt à l'esprit. Jusqu'à présent, il n'avait pas réalisé que l'« Adrian » cité par Moore était Mr Mogg.

− Tu sais pourquoi elle m'a choisi ? demanda-t-il, perplexe, alors qu'ils passaient au wagon suivant.

− Je pense qu'il y a plusieurs raisons. Tu n'as jamais cherché à lui parler, tu es toi-même très riche, tu lui as montré qu'elle avait encore des progrès à faire en duel et tu as contribué à notre équipe de battre la sienne à deux reprises pendant les cours spéciaux de Williams. Et puis, tu es intéressant, honnête, modeste et rassurant. Je ne peux pas l'affirmer, mais je crois qu'elle te considère comme son rival… ou un obstacle à surmonter pour s'améliorer. Lucretia n'aime pas être dépassée par un mec : elle fera tout ce qu'elle peut pour te surclasser, puis elle passera sûrement à Silver.

− Pour Silver, je lui souhaite bien du courage.

Ana approuva et l'entraîna vers le compartiment à rejoindre, qu'il n'était pas censé connaître dans cette vie. Au moment où la Serdaigle fit coulisser le panneau, Harry secoua la tête, désabusé. Mogg était déjà là, en compagnie d'un chevalier vêtu de son armure, une épée à la hanche, une hallebarde dans la main, avec sur son plastron peint le message « Auror de la Mort ». Il ne fut guère difficile de deviner qui se cachait sous le heaume.

− Toi, tu as encore fait une connerie, affirma Ana.

− Ce n'est pas mon genre, prétendit Silver.

Mensonge qu'Alexa contredirait dès le dîner, pensa Harry. Et encore, le professeur Bresch serait sûrement à attendre Silver à l'entrée du château pour lui faire sentir toute son irritation.

− Quoiqu'il en soit, pour entamer cette réunion, je tiens à faire part de ma grande déception à l'égard d'Ethan. Prendre une autre femme qu'Alexa pour épouse est problématique pour moi, car elle ne me lâche plus la grappe. Pour cela, je devrais t'en mettre une, mais je reconnais que l'amour est préférable au masochisme. Alors, Fiancés de la Mort, je vous souhaite plein de bonheur et vivement que vous donniez vie à un Bébé de la Mort.

− On joue la comédie, hein ! dit Harry.

− Ah ? Eh bien, Comédiens Fiancés de la Mort, je vous souhaite plein de bonheur et…

− On a compris, coupa Ana, lasse.

− Vraiment ? Je croyais que les vacances vous avaient ramollis. Bref, si je suis là, c'est parce que j'ai surpris le vieux dirlo et Dumbledore – par accident, bien entendu – parler d'un risque que le train soit attaqué, alors je me suis dis : « Cool, je vais enfin découvrir ce que ça fait de voyager en train ! » Sauf qu'à mon arrivée à Londres, je me suis aperçu que j'avais transplané. Donc, je rattrape le coup.

Il était irrécupérable, songea Harry, qui échangea un regard avec la magnifique Serdaigle et Mogg. A l'évidence, toutes les deux s'étaient dit exactement la même chose.

− Et… pourquoi en armure ? reprit le demi-démon.

− De quoi tu parles ? C'est mon pyjama.

Même Mogg ne put cacher à quel point Silver la désespérait.

− Cela étant dit, poursuivit le Gryffondor, c'est une bonne chose que nous puissions discuter. Comme chacun sait, Ethan se trouve être assez stupide pour se fiancer avec l'une des demoiselles les plus convoitées du pays, en plus de trainer avec celles qui sont les plus désirées de Poudlard. Autrement dit, il est plus que jamais dans la merde. Problème numéro un, il vient de se passer deux semaines où les élèves ont échappé à la vigilance de Firagan, donc qui ont pu élaborer des plans depuis l'annonce des fiançailles sans que j'en sois informé. Problème numéro deux, certains connaissant assez bien les traditionnalistes doivent déjà soupçonner que le mariage est un prétexte pour que Lucretia n'ait pas à épouser le mauvais prétendant à ses dix-huit ans. Problème numéro trois, il n'y en a pas, mais comme on dit « jamais deux sans trois »…

Ana parut sur le point de plaquer une main sur son visage pour manifester son exaspération.

− Nous sommes en train de faire une liste de mes prétendants, intervint Mogg.

Harry s'étonna quelque peu que la richissime héritière parle en présence de Silver, mais le Gryffondor ne manifesta aucune surprise en entendant la voix envoûtante de la jeune femme.

− Bonne idée ! approuva-t-il. Quand vous l'aurez finie, je la montrerai à Firagan et il n'aura plus qu'à les surveiller. Bon, si les complots sont déjà prêts, il ne pourra pas faire grand-chose, tout comme il lui est impossible d'espionner tout le monde en même temps. Nous devrons donc nous montrer vigilants quant aux attaques spontanées.

Le demi-démon estimait pouvoir se défendre de lui-même, notamment parce qu'il entendrait la moindre menace venir, que ce soit devant lui ou derrière, mais les paroles de Silver lui rappelèrent que ses capacités en magie de perception méritaient de solliciter Lorca au plus tôt pour les accroître ou les affiner.

− Autre sujet, continua le « chevalier », les FIE. Si jamais ils réussissaient à s'introduire dans Poudlard, ne les attaquez pas. Comme l'ont si bien dit Dumbledore et l'vieux dirlo : « Quitte à provoquer la Confédération internationale, autant confier ça à Leo. » En plus, je n'aime pas que quelqu'un me pique mes nouveaux jouets. Quant aux inévitables attaques que les gerfauts lanceront sur Poudlard, nous aurons besoin de réfléchir à des formations appropriées pour tous les cas, mais ça, c'est le rôle de Dumby' et Breschy'… Quoique, Ethan, en tant que Chouchou Stratège aux Yeux Rouges de la Mort, tu ferais bien de cogiter aussi.

Silver prit quelques secondes pour faire le tri dans ses pensées, mais Ana le ramena sur terre assez rapidement :

− Comment ça se passe si le train est attaqué ?

− D'après ce que j'ai accidentellement entendu des Aurors, c'est un peu comme ce que vous avez fait à la rentrée : évacuer les compartiments et mitrailler tout gerfaut s'approchant. Dumbledore a fourni une liste d'élèves responsables sur lesquels ils pourront se reposer afin de gérer les excités, les pleurnichards, les angoissés et tout le tralala. Enfin, voilà. Maintenant, j'ai un petit somme à faire, alors je vous prie de dégager de ma chambre.

Non sans un dernier regard blasé unanime, les trois Brigadiers sortirent alors que Silver s'étendait sur la banquette, mais au moment où Ana et Harry allaient se séparer de Mogg, celle-ci retint son « fiancé » en l'agrippant par le bras. Si lui-même fut surpris, la Serdaigle poursuivit son chemin. D'un geste de la tête, la belle Serpentard l'invita à la suivre, le lâcha et leur ouvrit la voie.

Ils n'allèrent pas loin. Plus encore qu'en compagnie d'Ana, les élèves qui les remarquaient se pressaient aux portes pour ne rien louper de leur passage avant de se consulter. De ce que Harry put comprendre, une majorité d'entre eux n'avait pas cru à la « rumeur » des fiançailles. Mogg le fit entrer dans un compartiment vide qu'elle avait dû remarquer en rejoignant Silver, et s'assit sur une banquette. Le panneau refermé, le demi-démon en fit autant en s'installant face à elle.

Elle resta silencieuse pendant plusieurs secondes, comme si elle n'avait pas encore réfléchi à ce qu'elle voulait lui dire. De toute évidence, elle l'avait amené ici sur un coup de tête.

− Je… commença-t-elle, hésitante. Je voulais te remercier. Pour le contrat de mariage. Je ne l'ai pas fait au réveillon parce que tout le monde nous regardait, mais j'étais vraiment soulagée que tu signes. Alors, merci. Et désolée de te mettre dans une telle situation.

− Nous sommes la Brigade, donc solidaires, comme diraient Silver et Alexa. Et puis, les ennuis, j'ai l'habitude, sans parler que ton père a dressé un avenir assez déprimant s'il lui fallait te marier à l'un de tes prétendants. Mais je dois reconnaître que je n'aurais jamais imaginé recevoir une proposition de mariage de cette manière... A ce sujet, ils sont si pourris que ça, tous tes soupirants ?

− Non. Il y en a des fréquentables, mais ils sont peu nombreux. Lucian Lingam est très beau, intelligent, séduisant, mais sa passion pour la richesse et le pouvoir inspire la méfiance de mes parents. Dans la grande majorité de mes prétendants, ils sont soit adeptes de la magie noire, soit ils encouragent les actions des Mangemorts, soit ils sont Mangemorts.

Harry hocha légèrement la tête et regarda Mogg. Sa voix enchanteresse était teintée d'une certaine mélancolie, comme si la jeune femme regrettait d'attirer des hommes peu fréquentables, voire carrément malsains.

− Enfin, reprit-elle, à part pour te remercier, je voulais aussi rebondir sur ce qu'a dit Silver. A propos des élèves qui savent, ou soupçonnent, les véritables raisons cachées derrière nos fiançailles. Je… Ce serait bien que l'on… tu sais ? Que l'on fasse comme si nous étions un peu proches. Manger ensemble, parfois être assis l'un à côté de l'autre pendant les cours ou faire des messes-basses. Être complices, en quelque sorte. Ou au moins qu'on donne l'impression d'apprendre à nous connaître. Même fiancée, je n'arriverai jamais à me débarrasser des élèves qui me convoitent, mais s'ils croient qu'il y a vraiment un truc entre nous, ils me ficheront peut-être la paix. Je sais bien que ça ne va pas arranger les choses entre toi et mes prétendants et je suis désolée d'empirer ta situation, mais… je n'en peux plus de tous ces mecs…

Le demi-démon eut un léger sourire.

− Au point où j'en suis, pourquoi refuserais-je ?

Mogg ne montra aucune satisfaction, aucun soulagement, mais elle tendit la main :

− Je ne me suis jamais présentée, au fait : Lucretia Mogg.

− Ethan Potter, dit Harry en serrant la main offerte.

− Enchantée. Comment ça s'est passé avec Draya ?

− Bien, mais elle a trop d'éner…

Il cilla et fixa sa « fiancée » d'un air indécis. Mais à en juger par l'expression triomphante de la belle blonde, il n'avait pas rêvé : elle avait nommé la Shadrian par son véritable prénom. Comment ? Il n'eut même pas à poser la question : Mogg parut deviner ce qu'il pensait.

− Tu es très attentif pendant les cours spéciaux de Williams, à ce que j'ai entendu dire, mais tu l'es bien moins lors des mondanités. Juste avant d'aller avec mon père dans le bureau de Prius, quand tu nous as confié Draya, tu l'as appelée par son vrai nom. Or, pour rappel, Tara et moi étions encore en bon état pour entendre cet Ooghar lui demander d'aller réclamer des antidotes à l'Alliance.

Harry, abasourdi, continua à la regarder fixement. Après tous les avertissements et rappels qu'il avait donnés à la fillette, il était celui qui avait commis une erreur ?! Et il ne s'en était même pas rendu compte. Draya non plus, semblait-il, puisqu'elle n'avait pas relevé sa bourde. La riche héritière jubilait intérieurement, pour sa part, mais son camarade pouvait ressentir toute sa joie, sa curiosité, son avidité d'en savoir plus. C'était comme si le Kato Distra affectait même l'état d'esprit de Mogg pour la faire émaner de son corps lorsque ses sentiments atteignaient une certaine puissance.

La belle se pencha vers lui, impassible en apparence, et leva un index autoritaire.

Une question, annonça-t-elle. Pour aujourd'hui, tout du moins. Je t'ai choisi comme faux fiancé pour plusieurs raisons. Il y en a toutefois une qui a plus d'importance que les autres : tu n'es pas ce que l'on pourrait qualifier d'« élève lambda ». Ton sauvetage de Ninie a fait appel à une rapidité qui n'avait rien d'humaine, tu peux tuer des Nudhors sans utiliser ta baguette, tu as capturé deux Mangemorts pendant les vacances du Noël… Ce qui laisse penser que Tu-Sais-Qui s'intéresse singulièrement à toi… Et tu as hébergé Draya pendant deux semaines. J'oublie certaines choses, mais voici ma question : quel lien il y a-t-il entre l'Alliance et toi, exactement ?

Impossible d'y échapper. Harry n'avait pas oublié la réputation de Mogg et Gardner quand on les contrariait, tout comme il ne doutait pas que sa camarade ne lâcherait jamais le morceau. En bref, il était cuit. Elle posait cependant une question assez pertinente : maintenant que Dumbledore et l'Alliance s'étaient associés, quel rôle jouait-il ? Demi-démon, certes, futur allié à la fin de ses études, mais à l'heure actuelle ?

− Je… dit-il en réfléchissant rapidement. Je suis une sorte de… d'intermédiaire. Enfin, j'étais. Le but, c'était que j'offre un allié à l'Alliance, donc j'ai proposé Dumbledore. A présent, je suis juste un élève qui se forme pour pouvoir l'aider à vaincre Anteras, tout comme elle m'apporte son soutien pour nous débarrasser de Voldemort.

Mogg ouvrit la bouche mais se ravisa aussitôt. Elle semblait estimer qu'elle en avait suffisamment demandé à Harry. Peut-être même s'était-elle dit que retarder l'heure des révélations leur permettrait de justifier leur comédie du « on se rapproche ».

− L'Alliance veut t'examiner, confia-t-il.

− Hein ? Pourquoi ?

Il lui expliqua le Kato Distra, moins facilement que Prisca, et les recherches que les Mages menaient à ce sujet. Mogg resta muette tout le long, écoutant avec un franc intérêt. Harry n'aurait su dire si elle espérait que son auscultation lui permettait de se débarrasser de sa voix mélodieuse ou si elle était juste fière d'être « particulière », mais elle sembla surtout enthousiaste à l'idée de rencontrer plus de gens de l'Alliance. Elle exigea néanmoins d'être examinée par une femme.

Il n'en fallut pas plus pour que, surgissant du néant dans le silence le plus total, Uvon apparaisse à côté de Harry, non sans faire sursauter les deux adolescents. Comme à l'accoutumée, son regard vif parcourut l'endroit et ses moindres recoins puis il l'arrêta sur Mogg avant de se tourner vers le demi-démon.

− Il semblerait que vous ayez des goûts de luxe en matière de femme, Ethan.

− Je… Non… Enfin, c'est… Que… Que faites-vous ici ?

− Draya a espionné votre conversation et est venue nous prévenir que votre fiancée avait été informée que nous souhaitions mener un examen sur son Kato Distra, répondit Uvon en sortant son cristal grossièrement taillé. Et bien entendu, nous avons été informés que Lucretia Mogg vous avait démasqué, mais nous ne vous en tenons pas rigueur.

− Comment a-t-elle fait pour nous écouter ? demanda la belle blonde, surprise.

− Contrairement à ce que l'on pourrait croire, les Shadrian ne transplanent pas. Ils désintègrent leur enveloppe charnelle et se mêlent à l'air pour voyager. Une fois leur destination atteinte, ils reprennent forme. En d'autres termes, à partir du moment où une pièce contient de l'air, ils peuvent y accéder, entendre ce qu'il s'y dit et voir ce qu'il s'y passe. La raison pour laquelle ils ont été si craints, c'est qu'ils n'ont pas besoin de se reconstituer entièrement : Draya, si elle avait été notre ennemie, aurait juste eu à se saisir d'une dague, matérialiser sa main… non, ses doigts armés, et nous trancher la gorge.

Harry avait donc visé juste : ce n'était pas un transplanage qui permettait à Draya de se déplacer, mais il fallait reconnaître qu'il ne s'attendait pas à ce que son moyen de voyager soit aussi impressionnant.

− Bien, poursuivit le Mage en se levant. Lucretia Mogg, je ne peux vous ausculter ici, je vais donc devoir vous emmener à la Cité, mais ne vous inquiétez pas, je vous ramènerai dans le train avant qu'il n'ait atteint Pré-au-Lard. Je vous laisse encore quelques minutes pour discuter, j'ai quelque chose à dire à l'Auror qui est dans le couloir.

Et il sortit du compartiment, alors que Mogg tirait sa baguette et l'agitait, sans doute pour envoyer un message à ses amies et les prévenir des évènements. On sentait qu'elle était impatiente de découvrir l'Alliance, son refuge, mais aussi le savoir des Mages. A tel point que sa froideur paraissait fondre.

− Tu as déjà été dans cette Cité ? s'enquit-elle.

− Deux fois, et ça vaut le détour.

Et la belle jeune femme en parut plus enthousiaste que jamais, mais consciente du délai qu'il leur restait pour converser, sa priorité revint sur leur « couple ». Elle fit rapidement le tri dans ses pensées pour se remémorer certains points qu'elle voulait aborder.

− Ah, c'est ça, dit-elle pour elle-même. Il faut que nous nous appelions par nos prénoms, maintenant, et le premier arrivé à table devra garder l'une des chaises voisines pour l'autre. Si jamais tu te mets en couple avec quelqu'un, par contre, essaie de le faire discrètement. De mon côté, je ferai un effort pour trouver l'homme de ma vie… Même si ce n'est pas à Poudlard que je risque de le rencontrer.

Uvon revint. Etrangement, les élèves des compartiments alentours ne semblaient pas avoir remarqué sa présence, car de ce que Harry pouvait entendre, les discussions parlaient uniquement de l'actualité sorcière. Comme si le Mage avait été invisible aux yeux des autres, sauf pour ceux des deux Serpentard et de l'Auror. A peine la porte refermée, il tira d'un pli de sa robe un petit flacon contenant un étrange liquide or, noir et rouge, qu'il donna au Champion d'Alterion sous le regard très intrigué de Mogg.

− C'est une potion de Prévention, indiqua-t-il. Comme nous ne savons pas si votre héritage aura les mêmes effets que celui de Midori, nous aurons besoin d'un aperçu de vos capacités avant que vous n'entamiez votre apprentissage. Si vous avez fini, nous pouvons partir.

− Qu'en est-il du Mangemort marqué par Vallys ? interrogea précipitamment Harry. Et des gerfauts ?

− Nous rencontrons quelques difficultés logistiques à terminer la potion qui tracerait le mage noir, avoua Uvon. Certains de nos ingrédients supportent mal les températures actuelles, nous sommes donc contraints de faire des recherches pour trouver des alternatives locales afin de la finaliser. Pour ce qui est des gerfauts, Midori n'a pas eu trop de mal à ensorceler l'esprit de celui détenu par Albus Dumbledore. Il a été renvoyé auprès du Sorcier Noir quelques heures seulement après la tentative que vous avez déjouée. L'autre, pour sa part, est toujours étudié. Trouver un point de compatibilité n'est pas chose aisée, mais ça l'est encore moins quand l'Ennemi y met son grain de sel.

Le Serpentard comprit aussitôt qu'Anteras avait ajouté sa magie démoniaque à la potion et à la création du gerfaut ramassé par Prisca.

− Pouvons-nous partir, Lucretia Mogg ?

− Oui. Pot… Ethan, se rattrapa-t-elle, dis à Ninie de me rendre mon plaid avant ce soir ou je la dévore.

Déconcerté, Harry n'eut même pas le temps de poser la moindre question, car Uvon saisit Mogg par le bras et tous deux se volatilisèrent. Depuis quand Leonie et la riche héritière étaient-elles proches ? Il avait beau ressasser les quatre derniers mois, il n'avait pas souvenir de les avoir vues se montrer chaleureuses l'une envers l'autre. Le Bébé de Gryffondor n'avait même ni évoqué ni manifesté le moindre intérêt pour la Serpentard, lui semblait-il.

Il ne s'attarda pas à y réfléchir davantage et sortit du compartiment pour rejoindre le sien, les Aurors lui jetant juste un bref coup d'œil quand il les croisait tandis que les conversations des élèves s'enchaînaient aux oreilles du Serpentard. L'excitation commençait à gagner tout le monde alors qu'on se souvenait subitement que les phases finales du tournoi de duel seraient très bientôt connues, mais on discutait aussi de l'avenir de Poudlard, de sa sécurité, des nouveaux couples, des dernières ruptures, des cours à venir, des ambitions personnelles ou sentimentales, des fiançailles de Harry et Mogg, etc. Les sujets étaient d'une telle diversité qu'il n'arrivait pas à tout suivre, si bien qu'il en vint à annuler sa magie auditive pour avoir la paix et être seul avec son propre esprit.

Harry eut aussitôt l'impression d'être soulagé d'un poids et, expirant profondément, ouvrit la porte du compartiment où les filles de Gryffondor se trouvaient.

− … de nouveaux sorts avec ma tata ! se réjouissait Leonie à son entrée. Et si je vais plus loin qu'Alexa pendant le tournoi, elle a promis que je pourrai choisir le prénom de son premier enfant !

− Et si tu perds ? demanda Lily en jetant une œillade rieuse au Serpentard qui s'asseyait face à elle.

− Je pourrai choisi le prénom de son deuxième enfant !

− Cette fille est complètement allumée, soupira Aurelia, non sans un sourire en coin. Enfin, comment ça s'est passé avec ta promise, Ethan ?

− Bien. Elle voulait juste me remercier d'avoir joué le jeu pour le contrat de mariage et me demander de faire genre qu'on cherchait à mieux se connaître. Et que Leonie devait lui rendre son plaid ce soir ou elle la « dévore ».

Le petit bout de femme-enfant se renfrogna en protégeant hâtivement son ventre avec sa peluche de chouette.

− Depuis quand vous êtes si proches ?

− Depuis toujours, dit Leonie. Lulu' est ma cousine. Sa maman, ma maman et ma tata sont sœurs, mais Lulu' est cruelle et tyrannique, parce que quand je fais quelque chose qui ne lui plait pas, elle essaie de me manger le bidon !

Harry hocha la tête. Voilà qui expliquait peut-être la raison pour laquelle Dorcas et Astrea dégageaient cette même aura de sensualité. Elles ne se ressemblaient guère physiquement, mais maintenant qu'il y réfléchissait, elles semblaient avoir un peu la même attitude froide et directe.

Le parcours du Poudlard Express se poursuivit. Parti dans le froid glacial de Londres, il se retrouva bientôt sous un déluge, la pluie s'écrasant sur la fenêtre avec férocité. Comme dans les autres compartiments, les filles de Gryffondor parlèrent aussi bien des attaques perpétrées par les Mangemorts et les gerfauts que du tournoi de duel, du prochain cours spécial de Lorca, du futur assaut qu'Anteras lancerait sur l'école ou encore – à la grande frustration de Leonie et à la satisfaction de Harry – d'une longue série de lettres que Lily et James avaient échangé durant les vacances. Néanmoins, s'il y eut bien un sujet qui laissa le demi-démon pantois, ce fut lorsque le Bébé de Gryffondor aborda la liste des personnes lui ayant envoyé des cadeaux à Noël, car elle ne comportait pas que des élèves, ses amies et ses proches : des employés du ministère, des commerçants du Chemin de Traverse et de Pré-au-Lard, des joueurs de Quidditch plus ou moins renommés et des sorciers et des sorcières habitant aux quatre coins de l'archipel avaient contribué. Sans parler des professeurs, Hagrid et Madame Pomfresh, qui lui avaient adressé une carte pour lui annoncer qu'elle aurait une surprise à la rentrée.

Puis les conversations cédèrent leur place à l'agitation lorsque le Poudlard Express entra en gare de Pré-au-Lard. Sortir les malles des filets, revêtir les capes d'hiver, rabattre les capuchons puis se mêler à la foule se dirigeant vers les portes donnant sur le quai fut moins compliqué qu'à l'ordinaire, en raison des élèves qui n'étaient pas revenus. A peine descendu du train, le Serpentard réactiva sa magie auditive. Tout comme lui, les étudiants se méfiaient, convaincus que ce ne serait qu'à Poudlard qu'ils pourraient s'estimer hors de danger. Si bien que nombre d'entre eux coururent à moitié jusqu'aux diligences.

Au moment où il s'apprêta à suivre les filles de Gryffondor vers une calèche, une main l'attrapa à nouveau par le bras pour lui faire changer de trajectoire. Il n'eut pas à regarder sous la capuche ruisselante pour savoir qu'il s'agissait de Mogg. Mary, se retournant, le comprit aussi et fit passer le message à ses amies, alors que les plus perspicaces des prétendants de la blonde richissime observaient hostilement et jalousement le « fiancé » de la belle héritière.

− Et voilà l'homme aux mystères ! dit Gardner, goguenarde, quand il monta dans une voiture. Potter, Potter, Potter… Je te trouvais déjà intéressant avant les vacances, mais aujourd'hui, j'en serais presque à croire que tu me fascines.

− Heureux de l'apprendre, prétendit-il en refermant la portière, la calèche se mettant en route un instant plus tard. Evite de trop le montrer, c'est tout, j'ai déjà assez d'ennuis comme ça qui me collent aux basques… A qui avez-vous parlé ?

− Nos parents, Wendy et le copain de Nadège, répondit Berenis.

Ca faisait déjà beaucoup trop de monde, songea le demi-démon. D'autant que les Mogg, les Berkelay, les Gardner comme les Sainton travaillaient, donc croisaient bien des gens tous les jours et, en conséquence, qu'ils pouvaient à tout moment faire la rencontre d'un legilimens à la solde de Voldemort.

− Ils vont devoir être très prudents, dans ce cas, dit-il. Les Mangemorts savent que nous avons passé le réveillon ensemble, ils pourraient tenter d'entrer dans l'esprit de vos parents pour découvrir ce que vous avez appris de et sur moi. Si jamais ils se rendent compte que je suis un allié de l'Alliance, ce n'est pas que Voldemort qui va s'intéresser à moi, mais aussi Anteras.

− On s'en doute, dit Sainton. On a prévu de demander à Dumbledore s'il connaissait un moyen pour empêcher d'accéder à cette révélation.

En existait-il seulement un, à part l'occlumancie ? La question trotta quelques secondes dans la tête de Harry, qui la chassa avant de se tourner vers Mogg :

− Comment s'est passée ton aventure ?

− Elle était trop courte, se plaignit sa « fiancée ». C'est impressionnant ce qu'ils ont bâti et les gens sont incroyables ! Et le moment de l'examen s'est déroulé agréablement, sans douleur ni potion infecte. Maviel, la fille qui m'a prise en charge, a un peu galéré à trouver la bonne quantité de sang à me prélever, mais ça m'a permis d'en apprendre plus sur l'Alliance et sur les étonnants espoirs qu'elle place chez un simple « intermédiaire ».

Elle lança un regard ironique à Harry, qui se retrouva immédiatement au centre de l'attention. Il regretta aussitôt d'avoir eu l'idée de dire à Mogg que les Mages s'intéressaient à elle et au phénomène qui lui donnait sa voix, mais il était à peu près sûr que, même s'il n'en avait touché mot, la riche héritière aurait pensé à poser des questions sur lui.

Non sans un sourire sardonique, carnassier et victorieux qui ne présageait rien de bon, elle conclut :

− On dirait que nous allons passer beaucoup de temps ensemble, « mon amour ».