Comme il fallait s'y attendre, la très longue conférence de presse donnée par Terry Hool sur la guerre opposant l'Alliance et Anteras provoqua un séisme dans le monde entier. Si la majorité de la communauté sorcière laissait le bon sens lui permettre d'encaisser, assez difficilement, l'existence du LorMirAl, une minorité restait sceptique et accusait une supercherie de Londres pour obtenir des renforts de l'étranger. Autant dire que les détracteurs du ministère britannique de la Magie étaient sujets à un flot de moqueries à travers toute la planète. Toutefois, s'il y avait bien quelqu'un qui se réjouissait de l'existence de deux autres mondes, c'était bien Leonie, qui imaginait la quantité de nouvelles peluches représentant des créatures et des animaux inconnus qu'elle pourrait avoir.
Loin des discussions qui, même cinq jours après les révélations de Hool, tournaient encore et toujours autour du LorMirAl – éclipsant même l'approche du premier tour du tournoi de duel –, Harry s'appliquait à viser un pot de terre cuite avec son doigt. Réfugié dans la Salle sur Demande, il avait commencé à apprendre les sortilèges, et réussir, « matérialisés », comme disait Damar. C'est-à-dire, visibles. Mais sa précision laissait encore à désirer et c'était tout naturellement qu'il avait profité d'avoir un moment de répit, sans Mogg ou Alexa à côté de lui, que le demi-démon était venu s'entraîner à un « jeu de tir ».
Placé à dix bons mètres de sa cible, il se concentra plus sur elle que sur sa magie intérieure, qu'il maniait avec autant de facilité que s'il l'avait toujours utilisée. Inspirant, il fit jaillir un éclair de lumière mauve qui rata le pot, passant à quelques centimètres avant d'aller s'écraser contre le mur du fond. Il soupira. C'était son sixième essai, son sixième échec, et il n'avait même pas effleuré la cible.
Il s'apprêta à retenter sa chance, mais le léger claquement de la porte attira son attention sur Lorca, munie d'un énorme grimoire relié plein cuir et flambant neuf. Elle avait notamment enfilé une superbe robe pourpre et or qui était ceinte d'une fine chaîne faite d'un métal bleu saphir sans nul doute originaire de Mirvira.
− Encore une fête ? demanda Harry.
− Un mariage.
Elle posa le livre sur la table.
− Prisca m'a dit que vous aviez deviné que Kato Distra appartenait au langage démoniaque, dit-elle. Si Midori l'a appris, il parait logique que vous puissiez le faire aussi. Si Cataara, Uvon et Gavile ne se trompent pas, il vous sera plus… naturel de le comprendre, mais autant vous prévenir : c'est une langue très complexe, comportant son lot de subtilités. A cela s'ajoute le fait qu'elle est syllabique et combinatoire. Comme le japonais, une des raisons pour lesquelles Midori s'est entiché de cette culture.
Harry arqua un sourcil, intrigué.
− Combinatoire ? répéta-t-il.
− En fonction de l'ordre des syllabes, la prononciation peut changer et fournir un résultat totalement différent : un sortilège très simple est le Vadisôké, que l'on pourrait traduire par « Lumière des Cieux », qui permet de créer une lueur aussi intense que le soleil. Si, par exemple, vous vous trompez et dites Divasôké, vous transformerez la chose que vous tenez en bois. Mais si vous dîtes Vabisôké, vous détruirez tout ce qu'il y a autour de vous dans un rayon de cinquante mètres. Il faut être très prudent avec la langue démoniaque. D'ailleurs, quand vous lirez le livre, faites-le en silence, ne remuez même pas les lèvres.
Le Serpentard hocha la tête en regardant Lorca ouvrir l'ouvrage. Première page, première leçon. Il s'agissait, à l'évidence, d'un simple guide d'apprentissage linguistique. L'écriture démoniaque était assez spéciale : pleine de glyphes complexes qui, en une seule phrase, pouvaient s'étaler sur trois lignes. Juste en-dessous avait été rédigée la prononciation phonétique et, encore en dessous, la traduction anglaise, où des petites croix apparaissaient ici et là. Avant que Harry n'ait eu à poser la question, la Nehoryn reprit :
− Certains termes démoniaques ne sont pas traduisibles, indiqua-t-elle, nous les avons donc remplacés par des croix, mais nous avons fait en sorte que les explications soient aussi claires que possible. Au retour de Midori, je lui demanderai de m'aider à faire une liste de sortilèges plus ou moins faciles.
− En quoi consiste sa mission ?
− Fédérer les plus anciens peuples magiques de l'Alterion. Contrairement aux humains, les créatures magiques ont une « mémoire historique ». Ils se souviennent qu'à une époque lointaine, un être étrange, différent, unique a parcouru le même monde qu'eux. Ils ont oublié le nom de Lathar, mais dans le Péloponnèse, en Grèce, une tribu de centaures affirme que sa nymphe préférée s'appelait Lydia. Dans l'Oural, des géants prétendent aussi que « le Monstre Immortel » était, dans sa jeunesse, un bagarreur. Outre le fait de rassembler la résistance à Anteras et au Sorcier Noir, c'est une occasion d'en apprendre un petit plus sur votre père.
Harry songea qu'il ne s'habituerait jamais à entendre les autres dire que Lathar était son paternel. Petit con, ne rejette pas ton géniteur ! ironisa la petite voix du Démon, alors que Lorca refermait le grimoire.
− Qu'en est-il du groupe de gerfauts qui s'approchait de Poudlard ? s'enquit-il.
Maintenant qu'il avait enfin l'opportunité de discuter avec la Nehoryn, autant en profiter pour poser toutes les questions qui avaient pu le travailler depuis leur dernier entretien. La question, toutefois, sembla faire hésiter son professeur et mentor, comme si elle possédait une information qu'elle n'était pas certaine de vouloir transmettre au Serpentard. Elle céda malgré tout.
− Ils ont été littéralement anéantis, avoua-t-elle. Pas tués, mais bel et bien anéantis. Nous n'avons retrouvé que des corps démembrés, brûlés, tranchés. Pas un seul n'était entier. Kaliadie, la cheffe des Shadrian, les a trouvés à deux vallées d'ici. Les Mages effectuent actuellement des prélèvements pour identifier la magie impliquée, mais selon toute vraisemblance…
− Il s'agit de la magie de la Mort, acheva Harry.
− Non, le contredit Lorca. C'est de la magie démoniaque.
Le demi-démon ouvrit des yeux ronds. Il était persuadé jusque-là que Silver mentait sur cette revanche qu'il se devait de prendre sur un joueur, aux Trois Balais. Dès qu'il avait entendu la Nehoryn lui dire que l'escadron des gerfauts avait été exterminé, il en avait aussitôt conclu que le Gryffondor était le responsable.
− Quoi ?
− Nous attendons encore que Midori le confirme, mais les premières analyses laissent penser que c'est bien de la magie démoniaque qui a été pratiquée pour annihiler ce groupe. Mr Silver emploie une magie étrange, unique, dont lui seul a le secret, mais après qu'il eut massacré les Lorods, j'ai envoyé un cadavre à l'Alliance afin qu'elle l'étudie. Il n'y a rien de démoniaque dans son art, il n'y a rien de connu à travers tout le LorMirAl, en réalité.
− Alors qui… ?
− C'est la question : qui ? Vous ne connaissiez aucun sortilège avant aujourd'hui et Midori jure qu'il n'a joué aucun rôle là-dedans. Il ne reste donc que deux explications : soit Lathar a un descendant en partie démon, soit il est lui-même vivant et intervenu.
Harry avait quelques doutes sur la deuxième hypothèse. Si le Démon d'Alterion était toujours en vie, pourquoi ne se manifesterait-il pas ? Pourquoi ne se présentait-il pas à l'Alliance, au ministère ou même à lui, son « fils » ? Attendrait-il le bon moment pour surprendre Anteras ?
Il chassa ces questions de son esprit. La seule information concrète qui méritait d'être retenue, c'était que, tout au moins en apparence, il y avait quelqu'un capable de manipuler la magie démoniaque qui se promenait dans la nature. Plus important, tout portait à croire qu'il ou elle s'opposait au Démon de Lorgath. C'était un allié dont les résistants à Anteras et à Lord Voldemort auront grand besoin, se dit-il.
− Et le Horcruxe qui est dans la Salle sur Demande ? reprit le Serpentard.
− Nous l'avons confié à Dumbledore. Il est préférable que ce soit lui qui les garde. Votre chambre est peut-être inconnue d'une majorité des étudiants, le fait que vos amies sachent où elle se trouve met en péril sa localisation. Notamment par Mr Rogue qui semble avoir achevé sa formation en légilimancie, si on en juge l'intensité de tous ses regards.
Harry grimaça.
− Ca veut dire qu'il peut accéder à toutes les informations que j'ai communiquées à Lucretia… Donc qu'il sera en mesure de renseigner Voldemort…
− Et qu'Anteras comprendra que vous êtes le Champion d'Alterion. Etant donné que Miss Mogg a vu John à la réunion, nous l'avons placé sous surveillance, tout comme les familles de vos camarades connaissant la vérité en ce qui vous concerne. Personne ne vous reprochera d'avoir été démasqué ou d'avoir révélé certaines choses à ces jeunes femmes, mais il faut que vous preniez conscience que vous tous, vous comme elles, êtes en danger. Même si Anteras sait que vous êtes jeune et encore inexpérimenté, dès qu'il vous identifiera comme notre allié, comme un demi-démon, il ne lésinera pas sur les moyens pour vous supprimer.
− Une Lame du Chaos, hein…
− Probablement. A moins qu'il ne lance une attaque en ordonnant aux gerfauts de se concentrer sur vous.
Dans les deux cas, ça n'avait rien de réjouissant.
− Je dois y aller, annonça Lorca.
− Juste une dernière question, s'il vous plaît ! dit Harry. Quand Midori transplane avec des flammes noir et or, il s'agit de son transplanage en tant que demi-démon, c'est ça ?
− En effet. Mais quand vous apprendrez le vôtre, il sera différent du sien. A l'époque de la Première Guerre du LorMirAl, Anteras ne savait pas transplaner, mais il est possible qu'il ait appris à le faire depuis sa libération. De la même manière que les Mages, Byr disparaissait tout simplement. Lathar, selon les anciens textes, voyageait en provoquant un bref éclair de flammes vertes et dorées. Qu'ils le soient à moitié ou totalement, les Démons sont à peu près comme tous les êtres : uniques par leurs caractéristiques comme par leurs capacités.
Et elle disparut sans un mot de plus dans l'habituel panache de fumée noire. Un nouveau type de transplanage ? Si la nouvelle enthousiasmait Harry, il espérait tout de même qu'il serait plus agréable que celui des sorciers.
Il ramassa l'énorme grimoire. S'il était ravi de pouvoir approfondir son héritage démoniaque, l'épaisseur de ce bouquin faisait assez peur. A quel point sa langue « paternelle » était-elle compliquée ? De ce qu'il avait pu voir quand la Nehoryn lui avait présenté l'ouvrage – et tout comme elle le lui avait assuré –, certaines syllabes étaient prononcées différemment selon leur association. Il avait également remarqué que le Ka devenait Ta quand on le raccrochait à Dar.
Il poussa un profond soupir. Entre les cours, les devoirs, sa formation, le démoniaque, le tournoi de duel et ses responsabilités en tant que Brigadier, il ne risquait pas de s'ennuyer, pensa-t-il. En parlant du tournoi, il consulta brièvement sa montre et réalisa que son duel contre le professeur Vector commencerait très bientôt. Renonçant à son entraînement, il prit le chemin de la sortie.
Les premiers spectateurs étaient arrivés à une heure très matinale, mais le plus surprenant était sans conteste le nombre de personnes : rien que pour le duel opposant Remus à Stuart Carrighan, une bonne vingtaine de sorciers et sorcières avait envahi Poudlard. Les deux adversaires avaient confié ne pas en connaître la moitié. Retraités ou simples curieux, hauts fonctionnaires ou travailleurs modestes, on avait même vu une femme enceinte jusqu'aux yeux profiter de son congé maternité pour venir encourager tout le monde et converser avec les professeurs. Bien qu'hypocrite, l'idée du conseil d'administration fonctionnait : si le prix d'entrée était d'un Gallion, plusieurs des spectateurs n'hésitaient pas à donner davantage.
Après un rapide passage par sa chambre pour y déposer le grimoire, il descendit dans le hall d'entrée. Amassée devant un grand tableau d'affichage, une foule d'élèves et d'adultes commentait ou se renseignait sur les duels à venir ou déjà terminés. Aux portes du château, les professeurs Slughorn et Brûlopot accueillaient les spectateurs. Harry parcourut les visages, à la recherche d'un Mangemort qu'il pourrait identifier, en vain.
− On en est où ? interrogea-t-il en rejoignant les Maraudeurs.
− Sirius, Ana, Rogue, Avery, Deventer et Cassie sont qualifiés, répondit Remus. Pour le moment, on attend le résultat du duel de Lily, mais ça ne devrait pas être très long.
Et il eut bien raison, car à peine eut-il achevé sa phrase, Harry entendit une salve d'applaudissements provenir de la Grande Salle. Sur le tableau, le trait reliant la préfète-en-chef, opposée à Sandra Killian, brilla de rouge afin de rejoindre la ligne du second tour. L'heure de se confronter au professeur Vector était arrivée.
− T'as intérêt à assurer, dit James. Mes parents sont venus exprès pour toi.
− Et pour moi, ajouta Sirius.
S'il n'avait pas été aussi surpris par la soudaine familiarité de Cornedrue, Harry aurait appréhendé de savoir si sa prestation serait saluée par les Potter. Rencontrer ceux qui furent, dans une autre vie, ses grands-parents ? Une pensée somme toute assez terrifiante, normalement, mais qui le laissa de marbre. Preuve, s'il en fallait une, qu'il avait tiré un trait sur son passé de sorcier et qu'il assumait dorénavant cette nouvelle existence.
Les portes de la Grande Salle s'ouvrirent pour laisser sortir Lily, Sandra Killian et Leonie. Bénéficiant, comme toujours, d'un traitement de faveur, le Bébé de Gryffondor était la seule élève à pouvoir assister aux duels qui lui plaisaient. Détail assez amusant et digne du petit bout de femme-enfant, la victoire de la préfète-en-chef semblait la rendre plus heureuse que la belle rousse elle-même.
− Bon courage, dit Lily lorsqu'ils se croisèrent.
− Merci.
− Si tu perds, je dirais à Lulu' que tu auras besoin d'un gros bisou pour te réconforter, promit Leonie.
Harry sourit. Il n'imaginait pas un seul instant Mogg répondre favorablement à une telle requête. En réalité, la simple idée que la belle héritière puisse avoir un geste de tendresse lui paraissait étrangement bizarre, surréaliste.
Entrant dans la Grande Salle, il observa l'aménagement réalisé par les professeurs. Deux tribunes en gradins se trouvaient le long des murs, encadrant une longue estrade sur laquelle le professeur Vector se tenait déjà avec un sourire encourageant, comme pour le détendre, l'inviter à faire de son mieux. S'il n'avait reconnu personne dans les nouveaux spectateurs fraîchement arrivés et qui entraient à sa suite, guidés et placés par le maître des potions, les têtes déjà installées ne lui rappelèrent pas que des bons souvenirs. S'il salua les Mogg et les Gardner avec une franche sincérité, il fut quelque peu refroidi par la présence de Rabastan Lestrange et Lucius et Narcissa Malefoy qui, hautains, l'observèrent intensément.
Il n'eut pas le temps de repérer les parents de James et monta sur l'estrade en inspirant profondément.
− Vallys, va te mettre à l'abri, chuchota-t-il.
La darderan se réveilla, siffla un encouragement et se volatilisa, sûrement dans la chambre de Harry, dont elle raffolait des coussins. Le professeur McGonagall, qui assurait le rôle d'arbitre, s'approcha de l'estrade.
− Saluez-vous.
Tels deux escrimeurs, les duellistes obtempérèrent, puis ils se tournèrent le dos et s'éloignèrent l'un de l'autre. Dix pas plus loin, ils se firent de nouveau face. Que faire ? Le Serpentard savait bien qu'affronter un professeur, surtout s'il avait été choisi par Dumbledore, ne serait pas une tâche facile, mais il possédait des connaissances de Mirvira comme d'Alterion. Tout au moins, il essayait de se rassurer avec cette pensée.
− Commencez !
Deux éclairs de lumière rouge feu jaillirent dans des directions opposées et se percutèrent à mi-chemin, luttant un court instant avant de faire marche-arrière. Harry s'écarta pour échapper à son propre sortilège et décocha une fine ligne argentée et lumineuse sur le professeur Vector, qui avait créé un bouclier pour se protéger de son sort : il le maintint en place pour contrer l'attaque du Serpentard, puis projeta une longue flamme violacée qui fusa en se tortillant à la manière d'un serpent.
Parfait, se réjouit Harry. Il ne savait pas si ça marcherait, mais c'était l'occasion de tester le savoir acquis tout au long de son entraînement. Fendant les airs de sa baguette, il accrocha la flamme. Il la fit grossir et prendre une teinte bleu pâle tout en faisant tourner son bras armé autour de sa tête à la manière d'un cowboy muni d'un lasso. Puis il frappa, le feu fonçant droit sur le professeur Vector qui, cette fois, fit un bond de côté et contre-attaqua en souriant, visiblement satisfait de son duel.
Qu'est-ce que c'était que ça ? se demanda Harry. Dans les minutes qui suivirent, leurs sortilèges se heurtèrent, rebondissant les uns contre les autres sans jamais atteindre leur cible. Comme si… Le demi-démon prit un temps de réflexion et tenta une nouvelle attaque, qui alla cette fois encore rebondir sur la réponse du professeur Vector.
− Je vois… murmura-t-il.
L'enseignant sembla l'avoir entendu, car son sourire s'élargit en même temps qu'il jetait un faisceau verdâtre, étonnamment épais, à la tête du Serpentard qui se baissa pour esquiver. Ce n'était pas un hasard si ses sortilèges n'avaient eu de cesse d'être contrés par ceux du professeur Vector : ce dernier attendait qu'il attaque, évaluait la trajectoire du sort en une fraction de seconde et répliquait pour mettre en échec la tentative.
− Mr Potter, montrez-moi donc ce qu'est vraiment un Brigadier de la Mort.
Inévitablement, les deux adversaires avaient compris qu'ils se retenaient. Harry se laissa toutefois surprendre par la requête, mais afficha un sourire l'instant d'après.
− Montrez-moi ce qu'est vraiment un professeur de Poudlard, dans ce cas, monsieur.
− Avec grand plaisir.
Le professeur Vector se fendit soudainement et envoya une boule de feu sur le Serpentard. Celui-ci amorça un geste pour s'écarter, mais la grosse flamme se divisa soudainement en deux. Pris de court, Harry recula et rangea sa baguette précipitamment, tandis qu'il concentrait sa magie tactile dans ses mains. Sans prêter attention à toute la série d'exclamations stupéfaites qui s'éleva des gradins, il attrapa les deux flammes. Ses chaussures glissant et grinçant sur le parquet, ses bras tremblant sous la puissance du sortilège, Harry se faisait repousser. Par chance, il avait, à son tour, pris au dépourvu l'enseignant, qui ne pensa même pas à profiter de la situation pour l'attaquer et le vaincre.
Allez, allez, allez, allez ! s'agaça le demi-démon. Toute sa magie intérieure était désormais concentrée dans ses bras, bataillant férocement pour lui donner la force de dévier le sortilège de son adversaire. Il y parvint, le souffle court, les deux flammes allant s'écraser derrière lui contre l'enchantement entourant l'estrade afin qu'aucun sort n'atteigne les spectateurs ou ne cause des dégâts aux murs. Il sauta sur le côté, échappant d'extrême justesse à un éclair de Stupéfixion. Remis de sa surprise, le professeur Vector était reparti à l'attaque.
L'arithmancien balança une longue ligne dorée qui fila droit sur Harry en décrivant des cercles concentriques : le Serpentard eut l'étrange impression que les spectateurs considéraient que le duel était fini, qu'il ne pouvait pas échapper au sortilège.
Le Serpentard eut un sourire goguenard. Il aurait préféré ne pas y avoir recours avant plusieurs tours, mais s'il voulait se qualifier, il semblait qu'il n'avait pas le choix. Amenant son bras armé à sa hanche gauche, il fit alors un geste brutal, tel un joueur de tennis renvoyant une balle d'un revers. Semblable à une violente bourrasque, un bruit résonna dans toute la Grande Salle. Invisible, le sortilège fit éclater l'attaque du professeur Vector en mille scintillements, alors que de nouvelles exclamations, cette fois-ci incrédules, retentissaient. Focalisé sur le duel, le demi-démon ne put ignorer que, remis de leurs émotions, les Malefoy et de Rabastan l'observaient encore plus intensément. Il en avait peut-être trop montré, se dit-il.
− Qu'avez-vous fait ? questionna le professeur Vector, intrigué.
− J'ai juste paré, monsieur.
− Juste paré ?
Il le fixa d'un air interdit puis, comprenant que Harry préférait ne pas livrer son secret devant tant de monde, il sourit. Dubitatif, le Serpentard le fut encore plus lorsque l'enseignant annonça :
− J'abandonne.
− Hein ?
− Ethan Potter qualifié par abandon ! annonça le professeur McGonagall d'une voix forte.
− Mais… mais… balbutia le demi-démon, ahuri, sous les applaudissements.
− Vous devriez rejoindre vos amis, Mr Potter, d'autres duels sont à livrer, dit le professeur Vector.
Harry obtempéra. Encore déconcerté par sa victoire, il tourna les talons et descendit de l'estrade. Pourquoi ? Il ne comprenait pas. Le duel était serré, pourtant. Tous deux avaient eu une chance de gagner et d'accéder au tour suivant, alors pourquoi cet abandon ? Traversant la Grande Salle, dont les portes s'ouvrirent à son approche, il se laissa quelque peu surprendre par les acclamations des élèves réunis devant le tableau d'affichage. A l'évidence, tout le monde se réjouissait qu'un professeur ait été éliminé.
Rapidement, toutefois, l'attention se porta derrière lui. Les applaudissements s'interrompirent, alors qu'il jetait un regard par-dessus son épaule. Il n'était pas le seul à avoir quitté la Grande Salle : les Mogg l'avaient suivi. Un prétexte pour renforcer l'image de leur entente en tant que « beaux-parents » et « gendre » ? Certains, sans doute les soupirants de la richissime héritière, semblèrent se poser la même question, car Harry sentit une multitude de regards et d'oreilles indiscrètes se braquer sur eux.
− Décidément, vous êtes quelqu'un de surprenant, Ethan.
− Pas tant que ça, monsieur, mais… je n'ai pas tout compris…
− Allons en parler ailleurs, dans ce cas.
Mais à peine eurent-ils fait un pas en direction du couloir menant aux locaux de la Brigade et à La Gazette du Sanglier. Les Mogg furent salués avec une déférence assez ridicule par les prétendants de leur fille, dans l'espoir de donner une bonne image de leurs familles et se présenter comme des jeunes hommes tout à fait respectables – ce qu'ils étaient ou non. Ils obtinrent une réponse très cordiale, parfois désintéressé, mais toujours sincère. Harry songea qu'il fallait être sacrément aveugle ou sourd pour ne pas comprendre que les Mogg ne leur donneraient ni la chance de se rapprocher d'eux, ni d'épouser leur fille. Il était, néanmoins, surprenant qu'ils connaissent toutes les familles, appelant par leurs prénoms les parents des élèves quand ils leur demandaient de leur transmettre leur bonjour.
Franchissant le panneau, ils longèrent le couloir et rejoignirent la porte des bureaux de la Brigade. Avant qu'il ait eu le temps d'en atteindre la porte, il entendit une multitude de voix s'élever des locaux. C'était donc là que le dix-huitième anniversaire de Mogg serait célébré, se dit-il, tout en se faisant surprendre par le nombre de voix. Il semblait y avoir beaucoup plus de personnes qu'il ne le pensait.
Et en effet, dès qu'il entra, il constata qu'il y avait plus de monde qu'il ne l'aurait imaginé. Les bureaux étaient alignés contre le mur du fond, croulant sous les bonbons, gâteaux, tartes, biscuits apéritifs et boissons alcoolisées ou non. Des élèves de toutes les maisons étaient présents, essentiellement des filles – les Gryffondor, les sixième année de Serpentard, les amies de Mogg, Cassie et Ana – discutaient et circulaient sous une longue banderole sur laquelle était écrit : Joyeux anniversaire, Lulu' ! Message qui s'accompagnait, comme il fallait s'y attendre avec Leonie, d'une multitude de dessins représentant des animaux. Harry et Silver auraient pu être les seuls garçons si la fête n'avait pas aussi attiré Aquilius Moore, le parrain de sa « fiancée ». Dorcas Meadowes, Wendy Grant, les professeurs Slughorn et Sinistra et des inconnus, sans doute des proches des Mogg, étaient également venus. S'il fallait toutefois noter un détail assez déconcertant, c'était bien la pile de cadeaux reçus par la belle héritière : dix, trente, quarante-deux… Abasourdi, le demi-démon en dénombra pas moins de cinquante-quatre.
Reprenant contenance en entendant Astrea pousser un profond soupir las, il suivit la direction de son regard un tantinet agacé. La richissime héritière était en grande discussion avec une très vieille femme au visage marqué de nombreuses rides. Au premier coup d'œil, il aurait été tenté de croire que c'était Cataara, notamment à cause des cheveux blancs et secs de la sorcière, mais celle-ci avait les yeux beaucoup moins ouverts et tremblotait.
− Qui est-ce ? demanda-t-il.
− Ma tante, répondit Mr Mogg, qui ne paraissait guère plus réjoui que sa femme de la voir. Autant que vous le sachiez maintenant, elle se montrera odieuse avec vous. Nous lui avons répété que vos fiançailles étaient juste un compromis, mais elle est convaincue que vous avez trompé Lucretia pour l'épouser afin de mieux la trahir le jour où elle touchera son héritage.
− Ca promet…
− Je ne vous le fais pas dire, marmonna Astrea. Je vais aller chouchouter Ninie, pour ma part.
Et elle s'éloigna, tandis que, impuissant et appréhendant la rencontre, Harry suivait Mr Mogg. Il semblait qu'il n'y échapperait pas : il devait rencontrer la grand-tante de sa « fiancée », conformément aux traditions et au rôle qu'il était censé jouer. Bien que presque fermés, les yeux de la vieille femme étincelèrent d'une lueur critique au moment où elle les posa sur le demi-démon.
− Bonjour, Armelle, dit Mr Mogg.
− J'aurais eu un bon jour si j'avais été impressionnée par le fiancé de Lucretia ! répliqua la sorcière d'une voix chevrotante. Il est tout maigrichon, il n'a aucun charme, il n'est même pas mignon et regardez ces cheveux et ces yeux… Et puis, c'est un Potter ! Il a sûrement le même caractère que cette chipie de Melissa ! Ce n'est même pas une si vieille famille que ça ! Pourquoi n'as-tu pas accepté les propositions des Lestrange, des Carwick ou même des Sanders, Adrian ? Voilà de vraies familles sorcières !
− Je t'ai déjà dit qu'il s'agissait d'un arrangement.
− A qui veux-tu faire croire ça ? Lucretia m'a avouée qu'elle ne lui avait encore trouvé aucun défaut, c'en est à se demander si elle n'a pas été envoutée ! Peut-être devrais-je demander à Slughorn de lui faire boire une potion de Désenvoûtement ?
− J'en ai déjà bu cinq, mentit la belle blonde.
− Alors, il a dû utiliser quelque chose d'inconnu ! Ne viens-je pas d'entendre qu'il a vaincu Septima Vector en duel ? Connaissant cet homme et l'histoire de sa famille, je trouve improbable qu'un simple jeune homme puisse battre le détenteur du Lien d'Or du Coupable !
− Et pourtant, il l'a fait, assura Mr Mogg. Il a brisé le sortilège.
Sa fille afficha la même expression déconcertée que sa grand-tante. A l'évidence, le demi-démon avait réalisé, sans même le savoir, une sorte d'exploit censé être impossible.
− Le Lien d'Or du Coupable ? répéta Harry, curieux.
− C'est un sortilège qui représente une véritable énigme, expliqua Mr Mogg. En général, quand un sorcier voit un sortilège et s'il a les connaissances suffisantes, il peut l'identifier et le reproduire, mais pas le Lien d'Or. Bien des gens ont essayé de comprendre comment le lancer, mais personne n'y est jamais parvenu. C'est réellement la spécialité exclusive des Vector depuis l'arrière-arrière-grand-père de Septima.
− Et… il fait quoi, exactement ?
− Voilà un défaut que tu peux noter, Lucretia, lança Armelle. Ce garçon est ignorant !
− Il vous traque jusqu'à vous avoir capturé, dit Mr Mogg sans prêter attention à sa tante. Vous pourriez utiliser toutes les protections du monde, à partir du moment où vous avez été désigné comme sa cible, il ne vous lâchera pas. Jusqu'à aujourd'hui, le seul moyen pour y échapper était le transplanage, car dès que vous disparaissez de sa « vue », il vous oublie.
Voilà qui expliquait les réactions incrédules des spectateurs, pensa Harry. Il aurait dû s'y attendre, cela dit, car la parade qu'il avait utilisée n'était pas anodine.
− A ce sujet, quel était donc ce sortilège ? reprit « beau-papa ».
Le Serpentard eut un léger sourire.
− Le Maléfice du Moldu. Il annihile la magie matérialisée, c'est-à-dire qu'un artefact, un sortilège, un portrait, perdraient automatiquement sa magie si on le lançait dessus. Au contraire, si on l'infligeait à un sorcier ou même à une créature magique, ça n'aurait aucun effet, car leur magie est interne. Mais il est difficile à maîtriser, j'ai dû m'entraîner cinq heures par jour pendant les vacances de Noël pour le contrôler parfaitement.
− Intéressant. C'est un sortilège dont les Aurors et la brigade magique auraient grand besoin, mais il reste tout de même un risque qu'un espion l'apprenne et le communique aux Mangemorts.
Sa fille lui lança un regard exaspéré.
− Vas-y, dit-elle.
− Où donc ?
− Je connais cette expression, papa : dans cinq secondes, tu vas nous dire qu'il faut que tu ailles parler du sort d'Ethan à quelqu'un.
− Tu es sûre ? C'est ton anniver…
− Vas-y. Je t'ai vu, c'est l'essentiel.
Mr Mogg sourit et l'embrassa sur le front avant de tourner les talons et partir. S'excusant, préférant éviter qu'il donne encore une occasion à Armelle de le rabaisser, Harry s'éloigna pour rejoindre le bureau et remplir un verre de jus de citrouille, remerciant les personnes lui présentant leurs félicitations pour sa victoire. Qui affronterait-il, la prochaine fois ? Il n'avait même pas pensé à regarder le tableau d'affichage… mais c'était autre chose qu'il ne parvenait pas à s'expliquer. Un sentiment étrange montait en lui, s'enroulant autour de ses intestins à la manière d'un serpent, lui donnant l'impression qu'un danger approchait, alors que…
C'est… ?! s'étonna la petite voix de Lathar, alerte. Le Serpentard perdit, une fraction de seconde plus tard, tout le contrôle de son corps. Lâchant son verre qui alla se fracasser sur le sol dallé, les personnes eurent tout juste le temps de se retourner sur le gobelet qu'il atteignait déjà la pile de cadeaux, tendant la main :
− Nabiyo ! s'écria-t-il d'une voix impérieuse, très différente de la sienne, beaucoup plus autoritaire, effrayante, méprisante et sèche.
Un écran rougeâtre jaillit de sa paume, s'élargissant sur toute la largeur de la salle, juste à temps pour contenir une formidable explosion provoquée par les cadeaux. Harry entendit le mur du fond être brisé, alors que tous les invités laissaient échapper des exclamations mi-horrifiées, mi-surprises. Protégés par le bouclier devant lequel la poussière, le salpêtre, les débris de pierre se heurtaient, les convives se précipitèrent derrière le demi-démon, qui retrouva tous ses moyens dès que Lathar considéra que le danger était écarté, le bouclier disparaissant aussitôt.
− Bonté divine ! s'exclama le professeur Slughorn en tirant sa baguette.
Il fit un geste brusque et dissipa instantanément la brume de l'explosion. Un énorme trou s'était creusé au mur, mais aussi au sol. Certains cadeaux avaient miraculeusement survécu, mais Harry s'intéressa particulièrement au morceau de papier qui virevoltait, étonnamment intact. Il dégageait une certaine forme de magie, comme s'il avait été prévu pour survivre à l'explosion.
Il l'attrapa en vol, réflexes d'attrapeur obligent.
Ta fiancée est la première, fils de Lathar.
Tes amis suivront.
Et tout s'arrêtera avec toi.
