Assis sur un rempart de la tour d'astronomie, Harry contemplait le parc d'un blanc étincelant. Le vent glacé, le froid hivernal, ne l'atteignaient même pas. Il se contentait d'observer Hagrid prendre soin du potager et les jeux de boules de neige auxquels s'adonnaient les élèves… mais il ne les voyait pas : toutes ses pensées étaient fixées sur ses doutes, sur ses craintes, sur ses hésitations. Et cela durait depuis cinq jours, depuis l'attentat. Que fallait-il faire ? En arrivant à cette époque, il s'était réjoui d'avoir la chance de sauver des êtres chers à son cœur, de faire changer l'histoire qu'il avait connue dans une autre vie, mais il les avait juste entraînés dans une guerre bien pire, beaucoup plus terrible. Comment Anteras l'avait-il identifié ? Comment le demi-démon pouvait-il protéger ses amies, maintenant qu'elles étaient menacées ? Devait-il demander à Mogg de mettre un terme à leur compromis afin que sa famille soit épargnée ?
Mogg, se répéta-t-il, maussade. Elle avait un étrange comportement depuis l'attentat. Elle essayait d'avoir l'air normal, d'avoir la même attitude qu'habituellement, mais elle paraissait avoir été secouée par l'attaque. Peut-être qu'elle réalisait brusquement qu'elle était comme tout le monde, que son nom n'avait aucun pouvoir en temps de guerre.
− Encore à ruminer ?
Harry cilla. Cette fois encore, il était tellement absorbé par ses réflexions qu'il avait relâché sa magie auditive, et ce fut avec surprise qu'il trouva Dumbledore assis sur le rempart voisin. Par-dessus ses lunettes en demi-lune, il regarda le professeur Bresch, furieux de la dernière ivresse de Silver, prendre en pleine tête une énorme boule de neige de la part du Gryffondor, qui éclata d'un grand rire.
− Je réfléchissais, prétendit-il.
Le directeur eut un sourire, pas dupe.
− Peut-être devriez-vous parler plutôt que réfléchir, Ethan. Je vous l'ai déjà dit, non ? Vous portez un fardeau à peine concevable pour le commun des mortels, et celui-ci ne cesse de s'alourdir. Donner des informations sur les différents peuples de l'Alliance ou le LorMirAl à Lucretia ne vous soulage pas du poids que vous portez. Il vous faut livrer ce que vous avez sur le cœur, ce qui vous tracasse, ce que vous craignez. En somme, parler de vous. Il n'est jamais bon de tout garder pour soi.
− Dans mon cas, on dirait qu'il n'est pas bon de fréquenter des gens. Je finis toujours par les mettre en danger, que ce soit dans cette vie ou dans l'ancienne. Quand j'ai été transféré à cette époque, je me suis réjoui de pouvoir réparer les choses, de sauver des êtres chers, et qu'en est-il aujourd'hui ? Je les ai impliqués dans une guerre bien plus terrible…
− Mais même les personnes avec qui vous n'avez aucune affinité, que vous n'avez même jamais rencontrées le sont également, fit remarquer Dumbledore. Une guerre, à proprement parler, concerne tout le monde. Et puis, de ce que j'ai pu constater jusque-là, je n'ai pas l'impression que vos amis vous en tiennent rigueur. Même s'il n'est pas un bon exemple, Leo se réjouit d'être menacé et attend impatiemment d'être pris pour cible.
Il fallait reconnaître que le seul à avoir réagi très calmement à l'attentat était le Dieu de la Mort. En vérité, seul Silver n'avait même pas semblé surpris par l'attaque et avait continué à se goinfrer comme si rien ne s'était passé de notable pendant la fête.
− Savez-vous où en est l'enquête, monsieur ?
− Au point mort, hélas. Si j'en crois Ooghar et Cataara, l'explosion n'a laissé aucune trace magique. Il leur est donc impossible d'en déterminer la nature. Quant à la lettre de menaces, elle était protégée par la sorcellerie. Les cadeaux de Lucretia ayant été détruits dans la déflagration, il est improbable que nous découvrions un jour lequel était piégé, ce qui est bien regrettable, car ils étaient entassés par ordre de préférence.
− Et si c'était… un engin moldu ?
− Je me suis posé la question, admit Dumbledore. Une absence d'empreinte magique me semble étrange, mais ça expliquerait peut-être que Lorca, Horace et moi, qui avons contrôlé les cadeaux, ne l'ayons pas remarqué. Nos efforts se concentraient sur la magie noire ou une quelconque magie nuisible, alors il se peut qu'une grenade, par exemple, ou une bombe artisanale ait été dissimulée dans un objet assez gros pour la contenir.
Harry s'était fait la même réflexion. Ils restèrent silencieux, observant les féroces batailles de boules de neige, tandis que d'autres élèves fabriquaient des bonshommes sur la rive du lac.
− Je n'aurais jamais imaginé que les Mangemorts puissent s'en prendre aux Mogg… avoua-t-il.
− Il faut reconnaître que c'est assez inattendu, mais il n'est pas impossible qu'un prétendant de Lucretia ait été assez obsédé par elle pour considérer que s'il ne l'avait pas, personne ne l'aurait. Jerry Reynolds, un Mangemort tué l'année dernière, lui vouait une passion malsaine. A tel point qu'il a proposé un mariage en échange de toute sa fortune, qu'il venait à chaque rentrée à King's Cross pour la voir et à chaque sortie à Pré-au-Lard. Malgré son départ de Poudlard trois ans plus tôt, son obsession n'a jamais faibli. C'était pourtant un garçon populaire auprès des familles de sang-pur, mais il n'avait d'yeux que pour Lucretia.
Harry hocha simplement la tête en regardant Leonie, aidée des filles de Gryffondor, fabriquer un chat en neige, Lily solidifiant le corps pour qu'il ne s'effondre pas. Nala était si blanche qu'il eut peine à le remarquer, assise à côté de sa maîtresse. Singularité de la chatte, chaque fois que la jeune femme-enfant faisait ses devoirs, elle était sur le qui-vive, attendant que la rédaction soit terminée pour tremper ses coussinets dans l'encre afin d'y apposer leurs empreintes sur le parchemin, comme une signature. Ce qui faisait resplendir de bonheur Leonie.
− Monsieur, reprit le Serpentard, est-il vrai que la Confédération internationale compte employer les « grands moyens » pour s'emparer de Poudlard ?
− Malheureusement, oui. J'ai reçu une lettre, hier soir, m'annonçant que si nous n'avions pas déguerpi d'ici la fin de la semaine, les FIE entreraient en masse dès lundi et feraient tout ce qu'il faut pour nous déloger. D'où une réunion des professeurs, ce matin. Bien malgré moi, et pour la sécurité des élèves, il nous faudra obéir… mais je ne compte pas renvoyer tout le monde chez lui.
Le demi-démon lui lança un regard mi-surpris, mi-interrogateur.
− Vous comprendrez au déjeuner, dit Dumbledore avec un sourire mystérieux. D'ailleurs, il ne va pas tarder à commencer.
Ils pivotèrent sur les remparts pour poser leurs pieds sur la terre ferme et se dirigèrent vers la porte. Qu'avait-il donc en tête ? se demanda Harry. La montagne qui hébergeait l'Alliance était pleine, il était donc improbable d'y installer autant d'élèves et de professeurs. Alors quoi ? Le ministère avait-il pris possession de locaux pour parer un éventuel abandon de Poudlard afin que les élèves poursuivent leurs études ?
Il chassa ces questions : quelques dizaines de minutes plus tard, il saurait le fin mot de cette histoire.
− Qu'en est-il du journal de Jedusor, monsieur ? Vous pensez qu'il a été introduit ?
− L'Alliance ayant localisé le Horcruxe chez les Malefoy et ceux-ci ayant été présents lors du premier tour des phases finales, ça ne m'étonnerait pas du tout. D'autant que nombre de spectateurs se sont attardés pour discuter avec des élèves de leur connaissance. Vous m'avez dit vous-même qu'il faudrait attendre des semaines, voire des mois, pour que le fragment d'âme prenne le contrôle du possesseur du journal, nous ne serons donc fixés qu'une fois le malchanceux envouté. Ce qui m'inquiète le plus, c'est que Poudlard tombe entre les mains de Voldemort.
− Car il pourrait rouvrir la Chambre des Secrets et utiliser le Basilic comme gardien.
− Exact. Sans compter que ce serait la panique à Pré-au-Lard. Le plus tragique, dans cette histoire, c'est que la Confédération fait le jeu d'Anteras et de Voldemort et en tiendra le ministère pour responsable, ce qui ne va rien arranger.
Harry fronça les sourcils, alors que la voix de Sainton résonnait dans son esprit, alors qu'ils atteignaient le pied de l'escalier en spirale et s'engageaient dans le couloir.
− Monsieur, y a-t-il un problème avec le ministre ? Sainton a fait remarquer, avant-hier, qu'il était étrangement absent des médis depuis quelques temps, alors qu'il se manifestait au moins une fois par semaine avant Noël.
Dumbledore eut un infime soupir.
− Terry est gravement malade, très gravement malade. Cela fait des années qu'il l'est, mais les évènements des derniers mois ont engendré un stress qui a accéléré la propagation de sa maladie. Très bientôt, il devra céder son poste, à moins que les Mages, qu'il a sollicités, ne trouvent un remède, car pour les sorciers, c'est incurable. Et le pire, dans tout ça…
− C'est que son successeur pourrait être une marionnette de Voldemort.
− Tout à fait. Millicent Bagnold, Barty Croupton et Adrian Mogg sont les favoris, mais d'autres commencent à recueillir des soutiens de plus en plus nombreux. Il y a un homme, en particulier, dont il faut se méfier : Aegidius Carwick.
Le Serpentard plissa le front.
− La tante de Mr Mogg a mentionné ce nom quand elle lui a reproché d'avoir accepté le compromis avec moi, se souvint-il. Elle disait qu'il aurait été préférable que Lucretia se fiance avec Rabastan Lestrange, un Sanders ou un Carwick.
Dumbledore acquiesça.
− Aegidius a un fils, Dylan, qui fêtera ses 20 ans en juin. Il est presque le contraire de son père et ressemble un peu à Miss Gardner : raciste, mais sachant reconnaître les qualités des nés-Moldus. Quand il faisait encore partie du journal de l'école, il a publié un article assez impressionnant de bon sens et de maturité sur ce qu'était un vrai sorcier, tout en adressant un clin d'œil à Lily, qu'il considérait comme la plus incroyable sorcière qu'il ait jamais vue. Mais son père, lui, est plus proche des idées de Voldemort et des Mangemorts.
Ils commencèrent à descendre le Grand Escalier, Harry baissant les yeux sur les nombreux élèves jaillissant du quatrième étage en se plaignant des devoirs, avant de reporter son attention sur le directeur.
− Vous pensez qu'il a une chance d'être élu ?
− Non, mais il obtiendra sûrement un poste de directeur de département selon la personne qui sera nommée. Il n'est jamais facile de deviner ce qu'il se passera, en politique. Les sorciers n'agissent pas comme les Moldus, ils n'ont aucun parti et se concentrent sur l'intégrité de la personne, sur sa popularité, sur ses idées. Aegidius montre un visage noble, respectable, humble, depuis de nombreuses années. Une comédie qui a porté ses fruits, puisqu'il n'a cessé de gagner des soutiens. Si Barty Croupton venait à reprendre le poste de Terry, il serait dangereux qu'il devienne directeur du département de la Justice magique, car Aegidius trouverait des prétextes pour libérer bien des prisonniers. Si c'était Millicent Bagnold qui devenait ministre, il reprendrait le département de la coopération internationale et trouverait des moyens pour que davantage d'étrangers rejoignent Voldemort. En l'occurrence, le mieux serait qu'Adrian succède à Terry, mais je ne crois pas qu'il tienne à être sur le devant de la scène. Il n'a ni programme, ni envie.
Harry s'en doutait quelque peu. En vérité, lors du réveillon des Berkelay, il avait eu le pressentiment qu'être le « grand chef » du ministère de la Magie ne tentait absolument aucun des parents de ses camarades de Serpentard. Mr Mogg lui-même avait plaint Terry Hool pour la fonction que le ministre occupait.
Atteignant le hall d'entrée en bons derniers, le Serpentard et le directeur se séparèrent, le demi-démon passant par les grandes portes de la Grande Salle alors que Dumbledore passait par le panneau beaucoup plus petit qui le ferait entrer dans le réfectoire derrière la table des professeurs. Comme à l'accoutumée, une chaise vide attendait à côté de Mogg et Alexa qu'il s'y assoit.
− Chouchou ! Bisou du Déjeuner de la Mort ! dit la splendide française en écrasant ses lèvres sur sa joue.
− Vous parliez de quoi ?
Harry adressa un regard interrogateur à Gardner.
− Avec Dumbledore. On vous a aperçus en train de papoter sur les remparts de la tour d'astronomie.
− Ah. Il semblerait que les rumeurs soient confirmées, concernant la Confédération. Dumbledore doit faire une annonce à la fin du repas. Il compte abdiquer, mais il semble avoir une alternative.
− Du moment que je peux finir mes études, je me fous royalement de l'endroit où j'apprends, dit Sainton avec son franc-parler habituel. Mais ça craint. Ca craint grave, même, si Dumbledore en vient à se plier aux exigences de tous ces politicards à la con…
− Il s'inquiète pour la sécurité des élèves. Apparemment, la Confédération ne compte pas y aller de mainmorte sur les FIE qui seront envoyées ici si nous n'avons pas dégagé avant la fin de la semaine. Même si je regrette que nous ayons à abandonner Poudlard, je ne me fais pas trop de soucis : tant que les élèves restent ensemble, il nous sera possible de former une quatrième force de défense. Quant à Hool, il est gravement malade. Je ne sais pas de quoi, mais d'après Dumbledore, il ne devrait plus tarder à démissionner.
Les filles échangèrent des regards éloquents. A l'évidence, elles soupçonnaient déjà que l'absence médiatique du ministre de la Magie était due à quelque chose comme ça. Harry jeta un regard en biais à Mogg, mais celle-ci était absorbée par ses pensées, piquant sa fourchette dans son assiette sans sembler s'en apercevoir. On aurait dit un robot, songea-t-il. Il lui donna un petit coup de coude dans les côtes pour la ramener à la réalité.
− Quoi ? demanda-t-elle.
− Quitte à jouer la comédie, autant le faire correctement, répondit-il.
− Je réfléchissais juste !
Le demi-démon eut un sourire. La scène lui rappelait étrangement celle qui avait ouvert sa discussion d'avec le directeur. Et tout comme ce dernier, il ne se laissa pas tromper, mais il n'insista pas pour encourager Mogg à être plus attentive à la conversation. Lui-même, quelques minutes plus tard, se désintéressa des échanges, observant à grand renfort de petits coups d'œil les élèves visibles des quatre longues tables. Si Lucius Malefoy était vraiment venu assister au tournoi pour transmettre le journal intime de Jedusor, il était forcément passé par les Serpentard, mais à qui pouvaient-ils l'avoir donné ? Un né-Moldu, histoire d'accabler davantage cette classe de sorciers et de sorcières ? Un élève qu'ils n'aimaient pas ? Le fils ou la fille d'une personne que Voldemort voulait discréditer ? Les possibilités étaient nombreuses.
Ironie, ce fut un coup de coude de Mogg qui le tira de ses réflexions alors que les desserts étaient entamés.
− Tu écoutes quand on te parle ? lâcha-t-elle.
− Hein ?
− Je te demandais, dit Berenis, pourquoi le « fiancé » de Lucretia était le seul à ne pas avoir refait un cadeau ? Tout le monde a racheté quelque chose pour son anniversaire, sauf toi.
− Parce que je n'ai pas besoin de le racheter, je dois juste le faire réparer.
− Il a survécu à l'explosion ?! s'étonna Sainton.
− Plus ou moins. Quand je me suis approché du trou dans le sol, j'ai vu qu'il était tombé dans le cachot, mais il a l'air d'avoir souffert. En tout cas, il ne réagit pas comme quand je l'ai reçu.
− Qu'est-ce que c'est ? s'enquit Mogg, curieuse.
− Tu le sauras quand tu l'auras.
Il appréhendait quelque peu de lui expliquer ce que son cadeau représentait, mais comme il l'avait dit, quitte à jouer la comédie, autant le faire correctement. Le problème était qu'il n'arrivait jamais à s'entretenir avec Lorca, qui s'absentait toujours dès qu'elle n'avait plus son rôle de professeur, et Draya assurait la communication entre Midori et l'Alliance. Or, le présent avait été acheté à des joaillers Umidareens.
A mesure que les desserts étaient engloutis, toutefois, ils eurent tout autre chose à laquelle réfléchir : le fameux discours de Dumbledore annonçant qu'il abdiquait face à la Confédération internationale. Qu'avait-il en tête ? se répétait Harry, impatient de découvrir ce que cachait le sourire mystérieux que lui avait offert le directeur quand il lui avait posé la question du devenir des élèves.
Ce fut, comme à l'ordinaire, un tintement sonore qui attira l'attention générale vers la table des professeurs, où le vieux sage se leva de son haut fauteuil d'or avec une expression assez grave. Il avait plus l'air déterminé plutôt que triste, mais contradictoirement, plus navré qu'enthousiaste. Pour cet homme qui avait consacré sa carrière au bien-être de Poudlard, la tâche d'en annoncer l'abandon devait être insupportable, bien plus qu'il ne voulait bien le montrer, pensa Harry.
− Je vais vous demander de rester silencieux jusqu'à ce que j'ai fini de parler, déclara-t-il. Comme vous l'avez sûrement entendu dire, des rumeurs sur un durcissement de ton de la Confédération internationale circulent en ce moment, et elles sont vraies. Pire que cela, elle nous laisse jusqu'à la fin de la semaine pour quitter Poudlard. Les professeurs et moi-même avons débattu, dans la matinée, de ce qu'il convenait de faire et à l'unanimité, nous ne tenons pas à vous mettre en danger. C'est pourquoi, cet après-midi, les cours seront annulés afin que vous fassiez vos valises.
Malgré sa requête, il y eut un tollé général le long des quatre longues tables. Indignation, colère, déception, les réactions furent aussi nombreuses que bruyantes. Et pourtant, dès que Dumbledore leva une main en affichant un sourire malicieux, le silence s'installa de nouveau, les élèves se laissant déconcerter.
− Toutefois, poursuivit-il, je n'ai pas l'intention de vous renvoyer chez vous. Depuis la première attaque, je me doutais que la Confédération finirait par intervenir. Ma plus grande crainte était, justement, que l'école ferme au déni de vos études. C'est un sentiment que connaît très bien l'Alliance, qui a proposé de nous venir en aide si les choses venaient à nous devenir défavorables. Nous quittons Poudlard, c'est vrai, mais pas pour rentrer chez soi : nous déménageons. Depuis le mois de décembre, depuis qu'il est indubitable que la Confédération nous a dans le collimateur, les Mages travaillent à nous aménager ce qu'ils appellent Lavorsy, c'est-à-dire « l'Ecole des Espoirs ». Aux dernières nouvelles, elle n'était pas terminée, mais on m'a garanti qu'elle offrirait tout ce qu'il fallait afin qu'il n'y ait aucune interruption dans votre formation.
Après l'offense, l'excitation. Même si les étudiants ne masquaient pas leur déplaisir d'abandonner l'école, une opportunité de découvrir l'univers de l'Alliance les enthousiasmait au plus haut point. Mais là encore, un simple geste de Dumbledore fit taire tout le monde.
− Il y a toutefois quelques précautions à prendre. En changeant d'endroit, nous disparaissons des radars. Même si vous pourrez toujours communiquer avec vos proches, la procédure postale changera de fonctionnement. Si les Mages nous garantissent une paix royale, une école qui ne sera pas prise d'assaut par une horde de gerfauts, nous devons faire en sorte de ne commettre aucune faute. Jusqu'à ce que nous ayons rejoint Lavorsy, je vous demande donc de ne rien écrire à ce sujet à vos correspondants. Quant aux règles à respecter, je vous les donnerai une fois là-bas.
− Comment va-t-on y aller ? demanda une Poufsouffle de deuxième année assise en bout de table.
− Je ne sais pas encore. Les Mages assureront eux-mêmes notre transfert. Quoiqu'il en soit, je tiens à être clair : si nous voulons passer une deuxième partie d'année scolaire normale, il est important que personne d'extérieur à Poudlard ne sache ce que nous préparons, tout comme il faudra respecter les règles que j'énoncerai.
Il balaya les élèves d'un regard solennel et grave. Harry eut la nette impression, un bref instant, sur la bande de Mulciber.
− Vous pouvez aller vous préparer, conclut le directeur.
Certains se précipitèrent, comme si leur impatience allait précipiter le voyage, tandis que d'autres agissaient de la manière la plus habituelle qui soit, bien qu'ils commentèrent avidement ou tristement la situation. Abandonner Poudlard avant la fin de leurs études ne leur semblait jamais avoir été une possibilité, tandis que d'autres avaient hâte de partir « à l'aventure ».
− Ce sont les fantômes et Peeves qui vont s'ennuyer, dit Berenis.
− A moins qu'ils nous suivent, objecta Gardner alors qu'ils sortaient de la Grande Salle. Je préférerais qu'ils le fassent et qu'on laisse Rusard en arrière, cela étant dit. S'il y a bien une question que je me pose, c'est que va-t-il devenir de la bibliothèque ? C'est quand même…
− Pas ici, coupa Harry.
Il savait à quoi elle pensait : le risque qu'Anteras mette la main dessus, mais il avait la désagréable impression, depuis qu'ils s'étaient levés de table, que Wilkes et compagnie étaient très attentifs à leur conversation, marchant derrière eux, à distance raisonnable, mais sans les lâcher du regard, l'oreille tendue. La très grande Serpentard en eut également conscience, sembla-t-il, se fiant à l'instinct du demi-démon, et reprit dans un contexte assimilé aux propos de Dumbledore, sans information importante.
Harry n'eut toutefois pas l'occasion d'écouter ce qu'elle dit, car il se sépara des Serpentard pour emprunter les marches de marbre menant au Grand Escalier afin de rejoindre sa chambre, alors que les filles s'enfonçaient dans les sous-sols. Alors qu'il accédait tout juste au premier palier, des bras s'enroulèrent autour du sien : Ana, un très large sourire aux lèvres, affichait l'expression de quelqu'un qui cherchait à obtenir quelque chose. Sans surprise, le Serpentard sentit – encore – des regards jaloux, étonnés, envieux se braquer sur lui.
− Qu'est-ce que tu prépares ?
− Rien, mentit-elle.
Et pourtant, elle ne le lâcha pas jusqu'au troisième étage. En réalité, elle le suivit même dans les couloirs, mais sa comédie s'arrêta dès qu'ils se furent éloignés du Grand Escalier. Lançant un regard inquisiteur par-dessus son épaule, elle libéra enfin le bras de Harry.
− Donc ? interrogea celui-ci.
− J'aimerai que tu utilises tes relations au sein de l'Alliance pour me faire progresser. Je veux m'améliorer. Je veux apprendre davantage de sortilèges. Si Anteras a réellement tes amies dans le viseur, Ninie se retrouvera très vite en danger une fois que nous aurons quitté Poudlard, et je dois la protéger. Je dois toutes les protéger, car mes amies sont ce que j'ai de plus cher. De Lily à Lucretia, d'Aurelia à Berenis, de Cassie à Melanie, je veux qu'elles soient en sécurité, et pour cela, j'ai besoin d'approfondir mes connaissances.
Il ne s'étonna même pas que la magnifique Serdaigle sache qu'il jouait un rôle particulier, tout comme il avait la conviction que les filles de Gryffondor étaient au courant.
− C'est… compliqué, dit-il. La magie des Mages est utilisable via une baguette magique, mais elle a des effets différents de ce à quoi on pourrait s'attendre. Dumbledore s'y est essayé : un simple sortilège de Lévitation s'est transformé en un véritable tir de boulet de canon, à ce qu'il m'a raconté. Je poserai quand même la question dès que j'en aurai l'occasion, mais ne t'attends pas à une réponse positive.
− Merci.
Elle ne rebroussa pas chemin pour autant, visiblement déterminée à l'accompagner jusqu'à sa chambre. Il n'en fut pas vraiment surpris. Au contraire, il en fut soulagé, car il pouvait enfin aborder un sujet qui le tracassait avec quelqu'un qui pourrait l'éclairer.
− Dis… Qu'est-ce qu'elle a, Lucretia ? demanda-t-il. Enfin, j'aurais pensé qu'elle se remettrait assez vite de la tentative d'Anteras, mais elle semble de plus en plus… isolée, absente, songeuse…
Ana prit le temps de réfléchir.
− Je crois qu'elle se rend réellement compte que, dans une guerre, nous sommes tous égaux, confia-t-elle. Elle a grandi dans une famille appartenant à une classe sociale qui, pour se démarquer des autres, se refuse à se battre pour telle ou telle raison. C'est leur façon de montrer aux autres qu'ils sont supérieurs : ils laissent les guéguerres au petit peuple, ce qui leur permet de briller par leur sagesse, leur pacifisme. Je suis persuadée qu'elle avait déjà conscience qu'elle n'était pas intouchable, mais l'attentat lui a… comment dire ?... disons, ouvert les yeux sur sa vulnérabilité.
C'était donc ça, comme Harry le pensait, alors qu'ils atteignaient le portrait de Maverick. Le mot de passe cité, il entra avec la Serdaigle dans la chambre et tira sa baguette, alors qu'Ana s'intéressait aux lieux en observant, le regard scrutateur, le mobilier. Tandis qu'il faisait bondir ses vêtements dans la malle, une question, elle aussi très régulière depuis samedi, revint le hanter.
− Pourquoi n'a-t-elle essayé de mettre un terme à notre arrangement ? Ses parents, Dorcas, ses amies et Leonie sont menacés, pourtant, mais elle n'a rien fait pour me chasser de sa vie afin de les mettre en sécurité, de…
− Elle n'a pas l'intention de rompre votre marché, l'interrompit Ana, le ton dégagé, en ouvrant l'énorme livre du langage démoniaque. J'en ai discuté avec elle, mardi. Elle sait que sa famille, ses proches, ses amies sont tout à coup menacés du fait que vous êtes « fiancés », mais curieusement, elle n'arrive pas à s'expliquer pourquoi elle se sent plus rassurée de te savoir près d'elle plutôt qu'un autre.
Harry regarda une paire de chaussettes d'un air blasé.
− Ne me dis pas qu'elle tombe amoureuse de moi…
− J'en doute sérieusement, mais les choses sont différentes pour les familles traditionnalistes. Berenis est assez chanceuse pour être séduite par Kenny, même si rien ne dit que leur relation durera. Nadège, elle, a déjà choisi le mec qui la comblerait. Tara, de son côté, étudie de temps en temps les différentes propositions qui lui sont faites, mais sans réel intérêt. Quant à Wendy, à ce qu'elle me disait pendant l'anniversaire de Lucretia, elle avait jeté au feu toutes les offres de mariage pour pouvoir s'amuser le plus longtemps possible. Rachel Dorkins, une ancienne Serdaigle, s'est mariée en octobre par intérêts communs entre sa famille et celle de son époux… C'est réellement un monde très différent du nôtre.
Elle se pencha légèrement sur le grimoire du langage démoniaque.
− C'est du charabia, ta langue, commenta-t-elle.
− A qui le dis-tu ! soupira Harry. J'ai beau lire un chapitre par soir, j'ai l'impression de ne rien comprendre, et pourtant, c'est comme si j'apprenais ma langue maternelle. Entre le Ki qui se prononce Gi quand il est suivi de Ir mais qui se prononce Li quand il précède Ma, je ne sais plus où donner de la tête. Sans parler qu'il y a une tonne d'exceptions. Et c'est sans compter les différentes interprétations et expressions : Limadeko signifie « Je verrai le jour venu » alors que Dekolima veut dire « Quel temps de merde ! »… Et le pire, c'est que je n'en suis même pas à étudier l'écriture...
Néanmoins, apprendre le langage démoniaque était fascinant. Chaque soir, il lisait un chapitre et s'émerveillait de retenir facilement tout ce qu'il lisait, même s'il lui arrivait parfois des trous de mémoire sur certains points. Si les cours avaient été aussi simples à enregistrer, il aurait eu la garantie d'obtenir un Optimal à chaque devoir.
− Bon, dit Ana, faudrait peut-être que je m'active, moi aussi. Même si on a l'après-midi pour faire nos valises, il va falloir aider les élèves qui ont paumé quelque chose. A tout à l'heure, Ethan.
