Si les élèves furent impressionnés par Lavorsy dès leur sortie du Sceau de Transfert, ils le furent davantage dès que l'Ethrossie Xarys leur fit découvrir l'intérieur des bâtiments. Chaque salle commune arborait les couleurs de la maison qu'elle représentait, son mobilier affichant l'animal de son blason, et comportait, comme annoncé, des étagères remplies de copies des livres que Dumbledore avait transmis à l'Alliance. Pour bien des étudiants, il n'y avait pas besoin d'aller à la bibliothèque, temporairement installée dans le hall du bâtiment central, pour faire les devoirs. L'énorme édifice principal possédait quatre entrées principales, sans compter celles des étages auxquels on accédait par des ponts reliés aux Maisons. Toutefois, les plus grandes salles manquantes rendaient tout le rez-de-chaussée assez inintéressant, à un détail près : la décoration. Partout dans les couloirs et les salles communes, des boiseries en reliefs relataient des millénaires d'évènements historiques de tout le LorMirAl. Des découvertes de Byr jusqu'à l'ascension de Voldemort, en passant par la bataille de Cuvirian qui vit Anteras être scellé par les Démons d'Alterion et de Mirvira, les ornements étaient devenus le centre d'une « chasse à l'Histoire ». Il n'était pas rare de voir des élèves accroupis, parcourant les boiseries en essayant de les interpréter aussi fidèlement que possible. Comme par miracle, le professeur Binns arrivait même à être intéressant lorsqu'il racontait dans quelles circonstances tel ou tel évènement de leur monde était survenu et quelles conséquences il avait eu.
Changer d'école eut bien sûr ses conséquences, d'autant que Lavorsy était inachevée. Les repas se déroulaient dans le parc, mais personne ne le regrettait : Olivier Lambert et Alicia Mondhi, qui avaient tous deux des parents restaurateurs qu'ils aidaient parfois pendant les vacances, organisèrent un barbecue avec les elfes de maison et le professeur Bresch. Grillades, saucisses, pommes de terre fondantes, poulet braisé, sardines, gambas, etc. ravirent leurs camarades. On flânait volontiers dans les jardins suspendus, aussi bien pour faire les devoirs que pour jouer aux échecs ou aux Bavboules. Les animaux eux-mêmes ne manquaient jamais une occasion de profiter du parc : sans volière, les hiboux et les chouettes s'étaient installés dans les arbres, tandis que chats, rats et crapauds ne se faisaient pas prier pour vagabonder un peu partout. Hagrid lui-même gagna une notoriété particulière, des élèves venant lui demander ce qu'étaient les légumes du LorMirAl, l'aidant parfois, Leonie la première, à s'en occuper. Mais s'il était bien une chose qui avait changé – pour ne pas dire, empirer –, c'était le regard que l'on posait tout autant sur Harry que sur Silver.
Pourquoi le Serpentard était-il celui que l'on désignait pour traiter avec l'Alliance ? Qu'était donc cette magie de la Mort que le Gryffondor manipulait ? Ces deux questions revenaient régulièrement : il ne se passa une seule journée où les deux intéressés ne les entendirent pas. Si Silver apportait des réponses farfelues et changeantes, le demi-démon prétendait que c'était parce qu'il avait déjà eu à négocier avec lors de la défense de Poudlard, même s'il ne convainquait pas totalement. Il se résigna donc à se tourner vers La Gazette du Sanglier. Il avait menti sur certaines choses, prétendant qu'il était en partie venu en Grande-Bretagne à la demande de l'Alliance. Ash devait en savoir plus sur lui qu'il ne le pensait, notamment en raison de sa romance avec Berenis, car il ne chercha pas à lui demander pourquoi lui, et pas un sorcier plus expérimenté.
Trois jours après l'emménagement à Lavorsy, l'Ethrossie Xarys et ses collègues n'étaient toujours pas revenus – preuve, s'il en fallait, qu'ils s'étaient surmenés pour bâtir l'école. Les professeurs disparaissaient régulièrement pour ramener des affaires, personnelles ou non. Silver s'absentait lui aussi souvent, échappant même à des cours, nourrissant toujours plus de questions. Il fallait reconnaître qu'il ressemblait plus à un employé qu'à un élève, en ce moment.
Des questions… Harry s'en posait également, étendu sur la rive du lac et contemplant le ciel gris d'étain. Que lui était-il arrivé quand Cataara avait activé le Sceau de Transfert ? Lorca lui avait assuré ne pas le savoir, qu'elle se renseignerait, mais trois jours avaient passé depuis et la réponse ne venait toujours pas. Etait-ce un phénomène n'affectant que les êtres en partie démons ? Pourquoi cela s'était-il déclenché soudainement ? Midori avait-il été victime de cette pression écrasante ? Comment avait-il réussi à la contrôler ou à s'en émanciper ?
Le hasard faisant bien et mal les choses, le Serpentard fut à nouveau soumis à une sensation étrange, mais sans souffrir. Se redressant brusquement, il tourna la tête dans toutes les directions. Qu'était-ce ? On aurait dit comme un courant d'air, mais très discret et fonçant sur lui. A gauche ! localisa-t-il. Une fraction de seconde plus tard, il vit Draya se matérialiser devant lui, la main levée, vêtue d'un splendide kimono blanc orné de pétales de cerisier, un petit sabre à la ceinture :
− Moi-même personnellement suis rentrée de voyage, papa !
Et elle se précipita sur ses genoux pour s'asseoir, posant son épée à côté d'eux, jubilant visiblement de pouvoir retrouver Harry, tandis que des élèves commençaient à s'attrouper aux fenêtres, dans le parc ou sur les ponts afin d'observer la fillette, envoyant des sortilèges Hermès pour prévenir leurs amis que le Serpentard était à nouveau en contact avec une personne de l'Alliance. Sans doute certains d'entre eux avaient-ils reconnu l'enfant qui avait accompagné le demi-démon à la rentrée. Pourtant, personne n'osa s'approcher.
− Tu étais donc avec Midori.
− Ouiiiiii ! On est rentrés en Mirvira et c'était super grave trop chouette ! Les sans-pouvoir s'entretuaient, on a aidé des Kashitra à reconstruire leur village, Midori a massacré tout plein de gerfauts, on a visé la plaine de Dori, on a été faire coucou aux tombes de mes anciens papa et maman, j'ai donné un coup de pied à un monstre et j'ai piqué les fèves d'Usogira d'un humain ivre !
Forcément, la guerre avait dû semer le chaos dans tout l'ancien monde de la Shadrian, qui avait bien sûr pris le plus grand plaisir à voir mort, sang et détresse tout autour d'elle.
− Et ? demanda Harry. Pourquoi êtes-vous retournés là-bas ?
− Pour trouver des renforts. On n'a pas réussi à convaincre beaucoup de Glorithans et de Zavidskra, mais il y a plein de Mages, de Nehoryns, de Sedulans, d'Umidareens et de Palans. Et on a ramené des plantes, l'or des gens, des ingrédients pour les potions, des livres, du manger et… et je crois que c'est tout.
Au moins, Midori ne se ferait pas réprimander pour son initiative, songea le Serpentard, constatant au passage que les spectateurs étaient toujours plus nombreux tout en restant à bonne distance. Il se demanda ce qu'il y avait de si passionnant à les regarder de si loin et pensa à tirer sa baguette pour envoyer un message à Mogg, mais elle semblait avoir été déjà prévenue : surgissant du bâtiment central, elle fendit la foule amassée à l'entrée. Draya, la remarquant, se leva aussitôt et se jeta dans ses bras sous les regards déconcertés de leurs camarades.
Ils auraient sûrement aimé être à la place de Harry, cependant, car lui assista à une scène vraiment magnifique. Pour la première fois, il comprit pourquoi Alexa avait surnommé la riche héritière « le Sourire de la Mort » : dès que la Shadrian s'était élancée vers elle, Mogg s'était fendue d'une expression et d'un sourire joyeux qu'il ne lui avait encore jamais vus, qu'il n'aurait même jamais imaginés voir sur le visage de la jeune femme, qui s'assit en face de lui, installant la fillette sur ses genoux.
− Ze voulais ramener des fèves pour papa et maman et mes tatas, mais Midori a dit qu'il les donnerait d'abord aux Palans pour les cultiver et qu'il me rapportera ce qu'il restera.
− Pourquoi n'est-il pas venu avec toi, d'ailleurs ?
− Il doit faire son rapport au commandement, prendre des nouvelles de la situation et se reposer, parce qu'il est très, très fatiguant d'ouvrir le portail tout seul, qu'il a dit. Alors, comme il ne sera pas opérationnel avant un petit moment, il m'a donné des vacances pour que je puisse profiter de papa et maman et mes tatas !
Ce qui la transportait de bonheur et ne semblait guère déplaire à Mogg, mais Harry mit quelques secondes à se rendre compte de ce que cela signifiait. Draya ? Ici jusqu'au rétablissement du samouraï ? A quel point cet idiot était-il sans-gêne ? Comment allaient-ils expliquer cela aux professeurs ? Qu'il ait confié la fillette au Serpentard pendant les vacances de Noël, d'accord, mais il ne pouvait quand même pas se permettre de faire ce qu'il voulait quand il était question de Poudlard ou de Lavorsy…
Le hasard faisant mal les choses, Dumbledore, accompagné d'Ooghar, sortit au même moment de l'édifice, ne laissant pas le temps à Harry de trouver une explication ou une excuse. Les étudiants s'écartèrent pour leur céder le passage, certains se dispersant même comme s'ils craignaient une remontrance pour leur curiosité, non sans se retourner plusieurs fois. D'autres, surtout ceux perchés sur les ponts ou regardant par les fenêtres, continuèrent à observer la scène.
Le directeur, sortant sa baguette magique, fit apparaître un gobelet de jus de citrouille pour l'offrir à Draya, qui le prit avec avidité et s'empressa d'en boire une gorgée sous le regard sévère du Mage.
− J'ose espérer que votre escapade a porté ses fruits ? dit-il.
− Absolument tout à fait ! assura la petite fille. On n'a même pas été grondés !
Ooghar s'adoucit et s'assit à son tour sur la pelouse, posant son grand bâton sculpté à côté de lui comme Draya l'avait fait avec son sabre. Dumbledore l'imita en rangeant sa baguette dans un pli de sa robe de sorcier.
− Il s'est passé quelque chose, monsieur ? demanda Harry.
− Plus ou moins, reconnut le directeur. Comme elle l'avait promis, la Confédération internationale a attendu la fin de la semaine pour s'approcher de Poudlard, mais ce qu'elle a découvert ne lui a pas beaucoup plu… et ne lui plaira pas davantage quand Leo aura terminé son Super Plan Méga Trop Provocateur de la Mort.
− Il est encore à Poudlard malgré les FIE ? s'étonna Mogg.
− Les FIE sont déjà partis. Quand la Confédération s'empare d'un bâtiment, elle en scelle seulement l'entrée et renvoie ses employés à leurs tâches quotidiennes. Fort heureusement, nous connaissons des passages secrets que nous avons pu emprunter ce midi pour nous infiltrer et poursuivre le déménagement. Je ne sais pas trop ce qu'il a en tête, mais Leo se charge du « reste », même si je ne vois pas bien ce qu'il entend par-là.
− Alexa avait donc raison de le soupçonner de manigancer quelque chose… commenta la belle blonde.
Harry fronça les sourcils, un peu inquiet.
− Si personne ne garde Poudlard, dit-il lentement, alors…
− Lord Voldemort s'en emparera, oui, approuva Dumbledore. Je doute sérieusement qu'il s'octroie le poste de directeur, il confiera cela à un Mangemort, mais son armée et celle d'Anteras disposeront d'une forteresse. Mais, à mon grand regret, ils ne sont plus nos seuls ennemis. La Confédération, en s'apercevant de la disparition de la bibliothèque, a lancé un mandat d'arrêt à l'encontre de tous les professeurs et employés.
− Quoi ?! s'exclamèrent les deux Serpentard, scandalisés.
− C'est la loi. Légalement, nous avons commis un délit, car ce qui appartient à Poudlard doit y rester. On nous reproche également de ne pas avoir renvoyé les élèves chez eux. Si je vous parle de ça, c'est surtout parce que je vais avoir besoin de votre père, Lucretia : maintenant que je suis recherché, il me faudra un intermédiaire sûr afin de communiquer avec Terry.
− Bien… bien sûr, dit la jeune femme, encore choquée par la menace de la Confédération.
− Moi-même personnellement peux demander à Midori de détruire la Confédération ! déclara Draya, toujours avec une joie inébranlable dès qu'il était question de drames.
− Ce ne sera pas nécessaire, répliqua Ooghar d'un ton las.
− Quoiqu'il en soit, poursuivit Dumbledore comme s'il n'y avait eu aucune interruption, Adrian devra agir très prudemment. Si jamais la Confédération, ou même les Mangemorts, apprend qu'il est en contact avec moi, votre nom de famille ne le protègera certainement pas.
Mogg hocha la tête, comme pour confirmer qu'elle était bien consciente de cela.
La conversation s'interrompit momentanément lorsqu'un ronflement sonore, assourdissant, retentit dans toute l'immense caverne où Lavorsy avait été construite. Deux gigantesques brasiers multicolores étaient apparus, l'un à quelques dizaines de mètres de la maison de Hagrid, l'autre non loin des tentes fournies aux élèves n'ayant pas de dortoirs. Les flammes du premier s'élevaient beaucoup plus haut que celles du second, elles avaient aussi des couleurs très différentes, mais elles produisaient le même ronflement qui avait attiré d'innombrables professeurs et étudiants à l'extérieur des bâtisses.
Puis le feu s'éteignit aussi brusquement qu'il était apparu, révélant... Des exclamations incrédules retentirent : les six poteaux d'or surmontés de cercles verticaux d'un terrain de Quidditch se dressaient à présent en face de la cabane du garde-chasse, alors que les serres du professeur Chourave se tenaient à présent non loin des tentes. La main, cette fois encore, posée sur le sol, au centre du terrain, Silver, haletant, amorça un geste pour se relever, en vain. Il s'effondra, conscient mais visiblement épuisé, tandis que Hagrid se précipitait vers lui.
− Comment que c'était super trop grave joli ! s'émerveilla Draya. C'est futur tonton Leo ? Ze me souviens que pendant la bataille, il a fait exploser la tête d'un gros gerfaut en posant juste son doigt sur son front ! C'était très rigolo !
− C'est lui, répondit Mogg en souriant.
Désintéressé de l'enthousiasme de la Shadrian, Harry observait plutôt l'expression d'Ooghar, qui observait très attentivement Hagrid soulever Silver pour le remettre debout. Madame Pomfresh, un flacon à la main, traversait déjà le petit pont reliant la partie la plus vaste du parc à celle, boisée, où dormaient les hiboux et les chouettes. A en juger par sa démarche, l'exaspération l'avait envahie, comme si elle avait prévenu le Gryffondor de ne pas se surmener.
− Qu'en pensez-vous ? demanda Dumbledore au Mage.
− Ca ne ressemble à rien que je connaisse, mais l'Ethrossie Xarys n'avait rien exagéré : de toute évidence, Leo Silver manipule une interconnexion de différentes magies d'un niveau très élevé. Être capable de transférer deux endroits éloignés d'un seul coup à l'aide d'une ancre, c'est à la fois extraordinaire et stupide. S'il avait amené le stade tout entier, il serait probablement mort, mais qu'il ne l'ait pas fait démontre qu'il sait ce qu'il fait. Il faudra qu'Uvon fasse des analyses des traces de sa magie pour en savoir plus. Néanmoins, j'ai peine à croire qu'il ait un tel savoir de la magie à son âge…
Harry hésita un court instant.
− Lathar m'a dit qu'il n'était pas humain, avoua-t-il.
Personne ne s'en étonna, pas même sa « fiancée ».
− C'était prévisible, affirma Dumbledore. Aurélien m'a dit que Leo développait une résistance à ses sortilèges à mesure qu'il les lui jetait, il était donc plus que sûr qu'il disposait de quelque chose de magique. Par contre, j'ai beau y réfléchir, je ne connais aucune créature anthropomorphe possédant une telle capacité de renforcement.
− Les géants, non ? suggéra la richissime héritière.
− Oh, excusez-moi, j'aurais dû dire « renforcement progressif ». Les géants ont une protection, c'est vrai, mais elle évolue seulement jusqu'à ce qu'ils atteignent l'âge adulte. Leo, comme vous avez pu le constater, est devenu totalement insensible à certains sortilèges qu'Aurélien lui lançait régulièrement. Le maléfice de la Gifle n'est pas très puissant, mais il est tout de même censé causer une certaine douleur. Pourtant, Leo ne la ressent plus.
Il était vrai que, depuis son arrivée à Poudlard, le Gryffondor s'était montré de moins en moins affecté par tous les sorts que le professeur Bresch avait lancés sur lui, se remémora Harry. Mais c'était tout autre chose qui venait d'occuper son esprit :
− Et les Glorithans ? interrogea-t-il.
Ooghar parut légèrement surpris et confus.
− Le Sorcier Extraordinaire utilisait la magie des Glorithans, Lorca me l'a confirmé, et Silver invente plein de choses, expliqua le demi-démon.
− Il est vrai qu'ils ont développé leur propre magie depuis leur séparation d'avec les Nehoryns, admit le Mage, mais ils ne manipulent pas celle de Leo Silver et n'ont pas sa capacité à s'immuniser contre les sortilèges. Même si j'ai du mal à le croire, il est unique. Un peu comme Mashiro, que vous aviez rencontrée juste après la première réunion à laquelle vous aviez participé, cet été.
Mais qu'était-il donc ? se demanda Harry alors qu'ils regardaient Silver, toujours affaibli malgré la potion, être soutenu par Hagrid, Madame Pomfresh en tête, disparaître dans le bâtiment principal pour rejoindre l'infirmerie.
− Enfin, dit Dumbledore, il est temps d'aborder le sujet qui vous amène, Ooghar.
− Ah ? dit Harry, surpris. Vous n'êtes pas venu pour la magie de la Mort ?
− Disons qu'il s'agissait d'un bonus, répondit le Mage. Cataara m'a parlé de l'étrange malaise que vous aviez eu quand le Sceau de Transfert était actif. Comme vous le savez, Midori a été élevé par les ancêtres de Damar, et tout naturellement, puisque ce n'est pas tous les jours que l'on adopte un demi-démon, ils ont pris des notes. A la mort de Damar, Uvon et moi avons récupéré plusieurs de ses affaires. Quand Cataara m'a prévenu que vous étiez sensible au Sceau, nous avons donc fouillé dans tout ce que nous avons pu apporter. Comme l'a deviné Lorca, ce phénomène est propre à votre nature et se nomme Ten Ko Gibba.
− Ten ? répéta Harry.
Il l'avait lu à plusieurs reprises dans le livre dédié à la langue démoniaque. Comme tous les termes, il avait des significations très différentes selon le contexte où il était employé, mais il n'était guère difficile de savoir ce qu'il décrivait dans le cas actuel.
− Ca a un rapport avec mes sens, non ?
− Exact. Cela veut dire, si Lorca ne se trompe pas, « Extension des Sens entre Ciel et Terre ». Votre tête étant le Ciel et vos pieds, la Terre. C'est un peu comme la magie de perception, mais à un niveau plus élevé. Albus, les Umidareens, les soldats de Prerian, Lorca ou moi-même pouvons détecter des empreintes de magie, les identifier aussi, mais contrairement à vous et Midori, nous ne pouvons pas en ressentir la puissance.
− Je ne comprends pas, dit Mogg. Lavorsy comporte plein de sortilèges et d'enchantements, non ? N'auraient-ils pas dû affecter Ethan ?
− Non. Byr établit jadis que la magie des Mages comportait 41 niveaux. Le Sceau de Transfert relève du 29ème, mais tous ceux installés actuellement à Lavorsy ne dépassent pas le 20ème. Ils sont trop faibles pour l'atteindre. Il peut les sentir en utilisant la magie tactile, mais sa nature démoniaque y est insensible. Et cela pose un très grave problème.
Pourquoi Harry s'y était-il attendu ?...
− Lequel ? demanda-t-il.
− Vous avez été affecté sous votre forme humaine, si je puis dire. En manipulant votre magie démoniaque, vos sens augmenteront indubitablement. On pourrait penser que cela vous rendra hors d'atteinte de tous les sortilèges qui nous restent à installer, mais non. Midori, pendant ses études, eut à apprendre un enchantement de catégorie 35 : dès qu'il l'activa, ses épaules se déboitèrent, ses coudes, ses chevilles et ses rotules se fracturèrent et il resta face contre terre durant plusieurs heures, jusqu'à ce que sa mère adoptive le trouve et le libère.
Dumbledore eut l'air soudainement grave.
− Donc, considérant qu'Ethan a plus de gènes démoniaques que Midori, il serait plus sérieusement blessé face à un enchantement d'une puissance supérieure, dit-il.
− Peut-être même en mourir car, comme je l'ai précisé, il ne s'agit que de notre magie. Qui sait ce que pourrait faire une autre ? Les travaux doivent reprendre d'ici deux ou trois jours, nous devrons lancer des sortilèges d'une puissance supérieure au niveau 31. Au mieux, Ethan pourrait passer en « mode Démon » pour le supporter, mais Midori comptant utiliser sa magie pour le troisième étage, il serait préférable de l'éloigner.
Rassurant… pensa Harry, sarcastique. Néanmoins, il connaissait à présent la vérité sur le mal-être ressenti lors du départ de Poudlard et l'arrivée à Lavorsy.
− Est-ce qu'il y a un moyen de… de contrôler la Ten Ko Gibba ? s'enquit-il.
− Nous n'avons trouvé aucune note à ce sujet, malheureusement, mais je poserai la question à Midori. S'il est capable de supporter ses sorts les plus puissants, c'est qu'il a trouvé une solution pour maîtriser ce phénomène. Il faut juste espérer que cet idiot ne fasse pas des mystères… Quoique, maintenant que j'y pense, tu pourrais y aller tout de suite, Draya ?
− Nooooooooon ! Moi-même personnellement suis en vacances ! Midori a dit que je devais rester avec papa et maman et mes tatas jusqu'à ce qu'il soit de nouveau opérationnel !
Ooghar poussa un profond soupir, excédé, et se tourna vers Dumbledore.
− Cela ne vous dérange pas ?
− Nullement. Une famille doit rester unie, après tout, dit le directeur avec un sourire malicieux.
Harry et Mogg lui lancèrent un regard blasé qui l'amusa beaucoup, tandis que la Shadrian rayonnait. Triaus et la camarade qu'il avait protégée lors de la bataille de décembre surgirent de nulle part, mais le demi-démon n'en anticipa pas l'arrivée, cette fois.
− Désolés pour le retard, dit le jeune homme, mais Midori a ramené une tonne de monde qu'il a fallu organiser et loger. Ah, tu es là, Draya ?! Je me demandais pourquoi tu n'étais pas avec lui… Wah, c'est ta fiancée, Ethan ? Tu as décidé de piquer toutes les plus ravissantes blondes du pays ou quoi ?
− N'écoute pas les bêtises de Midori ! rétorqua le Serpentard, désabusé.
− Je te taquine, rit Triaus. Bref, on a du pain sur la planche, non ? L'Ethrossie Xarys a demandé à ce que nous aidions à créer les dortoirs manquants. Yova, Lynn et Oria doivent nous rejoindre dès qu'elles auront terminé les analyses du gerfaut ramené hier par Garwir.
− Parfait, dit Ooghar en ramassant son bâton avant de se lever. Albus, je vous préviendrai dès que nous aurons fini. Je ne pense pas que nous pourrons tout faire à six, cependant.
− Je vous en remercie quand même. En revanche, ne vous surmenez pas.
− Nous y penserons. Quant à toi, Draya, reste sage.
− Ze suis super trop grave tout le temps sage ! prétendit la fillette d'un ton joyeux.
Le Mage n'eut guère l'air convaincu, tout comme ses deux jeunes compatriotes, mais il ne fit aucune remarque et annonça le départ, disparaissant en silence en direction de la Maison des Poufsouffle, à laquelle il ne manquait qu'un seul dortoir. Triaus et son amie se volatilisèrent à sa suite, le jeune homme saluant les sorciers d'un simple geste de la main, sa camarade impassible se contentant d'un léger hochement de tête.
− Je trouve ça tout de même extraordinaire la solidarité de l'Alliance… commenta Mogg.
− Les guerres réveillent ce qu'il y a de meilleur chez les uns et de pire chez les autres, dit Dumbledore. Mais il est vrai que, pour des humains, les Mages ont une mentalité bien différente de ceux de notre monde. Qu'ils aient des discordes entre eux ou non, ils les oublient pour travailler pour le bien de tous. Qu'ils se haïssent ou pas, des ennemis d'hier se protégeront jusqu'au bout aujourd'hui.
− Tu parles comme Damar, vieux barbu-chevelu ! s'étonna Draya.
− Sois plus polie ! protesta Harry.
Mais Dumbledore gloussa.
− Eh bien, pour le peu que je sais de lui, je prends cela comme un compliment, dit-il. Puisque nous avons une nouvelle pensionnaire, autant en profiter pour encourager Mr Lambert et Miss Mondhi pour organiser un second barbecue, ce soir. Draya, ne t'éloigne pas de tes parents, tous les élèves ne sont pas gentils.
− Promis !
Le directeur, après s'être hissé sur ses jambes avec la souplesse d'un jeune homme, s'éloigna, non sans remplir à nouveau le gobelet de la Shadrian qui s'empressa de boire avec une gaieté infatigable.
− Qu'est-ce que tu en penses ? interrogea le demi-démon. De la menace de la Confédération ?
− Elle est sérieuse. Elle est intolérable. Je ne m'y connais pas vraiment, mais j'ai l'impression que mon grand-père avait raison : plus le temps passe, plus la pourriture gangrène les nouvelles générations de politiques. Quand il faisait partie de la Confédération, quand il était encore vivant, il me disait que c'était une organisation fidèle et loyale aux peuples, mais qu'au fil des années, les mentalités des nouveaux élus en faisaient quelque chose de très malsain. Ce n'était plus pour le bien des autres, mais pour le bien de soi-même. Dumbledore, Bresch et d'autres, qui sont des « anciens », sont dans le collimateur des jeunes qui cherchent à les évincer. Mon père dit que Hool a beaucoup de défauts, mais il le respecte vraiment pour l'amour sincère qu'il voue à la communauté sorcière. Il a fait des erreurs, mais il travaille réellement à les réparer.
Harry s'en était aperçu quelques semaines auparavant : une femme, accusée d'avoir collaboré avec des mages noirs dans le cadre d'un assassinat d'un fonctionnaire du ministère, avait été relâchée à la demande de Hool, tout autant pour sa santé fragile que pour son innocence.
− Enfin bref, soupira Mogg. Ma chérie, j'ai encore plein de tatas à te présenter.
− Oh, chouette !
Sans grande surprise, Draya devînt la star de la journée, en particulier auprès des étudiantes qui adoraient aussi bien sa façon de parler que sa joie de vivre inimitable, même si elles furent quelque peu décontenancées par cette passion pour la mort, la destruction et le sang propre aux Shadrian. Tandis que les Mages travaillaient à créer les derniers dortoirs, la petite fille fit la connaissance de ses « tantes » Lily, Ana, Aurelia, Mary et Cassie, mais bien vite, elle décréta que Leonie serait dorénavant sa « grande sœur ». Il fallait reconnaître qu'elles avaient toutes les deux craqué l'une pour l'autre en l'espace d'un clin d'œil, à tel point que le Bébé de Gryffondor lui avait montré sa collection de peluches sans l'once d'une quelconque méfiance – un miracle, en somme.
Irrémédiablement, entendre Draya appeler Harry et Mogg « papa » et « maman » n'apaise guère l'animosité de tous les prétendants de la belle blonde à l'égard du demi-démon, qui se demandait combien étaient assez stupides pour réellement croire que sa « fiancée » et lui avaient réellement et conjointement adopté la fillette. Par chance, il put échapper aux regards furieux, jaloux, soupçonneux ou même indécis lors du dîner.
Comme annoncé par Dumbledore, un nouveau barbecue s'organisa, certains élèves mangeant aux tables que le corps professoral avait ramenées, d'autres se régalant sur de grandes nappes étendues à même le sol comme s'ils participaient à un pique-nique. Chose rare, Harry se retrouva à prendre son repas avec les filles de Serpentard, de Gryffondor, ainsi qu'Ana et Cassie sur la berge de la rivière. Une brochette de crevettes à l'orange dans la main, une bombonne de jus de citrouille frais à côté d'elle, Draya occupait cette fois les genoux de Lily en détaillant la fin de son voyage.
− … et comme j'ai donné un coup de pied à une méchante créature, Midori a considéré que j'avais l'âme d'un samouraï, alors on a fait un passage par le pays très, très loin pour acheter plein, plein de kimono et mon sabre. Il va même l'ensorceler, comme ça, je pourrai dessiner plein de fleurs de sang sur le sol en tuant des gerfauts !
Harry n'était pas certain que l'idée ait été bonne. Il n'était pas psychologue, mais les Shadrian ayant un goût très prononcé pour les tragédies et la mort, il se demandait si laisser la petite fille ôter des vies n'allait pas risquer d'en faire une future femme aux méthodes radicales. Toutefois, autre chose lui traversa l'esprit.
− Comment avez-vous payé ? demanda-t-il, intrigué.
− On a piqué de l'or dans ton coffre ! répondit Draya avec un grand sourire.
Il se contenta de hocher la tête, indifférent. Cet or était avant tout à Midori, après tout, il estimait donc qu'il ne le méritait pas et que le samouraï pouvait s'en servir comme bon lui semblait. Quant à s'introduire, « voler » puis ressortir au nez et à la barbe des gobelins, ça ne l'étonna même pas.
− Dans tous les cas, ma chérie, il faudra que tu nous écoutes pendant ton séjour à Lavorsy, dit Mogg. Avec des imbéciles comme certains élèves, te laisser toute seule pourrait faire de toi une cible pour une malveillance, alors comme l'a exigé Dumbledore, interdiction de te promener toute seule.
− Et n'oublie pas de dire à futur tonton Leo que tu veux un cousin ou une cousine, ajouta Alexa.
− La question que je me pose, dit Gardner avec un sourire goguenard inimitable, c'est : où Draya dormira ? Et avec qui ? Les enfants de son âge aiment bien dormir avec leurs parents, non ?
Harry et Mogg lui jetèrent un regard noir qui ne fit qu'agrandir son sourire. La très grande Serpentard semblait ravie de sa petite « malveillance », mais bien moins que la fillette, que l'idée réjouissait.
− Moi-même personnellement dormirai avec papa et maman ! Z'ai vu des enfants d'Alterion le faire avec leurs papas et mamans !
Si les autres rirent sous cape, le demi-démon et la riche héritière échangèrent une œillade embarrassée. Fallait-il le faire ? Cela profiterait à leur comédie, bien sûr, mais ça ne faisait qu'un mois tout au plus qu'ils jouaient ces rôles de « fiancés ». Et le fait que Mogg passe la nuit ailleurs que dans son dortoir se remarquerait probablement, les spéculations naîtraient et l'antipathie des prétendants de la belle blonde à l'égard de Harry s'aggraverait.
La riche héritière fut la première à surmonter sa gêne et s'efforça de sourire.
− Après le bain, on ira dans la chambre de papa, promit-elle à Draya.
