Sans réelle surprise, le journal de l'école, rebaptisé La Gazette du Sanglier Lavorsien, fut un succès, aussi bien au sein de la communauté estudiantine qu'en-dehors, certains médias nationaux et étrangers le reprenant afin que le monde sorcier soit informé de « l'entourloupe » de Dumbledore et de l'Alliance visant à permettre aux élèves de Poudlard de poursuivre leurs études. Tout, et peut-être un peu trop au goût de Harry, y figurait : l'organisation de Lavorsy, décrite et illustrée, les légumes provenant de Mirvira du potager de Hagrid, une interview exclusive d'Ooghar expliquant comment plus de quarante années de guerre avaient appris à l'Alliance à s'organiser vite et bien pour bâtir l'école, etc. Si Ash avait souligné les rôles du demi-démon et de Silver, le Serpentard n'avait pas vraiment été ravi de découvrir que le petit ami de Berenis s'était attardé sur son « couple » et Draya. Il n'était pas fâché avec le Serdaigle, mais il aurait préféré qu'il évite de signaler que la Shadrian les considérait, lui et Mogg, comme ses parents et que la riche héritière prenait ce statut très au sérieux.

Au lendemain de la publication de l'hebdomadaire, l'on s'attendait à ce que l'Alliance revienne pour finir tous les travaux. Même si personne ne se plaignait de la situation actuelle, en particulier des repas, Dumbledore savait apparemment quelque chose nécessitant qu'une Grande Salle, des cuisines et un sous-sol soient créés. Harry était néanmoins inquiet, appréhendant les conséquences des sortilèges à venir sur la Ten Ko Gibba. Il s'était entraîné, dès qu'il avait su manipuler sa magie démoniaque, à regarder le monde en tant que demi-démon, mais pourrait-il maintenir cette « forme » pour supporter l'intervention de Midori ? Avait-il vraiment les capacités pour résister à la puissance de ses enchantements ?

Il se le demandait bien, alors qu'il prenait son petit déjeuner au bord du lac, cette fois encore en compagnie des filles de Serpentard et de Gryffondor, d'Ana et de Cassie. Draya, assise sur les genoux de Mary, se régalait avec un appétit vorace et une gaieté infatigable tout en écoutant sa « tata » lui lire la une de La Gazette du sorcier, qui revenait sur le mandat d'arrêt visant les professeurs et les employés de Poudlard-Lavorsy. Terry Hool, furieux et toujours bien inspiré dès qu'il s'agissait de la Confédération internationale des sorciers, s'y fendait même d'une petite phrase bien sentie invitant l'institution à « se mettre toute réclamation d'incarcération à l'encontre de Dumbledore et de ses collègues où je pense ! » Une déclaration largement applaudie partout dans le monde par les supporters de l'éducation, notamment d'autres ministres de la Magie, directeurs et enseignants.

Tandis que nombre d'élèves jetaient des regards un peu partout, comme s'ils voulaient être les premiers à voir l'Alliance revenir, Harry perçut, du coin de l'œil, une silhouette familière et tourna la tête : Lorca s'approchait de son pas silencieux, même pour l'ouïe magique du demi-démon, attirant peu à peu l'attention des filles. S'arrêtant à leur hauteur, la Nehoryn, contre toute attente, s'adressa directement à Cassie.

− Miss Lindon, j'ai cru comprendre que vous habitiez dans la banlieue de Londres, c'est ça ?

− Heu… oui, répondit la Poufsouffle, prise au dépourvu.

− Vous la connaissez bien ?

− Le nord-est et l'est et Londres même.

Lorca hocha la tête, inexpressive, mais Harry sentit une certaine satisfaction émaner d'elle.

− Encore une tentative d'attaque d'Anteras, affirma-t-il.

La belle enseignante jeta un regard alentour, comme pour jauger la distance entre elle et le groupe et ceux des élèves les plus proches ayant choisi de pique-niquer. Sans nul doute qu'elle essayait de déterminer si elle pouvait parler librement sans risque d'informer les autres étudiants des renseignements dont elle avait connaissance. Elle sembla estimer qu'elle était à l'abri d'une oreille indiscrète, car elle reprit :

− Nous avons reçu hier un rapport des unités d'Erigor et de Lusanna. Ils ont repéré des empreintes de pas d'un groupe de gerfauts visiblement imposants se dirigeant, selon toute vraisemblance, vers Londres. L'unité d'Erigor les suit, pour le moment, et Lusanna, en remontant leur piste, a confirmé qu'elle ne menait pas à Anteras, mais à une cachette sans intérêt. A moins que les gerfauts ne changent de trajectoire, ils arriveront par le nord-est. Nous devons donc déterminer quel est le meilleur point d'entrée pour accéder rapidement au ministère de la Magie, et pour cela, nous aurons besoin de vos connaissances, Miss Lindon.

− Je vous aiderai, promit Cassie.

− Est-on sûr que c'est le ministère qui est visé ? demanda Ana. Ou s'il ne s'agit pas d'une diversion ?

− Pas totalement, admit Lorca, mais maintenant que nous sommes hors de portée, que Poudlard est vulnérable, il paraît logique que Voldemort et Anteras se concentrent sur le ministère. Dans tous les cas, ce sont des gerfauts que nous devons éliminer. Miss Lindon, après les cours, retrouvez-moi dans mon bureau.

Cassie opina. La Nehoryn repartit à la table des professeurs.

− C'est un peu surprenant qu'elle ne demande qu'à toi, non ? dit Berenis.

− Non, dit Harry. C'est parce que Cassie est l'une de mes amies. J'ai l'impression que l'Alliance se repose sur moi, sur mes fréquentations, pour collaborer sur des sujets sensibles. J'ai entendu dire qu'Ells aussi vivait dans le nord-est de la banlieue londonienne, mais comme je ne lui ai jamais vraiment parlé, Lorca l'a igno…

La fin de sa phrase se perdit dans sa bouche, alors qu'il portait brusquement toute son attention à l'endroit où, une minute plus tôt, la Nehoryn se tenait. La sensation était indescriptible, très différente de celle produite par la Shadrian deux jours plus tôt. Quasi-inaudible, quasi-imperceptible, elle se rapprocha en une fraction de seconde. A dire vrai, le demi-démon eut tout juste le temps de tourner la tête avant que Midori n'apparaisse, rangeant son sabre dans son fourreau dans l'habituel cliquetis métallique.

Si la venue du célèbre samouraï destructeur provoqua instantanément une franche excitation chez les élèves se trouvant dans les environs, elle déconcerta totalement les jeunes femmes qui mangeaient avec Harry. Il les avait prévenues de sa ressemblance avec Midori, il leur avait décrit ses yeux très singuliers, mais elles ne s'attendaient pas, visiblement, à ce qu'il ait été aussi précis. Seule Draya, bien évidemment, réagit naturellement :

− Coucou ! lança-t-elle, rayonnante.

− Yo ! dit Midori avec son éternelle indifférence.

Sous son large chapeau circulaire, qui cachait une bonne partie de son visage, son regard atypique balaya ceux des amies de Harry qui sentit, blasé, un commentaire absurde pointer le bout de son nez.

− Tu te bâtis un harem, Ethan ?

− Ne commencez pas… soupira le Serpentard.

− Boss, regarde, regarde ! s'enthousiasma Draya en se précipitant sur Mogg. C'est ma maman ! Elle me fait un câlin tout le temps et me prend dans ses bras quand on fait dodo ! Et c'est mes tatas ! Tata Nadège m'a promis de faire tout ce qu'elle peut pour m'offrir un cousin ou une cousine avec tonton William, l'année prochaine ! Et tata Alexa et moi complotons pour que futur tonton Leo fasse pareil ! Et grande sœur Ninie m'a montrée toutes ses peluches ! Même qu'elle m'a laissée faire un câlin à chacune d'elles !

Midori fixa la richissime héritière, qui ne parut guère à l'aise.

− Tu es abonné aux blondes, Ethan ?

− Je n'ai même plus la force de répondre…

− Laisse-les tranquilles, abruti.

Assénant une tape derrière la tête du samouraï, Lorca réapparut. Comme toujours quand elle était en présence, ou entendait parler, de Midori, la Nehoryn se montrait plus expressive. Et l'irritation, la lassitude, mais aussi une certaine réjouissance, émanaient d'elle, trahissant aussi bien son exaspération que le plaisir qu'elle prenait à être de nouveau en compagnie de son amant.

− Qu'est-ce que tu fais là ? interrogea-t-elle. Je croyais qu'il te faudrait une semaine pour te régénérer.

− Je me suis trompé. Ou alors j'ai menti, je ne sais plus. Bref, je suis venu faire avancer les travaux, comme tu t'en doutes. Xarys m'a assigné les grandes salles, le sous-sol et le plafond. Pour le troisième étage, par contre, ça devra attendre que toutes mes forces soient revenues.

− Moi-même personnellement ne suis plus en vacances ? demanda Draya.

− Plus ou moins, dit Midori en s'enfonçant un auriculaire dans la narine droite. Juste avant que je ne vienne ici pour poursuivre la construction de Lavorsy, puisqu'il semble que l'Alliance n'interviendra que demain ou jeudi, nous avons reçu un nouveau rapport de l'unité d'Erigor : les gerfauts qu'elle suit semblent capables de la repérer. Ou tout au moins, d'en sentir la présence.

Lorca parut à la fois bien sombre et stupéfaite. A l'évidence, elle n'aurait jamais pensé que l'unité d'Erigor ait pu se faire remarquer par des ennemis.

− Quoiqu'il en soit, poursuivit le samouraï avec détachement, tu es désormais affectée à ta famille, Draya. Les gerfauts gagnent en puissance, il va donc falloir que je me lâche un peu et, matérialisée ou non, tu risquerais d'en subir les conséquences. Mais je te promets qu'après chaque bataille, c'est toi qui compteras les morts.

− Yokay, Boss !

Etait-il vraiment possible de démoraliser la fillette ? se demanda Harry. Pleine d'entrain quand elle avait posé la question à propos de ses vacances, elle s'était exprimée avec sa bonne humeur inépuisable dès qu'elle avait su qu'elle n'assisterait plus Midori. En vérité, la seule chose susceptible de contrarier Draya était qu'elle n'ait pas le moindre œuf au cours d'un repas, et peu importait la façon dont il avait été cuisiné.

− Pour ce matin, continua le samouraï à l'adresse de la Shadrian, tu resteras avec ta mère et tes tantes. Quant à toi, Ethan, tu resteras avec moi en tant qu'assistant.

− Vous pourriez au moins prévenir les profs, avant… fit remarquer le Serpentard, désabusé.

− Ils sont déjà au courant que vous auriez quelques cours à rater, un jour ou l'autre, annonça Lorca. Midori, tu essaies de modérer la puissance de tes sortilèges, je te prie. Mesdemoiselles, vous devriez vous préparer à gagner votre classe.

Harry remarqua, en effet, que le nombre d'élèves avait largement diminué pendant la conversation. Saluant, un peu timidement pour certaines, le samouraï, les jeunes femmes et Draya partirent une minute plus tard, la fillette se réjouissant inlassablement de pouvoir assister à des cours qu'elle ne comprenait pas. Lorca ne tarda pas à leur emboîter le pas, s'attarder juste pour demander deux ou trois informations à Midori concernant les gerfauts, puis les deux demi-démons se retrouvèrent seuls.

La vaisselle ayant disparu, le Serpentard se chargea de plier la grande nappe sur laquelle le petit déjeuner avait eu lieu et la laissa sur place, sachant qu'un elfe de maison viendrait la chercher.

− Est-ce que l'Alliance surveille Poudlard ? demanda-t-il, entraîné par Midori en direction du bâtiment central.

− Non. Albus Dumbledore estime que ce n'est plus nécessaire, que la presse se chargera d'annoncer la prise de Poudlard par l'ennemi, et les jeunes Nehoryns qui montaient la garde quand vous y étiez ont été rappelés afin de poursuivre leur formation.

Le Serpentard eut un pincement au cœur à l'idée que Voldemort s'empare si facilement de Poudlard, mais il ne dit rien et suivit le samouraï dans l'édifice, longeant un grand couloir où les boiseries racontaient énormément de choses et variées, notamment le coup d'Etat le plus historique de tout le Lorgath : Zyronie, la fille d'une modeste boulangère, avait fomenté le complot et renversé la maison royale pour la remplacer. Il n'était pas facile de saisir ses motivations, mais il se racontait qu'Ash, en interviewant Ooghar, lui avait demandé que l'Alliance lui envoie des textes relatant les évènements décrits par la décoration.

Ils atteignirent le hall d'entrée circulaire, d'où partaient cinq autres couloirs – quatre pour les accès au parc, un dernier pour mener à l'infirmerie et aux locaux de La Gazette du Sanglier Lavorsien et de la Brigade. C'était un endroit assez froid, avec ses murs nus. Au rez-de-chaussée, ils étaient en partie masqués par les bibliothèques, les boiseries étant impossibles à admirer, mais l'Ethrossie Xarys avait indiqué qu'il restait beaucoup à faire ici. Des pans de mur assez larges avaient été laissés vierges pour signaler où les pièces manquantes devaient être créées. Deux escaliers en spirale, longeant les parois, s'entrecroisaient quant à eux pour offrir deux points d'entrée pour chaque étage, bien qu'il n'y en eût, pour le moment, aucun pour le troisième. S'il était une chose qui intriguait la plupart des élèves, toutefois, c'était le mystère du plafond : il devrait être prochainement ensorcelé mais, amusé par les questions d'un grand nombre d'étudiants, l'Ethrossie Xarys avait choisi d'en faire un secret.

Mrs Pince, assise derrière un bureau, remarqua leur présence et vint à leur rencontre, au même moment où, du premier étage, jaillissait Dumbledore.

− Je vous prierai de… commença la bibliothécaire.

Mais dès qu'elle se retrouva assez proche de Midori pour apercevoir son visage, l'incrédulité la rendit aphone. Visiblement, c'était la première fois qu'elle le rencontrait et constatait sa ressemblance avec Harry – et peut-être aussi James, même si les traits du Maraudeur étaient moins arrogants.

− Ne vous inquiétez pas, Irma, dit Dumbledore en les rejoignant. Je suis sûr que Midori fera attention à ne pas endommager les étagères et les livres. Pourquoi n'iriez-vous pas à la salle des professeurs ? J'ai prêté la nouvelle édition de Ma bibliothèque sorcière à Horace, il l'a peut-être même déjà finie.

− B-bien, monsieur le directeur, répondit-elle, encore décontenancée.

Harry eut la très nette impression que Dumbledore voulait épargner le samouraï de commentaires de la part de l'hargneuse bibliothécaire. Mrs Pince ne paraissait guère convaincue de la capacité de Midori à prendre soin des choses, mais elle s'éloigna quand même sans un mot de plus et disparut au premier étage.

− Pourquoi avoir amené Ethan ? Ooghar disait qu'il lui faudrait s'éloigner.

− La Ten Ko Gibba ne se contrôle pas, à ma connaissance. Tout comme nos gènes quand ils sont confrontés à un poison ou un virus, il faut l'affronter jusqu'à ce que l'on puisse l'assimiler. Il me semble que les sorciers sont dans le même cas dès qu'il s'agit du transplanage, non ? Mais il n'y a pas à s'inquiéter : mes sortilèges ne seront, en théorie, pas assez puissants pour l'atteindre, et ça lui permettra d'apprendre plein de choses.

− En théorie… répéta Harry, pas rassuré du tout.

− Si les choses s'annoncent mal, Ethan, prenez vos distances, ordonna Dumbledore. Comme Ooghar l'a dit, la Ten Ko Gibba n'est basée que sur la magie des Mages. Pour ma part, j'ai un rendez-vous avec l'Ordre. Midori, si je suis revenu avant que vous n'ayez fini, passez me voir dans mon bureau afin que je vous transmette toutes nos informations. Terry ayant peu de chances d'organiser la défense de Londres des gerfauts sans que ça n'atterrisse dans l'oreille d'un éventuel espion, c'est à nous de préparer la bataille.

− Sauf si je les détruis avant.

Le directeur sourit, tel un compétiteur auquel on aurait lancé un défi, puis il emprunta le couloir nord pour filer vers une énigmatique zone de transplanage que personne, jusqu'à présent, n'avait réussi à situer, même si tout le monde savait qu'elle existait. Après tout, comment les professeurs auraient-ils pu faire la navette entre Poudlard et Lavorsy sans une telle place ?

Suivant Midori, Harry s'approcha d'un pan de mur vierge, bien plus large que les autres. De toute évidence, il désignait l'endroit où la Grande Salle devait être construite. Le samouraï plaqua sa main dessus et aussitôt, toute une multitude de traits lumineux, d'un blanc étincelant, jaillir de sa paume et de ses doigts pour découper la paroi en d'innombrables carrés qui se désintégrèrent sans même laisser un grain de poussière, laissant place à un grand renfoncement peu profond et rectangulaire.

Assez impressionné par la facilité avec laquelle l'encadrement de la future porte avait été créé, le Serpentard fut surtout soulagé de ne pas avoir été victime de la Ten Ko Gibba.

− Quand les études générales sont terminées, dit Midori, les Mages s'orientent généralement vers des branches particulières. C'est un peu comme un collégien qui, une fois son diplôme acquis, intégrerait une université ou un lycée. Ce que je viens de faire relève de la magie de Modélisation : tu concentres ta magie dans ta main, en un ou plusieurs points, puis la répand comme bon te semble dans l'objet. Tu as sûrement remarqué qu'il fallait un petit nombre de Mages pour modeler une maison rapidement ? Pour cinq d'entre eux, un encadrement comme celui-ci prendrait environ deux à trois minutes.

Et dire qu'il avait ça en seulement moins de cinq secondes ! songea Harry, bluffé.

− Je… je peux essayer ?

− Pourquoi crois-tu que tu es ici, imbécile ? dit le samouraï, indifférent, en s'enfonçant une fois encore le doigt dans le nez.

Il recula pour céder sa place au Serpentard. C'était à la fois excitant et un peu angoissant, comme un duel entre deux adversaires aux objectifs différents : d'un côté, le plaisir d'apprendre et progresser et, de l'autre, la peur de perdre, de ne pas être à la hauteur. C'était d'autant plus effrayant que Lorca n'avait eu de cesse de lui répéter que Midori, bien que très bon professeur, n'était pas du genre patient.

Harry inspira profondément pour apaiser son cerveau et chasser ses craintes. Posant une main sur le mur, il fit parcourir sa magie démoniaque jusqu'à sa paume et se concentra. C'était une sensation étrange : il ressentait tout à travers sa main : les sortilèges chauds, froids ou tièdes qui avaient bâti Lavorsy, les pas de quelqu'un résonnant à travers la pierre, le livre qui tombait de la table d'un élève. C'était comme s'il avait communié avec le bâtiment tout entier, mais il se ressaisit rapidement pour focaliser ses pensées sur son propre travail.

Difficilement, péniblement et après plusieurs minutes, il parvint à… détacher un tout petit carré du mur. Mais, contrairement à Midori, celui-ci ne se désintégra pas et tomba dans un bruit mat bruit sur le sol dallé. Même s'il n'avait pas voulu en faire trop, ne sachant encore quelle était la puissance de ses pouvoirs démoniaques, il ne put que trouver son premier résultat lamentable. Le cube était à peine plus épais que son pouce.

− C'est plus difficile que ça en a l'air, dit-il comme pour s'excuser.

− Evidemment, mais le but n'était pas que tu réussisses.

− Comment ça ?

− Si tu ignores qui tu es, comment peux-tu dire que tu es toi ?

Harry fronça les sourcils, perplexe.

− Je ne comprends pas.

− Et c'est pour cela que tu entends toujours Lathar. Tu penses peut-être qu'en t'affirmant, tu auras atteint toute la maturité qu'il attend de toi, mais tu te trompes : tu ne fais que t'affirmer en tant que sorcier. Je serais tenté de dire que tu as peur de tes pouvoirs de demi-démon. Tu les veux, mais tu redoutes ce qu'ils pourraient faire. Or, il y a une chose que tu oublies : tout comme chaque Démon a été unique en son genre, il est très probable que deux demi-démons le soient également.

− Je n'ai pas peur de…

− Pourquoi avoir concentré ta magie uniquement dans ta main, alors ? coupa Midori. Pourquoi n'as-tu pas pris la peine de devenir le fils de ton père en répandant ta magie dans tout ton corps ? Pourquoi penses-tu que la faire venir à ta main t'aurait permis d'utiliser tes vrais pouvoirs ?

Harry resta sans voix. Il aurait pu répondre à la première question, mais les autres… Naïveté ? Avait-il peur de sa propre nature, inconsciemment ? Certes, il appréhendait la puissance de ses sorts, mais c'était par prudence et non peur… Toutefois, le samouraï marquait un point : le Serpentard, effectivement, ne s'était jamais transformé complètement en demi-démon, n'utilisant sa magie que sur certaines parties de son corps. Maintenant qu'il en était conscient, il réalisait que, à l'inverse de Midori, il ne voyait pas à travers les choses quand il utilisait ses yeux démoniaques.

Prenant compte des remarques du samouraï, le Serpentard répandit toute sa magie démoniaque dans son corps, ses yeux chassant le blanc pour étendre le rouge alors que ses iris dorés s'étiraient autour de ses pupilles. Posant à nouveau la main sur le mur, il se concentra de nouveau sans prêter attention aux innombrables couleurs que les sortilèges et enchantements contenus dans le hall de Lavorsy révélaient. Azur, pourpre, rouge, bordeaux, canari, pervenche, lilas, mauve, orange, safran… Il était extrêmement difficile, en percevant toutes ces couleurs, d'être indifférent à la question : combien de sorts avaient donc été lancés ?

Harry éjecta cette interrogation de son esprit, car la sensation avait totalement changé de nature, de puissance, de portée. Elle n'était pas différente de sa première tentative, elle était juste plus sensible : il savait que Draya, en cet instant, balançait joyeusement ses pieds au-dessus du sol, assise sur une chaise juste à côté de Mogg. Dont les sentiments trahissaient une fois encore un certain trouble, malgré la présence de sa « fille » juste à côté d'elle. Il savait que Berenis et Ash avaient hâte de se retrouver en tête-à-tête, que le professeur Slughorn se sentait un peu déçu d'un élève prometteur, que le professeur McGonagall venait de s'énerver contre un chahuteur… Lorca elle-même, pourtant si froide, si distante, ne parvint pas à lui cacher une certaine impatience excitée, comme si le fait que Midori fut de retour promettait une excellente soirée.

Bien qu'il s'émerveillât de ces innombrables sentiments, le Serpentard rompit le contact avec le mur avant de pouvoir. Il trouvait cela indécent. Il aurait tout aussi bien pu entrer dans la tête de quelqu'un ou en lire le journal intime, qu'il n'y aurait vu aucune différence.

− Sensoriel, hein ? dit Midori d'un ton détaché.

− Quoi ?

− Idiot, je viens de te le dire : nous sommes uniques, nos capacités le sont donc aussi. Byr avait la science pour « arme principale », Anteras a la cruauté psychologique. Lathar, je n'en sais rien, mais je crois qu'il possédait un sens extraordinaire de la tactique. Pour ma part, c'est la puissance. Et pour la tienne, ce sont les sens. Tu peux les haïr autant que tu veux, tu souhaites le bien de tous tes ennemis, tu cherches désespérément à les sauver de leur connerie et de leurs erreurs. Contrairement à moi, tu ne peux pas voir que ta fiancée explique en ce moment même à Draya le sort qui vient d'être présenté par Filius Flitwick. Contrairement à toi, et même si elle semble heureuse, je ne peux pas te dire à quel point les sentiments de Lucretia Mogg sont intenses. D'ailleurs, si tu veux savoir quelle est la couleur de ses sous-vêtements, c'est le moment.

Ne reluquez pas les gens ! protesta Harry.

− Je n'y peux rien s'ils s'exhibent tous.

Le Serpentard réprima un profond soupir en reportant son attention sur le pan de mur devant disparaître. Il ne s'en était même pas rendu compte, mais il était toujours en « mode demi-démon ». Pourtant, les lumières laissées par les sortilèges précédemment installés semblaient moins brillantes, moins scintillantes.

− Qu'est-ce que… ? s'étonna-t-il. Pourquoi est-ce que je vois de moins en moins les sortilèges ?!

− Est-ce qu'un nouveau-né s'adapte à son monde dès sa naissance ? En connaît-il l'Histoire avant même d'être pris dans les bras par ses parents pour la première fois ? Bien sûr que non. Tu es un bébé venant de naître dans le monde de la magie démoniaque, tu grandis, tu apprends. Voilà pourquoi les lueurs disparaissent.

Lorca n'avait rien exagéré : Midori avait réellement de sérieuses compétences en tant qu'enseignant. Harry lui trouvait même une sagesse très semblable à celle de Dumbledore, mais pouvait-on s'en étonner de la part de cet homme vieux de près de trois cents ans ?

Travailler avec le samouraï, suivre son rythme, rivaliser avec lui, ne furent guère une mince affaire. Une seule main lui permettait de façonner à peu près tout : la Grande Salle, aussi vaste que celle de Poudlard, fut aménagée en l'espace de dix secondes, ses murs comportant des niches encore vides que les Umidareens se chargeraient de décorer. Mais Harry s'amusait, jubilait, se passionnait pour tout ce qu'il apprenait : des sortilèges, bien sûr, mais aussi la langue démoniaque. Ekotòmyr, qui signifiait littéralement « Déstructuration totale », permettait de créer les salles. Ajikadi, qui voulait dire « Va là où tu dois être », permit de transférer les longues tables en un instant – à la différence de Silver, le sortilège ne produisait aucune flamme, mais juste un flash verdâtre éblouissant.

Harry essayait sincèrement de se rendre utile, mais il était indéniable qu'il n'avait pas le niveau de Midori. Ses gènes, à l'évidence, ne faisaient pas tout. Non seulement il lui fallait se concentrer un moment pour être sûr de ne pas commettre la moindre erreur, mais il avait aussi tendance à se retenir. S'il avait été seul, s'il n'y avait pas eu des élèves et des professeurs dans les étages, il n'aurait pas hésité à utiliser toute sa puissance, mais dans le cadre actuel…

Un état d'âme et une performance d'autant plus vexants que le samouraï, en posant simplement un index sur le mur devant mener aux sous-sols, construisit un escalier en un clin d'œil avant d'en descendre les marches, alors que le Serpentard peinait à bâtir la bibliothèque en utilisant ses deux mains.

Plus blessant encore, Midori termina les sous-sols bien avant que Harry n'en eût fini avec la bibliothèque. Très fatigué, le corps frémissant d'épuisement, il eut à peine la force de sursauter lorsque Draya, euphorique, poussa un soudain et euphorique :

− Papaaaaaaaaaaaaa !

Bien que petite et légère, elle le renversa en se jetant à son cou et déposa un gros baiser affectueux sur sa joue, visiblement ravie de le retrouver. Il fut tenté de s'irriter de ces retrouvailles un peu brusques, surtout qu'il n'était pas du tout d'humeur à supporter un excès de jovialité, mais il réfréna cette impulsion et se contenta de sourire face à Shadrian.

− C'était bien ? demanda-t-il simplement.

− Super trop grave chouette ! Z'ai été l'assistante du petit professeur, maman m'a donnée plein de coloriages, grande sœur Ninie m'a tirée cinq fois la langue et tonton Kenny a promis qu'il fera vingt-cinq bisous à la bouche de tata Berenis !

Harry perçut une légère panique monter en lui, et il eut bien raison de s'alarmer, car la fillette ne manqua pas l'occasion :

− Mais moi-même personnellement veux aussi voir papa et maman se faire un bisou !

Embrasser Mogg ? Il avait beau y réfléchir, il n'imaginait pas du tout la belle blonde embrasser quelqu'un – et pour une fois, il ne fut pas mécontent que Midori surgisse de nulle part, lui permettant d'esquiver le sujet plutôt gênant de ce baiser.

Le samouraï, bien qu'inexpressif, n'avait guère l'air au top de sa forme. Sans nul doute possible, il avait autant exagéré son état de fatigue à son retour de Mirvira que sa récupération depuis deux jours. Soulevant son chapeau circulaire, il examina le travail accompli par Harry sans montrer le moindre sentiment.

− Impressionnant, commenta-t-il. A ton âge, je n'étais même pas capable de déstructurer un morceau de pierre plus gros qu'un ongle.

− Vous… vous avez déjà fini ?

− Ouais. La Grande Salle, les sous-sols et la salle de duel, mais j'y suis allé un peu fort. Je pensais avoir assez pour le plafond, mais non. Ethan, je te laisse te charger de prévenir Albus Dumbledore que les elfes de maison de Poudlard peuvent emménager à Lavorsy. Lorca se chargera de recueillir les informations de l'Ordre du Pénis… ou du Félix ? Ou de… ?

− Du Phénix !

− Voilà. Ah, et dis à Lorca qu'il faut qu'elle m'indique la position de sa chambre.

Levant une main en guise de salut, il tira légèrement sur le manche de son sabre et se volatilisa. Harry soupira, las. Entre Midori, qui prenait ses aises, et Draya, qui avait de temps en temps ses petits caprices embarrassants, il ne savait vraiment plus où donner de la tête. Il n'était guère moins gênant de demander à Lorca où elle dormait que de répondre favorablement au désir de la Shadrian. Non, il y avait pire : il avait beau l'apprécier, c'était une bien mauvaise nouvelle, pour lui, que la fillette soit rattachée à son « couple ».

Et forcément, il sentait qu'il allait en voir de toutes les couleurs.