Contrairement aux prévisions de l'Ethrossie Xarys et de Midori, l'Alliance ne revint que le vendredi, mais, à la sortie du cours de botanique, Harry constata que le samouraï manquait à l'appel. Tandis que les Palans filaient en tous sens dans le parc pour entretenir les plantes et qu'Otorius rejoignait la maison de Hagrid, les Umidareens et les Mages rejoignirent le bâtiment central duquel Dumbledore émergeait pour les accueillir. Comme annoncé par une note affichée dans les salles communes, les cours s'interrompirent pour ne pas gêner le chantier, mais il n'y eut personne pour s'en plaindre. Les élèves qui avaient à achever leurs cadeaux de reconnaissance se dirigèrent à grandes enjambées vers leurs dortoirs pour les terminer pendant que leurs autres profitaient du moment soit pour faire leurs devoirs, soit pour flâner dans le parc. Certains eurent tout de même le courage de s'approcher, comme Ash pour un futur article de La Gazette du Sanglier Lavorsien ou Silver, apparemment intéressé de savoir s'il lui serait possible d'adapter les sortilèges de l'Alliance à sa magie. Harry, lui, resta le plus loin possible, ne tenant ni à souffrir de la Ten Ko Gibba, ni à attirer une fois encore l'attention de ses camarades sur ses relations au sein de l'Alliance : comme attendu, tout le monde se demandait ce qu'il pouvait bien avoir de spécial pour être enrôlé en tant qu'intermédiaire.
Peine perdue : assis près d'un rempart à parcourir son manuel de potions pour anticiper le prochain cours, cinq minutes à peine après que tout le monde, Alliance comme étudiants, se fut dispersé, il vit Ooghar s'avancer dans sa direction après une rapide conversation avec le directeur. Les élèves ne manquèrent pas de le remarquer, mais, comme s'ils s'y étaient habitués, ils retournèrent à leurs occupations, non sans se demander ce que le Serpentard avait de si spécial pour que l'Alliance le sollicite lui et pas un autre.
− Vous n'avez pas bonne mine, commenta le Mage en s'asseyant, posant son grand bâton à côté de lui.
− Lorca se méfie de la puissance des interventions de Midori, alors elle m'a retenu une partie de la nuit afin de m'habituer progressivement à des sortilèges de niveau 30. Je m'adapte plutôt vite, mais dès que nous atteignons le 34ème niveau, je suis obligé de me démoniser pour supporter la pression. Bref, tout ça pour dire que je n'ai pas beaucoup dormi.
Ooghar hocha la tête d'un air appréciateur.
− Une sage initiative, approuva-t-il. Ca n'a pas été facile de lui tirer les vers du nez, mais cet imbécile a admis que l'enchantement qu'il prévoyait pour le troisième étage serait d'une puissance qu'il n'était pas sûr d'encaisser lui-même. Autrement dit, il a l'intention de faire quelque chose qui risque de réveiller sa propre Ten Ko Gibba.
− A quel point est-il inconscient… ?
− Au moins autant que tous les idiots du LorMirAl réunis. Preuve en est que, bien que très fatigué à son retour de Lavorsy, cet imbécile a vidé toute son énergie pour finaliser l'Orgosia sans prendre la peine de se reposer une seconde. Par chance, il récupère extraordinairement vite, peut-être même plus que vous. Il aura encore besoin de quelques heures pour être au sommet de sa forme, mais il devrait nous rejoindre dans peu de temps.
Restait à savoir si c'était une bonne nouvelle ou non, songea Harry. Il n'était pas facile de ne pas appréhender la puissance que le samouraï dégagerait quand il s'occuperait du troisième étage.
− Il reste beaucoup de choses à faire ? demanda le Serpentard.
− Les soldats de Prerian se chargent d'ouvrir plusieurs accès dans les galeries souterraines pour que les hiboux et les chouettes puissent circuler aisément. Heureusement, certains tunnels communiquent avec deux montagnes. Le but est d'éviter qu'un rassemblement d'oiseaux trop important, au même endroit, n'attire l'attention. Il faudra aussi s'occuper de petites tâches : bâtir une volière, consolider les fondations, enchanter les pierres pour qu'elles perdurent, créer des tribunes pour le Quidditch ou encore dématérialiser le plafond de la caverne pour laisser les éléments – comme la pluie – puissent atteindre Lavorsy.
Harry plissa le front, perplexe.
− Dans quel intérêt ? J'ai déjà été dématérialisé et je pouvais voir à travers mon propre corps, alors si des gens survolaient la montagne, ils pourraient voir l'école, non ?
− C'est à la fois pour vous offrir un environnement naturel que pour laisser les éléments jouer leurs rôles sur la végétation, comme la pluie abreuvant la pelouse et les plantes. Rubeus Hagrid a ses responsabilités et les Palans, de leur côté, ont déjà beaucoup à faire à la Cité. Néanmoins, vous marquez un demi-point : il est vrai que si nous ne sommes pas prudents, quelqu'un survolant la montagne pourrait voir Lavorsy l'espace de quelques secondes.
− Secondes ?
Ooghar sourit.
− La Dématérialisation n'est pas un simple sortilège, c'est une discipline, elle comporte donc plusieurs sorts au même titre que toutes les autres. L'un d'eux est appelé Inconsistance Résonnante : il laisse l'objet tel qu'il est en apparence, mais il en supprime la solidité. Son autre avantage est qu'il peut reprendre sa consistance s'il l'estime nécessaire. Par exemple, si un promeneur s'approchait du sommet de la montagne, il analyserait sa trajectoire et solidifierait un chemin pour qu'il ne tombe pas dans Lavorsy. Et si jamais il neige, il régulera progressivement la quantité qu'il doit contenir et celle qu'il peut laisser tomber dans le parc.
A quel point les magies de Mirvira surpassaient-elles celles d'Alterion ? s'interrogea Harry, bluffé. Il était bien conscient qu'il ne connaissait pas toutes celles de son monde, mais il était à peu près sûr qu'aucun sortilège, chez les sorciers, ne rivalisait avec celui décrit par le Mage.
− Quoiqu'il en soit, poursuivit le vieil homme, vous devriez être plutôt tranquille jusqu'à ce que Midori vienne faire sa part du travail. A ce sujet, quand il s'attaquera au troisième étage, je vous suggère de vous démoniser, les informations sur les différences entre vous et lui manquent trop pour pouvoir prendre des risques.
Harry opina pour montrer qu'il avait bien compris que la prudence était de mise. Ooghar le quitta une minute à peine après afin d'aller prêter mainforte à ses collègues, laissant le Serpentard reprendre sa lecture sur la potion à laquelle le professeur Slughorn confronterait ses élèves lundi. Enchaînant avec le devoir de botanique, il eut plus ou moins vite fait d'être débarrassé de ses obligations d'étudiant.
Même sans avoir progressé en magie de perception, il l'avait senti tout au long de son devoir : l'atmosphère se transformait. La timidité avait cédé sa place à la curiosité : les élèves, prenant leur courage à deux mains, osaient s'approcher de l'Alliance, à présent. Jardiniers et botanistes en herbe participaient à un cours improvisé d'un très grand Palan au visage peinturé et de Hagrid pour apprendre à s'occuper du potager, tandis que d'autres faisaient ce qu'ils pouvaient pour seconder les congénères d'Otorius pour entretenir les massifs de fleurs. Le chef du Clan de la Nature s'accorda même une pause pour obtenir une visite guidée des serres par le professeur Chourave. Les Mages et les Umidareens, qui prenaient plusieurs pauses en fonction des efforts qu'ils fournissaient, répondaient patiemment aux questions des sorciers, tout comme ils en posaient avec un franc intérêt. Comparer les politiques, les vies scolaires, les us et coutumes, les loisirs des deux mondes fascinaient les uns comme les autres. Toujours prompt à surprendre son monde, Silver avait si bien – peut-être même trop facilement – adapté les sortilèges des Mages que, dans un nouveau brasier multicolore, il parvint à créer la moitié des tribunes destinées à accueillir les spectateurs des matchs de Quidditch. Accrochée à la main d'Ana, Leonie s'entretenait avec l'Ethrossie Xarys en personne pour se renseigner sur les animaux et les créatures magiques de Mirvira, sans nul doute pour préparer la prochaine commande de nouvelles peluches, alors que Sirius et Peter, cachés derrière un gros buisson, épiaient le tête-à-tête entre James et Lily. Remus, à côté d'eux et l'air un peu exaspéré par l'attitude puérile et indiscrète de ses amis, se contentait de parcourir son manuel de métamorphose. Non loin, régalant les yeux de leurs soupirants par leurs maillots de bain, Mogg et Cassie apprenaient à Draya à nager, la Shadrian encouragée par ses « tantes » de Serpentard assises sur la rive du lac.
Cette dernière scène arracha un sourire au demi-démon. Il ne s'était jamais posé la question auparavant, mais il était vraiment étrange d'être « père » et « fiancé ». En réalité, c'était plus troublant que bizarre, car Mogg prenait son rôle très au sérieux et avec un naturel des plus déconcertants. Elle faisait preuve d'une grande tendresse vis-à-vis de Draya, mais elle n'hésitait pas à la réprimander, tout comme elle ne ratait aucune occasion pour faire des reproches à Harry sur son comportement. « Au lieu de soupirer, explique-lui clairement et calmement les choses ! » ou encore « Si nous la gâtons trop, elle pensera qu'elle peut tout obtenir, alors montre-toi plus ferme lorsque tu lui refuses quelque chose. » étaient un échantillon des phrases que la belle blonde lui avait jetées à la figure en seulement deux jours.
Et pourtant, il ne s'en plaignait pas. En réalité, il commençait à se sentir vraiment à l'aise avec cette situation : certes, ils avaient expliqué à Draya que leur relation était une comédie, qu'ils ne pouvaient pas s'embrasser avec honnêteté comme l'avaient fait Ash et Berenis, mais l'embarras des nuits passées ensemble disparaissait, comme si… comme si…
− Oh, l'enfoiré ! s'exclama Harry.
− Quel grossier personnage.
Surpris, le Serpentard tourna la tête vers Midori, assis juste à côté de lui, son sabre posé dans l'herbe. Depuis quand était-il là ? Pourquoi ne l'avait-il pas senti venir ? Etait-il tellement plongé dans ses pensées qu'il en avait oublié d'être attentif à la magie auditive ou à la Ten Ko Gibba ?
Ces questions lui sortirent de l'esprit quand le samouraï lui tendit un étui de velours noir : c'était le cadeau que Harry avait prévu d'offrir à Mogg lors de son anniversaire et qu'il avait transmis à l'Ethrossie Xarys pour le faire réparer, trois jours plus tôt.
− Je ne sais pas si je dois vous remercier pour me l'avoir rapporté ou vous maudire pour votre petite farce, dit Harry. Je trouvais ça bizarre que vous me confiiez Draya pendant les vacances de Noël, mais ce n'était pas juste pour qu'elle me tienne compagnie, ni pour qu'elle ait un nouveau « père », n'est-ce pas ?
− Oui et non, répondit Midori en se plantant un doigt dans le nez avec une totale désinvolture. En Alterion, les voyages temporels dépendent des Retourneurs de Temps. Certains récits prétendent qu'il existe d'autres moyens, mais ils sont difficilement vérifiables. En Mirvira, cependant, des histoires similaires ont été confirmées. Triaus a une amie peu bavarde, très froide en apparence, dont l'un des ancêtres est né il y a deux cents ans et est mort il y a cinq siècles. Gadör perdit sa femme enceinte et, par conséquent, son enfant. Dès son plus jeune âge, sa passion pour l'Histoire et le Temps l'avait conduit à mener des expériences. Au début, son plus grand rêve était de vivre personnellement les évènements les plus marquants de Mirvira, mais lorsque sa femme mourut, il revit toutes ses priorités. Il commit cependant une erreur. Au lieu de remonter trois mois dans le passé, il se retrouva environ cinq cents en arrière. Il finit par tourner la page, résigné, et épousa la femme à l'origine de la lignée de laquelle la copine de Triaus descend. Mais Gadör laissa aussi des textes sur son expérience, révélant notamment qu'au bout d'un certain temps, il fut atteint d'un syndrome qu'il nomma « Confusion spirituelle ».
Harry lança un regard en biais à Midori.
− Vous sous-entendez que je suis malade ?
− Il est très simple de le savoir, affirma le samouraï. Ne réfléchis pas, ne te pose aucune question, réponds très spontanément : à quel couple te faisait penser ta relation avec Lucretia ?
Inutile de se le demander.
− A Mr et Mrs Weasley.
− Et à quel moment Ethan Potter a-t-il rencontré les Weasley ?
Le Serpentard cilla, pris de court.
− La Confusion spirituelle, poursuivit Midori sans attendre de réponse, est une confusion mentale, mémorielle et sentimentale. Pour faire au plus simple, tu vis un présent avec des souvenirs d'un passé appartenant à un futur qui n'existera pas. C'est un syndrome qui a ses avantages et ses inconvénients : tu possèdes des informations qui te permettent de combattre Mort'n'roll…? Droledemort… ?
− Voldemort…
− Ouais, lui. Tu possèdes donc des informations utiles à son sujet, mais tu en as aussi qui peuvent nuire à toute ambition que tu nourris. Si tu communiques la mauvaise, tu peux déclencher une « tragédie », dans le sens où tu peux empêcher quelque chose que Harry Potter a connue. La naissance d'un camarade, l'ascension d'un homme ou d'une femme politique au poste de ministre, une invention, la formation d'un couple, etc. Bien que tu te sois – assez remarquablement – habitué à ta vie, tu laisses encore une place à Harry Potter dans ta tête.
− N'est-il pas celui qui a fait de moi celui que je suis aujourd'hui ?
− Comment le saurais-je ? Aurait-il eu l'audace d'ouvrir les hostilités avec Voldemort ? Aurait-il accepté de se fiancer tout en sachant que cela pourrait mettre les Mogg en danger ? Aurait-il été capable d'organiser la défense de Poudlard lors de la bataille de septembre ? Aurait-il seulement cherché à acquérir de nouveaux pouvoirs pour sauver toutes les personnes de son passé ?
Le samouraï marquait un point. S'il n'avait pas été entraîné dans cette guerre, le Serpentard n'aurait sans doute jamais cherché à gagner en force, en puissance, en connaissances. Dans son ancienne vie, il ne s'était intéressé à des sortilèges extrascolaires uniquement lorsqu'il était tombé sur le manuel de potions du Prince de Sang-Mêlé. Il avait rompu avec Ginny de peur qu'elle soit visée, mais dans cette vie-ci, il n'avait pas hésité longtemps avant d'accepter le marché proposé par Mr Mogg. Peut-être par naïveté, en fait, croyant vraiment que la famille de la belle blonde était intouchable.
− Je t'ai confié Draya, continua Midori, pour trois raisons. La première était pour t'emmerder, la seconde avait pour but de t'ancrer totalement dans cette nouvelle vie et la troisième, je ne m'en souviens plus, donc elle n'était sans doute pas importante. C'était la seule idée que j'avais pour essayer qu'Ethan s'émancipe de Harry, mais elle se déroule plutôt bien puisque, seulement quelques jours plus tard, tu t'es trouvé une fiancée et as offert à Draya une mère.
Harry ne chercha même pas à rappeler qu'il s'agissait d'un arrangement et se contenta de regarder la fillette, le visage fendu d'un large sourire, être enveloppée par Mogg dans une grande serviette.
− J'ai encore besoin de mes deux « moi » pour la guerre, déclara-t-il alors. Je sais qu'un jour viendra où j'aurai à devenir complètement Ethan. Si les choses se passent bien, si nous remportons la victoire, j'ai bien conscience qu'il faudra que je regarde Harry comme une sorte de neveu plutôt que comme un moi qui aurais une vie que j'ai souhaitée mais que je n'ai jamais eue, que Ron et Hermione ne seront jamais mes meilleurs amis, que Ginny aura un tout autre petit ami e tout ça.
− Du moment que tu le comprends, c'est l'essentiel, dit le samouraï en se relevant, glissant son sabre entre son kimono et sa ceinture. Amène-toi, on va voir à quel point tu es proche du statut de Démon.
Il l'entraîna à travers le parc, sous les regards curieux des élèves qui flânaient ici et là, tout en prenant un soin particulier à ne pas trop s'approcher de l'édifice central pour éviter que la Ten Ko Gibba de Harry ne s'active. A l'autre bout de la caverne, James, furieux, mitraillait Sirius et Peter de sortilèges après les avoir débusqués tandis que Lily se marrait. Hagrid et son collègue d'un jour proposaient une activité à laquelle leur auditoire s'était plié avec enthousiasme : le garde-chasse et le Palan circulaient dans le potager, tandis que les étudiants entretenaient les légumes. Libéré de la menace de la baguette d'Alexa, qui l'avait forcé à utiliser la magie de la Mort pour que l'eau de la rivière se réchauffe – et évite de faire tomber malade Mogg, Cassie et Draya –, Silver repartait donner un coup de main à l'Alliance en pestant.
− Qu'est-ce qu'on va faire ? demanda le Serpentard en reportant son attention sur Midori.
− On va commencer par dématérialiser le plafond de la caverne. Je pourrais le faire tout seul, mais maintenant que tu as accepté ta nature et tes pouvoirs, autant les utiliser pour me ménager. Contrairement à ce que j'ai dit au commandement, je ne récupérerai pas toute mon énergie avant demain.
− Pourquoi ne pas avoir profité de l'Orgosia, maintenant qu'elle est terminée ? J'ai cru comprendre que c'était une sorte de technologie curative.
− L'Orgosia est un peu comme ce que les humains d'Alterion appellent une « source thermale ». Il s'agit d'un réseau de bassins remplis d'une substance puisant la magie des personnes qui s'y baignent pour réparer toutes les blessures subies. Son défaut est qu'elle ne rend pas l'énergie, puisqu'elle s'en nourrit. Si j'avais plongé dedans, il m'aurait fallu beaucoup plus de temps pour me régénérer. Silmar, par exemple, a été guéri en moins d'une demi-journée, mais il lui faudra à peu près une semaine pour être de nouveau opérationnel.
Décidément, les magies de Mirvira ne cesseraient jamais de l'impressionner, pensa Harry, qui faillit heurter le samouraï lorsque celui-ci s'arrêta soudainement au milieu de la pelouse. Son regard atypique perça son chapeau large et circulaire pour observer le plafond de la montagne.
− Yosh, dit-il, cet endroit me paraît très bien. Aucun élève assez proche pour remarquer ta forme démoniaque, ni même pour s'apercevoir de notre ressemblance. En plus, tu pourras épater ton harem.
− Arrêtez avec ça… s'exaspéra le Serpentard. Bref, qu'est-ce que je suis censé faire ?
− Toujours de la Modélisation. Tu vas extraire une partie du sol pour créer un pilier qui nous amènera jusqu'au plafond afin que je puisse le dématérialiser.
− Heu… Vous êtes sûr que j'en suis capable ?
− Non, mais tant que tu n'auras pas essayé, il est clair que tu n'y arriveras jamais. Même s'ils le croient tous, il n'y a rien de vraiment exceptionnel dans notre magie. Tous les peuples dotés de magie en manipulent déjà un ou plusieurs aspects, car la nôtre est à l'origine de tout. Elle est les racines de l'arbre. La seule vraie différence, c'est qu'elle est extrêmement simple à utiliser. A part pour des enchantements particuliers, il n'y a pas d'incantation à réciter : tout se fait mentalement et dépend de ta capacité à contrôler ta magie. Même nos capacités individuelles, comme ma vue ou tes sens, peuvent être imitées dans une moindre mesure. Si je répandais ma magie dans toute la caverne, je pourrais ressentir les émotions de tout le monde, voire même écouter leurs conversations. Bien sûr, il y a des exceptions comme les potions, mais au final, il n'y a pratiquement rien qui nous impossible. Si tu veux voir ta fiancée toute nue, tu as juste à…
− J'ai compris ! coupa Harry, excédé.
Si les taquineries de Midori n'avaient été prononcées avec une telle indifférence, elles n'en auraient sans doute pas été aussi fatigantes. Néanmoins, le Serpentard disait vrai : il avait compris comment sa magie fonctionnait. Il lui fallait juste un peu d'entraînement et d'endurance pour ce qu'il voulait avec.
Réprimant un soupir, il posa un genou à terre et plaqua sa main sur la pelouse tout en répandant sa magie dans tout son corps, la concentrant en particulier dans la paume de sa main. Du coin de l'œil, il apercevait tout un tas de scintillements émaner du bâtiment principal, mais il ne s'en préoccupa pas, sachant qu'ils résultaient de toutes les manœuvres faites par les Mages et les Umidareens – et qu'il avait surtout autre chose à faire. Lorsqu'il eut le sentiment d'être prêt, il inséra sa magie dans la terre et décrivit un cercle relativement large et profond autour du samouraï et de lui-même. Le faire s'élever, se répéta Harry. Comment ? A tout hasard, il tenta de « tirer » dessus.
Un épais bloc circulaire bondit très, très légèrement du sol, prenant Harry au dépourvu et manquant de lui faire se vautrer sur l'herbe, alors que Midori restait très serein sur ses sandales.
− Leçon d'évidence n°1 : si tu ne respectes pas les quantités et le processus, ta potion sera ratée.
− Il n'y a pas assez de pierre ?
− Détrompe-toi. Comme tu le sais, Lavorsy a été aménagée dans le sommet de la montagne. Une cinquantaine de mètres plus bas se trouvent des galeries de tailles diverses. Tu as commis deux erreurs : la première, de ne pas demander à quelle distance nous étions du plafond et la seconde, de ne pas avoir pu calculer l'exacte quantité de roche qu'il fallait extraire.
Il s'accroupit à son tour, une main orientant son sabre, l'autre venant se plaquer sur la pelouse. Harry sentit un instant plus tard une puissante concentration de magie découler à une vitesse vertigineuse de la paume de Midori et se disperser profondément sous terre et autour d'eux. Puis, dans un grondement, un pilier jaillit du sol, fonçant vers le plafond avant de ralentir juste assez bas pour qu'ils puissent se tenir debout et toucher le « ciel » en levant le bras.
− 38 mètres de roche étaient nécessaires pour pouvoir atteindre le plafond, annonça Midori. Souviens-t'en, car c'est toi qui nous feras redescendre.
− Pourquoi ne retombe-t-il pas ? S'il a fallu l'extraire, il doit être au-dessus d'un trou, non ?
− Idiot, je lui ai construit un socle assez solide pour le soutenir, mais passons. Pour le coup, amuse-toi avec tes pouvoirs, dématérialiser un plafond pareil est beaucoup trop dangereux pour toi, pour le moment.
S'asseyant, Harry regarda Midori tendre la main pour entrer en contact avec le plafond, puis il s'intéressa à ce qu'il se passait en contrebas. Plusieurs élèves s'étaient regroupés pour regarder le pilier créé par le samouraï : de la fenêtre d'un dortoir ou d'une salle commune, depuis les ponts ou le parc, ils observaient la colonne, mais plus que tout, ils communiquaient involontairement leurs sentiments au Serpentard. Il sentait que certains étaient plus perplexes que jamais de l'apercevoir en compagnie du samouraï, il pouvait percevoir l'impatience euphorique de Draya à l'idée de retrouver son acolyte, il savait même que ses amies étaient curieuses de savoir s'il avait appris de nouveaux sorts démoniaques. Mais s'il était bien conscient d'une chose, c'était de la puissance jaillissant de la dématérialisation : elle n'atteignait pas sa Ten Ko Gibba, mais elle était assez intense, assez terrifiante pour qu'il éprouve un certain malaise. C'était si pesant qu'il avait presque l'impression de voir le plafond perdre sa solidité petit à petit mais, étrangement, l'enchantement de Midori ne produisait aucune lumière, aucun halo étincelant.
Se rappelant le « devoir » donné par le samouraï, Harry posa les mains sur… Mets juste un doigt, dit Lathar. Il obéit, perplexe. Compte tenu de la distance le séparant de ses camarades, il avait pensé qu'il aurait à fournir tous les efforts possibles, donc utiliser ses deux mains, mais si la petite voix du Démon le lui conseillait… Appliquant son index sur la terre, le Serpentard se concentra. A quoi pourrait-il bien s'exercer ?
La réponse lui vint naturellement, notamment parce que Midori y avait fait allusion un peu plus tôt. Dispersant sa magie à travers tout le pilier et son socle, il la vit voyager aux quatre coins de la caverne, semblable à une toile d'araignée. Il les sentait : les pas, les sortilèges, les éternuements, les soupirs semblaient faire vibrer la toile, mais il lui fallut un moment – un long moment, car il sentait que le samouraï n'en avait plus pour longtemps – afin de réussir à capter les voix. Certaines lui étaient inconnues, d'autres familières. Un Mage ordonnant : « Castenie, tu dirigeras l'équipe pour créer la volière quand Midori aura fini avec le troisième étage ». Un élève de quatrième année de Poufsouffle, qu'il pouvait voir depuis le pilier, demandait à un Palan : « Donc, les bulbes de l'esvathyre doivent être laissés tranquilles jusqu'à ce qu'ils tombent d'eux-mêmes ? » Encore un peu énervé contre Sirius et Peter, James maugréait : « Ils ne pourraient pas essayer de se mettre en couple plutôt que d'espionner les autres ? », ce à quoi Lily répondit : « Oh ? J'ignorais que nous étions en couple, mais puisque tu insistes, je n'ai pas le choix. »
Harry faillit éclater de rire en entendant les bafouillages confus, incrédules, réjouis de James, mais il se retint – notamment parce qu'il capta, une seconde plus tard, la voix de Gardner: « Dommage qu'il soit si haut, on ne peut pas voir ses yeux démoniaques. », Draya renchérissant avec sa bonne humeur éternelle : « Tata Alexa a dit que si papa voit maman en maillot de bain avec ses yeux démoniaques, ils se feront un bisou sur la bouche ! » Mogg, bien évidemment, ne manqua de répliquer : « On t'a dit d'arrêter d'écouter Alexa ! » C'était vrai, mais à l'instar de Leonie qui assurait que la splendide française disait la vérité, la Shadrian était convaincue que c'était le cas.
− Oy.
Cillant, le Serpentard se tourna vers Midori. Il avait terminé, mais il s'était surtout grandement affaibli, même s'il n'en montrait rien. Ses yeux particuliers, toutefois, fixaient le doigt de Harry.
− C'était donc ça, dit-il pour lui-même.
− Quoi, « ça » ? demanda son « assistant » en annulant son sortilège.
− Je te l'ai dit et répété, non ? Nous sommes uniques. Pas seulement par nos capacités individuelles et innées, mais aussi par notre manière d'utiliser notre magie. Etant tous deux en partie Démon, je pensais que nous avions à peu près la même méthode, mais il apparaît que non. Tout comme les choses me sont plus faciles si j'utilise ma main droite, il semble avéré que tu aies seulement besoin d'un doigt pour exploiter ton potentiel. Lève-toi.
Il le fit, un peu surpris. Midori l'attrapa par le bras et tira sur la poignée de son sabre. En un éclair, avant même qu'il ne le réalise, Harry se retrouva au pied du pilier.
− Je… je n'étais pas censé nous faire redescendre ?
− Je plaisantais. La Modélisation comporte trois sous-branches : l'Extraction, que tu as déjà expérimentée avec une certaine réussite, le Façonnage, qui permet de donner la forme que l'on souhaite à l'objet ciblé, et, à l'opposé de l'Extraction, il y a la Restructuration. Cette dernière est la plus difficile à manier, car la moindre erreur risque de provoquer une tragédie. C'est un peu comme… un puzzle : s'il te manque une pièce, l'image qu'il représente sera bâclée.
Ou comme un vase brisé dont on recollerait les morceaux en s'apercevant que la reconstitution a laissé tout un tas de trous en raison de morceaux s'étant cassé en tout petits morceaux, songea Harry.
− Nous allons le pilier tel quel, décréta Midori. Lorca s'occupera de t'apprendre la Modélisation puis, quand tu seras prêt, tu te chargeras de le remettre en place. Pour l'instant, éloigne-toi le plus possible, car je ne peux pas te garantir que mon enchantement n'atteindra pas ta Ten Ko Gibba.
− Et la vôtre ?
− Connaissant ces deux trous du cul, je suis à peu près sûr qu'Ooghar et Lorca m'accompagneront pour mettre en place une barrière autour de moi afin de limiter les dégâts. Et si ça se passe mal, je pourrais au moins profiter du lit de Lorca. D'ailleurs, ce serait une bonne chose si ta française lui prêtait son costume d'infirmière.
− Ne comptez pas sur moi pour lui demander…
− Petit ingrat, dit Midori en tournant les talons, l'auriculaire dans le nez. A plus !
Et il se volatilisa, Harry contemplant l'endroit où il s'était tenu une seconde plus tôt, un sourire menaçant de le submerger. Idiot, taquin, déconcertant, mais tellement agréable à vivre, se dit-il. Plus il le fréquentait, plus il était persuadé que le samouraï était davantage un grand frère qu'un oncle, mais il n'eut guère le temps pour se réjouir, les consignes de Midori lui revenant en mémoire tels une sonnette d'alarme.
S'éloignant le plus possible de l'île en annulant sa « démonisation », il rejoignit un rempart et… s'écroula, les yeux exorbités, compressé de toutes parts, comme si l'apesanteur avait doublé, voire triplé, d'intensité. Il fixait le plafond, souffrant, tandis que ses muscles hurlaient à l'agonie, que ses os grinçaient comme pour annoncer qu'ils allaient se briser et que ses articulations mugissaient un avertissement sur leur rupture imminente. Il n'entendait plus, il n'était même pas sûr de voir, tout vacillait, flou, inconsistant.
Allez, allez, moi qui croyais que tu étais plus intelligent que ça… soupira Lathar. Sans qu'il n'ait rien demandé ni voulu, Harry fut soudainement libéré de l'écrasement dégagé par la puissance de l'enchantement de Midori et, haletant, transpirant, meurtri, resta étendu sur la pelouse dans un état étrange, éthéré, déconnecté. Il aurait pu être victime d'un malaise ou d'une trop forte consommation d'alcool qu'il n'en aurait pas vu la différence, même s'il n'avait jamais vécu ces situations. Il était conscient sans l'être, regardant avec ses yeux comme s'ils avaient été à un autre. Mais son cerveau fonctionnait encore, assez pour reconnaître que Lathar marquait un point : il avait été stupide de mettre un terme à sa condition de demi-démon.
Par chance, il se rétablit vite. Certes, le phénomène l'avait vidé d'une bonne partie de ses forces entre le temps où il s'était manifesté et l'intervention de Lathar pour le démoniser afin de supporter la Ten Ko Gibba, mais deux ou trois heures plus tard, Harry se sentait comme s'il avait juste participé à une longue journée de cours. Lorca et Midori ne se montrèrent plus, signe que le samouraï en avait encore trop fait, qu'il ait bénéficié d'une barrière ou non. Ooghar, cependant, ne paraissait guère inquiet, soulageant l'inquiétude du Serpentard.
Bien qu'elle terminât Lavorsy vers 17h, l'Alliance ne partit pas tout de suite, alimentant la rumeur d'un grand festin de remerciements, d'autant que les longues tables de la Grande Salle furent déplacées dans le parc et qu'un rassemblement réunissant le professeur Bresch, Alicia Mondhi et Olivier Lambert se déroula une heure avant que le dîner ne commence. Les trois français se rendirent, peu après, aux cuisines, tandis que les étudiants, qu'ils furent sorciers ou non, continuaient à faire connaissance. Sirius, acculé par une demi-douzaine de jeunes femmes aussi bien Mages qu'Umidareens, était sans conteste le garçon le plus populaire. Bien qu'il en eût conscience du fait de sa collaboration avec Midori, Harry s'étonna tout de même de la célébrité de Draya, qui fut encerclée par une foule d'adolescents et d'adultes désireux de découvrir sa nouvelle vie de « famille », assurant qu'elle était la plus heureuse des petites filles. Sans grande surprise, Alexa, Ana, Cassie et Mogg tapaient dans l'œil de bien des jeunes hommes. Lily, affichant clairement son couple avec James – au grand désespoir de Leonie – n'avait pas le même problème, ce qui n'était pas pour déplaire au Maraudeur. Mais dès que les nouveaux prétendants surent de qui était la « fiancée » la richissime héritière, ils s'excusèrent humblement. Harry avait parfois l'impression qu'il était considéré comme un monstre sacré.
Puis le banquet eut vraiment lieu. Barbecue ou dîner habituel, l'Alliance et Lavorsy partagea un bon moment à manger ensemble. Les professeurs se mélangeaient à tout le monde sans la moindre distinction, répondaient aux questions de leurs élèves comme des invités, tandis que les cadeaux étaient échangés. Le jus de citrouille coulait à flots, tout comme l'hydromel, le vin et d'autres boissons, certaines provenant de Mirvira. Rassasiés, des élèves disparaissaient avec des Mages et des Umidareens pour rejoindre un coin plus intime. Si Ana, Aurelia ou même Alexa, trop occupée à enivrer Silver à des fins personnelles, rejetèrent les propositions de batifolages, Cassie n'y résista pas lorsqu'un jeune homme solidement bâti, plus charmeur que beau, l'invita à un tête-à-tête. S'il était un groupe que Harry surveillait, c'était bien celui de Mulciber : ils posaient toutes sortes de questions, parfois assez indiscrètes et maladroites, mais il était clair qu'ils essayaient d'obtenir des informations pour les communiquer à Voldemort. Dumbledore avait dû prévenir l'Alliance sur les personnes dont il fallait se méfier, toutefois, car les réponses étaient soit des mensonges, soit évasives. Rogue se démarquait du lot : au début esseulé, il était entouré de trois Mages qui, encouragés par le professeur Slughorn, débattaient sur les potions d'Alterion et de Mirvira.
L'Alliance portait vraiment bien son nom, pensa-t-il en arrachant un cube de bœuf à sa brochette. En réalité, il commençait à voir un espoir de victoire, à réellement croire que cette guerre leur serait bénéfique, tant l'amitié et l'union paraissaient si sincères, si profondes entre les deux mondes. Il se demandait toutefois pourquoi il n'avait toujours pas vu un soldat de Prerian.
Ses réflexions changèrent du tout au tout lorsque Mogg, la démarche incertaine, le rejoignit avec deux gobelets dans les mains. Comme bien des élèves, et même des professeurs, elle s'était faite surprendre par la violence des alcools du LorMirAl, semblait-il, mais elle ne renversa rien et s'installa à côté de lui en lui tendant son verre.
− Merci, dit-il, mais est-il raisonnable que tu boives le tien ?
− Goûte et tu comprendras, assura-t-elle d'une voix pâteuse.
Un peu méfiant, Harry n'eut qu'à laisser une toute petite gorgée franchir ses lèvres pour réaliser à quel point il était facile d'adopter la boisson rougeâtre. Elle était indescriptible. Fruitée ? Acide ? Sucrée ? Il n'aurait pas su le dire, mais la seule chose dont il était certain, c'était qu'elle émoustillait ses papilles, assez pour qu'il la garda en bouche plusieurs secondes avant de consentir à l'avaler. Aussitôt ingurgitée, il sentit comme une onde de choc se répandre dans son cerveau.
− Oh, bordel ! s'exclama-t-il, un peu hagard.
Mogg sourit, visiblement fière de son mauvais coup.
− C'est une boisson des Shadrian, révéla-t-elle. Bizarrement, pour eux, ce n'est pas alcoolisé, ça passe pour du jus de fruits, mais pour les autres, c'est une autre histoire.
− Je n'en doute pas une seule seconde… Où est Draya, au fait ?
− Les Umidareens et elle dessinent les futurs peluches de Ninie. Comme Berenis est partie se bécoter avec Ash dans un endroit tranquille, que Tara drague un Mage du nom d'Ivarius, que Nadège discute avec Otorius et, bien sûr, qu'Alexa cherche à convaincre Silver de lui faire un bébé, je me suis dis que j'allais passer un peu de temps avec mon « fiancé » si solitaire.
− Je ne suis pas solitai…
− Ne te fous pas de moi ! l'interrompit la belle blonde avec calme. Ca fait trois jours que tu passes ton temps à t'enfermer dans tes pensées. Tu n'as même pas fait son câlin du soir à Draya, hier. Les seuls sont que tu produis, en ce moment, ce sont des soupirs et des grognements. Je sais que la situation est bizarre : tu te retrouves fiancé à une fille à qui tu n'avais jamais adressé la parole, tu te retrouves père adoptif sans qu'on t'ait laissé l'opportunité de dire oui ou non, tu passes tes nuits avec ta fille et ta « fiancée » du jour au lendemain… Moi aussi, ça me fait vraiment bizarre, mais j'en parle. Toi, tu restes dans ta tête, tu prends tout sur toi.
Critiques qui rappelaient inévitablement celles de Dumbledore, lorsqu'il avait rejoint le Serpentard au sommet de la tour d'astronomie, le jour où il avait annoncé le déménagement vers Lavorsy. Il but une nouvelle gorgée, se demandant ce qu'il devait répondre, alors que Mogg soupirait en levant les yeux au ciel clairsemé, admirant avec un léger sourire et un regard sensiblement voilé, le croissant de lune. Il se dégageait d'elle une aura nostalgique, emprunte de tristesse, aussi bien par son regard que par le Kato Distra.
− A quoi penses-tu ? demanda Harry.
− A la mère de Ninie. Elle adorait la lune. Elle disait souvent que sa lumière était la plus douce et romantique : quand son petit ami la demanda en mariage, elle refusa une première fois pour qu'il recommande quand la lune serait levée. Je ne me souviens pas vraiment d'elle, sinon qu'elle était pleine d'affection, qu'elle rêvassait tout le temps et qu'à part son mari et Ninie, seule la lune lui arrachait son plus beau sourire. Mais parfois, quand je dors, il me semble entendre sa voix me répéter : « Ne te fie jamais à la première impression, attends la deuxième et la troisième pour prendre une décision importante, ou tu risqueras d'être déçue, blessée au plus profond de ton être. » D'après mes parents, elle a dit ça quand je lui ai présenté le chat de son voisin comme mon amoureux.
Le demi-démon sourit à moitié, amusé mais sensible à la profonde peine qui transparaissait à travers les mots de l'héritière. Il aurait volontiers voulu lui poser des questions sur le passé de Leonie, mais ce n'était visiblement pas le moment. En vérité, plus il regardait Mogg, plus il était convaincu que ça lui ferait plus de mal d'évoquer le sujet qu'autre chose.
− Ce n'est pas par hasard que tu as adopté Draya aussi facilement, n'est-ce pas ? dit-il.
− Je savais que tu dirais ça. Comme quoi, on commence à se connaître… Mais tu as raison : Draya me rappelle un peu l'histoire de Ninie, et je ne veux surtout pas, maintenant qu'elle a de nouveaux parents, qu'elle subisse les mêmes horreurs. Si ma tante me regarde depuis le Royaume des Morts, je veux lui montrer que je pense à elle et qu'elle me pardonne d'avoir laissé Lily et ses amies s'occuper de Ninie à ma place. Je veux savoir ce qu'est être une mère, même adoptive, tant que je le peux encore.
Harry s'assombrit. Le traumatisme de l'attentat avait donc atteint Mogg à ce point, remarqua-t-il. Il n'était plus question, pour la jeune femme, de se demander ce qu'elle deviendrait plus tard, mais plutôt de profiter du présent au cas où elle ne survivrait pas à la guerre. Un mal comme un bien, pourrait-on dire, mais une vision de la vie un peu pessimiste.
− Imbécile, dit-il en s'allongeant, les mains derrière la tête. Tu parles comme si tu t'attendais à mourir pendant cette guerre, mais tu oublies quelques choses : ton « fiancé », tes amies, tes soupirants, tes professeurs, ainsi que tous les gens qui se battent. Si tu pleures, nous essuierons tes larmes. Si tu es blessée, nous te soignerons. Si tu as commis une erreur, nous la réparerons. Si tu te sens seule, nous t'engueulerons pour nous avoir oubliés, nous, tes amis.
Tandis qu'il observait à son tour la lune, il sentit l'humeur de la belle blonde changer du tout au tout. Sombre, elle parut s'illuminer d'une joie, d'une reconnaissance, d'un plaisir qu'elle n'avait encore jamais ressentis.
− J'avais donc vu juste, dit-elle.
− A propos de ?
− Tu es vraiment celui que je veux épouser.
