La ville bourdonnait d'animation. Ses larges rues marbrées, ses ruelles étroites, ses bâtiments pauvres comme riches desquels des cris orgasmiques, des disputes, des conversations sans intérêt, des pleurs, des slogans hurlés par les vendeurs sur la place du marché, des débats énergiques – il voyait, il entendait, il sentait tout. Devant un énorme temple encadré d'épais piliers, des prostitués religieux essayaient d'attirer des clients sans se soucier de faire le tri entre hommes et femmes. Plus loin, un colporteur distribuant vin, laine, huile d'olive, vêtements, avait momentanément mis sa tournée en pause pour discuter avec une cliente qu'il souhaitait ardemment séduire. Des gardes montaient la garde devant un bâtiment officiel tout en faisant des commentaires salaces sur les femmes et insultants sur les hommes qui passaient devant eux. Au théâtre, une comédienne frémissait d'impatience de faire la démonstration de son talent afin de supplanter sa collègue tombée malade. Au Collège, un philosophe arrêtait brutalement son cours en raison de chahuteurs. Au port, des égyptiens arrivés la veille se reposaient et buvaient dans une ambiance festive, alors qu'ils devaient repartir au pays dans quelques heures. Rien ne lui échappait, ni cet enfant crasseux s'enfuyant avec une grappe de raisins volée, ni ce noble négociant le mariage de sa fille avec un noble encore plus riche et influent, ni même cette femme embrassant son époux alors que son amant attendait dans la ruelle voisine le moment où il pourrait la rejoindre.

Perché sur une falaise qui surplombait la ville, il pouvait même dire que la belle jeune femme à moitié nue, ses habits se composant uniquement d'un assemblage de lianes, de feuilles et de fleurs couvrant son bas-ventre, était en train de fixer son dos tout en se régalant de fromages importés d'un peu partout.

Alors ? interrogea-t-elle.

Trouvé.

Et il est comment ?

Comme moi.

Hum, dit-elle avec gourmandise. Si tu meurs, je te promets de prendre soin de lui.

Il fit comme s'il n'avait rien entendu.

Ethan, je n'ai pas beaucoup de temps pour tout t'expliquer, alors je vais faire aussi bref que possible. A ton âge, j'ai été victime d'une consumation magique sous l'effet d'une colère extrêmement forte, c'est-à-dire que j'ai failli être englouti par mes propres pouvoirs. Même si je n'en étais pas sûr, j'ai anticipé la possibilité que cela te touche aussi : j'ai donc enchanté la Pierre du Pouvoir pour qu'elle absorbe tes sentiments et te plonge dans une inconscience conséquente à la puissance de ces émotions. Malheureusement, cela a un coût, celui de sceller tous tes pouvoirs démoniaques. J'ai cependant trouvé le temps d'élaborer un sceau permettant de briser ce problème, mais cela implique que tu ne m'entendras plus jamais et, donc, que je ne pourrai plus te guider. Demande à cette tête de nœud de Midori de…

Harry ouvrit les yeux brutalement, comme s'il avait été réveillé en sursaut, et fixa le plafond de… sa chambre ? s'étonna-t-il. Pourquoi n'était-il pas à l'infirmerie ? Avait-il rêvé ou bien avait-il réellement reçu un message à travers le temps ? Il savait que c'était Lathar qui lui avait parlé, il était même après sûr que la jeune femme assise derrière le Démon était Lydia, mais il ne comprenait pas comment il s'était retrouvé sur cette falaise, comment le créateur de la Pierre avait réussi à le contacter, comment il savait pour Midori… Avait-il des dons divinatoires ?

Il porta une main à ses yeux pour les frotter, essayant de comprendre les explications de son « père ». Il s'était donc évanoui après avoir entendu l'histoire de Draya ? La Pierre l'avait sauvé de cette consumation magique ? Il n'entendrait plus jamais Lathar ?

Son attention fut détournée par des pas de plus en plus proches. Sa capacité à sentir les émotions était peut-être scellée, la magie des Mages fonctionnait toujours. Se redressant sur son lit, il regarda la porte. La démarche était vive, mais il la reconnut sans peine et ne fut nullement surpris lorsque Dumbledore entra après avoir attendu son autorisation. Refermant le panneau derrière lui, il s'avança avec un sourire et s'assit sur le bord du lit.

− Vous… Vous saviez que j'étais réveillé ? s'étonna Harry.

− En réalité, c'est Lorca qui m'a prévenu. Elle a senti que votre esprit était redevenu actif, mais comme elle est appelée par le commandement, elle a dû partir et me confier la tâche de vous souhaiter un bon retour parmi nous. Comment vous sentez-vous ?

− Bien, je crois, même si j'ai fait un rêve bizarre et assez perturbant. Enfin, je ne suis pas sûr que c'en était un : je me suis retrouvé dans le corps de Lathar, il m'a expliqué ce qui m'était arrivé et que…

− Vos pouvoirs démoniaques étaient scellés, acheva le directeur.

− Comment vous… ?

− Midori l'a compris en examinant la Pierre ornant la broche de Lily. Dans votre ancienne vie, il n'avait pas eu le temps de l'analyser en détails, mais juste après votre perte de conscience, Ninie a voulu coiffé Draya avec et a remarqué qu'elle avait changé de couleur et semblait « frémir de colère ». Lily me l'a apportée et je lui ai dit que je devais la confier à l'Alliance pour un temps. Il a encore besoin de quelques jours pour tout apprendre, mais si ça peut vous faire plaisir, il a lui-même reconnu que votre père possédait vraiment des pouvoirs terrifiants. Mais, petit bémol, il le déteste parce qu'il ne peut pas le combattre.

Le Serpentard eut un léger sourire qui s'effaça rapidement.

− Monsieur, qu'est-ce que j'ai raté ? Depuis combien de temps est-ce que je dors ?

− Malheureusement, les choses se présentent plutôt mal depuis les douze jours que vous dormez. Même si elle se doute que le Pourrisseur d'Âme a déjà eu le temps de quitter le pays via des diplomates, Millicent a décrété le Royaume-Uni et l'Irlande en état d'autarcie. Par chance, le parasite ne semble pas pouvoir infecter les Moldus. Il se propage toujours, cependant. La barrière de Leo, combinée aux pouvoirs de guérison de Salmelie et Asitrepos, fonctionne plutôt bien, mais les contaminés sont beaucoup trop nombreux pour eux deux. Sans parler du fait que le Pourrisseur d'Âme avait déjà eu le temps de sortir du ministère et de se répandre un peu partout.

− Je vois, dit Harry, l'air sombre. Et l'expérience de Silver ?

− Gavile et Leo ont réussi à créer un gaz qui avait l'air prometteur, mais il ne faisait qu'affaiblir le parasite. En outre, pour décontaminer tout le monde, il faudrait fabriquer un orbe aussi vaste que le pays pour être sûr que les infectés soient atteints. Et il y a aussi le problème du vent. Ils sont donc partis sur l'idée de faire une potion, mais Horace, Pompom et moi avons nos responsabilités ici, donc nous avançons lentement.

Mais au moins, ils avançaient, songea le demi-démon.

− Côté bonne nouvelle, Poudlard est toujours inaccessible à Voldemort et Anteras. Ca n'a pas été facile de le lui faire avouer, mais Leo a finalement reconnu avoir apposé des Sceaux de la Mort sur les passages secrets et le portail, ainsi qu'un enchantement dans le lac au cas où les Mangemorts et les gerfauts passeraient par le chemin que prennent les première année le jour de la rentrée.

− Non seulement il semble n'avoir aucune limite, mais en plus il pense à tout…

− Il faut avouer que je n'aurais jamais cru rencontrer un élève aussi doué. Peut-être même trop doué. Mais il y a de nombreux côtés positifs à l'avoir dans notre camp. Cela dit, ses enchantements faiblissent rapidement car les sortilèges d'Anteras sont nettement plus puissants que les siens. A défaut de comprendre sa magie, il utilise toute une panoplie de maléfices pour les briser.

Harry laissa échapper un léger soupir. Poudlard aux mains de Voldemort ? Cette idée le révulsait. Mais il n'eut pas le temps d'y réfléchir plus longtemps, car d'autres pas familiers attirèrent son attention sur la porte. Tenant la main de Draya, Mogg entra et se figea sur le palier, étonnée de la présence de Dumbledore et de constater que le demi-démon était réveillé. La Shadrian, en revanche, ne se laissa pas du tout surprendre et se précipita aussitôt à la rencontre de son « père » pour lui sauter dessus.

− Coucou, papa !

− Salut, répondit-il en l'étreignant.

− Bien, je vais vous laisser en famille, annonça Dumbledore. Il reste quelques préparatifs à régler pour ce soir.

− Comment ça ? demanda Harry.

− Lucretia vous expliquera.

Le directeur sortit en refermant la porte derrière lui. La belle blonde, reprenant contenance, vers sa commode, fouilla à l'intérieur sans la moindre gêne et en sortit deux grands sacs provenant d'un magasin de luxe. Elle posa un regard scrutateur sur Harry, comme si elle cherchait à évaluer son état, et s'installa à côté de lui en lui tendant l'un des sacs.

− Qu'est-ce que c'est ?

− Ta tenue de soirée.

− De soirée ?!

− C'est la Saint Valentin, andouille. Hasard du LorMirAl, il se trouve aussi qu'aujourd'hui, Mirvira célèbre le Hisozydh, une fête prônant l'amitié, la famille, l'amour et la solidarité. Dumbledore et l'Alliance ont organisé un grand banquet pour compenser l'annulation des sorties à Pré-au-Lard et renforcer notre collaboration. Du coup, il a invité des proches des élèves pour passer ce moment. Mes parents sont tellement gagas de savoir qu'ils ont une petite-fille qu'ils viendront, alors j'ai passé commande chez le meilleur couturier italien pour que nous montrions la force de notre famille.

Elle parut quelque peu gênée, embarrassée d'admettre qu'elle, lui et Draya formaient réellement une famille. Il ne fut guère plus à l'aise qu'elle, franchement déconcerté, mais au moment où il regarda la Shadrian et se souvint de son histoire, il consulta sa montre. Déjà dix-huit heures, constata-t-il.

− Qu'est-ce qu'on attend pour nous préparer ? lança-t-il en repoussant doucement la petite fille. Je file prendre un bain et je vous rejoins.

Emportant le sac offert par Mogg, il s'enferma dans la salle d'eaux et fit couler les robinets sans réellement en avoir conscience. Pourquoi ? Pourquoi se laissait-il si facilement convaincre de jouer le jeu de la comédie que les Mogg lui avaient demandée de jouer ? A cause de l'histoire de Draya ? Parce qu'il ne voulait pas la décevoir ? Il n'en savait rien, il n'arrivait pas à comprendre cette étrange sensation qui l'encourageait à s'impliquer dans cette situation. Il ne parvenait pas à s'expliquer la gêne ressentie lorsque la belle blonde avait parlé d'eux comme une famille. Elle l'avait fait avec un tel naturel… Cela signifiait-il qu'il espérait inconsciemment être père ? Qu'il ait envie que Mogg devienne sa femme ? Qu'il souhaitait adopter Draya ?

Oh, ta gueule, pesta-t-il en sortant du bain. Chassant toutes ces questions dans un coin de son esprit, il se sécha avant de s'habiller d'une splendide robe de sorcier en soie vert menthe et brodée au fil d'or de feuilles de houx – un clin d'œil au bois de sa baguette, pensa-t-il.

Juste après avoir récupéré le cadeau prévu pour l'anniversaire de Mogg, qu'il avait caché sous son matelas afin d'être sûr que la jeune femme ne le trouverait pas, il quitta sa chambre. Tandis qu'il parcourait les couloirs, dont les murs se déplaçaient pour lui offrir une multitude de raccourcis pour rejoindre le palier, un sentiment des plus irritants l'envahit : son incapacité à ressentir l'atmosphère planant dans le bâtiment. Ses pouvoirs de demi-démon scellés l'empêchaient de percevoir l'ambiance générale, et il était encore trop inexpérimenté et non-instruit sur la magie de perception pour palier à ce problème. Et ça l'agaçait. Il voulait ressentir la joie de vivre de Draya, tout comme il désirait ardemment capter les émotions de ses amis, savoir si quelque chose n'allait pas, mais il en était incapable.

Atteignant l'escalier, il jeta un regard par-dessus la rampe, mais il n'y avait personne dans le halle d'entrée. Le demi-démon amorça un geste pour descendre, mais presque aussitôt, Draya se matérialisa dans les airs et vint lui tomber dessus. Il la rattrapa de justesse pour la porter.

− Ne fais plus ça, dit-il.

− Mais maman voulait savoir quand est-ce que tu arriverais ! Midori a dit qu'il y avait un risque pour que tu te surmènes un peu trop et retombes dans un profond dodo si tu ressentais des sentiments trop forts. Si Boos le dit, alors c'est que c'est vrai.

Harry s'amusa de la confiance absolue de la Shadrian envers le samouraï et réajusta sa prise sur la petite fille, tandis qu'il descendait les marches, lorsque Vallys apparut soudainement sur la rampe. Tendant la main, il laissa la darderan s'enrouler autour de son bras et accéder à son cou.

Tu vas bien ? siffla son amie.

− Pleine forme. Où étais-tu ? Comment va Hedwige ?

Mes écailles verdissaient, alors je suis allée voir Ily. Quant à Hedwige, elle a veillé sur toi tant de jours sans dormir que Lucretia a fini par la trouver inconsciente sur le sol et l'a confiée au professeur Brûlopot pour qu'il la remette sur pieds. Elle va mieux, nous avons été chassés hier soir, mais elle a encore besoin de repos.

Le Serpentard sentit un élan d'affection pour sa chouette monter en lui. Il fallait absolument qu'il remercie très vite le professeur des soins aux créatures magiques. Vallys, visiblement fatiguée, s'endormit en resserrant son étreinte autour de son cou, alors qu'ils accédaient au rez-de-chaussée.

Posant Draya au sol une fois en bas des marches, il suivit la Shadrian qui se précipitait dans un couloir menant à l'extérieur. Une foule dense s'y trouvait, ainsi que d'innombrables tables de toutes tailles et formes. Rondes ou carrées, rectangulaires ou triangulaires, longues ou petites, elles accueillaient une multitude de personnes, polies ou familières. Les amis célibataires dinaient ensemble tout en observant les autres, à l'instar de Sirius, Remus et Peter, qui se gaussaient de voir James et Lily mal à l'aise face aux taquines des parents du Maraudeur. Berenis et Ash, ayant renoncé à se cacher plus longtemps, regardaient avec grand plaisir que les parents de la Serpentard se réjouissaient sincèrement de rencontrer ceux du Serdaigle. Assise sur les genoux de Dorcas, Leonie mangeait en présence d'Ana et de sa famille en leur racontant avec un enthousiasme débordant comment elle, Hagrid, Ana et Draya avaient inventé une soupe en mélangeant des légumes de ce monde et de celui de Mirvira. Cassie, en tête-à-tête avec son petit ami Umidareens, semblait sur le point de sauter par-dessus la table, alors que lui-même avait l'air d'avoir plus faim d'elle que du contenu de son assiette. Lambert et Alicia, les pros du barbecue, prenaient la moindre commande, bien aidés par des elfes de maison qui s'inclinaient bien bas avant de repartir. Installée face à ce spectacle, les professeurs conversaient allègrement avec Ooghar, Cataara, Uvon, l'Ethrossie Xarys, Prisca et même Prerian.

Inévitablement, le retour de Harry fut plus que remarqué, mais il n'y prêta aucun intérêt et partit saluer chaque connaissance, en commençant par les Berkelay, qui étaient les plus proches. Il échangea quelques paroles sur son état de santé, qu'il assurait excellent. Il se fit gentiment réprimander par Mr Berkelay, faussement contrarié qu'il ne l'appelle par son prénom alors que le Serpentard le faisait avec sa femme. Puis il passa d'une table à une autre en retrouvant des personnes tout comme il en rencontra d'autres. Le moment le plus intense fut sans nul doute sa rencontre avec les parents de James, déjà bien grisonnants, ridés et usés par le poids des années.

− C'te duel contre le professeur Vector, c'était quelque chose ! clama Mr Potter. Ethan, faut que tu me donnes le secret du sortilège qui a brisé du Lien d'Or. Histoire que je me protège de ma femme quand elle s'éner…

− Je ne t'ai plus lancé un sort depuis que nous avons quitté Poudlard ! répliqua sèchement son épouse.

− Oui, mais c'était assez douloureux pour que je m'en souvienne encore aujourd'hui !

− Ne commencez pas ! protesta James avec lassitude. Comment tu vas, Ethan ?

− Bien, bien. Un peu perturbé par les nouvelles et la situation, mais bien quand même. Est-ce que vous savez à quel endroit se trouvent les Mogg ? Draya était si pressée de retrouver Lucretia qu'elle ne m'a pas attendu... On va finir par devoir lui apprendre la patience, à ce rythme-là.

Lily pivota sur sa chaise.

− J'ai vu ses parents se diriger dans cette direction, indiqua-t-elle en désignant l'autre rive du lac.

− Merci.

Après avoir salué les Potter avec une joie immense, il s'éloigna, s'arrêta encore à une ou deux tables, faisant la connaissance du petit ami de Sainton, du neveu de Gardner qui s'avérait être son plus grand admirateur, lançant à Cassie un clin d'œil rieur et adressant un petit geste de la main à Ana et Leonie, rassurées de le voir sur pieds.

A sa grande stupéfaction, mais aussi à son grand regret, il fut passablement ralenti par des Mages de tous âges qui, l'identifiant comme le Champion d'Alterion, tinrent à le saluer – ce qui ne manqua pas de susciter encore un peu plus la curiosité de ses camarades qui se demandaient toujours ce qu'il avait de si spécial. Puis il finit, enfin, par atteindre la table des Mogg. Assise sur les genoux de la belle héritière, Draya tenait déjà ses couverts tout en fixant son assiette vide avec une avidité euphorique. A l'évidence, sa « belle-famille » l'attendait pour entamer le repas.

− Désolé pour le retard, dit-il en s'asseyant. Comment allez-vous ?

− Certainement mieux que vous puisque nous avons vécu en temps réel les douze derniers jours, dit Astrea, un petit sourire ironique aux lèvres. Mais évitez de faire des frayeurs pareilles à Lucretia ou notre manoir débordera de lettres d'inquiétude…

− Je n'ai envoyé que deux lettres ! protesta l'intéressée en jetant un regard noir par-dessus la carte du menu. Et la deuxième, c'était pour expliquer ce que Midori nous a dit.

− Oh, du vizbodah ! s'enthousiasma Draya. Ze veux ça !

− Ne parle pas si fort, chérie, répliqua Mogg.

L'assiette de la fillette changea aussitôt pour adopter la forme d'un plat à soupe, puis se remplit d'une sauce de couleur pourpre dans laquelle baignaient une sorte de petit gigot et des légumes de diverses couleurs, originaires d'Alterion comme de Mirvira. Se saisissant de la carte à son tour, Harry remarqua que de nombreux plats, vins et alcools étaient proposés, accompagnés du monde duquel ils provenaient.

Ils commandèrent tour à tour, Mr Mogg faisant apparaître d'un coup de baguette une bouteille de vin qui aurait sans nul doute coûté les yeux de la tête à quelqu'un de plus modeste. Le demi-démon se lança à l'aventure : avec curiosité, il choisit un « prystako », qui s'avéra être quelque chose ressemblant à une blanquette de veau, mais au goût totalement différent et tout aussi appréciable.

− Comment vont les choses au ministère, monsieur ? demanda-t-il.

Mr Mogg sembla réprimer un soupir.

− Mal, très mal. Les agressions s'enchaînent. Les personnes qui ne sont pas infectées commencent à prendre la fuite et sont remplacées par d'autres plus que douteuses, en particulier au département de la coopération magique internationale. Ce maudit Carwick a beau partager les opinions du Lord noir, je n'aurais jamais pensé qu'il ferait ce qu'il peut pour l'aider. Ce couard n'est pourtant pas du genre à se mouiller. J'ai dû renvoyer une stagiaire très compétente et prometteuse, que j'avais l'espoir d'embaucher, pour la protéger. Wendy a également été attaquée, mais ses agresseurs en ont pris pour leur grade. Pour le moment, la politique est toujours la même, mais j'ai cette désagréable impression que les nouveaux recrutements annoncent quelque chose de mauvais. Très mauvais.

− Un coup d'Etat.

− Oui. Sur les conseils avisés de Dumbledore, Millicent a fourni des Portoloins à toutes les personnes dont elle ne doute pas l'intégrité afin qu'elles puissent s'échapper du ministère si jamais l'offensive était enfin lancée par les Mangemorts…

− On ne peut pas parler d'autre chose ?! s'agaça Mogg. Même si j'ai horreur de cette stupide Saint Valentin, je préfère encore entendre des niaiseries prétendument romantiques plutôt que des tragédies à venir, alors arrêtez.

Son père parut légèrement surpris, mais sa mère afficha une grande fierté, comme satisfaite du tempérament de sa charmante progéniture. Après une gorgée de vin, elle posa un gobelet et baissa les yeux sur la Shadrian, qui se régalait.

− Comment s'est passée ta semaine, Draya ?

− Moi-même personnellement me suis super trop grave amusée ! répondit la fillette avec sa gaieté infatigable. Grande sœur Ninie et tata Alexa m'ont aidée à faire encore plus de cadavres de neige, mais ils sont morts quand la neige a fondu. Z'ai été l'assistante du prof' Brûlopot pour dire plein de choses sur les Shadrian à ses élèves et Meilleur Ami Rubeus m'a lancée très, très, très loin dans le lac. Z'ai fait plein de câlins à papa et maman, et tata Alexa m'a appris le secret du Bisou de la Mort qui permet de réveiller n'importe qui ! Ze l'ai fait à papa ce matin et il est réveillé ! Futur tonton Leo a fait plein de bêtises, alors papy Aurélien l'a puni en l'obligeant à manger et à dormir avec tata Alexa. Mais je n'étais pas très contente que papa rate la scène de l'Amour de la Mort !

− Encore ça… soupira Mogg.

− De quoi vous parlez ? demanda Harry, intrigué.

− De rien !

− Dis, ordonna sa mère.

Même s'il était privé de ses pouvoirs, le demi-démon sentit une aura assez inquiétante émaner d'elle. Il ne fut pas le seul, apparemment, car Mr Mogg s'empressa de porter son verre à ses lèvres en observant les alentours, et leur fille se ratatina légèrement en rosissant.

− Heu… Il y a quelques jours, je me suis réveillée avec un… un sein qui avait glissé de ma nuisette et Alexa a fait croire à Draya que si Ethan s'était réveillé et l'avait aperçu, on serait tombés amoureux…

− Parce que les nénés de maman sont super trop grave beaux ! affirma la Shadrian. Et son popotin aussi, et ses jambes aussi, et ses bras, et son ventre et…

− N'en rajoute pas !

Mr Mogg paraissait être pris d'un fou rire silencieux, tandis que Harry s'efforçait de ne pas imaginer la scène. Astrea, par contre, s'amusait beaucoup de l'anecdote. Néanmoins, l'épisode eut le mérite de détendre totalement l'atmosphère. En vérité, le demi-démon eut l'impression qu'une barrière s'était brisée, car il eut peu à peu la très curieuse impression de se retrouver au Terrier à manger avec les Weasley, même si les choses étaient différentes, notamment en raison de l'énergie de Draya.

Si le repas fut un délice, le vin importé par Mr Mogg le fut tout autant, bien qu'un peu violent. Juste après son dessert, Draya s'endormit sans crier gare, comme à son habitude, tandis que ses « parents » et ceux de l'héritière tant convoitée prenaient un digestif. Harry aurait sincèrement aimé que la soirée se poursuive, car elle était l'une des plus agréables qu'il eut jamais passées. Entre les taquineries d'Astrea qui faisaient parfois rougir sa fille et le nombre impressionnant d'informations que son époux possédait sur certaines personnes présentes, dont certaines qu'il salua de loin, le dîner fut plus bavard que jamais. Mais l'heure vint où il fallut se séparer, et l'atmosphère si amicale, si joyeuse, se transforma en appréhension. Etait-ce la dernière fois que les élèves voyaient leur famille ? était sans doute la question qui se posait le plus, estimait le demi-démon. Et il ne pouvait que les comprendre, au vu du climat actuel du pays.

Un peu trop éméchée, Mogg confia le soin à Harry de porter Draya jusqu'à la chambre, non sans avoir fait une ronde pour saluer des personnes de sa connaissance. Gardant un œil sur elle pour qu'elle ne trébuche pas lorsque tous les trois montèrent les marches, il se demanda étrangement si le Kato Distra était la raison pour laquelle elle était si belle quand elle souriait. Car un sourire, elle en afficha jusqu'à ce qu'ils atteignent leur chambre, et il fut incapable d'en détourner le regard. Elle mit un long moment à le remarquer.

− Quoi ? dit-elle d'une voix éthérée.

− Rien, je me disais juste que tu étais... Je veux dire, je me demandais juste ce qui te faisait sourire.

− Occupe-toi de tes fesses. Donne-moi mon bébé, je vais la changer dans la salle de bains. Et assure-toi d'être en pyjama quand on sortira, je ne tiens pas à voir ce qui te pend entre les jambes après une si bonne soirée ! Et ne viens pas regarder par la serrure ! Et ne fantasme pas sur moi ! Et… et…

Elle baissa les yeux sur Draya et parut soudainement inquiète, presque apeurée.

− Est-ce que, si nous rencontrons quelqu'un chacun de notre côté, elle me considérera toujours comme… ?

− Evidemment, coupa Harry. Bien qu'elle ait perdu sa mère très tôt, je pense qu'elle retrouve en toi un truc qui la lui rappelle. Et si jamais elle oublie que tu es sa mère, je lui botterai le cul pour qu'elle s'en souvienne. Mais le plus important, c'est qu'il est trop tôt de se poser une telle question : nous ne savons pas ce que notre « couple » apportera. Et, dernière précision, je ne suis pas un voyeur.

Mogg rit doucement en prenant la fillette dans ses bras, celle-ci émettant un petit bruit trahissant son plaisir de retrouver cette étreinte si affectueuse. Elle adressa un regard hésitant à Harry, puis finit par emmener la Shadrian dans la salle de bains tout en laissant la porte entrouverte. S'il s'en étonna, il prit tout de même la direction de sa commode pour y récupérer un pyjama et se changer.

Qu'était-ce ? Il avait clairement senti que la jeune femme s'apprêtait à lui dire ou demander quelque chose très important. Répéter son souhait de se marier avec lui ? L'inviter à faire évoluer leur relation ? C'était énervant de ne plus pouvoir sentir les émotions ! pesta-t-il. Même le Kato Distra ne l'atteignait plus. Demande à cette tête de nœud de Midori de… avait dit Lathar. Oui, c'était le seul moyen pour briser le sceau, même si cela impliquait de ne plus jamais pouvoir entendre le Démon d'Alterion. Mais une autre question se posait : Mogg se montrait-elle aussi soucieuse de leur avenir à cause du vin ou était-ce simplement une manifestation des sentiments qu'elle ne trouvait pas le courage d'exprimer en temps normal ? Et pourquoi – pourquoi ?! – n'arrivait-il pas à se retirer du cerveau cette image d'une Mogg avec le teint rose et une expression embarrassée sur le visage ?

− Je sors ! annonça la voix mélodieuse de la jeune femme.

Rapide ! Ou bien était-ce lui qui était trop enfermé dans ses pensées ? Harry n'eut pas de souci à se faire, car il n'eut qu'à fermer le dernier bouton de sa chemise pour être fin prêt à aller se coucher. Tandis que Mogg couchait Draya au beau milieu du lit, il ramassa ses vêtements et récupéra le cadeau prévu pour l'anniversaire de la belle : il avait prévu de le lui offrir pendant le dîner, il avait hésité à maintes et maintes reprises, mais l'idée la présence des parents de sa « fiancée » l'en avaient dissuadé sans raison.

− Qu'est-ce que c'est ?

Il sursauta, alors qu'elle s'arrêtait à côté de lui en observant le boitier.

− C'est… heu… C'est le cadeau que je devais te faire pour ton anni…

Elle n'attendit pas la fin de la phrase et se saisit de l'écrin pour l'ouvrir. A l'intérieur, accrochée à une très fine chaîne tressée d'or, une petite amulette circulaire accueillait en son centre une lueur frémissante.

− Qu'est-ce que c'est ? répéta la jeune femme.

− Un Melmesiah. Chez les Umidareens, il s'agit du présent le plus précieux qu'un… qu'un fiancé offre afin de demander sa compagne en mariage. Je me suis dit que, quitte à jouer la comédie, autant le faire à fond. Quand tu l'auras mis, la petite lumière changera de couleur en fonction de la force de tes sentiments pour quiconque te fera face. Mais c'est Draya qui a choisi, hein ! ajouta-t-il précipitamment.

Mogg tourna son regard vers la Shadrian, attendrie, et s'empressa d'enfiler le collier, la lueur grossissant d'un coup en prenant une teinte rougeâtre.

− Il y a une couleur pour décrire chaque sentiment, poursuivit le demi-démon, mais comme tu es humaine, les définitions ne sont pas sûres. L'Ethrossie Xarys estime qu'il faudra au moins une semaine pour pouvoir analyser concrètement le rapport entre tes émotions et les couleurs émises par le pendentif.

La ravissante blonde se hissa légèrement sur la pointe des pieds et déposa un bref baiser sur ses lèvres, mais au moment où elle s'écarta, Harry sentit sa main éprouver l'intense désir de se glisser dans son dos pour la ramener à lui. Il y renonça, incertain que le geste de Mogg n'ait pas été provoqué par une pulsion due au vin, ni même s'il n'avait pas lui-même eu ce soudain désir incompréhensible de l'encourager à l'embrasser de nouveau à cause de l'alcool. Il sembla toutefois que sa « fiancée » s'étonna elle-même de son acte, car elle rougit violemment tout en paraissant déconcertée.

− Heu… Je... Je… Je vais me… me…

− Je vais demander à Pomfresh si elle peut donner une potion de Sommeil, dit Harry en surmontant sa surprise et sa gêne.

− Oui, voilà. Je vais rejoindre Draya et tu vas chercher ta potion.

Ils se tournèrent le dos sans un regard supplémentaire et s'éloignèrent l'un de l'autre, mais à l'instant précis où il ouvrit la porte, Mogg l'interpella.

− Ethan. Est-ce que… Enfin, si demain je…comment dire ?... Si demain je ne regrette pas mon geste, crois-tu que l'on pourrait le… le refaire pour notre… pour Draya ?

Il fixa son dos. Elle aimait donc la Shadrian à ce point, se dit-il une nouvelle fois. Elle aimait donc la situation, son rôle de mère adoptive, pour lui demander cela. Mais pourquoi sa question lui insufflait une telle chaleur dans la poitrine ? Se pourrait-il qu'il soit… ?

Il écarta la dernière question tant elle lui semblait grotesque, mais il ne put masquer un sourire en se répétant à plusieurs reprises la proposition.

− Idiote, même si tu ne regrettes pas, il y a intérêt à ce que nous le refassions. Après tout, des parents prennent soin d'apporter du bonheur à leur enfant, non ?

Puis il sortit.