Hermione ne se sentait plus seulement démunie de son propre corps, elle avait la sensation que celui de Narcissa s'était effondré. Pourtant, à la sortie de la clinique, Narcissa restait inébranlable. Sa robe glissait gracieusement sur la neige qui faisait ressortir les nuances argentées de son visage et de ses iris. Elle n'avait pas ressenti de douleur, comme le médicomage l'avait promis. Elle savait pourtant qu'un trou béant venait de se creuser dans sa poitrine, que plus rien ne saurait venir combler. Elle ne voulait pas se laisser submerger, Hermione pouvait l'entendre. Alors, Narcissa commença à lister tout ce dont elle était certaine. La certitude lui permettait de ne pas flancher, de ne pas se laisser noyer dans l'angoisse.
Je suis Narcissa Black.
Mes soeurs sont Bellatrix et Andromeda Black.
Mon fils est Drago Malfoy.
Je n'aurai jamais de second enfant.
Je n'aurai jamais cet enfant.
Je n'aurai jamais cet enfant.
Narcissa le répétait sans cesse, comme une information à retenir. Il s'agissait surtout d'une vérité à assimiler, à intégrer, à digérer, à cacher, à enterrer. Narcissa répétait encore, jusqu'à comprendre. C'était le seul moyen pour elle de ne pas flancher. Elle savait que si elle esquivait ces sentiments, si elle les niait, ils viendraient la frapper de dos, dans un moment de faiblesse. C'est ainsi qu'elle avait toujours fonctionné. C'est ainsi qu'elle avait toujours tenu. Elle n'avait rien évité. Au contraire, elle s'était confrontée à tout, jusqu'à ce que cela lui paraisse anodin. Elle se répétait les faits, encore et encore, jusqu'à ce qu'ils soient dénués d'émotions, jusqu'à ce qu'ils deviennent de banals passages de sa vie.
Je n'aurai jamais cet enfant.
Je n'aurai jamais cet enfant.
Hermione étouffait. Elle ne pouvait plus rester là. Elle aurait aimé pouvoir aider Narcissa, mais il était trop tard. Elle ne voyait passer que des souvenirs. Elle ne comprenait pas pourquoi elle devait assister à ça. Elle n'avait besoin d'aucune leçon sur la perte d'un proche. Elle avait perdu ses parents. Ils n'étaient même pas morts. Elle les avait forcés à l'oublier. Elle s'était rendue dans son quartier d'enfance, juste après la bataille. Elle n'avait pas pu s'en empêcher, elle n'arrivait pas à combattre l'infime espoir que ses parents auraient peut-être fini par résister au sortilège. Peut-être se souvenaient-ils d'elle, peut-être même étaient-ils inquiets. Elle avait simplement voulu vérifier, au moins s'ils étaient en sécurité.
Elle avait d'abord observé la maison de loi, sans se laisser voir. Tout était resté pareil à ce que cela avait toujours été. Ses parents étaient à la maison, son père dans le salon et sa mère dans la bibliothèque. Elle s'était rapprochée sans vraiment s'en apercevoir, comme guidée sur un chemin qui mène à chez soi. Puis elle avait appuyé sur la sonnette devant la grille, sans trop y penser, presque comme un réflexe. Son père avait regardé par la fenêtre puis était sorti de la maison pour s'enquérir de la personne qui venait déranger leur calme dimanche après-midi. Pendant qu'il s'avançait vers elle, un sourire aimable au visage, Hermione comprit qu'il ne l'avait pas reconnue. Elle ne se souvient pas du mensonge qu'elle a inventé, certainement celui de l'amie d'une voisine qui aurait besoin d'un outil. Elle se souvient uniquement du "Bonjour, c'est pour quoi ?" que lui avait gaiement adressé son père. La politesse de son père l'avait giflée au visage. C'était la politesse que l'on affichait aux inconnus. Alors, comme Narcissa venait de le faire sous ses yeux, elle avait dû encaisser la vérité, et s'était promis de ne plus revenir.
Je n'aurai pas cet enfant.
Je n'aurai pas cet enfant.
Je n'ai plus de parents.
Je n'ai plus de parents.
Les pensées de Narcissa se mêlèrent alors à celles d'Hermione.
Je n'aurai pas cet enfant.
Je n'ai plus de parents.
Puis au moment où Narcissa atteignit la porte du manoir, Hermione fut transportée dans un autre souvenir.
C'était à l'intérieur du manoir que la scène se déroulait encore une fois. Hermione pouvait sentir le corps de Narcissa trembler. Drago était là. Il n'était plus un enfant. Il était le Drago qu'elle avait connu. Le Drago qui se tenait en face d'elle devait être en cinquième ou sixième année. Il avait perdu de son arrogance. Elle retrouvait dans ses expressions la douleur qu'elle avait vue sur le petit garçon. Il se tenait face à son père, la mâchoire serrée, les épaules droites portant solidement sa tête relevée. Ce n'était plus de l'arrogance, c'était de la fierté. Drago tenait tête à son père, enfin.
Le visage de Lucius était brûlé par la colère. Hermione vit la marque qui se dessinait sous la manche de Drago. Elle comprit quasi immédiatement. Drago était en sixième année, il venait d'échouer dans sa mission de tuer Albus Dumbledore, Severus avait dû prendre la relève.
"Tu sais ce que ça veut dire pour nous ?
Je le sais.
Alors quoi ? Tu es simplement incapable ? Tu es trop fragile ?
Je ne voulais pas.
Tu ne voulais pas ? Tu ne voulais pas ! Depuis quand cela importe-t-il ce que tu veux, Drago ? Depuis le Seigneur des Ténèbres se préoccupe-t-il de tes petits problèmes, de tes petites peurs, de tes petites faiblesses ?
Tandis que Lucius tournait et s'agitait, Drago restait stoïque, debout, froid. Il déclara tout aussi froidement :
"Je ne suis pas un mangemort, je ne suis pas comme toi".
Lucius virevolta, sa baguette à la main, et comme s'il s'y attendait, Drago se mit en position de défense. Il répondit au sortilège que son père venait de lui jeter et le duel s'engagea. Narcissa se rangea derrière Drago. Tous les deux, ils tenaient enfin tête à Lucius. Drago vit son père fléchir.
"Expelliarmus"
Lucius était désarmé, fatigué. Drago s'approcha de lui.
"Je ne cèderai pas, je ne suis pas comme toi.
Tu sais ce que cela signifie pour nous, répondit Lucius.
Je le sais.
Que comptes-tu faire ?
Je ferai semblant."
Le manoir retomba dans le silence. Il y a longtemps que Narcissa et Lucius ne dormaient plus dans la même pièce. Il restait dans la grande salle, abattu, inquiet, tandis que Narcissa et Drago montaient à l'étage. Drago embrassa Narcissa sur le front, sans un mot, puis se dirigea vers sa chambre. Hermione aurait aimé savoir à quoi ressemblait cette chambre désormais. Elle avait envie d'en demander plus à Drago. Elle aurait aimé que Narcissa lui pose des questions, sur ce qu'il avait ressenti ce soir là. "Je ferai semblant". Qu'entendait-il par là ? Hermione savait que Severus Rogue avait été un espion pour Dumbledore, mais jamais personne n'avait évoqué une telle situation s'agissant de Drago.
Narcissa s'allongea sur son lit et tournait entre ses doigts la bague qu'elle portait à la main droite. Comme une vérité, elle pensa alors :
Désormais, ça ira.
