GRINDELWALD INVITÉ A LAVORSY

PAR « TROIS GRANDS MALADES ! »

C'est en ces termes que Millicent Bagnold, la ministre de la Magie, a qualifié les trois « farceurs » à l'origine de la venue de Gellert Grindelwald, dont la sinistre réputation n'est plus à faire, à Lavorsy – et gageons qu'elle n'est pas la seule à le penser. A une semaine des examens, c'est une réunion de pas moins de quatre heures qui a eu lieu dans le bureau directorial où étaient réunis les protagonistes : Grindelwald lui-même, évidemment, ainsi que le professeur Dumbledore, Mrs Bagnold, Leo Silver (Gryffondor), Midori et le Sorcier Extraordinaire. Petit invité de dernière minute, le ministre allemand de la Magie s'est également présenté par cheminées interposées, a-t-on appris.

« Millicent ignorait tout du plan de nos trois « comploteurs », nous explique le directeur. Moi-même, je ne me serais jamais douté de rien si je n'avais pas été ami avec son homologue germanique. Naturellement, j'ai trouvé l'idée totalement inacceptable et dangereuse, mais force est de constater que même moi, pourtant habitué à tenir des discours, suis resté déconcerté par la force des arguments du trio infernal. (…) Je comprends que des élèves aient voulu rentrer chez eux, que Lavorsy puisse leur apparaître soudainement comme une prison, puisqu'ils ne peuvent en sortir, mais agir dans la précipitation ne sert à rien. Ce serait comme si deux personnes découvraient lundi qu'elles s'aiment et décidaient dès mardi de préparer leur mariage et de fonder une famille – c'est ridicule et irréfléchi. »

Malheureusement pour les élèves qui auraient voulu alerter leurs parents de la présence du Mage noir, ils ont pris d'avance par les « trois grands malades » (TGM), qui ont ensorcelé toute la montagne pour que toute lettre contenant le nom de Grindelwald l'efface instantanément et remodèle le contenu de la missive pour que ni père, ni mère ne se doute de quoi que ce soit.

Nous avons profité de la venue de la ministre pour lui demander pourquoi elle avait abdiqué, outre le fait que l'ex-tyran soit déjà arrivé à Lavorsy. Non sans montrer sa désapprobation, elle le reconnaît à son tour :

« Je suis contre, toujours contre, mais les [TGM] ont exposé une série d'arguments convaincante, ce qui n'en rend que plus désagréable le fait d'avoir dû céder à leur caprice, confie-t-elle. Un accord a été signé, un accord doit être respecté, et toutes les garanties qui nous ont été exposées semblent raisonnables. A ma propre surprise, Grindelwald s'est proposé pour avoir recours au Serment Inviolable (ndlr, voir page 4 pour la description) pour prouver sa bonne foi. »

Les garanties ? Grindelwald a juré de ni chercher à s'enfuir, ni s'opposer à son retour à Nurmengard, la très célèbre et lugubre prison où il enfermait ses opposants, une fois la guerre terminée, à condition d'y être traité un peu plus humainement. Ironique, pourrait-on penser, mais il faut reconnaître que le contraste entre le professeur Dumbledore et lui, il y a trente ans et aujourd'hui, est choquant : si le directeur n'a pas tant changé, l'ex-Mage noir est méconnaissable. Dernière garantie – pour ne pas dire « précaution » – ses pouvoirs ont été scellés pour qu'il ne puisse utiliser la magie.

Deux grandes questions se posent toutefois : quels arguments l'ont convaincu de jouer le jeu et en quoi sera-t-il utile à Lavorsy ? C'est à Grindelwald lui-même que nous avons posé la première. Intimidant par sa prestance, et même en sachant qu'il est totalement vulnérable, nous avons eu un certain plaisir à le voir jouer le jeu.

« J'ai commis des horreurs, je ne le nie et je ne le regrette pas, déclare-t-il d'emblée, mais on m'a présenté de la mauvaise manière, tout comme j'ai agi de la mauvaise manière. Mon but n'était pas de conquérir le monde et de le soumettre à mon joug, c'était de le rendre meilleur, plus stable, moins chaotique. J'ai choisi la violence, la force, la peur pour tenter d'y parvenir, mais vos trois loustics m'ont exposé un autre point de vue intéressant qui ressemble en tous points à ce que j'ai voulu faire, mais avec une petite nuance : pourquoi se comporter mal pour le bien quand on peut faire le mal contre le mal ? Le résultat est le même : la recherche du plus grand bien (ndlr, « pour le plus grand bien » était la devise de Grindelwald lors de son règne). Je ne cherche pas le pardon, je sais que je ne l'aurais jamais, mais ce Sorcier Extraordinaire a un discours sur l'âme qui a atteint la mienne. S'il me reste une chose à faire dans la vie, c'est bien d'essayer de la sauver un minimum. Je ne sais pas ce qu'il y a dans la mort et je m'en fiche, mais je veux partir en ayant l'impression d'avoir réussi quelque chose au moins une fois dans ma vie. »

Des confessions tortueuses assez inattendues pour un homme si froid au passé si sanglant, que le directeur ose croire sincère lorsque nous sommes allés lui demander quel rôle l'ancien Mage noir tiendra dans la vie scolaire, réfutant catégoriquement les rumeurs d'un apprentissage de la magie noire.

« Je l'ai répété des centaines de fois bien avant que les élèves de votre génération ne naissent : jamais l'école que je dirige n'acceptera la magie noire comme matière, rappelle le professeur Dumbledore. Grindelwald le sait et respecte cette politique. Il a été mauvais, il l'est sans doute encore aujourd'hui, mais c'est un homme brillant, dont les connaissances peuvent servir. Sa fonction sera celle d'enseigner la défense contre la magie noire. C'est un petit détail qui échappe généralement aux élèves, mais la défense contre les forces du Mal traite quasiment à chaque fois des créatures magiques, pas des mages noirs. Vous avez vu les Sortilèges Impardonnables, mais les maléfices sont bien plus nombreux que cela. Poudlard est devenu le bastion de Voldemort et d'Anteras, donc de leurs armées : que pourraient faire des dizaines de personnes capables de se protéger de la magie noire face aux milliers de gerfauts et au nombre considérable de Mangemorts qui gardent l'école ? Rien. Courir vers une mort certaine pour défendre une cause, si noble soit-elle, est inutile et idiot. Ce serait vous mettre en danger et mettre les personnes autour de vous dans la même situation. Mourir n'est pas une fatalité, mais quitte à le faire, autant que ce soit dignement et non stupidement. »

Des explications qui ont convaincu plusieurs des élèves à qui nous les avons exposées. Severus Rogue et Caleb Avery (Serpentard), bien connus pour leur amour de la magie noire, abondent dans ce sens, tout comme Clément Beauchesne (de la même maison), qui nous livre une petite anecdote familiale :

« J'ai une arrière-grand-tante qui a été reniée par ma famille car elle refusait d'apprendre la magie noire, qui était pourtant une tradition, nous raconte le français. Elle était soutenue dans son choix par son oncle, qui avait hérité de la plus grosse part de la fortune familiale. A sa mort, ses frères et ses sœurs ont comploté pour la rayer de la carte afin de toucher le pactole, puisqu'ils étaient seulement seconds sur le testament. Ils ont perdu et sont passés par la case prison, car bien que mon aïeule n'eût jamais appris la magie noire, elle n'avait pas manqué d'apprendre à s'en protéger. Malheureusement pour elle, elle n'eut aucun enfant, alors la fortune fut héritée par ses neveux et ses nièces qui, eux, firent perdurer la tradition de leurs parents. »

La dichotomie du Bien et du Mal reste, et demeurera encore longtemps, un débat subjectif. En attendant, reste à découvrir ce que le désormais professeur Grindelwald nous réserve.

Harry replia son exemplaire de La Gazette du Sanglier Lavorsien et lança un regard vers Grindelwald, assis au côté de Dumbledore. Tous deux s'entretenaient très cordialement, prenant un soin particulier à n'évoquer aucune anecdote qui pourrait raviver le passé. A l'exception de Lorca, qui n'avait aucune raison d'exprimer la plus petite antipathie à l'égard de son nouveau collègue, les autres professeurs se montraient plutôt distants, ce qui semblait tout à fait convenir à l'ancien Mage noir.

− Comment est-ce qu'il compte nous apprendre la défense contre la magie noire sans ses pouvoirs ? demanda, plus pour lui-même que pour les autres, un Peter franchement perplexe.

− Il n'est pas nécessaire de manipuler pour instruire, répondit Avery.

Petit à petit, la Légion Démoniaque se consolidait à travers ses relations. Distantes, cordiales ou amicales, elles n'évoluaient pas toutes, mais certaines le faisaient dans un esprit d'entre-aide que l'on retrouvait essentiellement au cours des repas, où de plus en plus de membres venaient s'asseoir à la même table que Harry. Les Serpentard, tous trois amoureux, de trois jeunes femmes appartenant à la nouvelle organisation estudiantine, ne rataient donc jamais l'occasion de se joindre au « bébé de la Brigade de la Mort », comme la surnommait Alexa.

− C'est pour ça que les profs nous préviennent toujours du sujet sur lequel portera le prochain cours : pour que nous prenions un petit peu d'avance. Cela étant, à l'instar du Seigneur des Ténèbres, Grindelwald a son savoir à lui, il doit donc avoir quelques cartes dans sa manche pour faciliter les choses. Quand je pense qu'on le rencontre vraiment…

− A votre avis, qui de lui et de Vous-Savez-Qui est le plus fort ? lança Larissa.

− Difficile à juger, estima Ana. Grindelwald a conquis une grande partie du continent en six ans, Voldemort en est encore au Royaume-Uni et à l'Irlande en dix ans, mais il bénéficie à présent d'un allié de poids et la tournure des évènements accélère son ascension, sans parler des connaissances qu'il a pu acquérir auprès d'Anteras. Quoi qu'il en soit, je n'étais pas très emballée à l'idée de le savoir ici, mais maintenant que je sais quel sera son rôle, il m'est difficile de ne pas me réjouir de sa présence. Ce n'est pas tout le monde qui a la « chance » d'avoir un vrai, historique Mage noir comme enseignant pour t'apprendre à combattre les gens de son genre. Kenny, tu n'as rien publié sur la prise de La Gazette du sorcier ?

Le Serdaigle engloutit son toast en hochant la tête négativement.

− J'aurais à peine pu en faire un entrefilet, avoua-t-il. Tout ce que m'a dit Dumbledore, c'est qu'il avait eu une mauvaise sensation en remarquant, la semaine dernière, que les articles étaient peu à peu signés par des reporters qu'il ne savait pas embauchés au journal et dont il soupçonnait, depuis quelque temps déjà pour certains, la vraie allégeance. Il pense que les TGM l'ont aussi remarqué et que c'est pour ça qu'ils sont allés chercher Grindelwald à Nurmengard.

− Ils avaient compris que les choses allaient empirer, dit Mary. Ce que je trouve curieux, c'est que tous ceux et toutes celles qui voulaient rentrer chez eux ont abandonné cette idée.

− Parce que ça n'aurait servi à rien, expliqua Harry. Auraient-ils été capables de situer Lavorsy ? Non. De dire où est localisée l'Alliance ? Non plus. De donner la position du ministère ? Pas plus. En somme, ils seraient allés se jeter dans la gueule du loup, car toutes les personnes recherchées se trouvent dans au moins deux de ces lieux. Ou sont introuvables, car constamment en mouvement. Et que croyez-vous que les Mangemorts auraient fait aux familles s'ils s'étaient déplacés pour rien ?

Il sentit un léger trouble chez James. Ce même trouble qui ne le quittait plus depuis deux jours maintenant, une crainte qu'il tentait tant bien que mal de dissimuler aux autres, mais qui ne trompait ni les Maraudeurs, ni Lily et encore moins Harry.

− Ca ira bien pour tes parents, assura le Démon. Leo et Midori n'auront pas manqué de prendre en compte que les Mangemorts pourraient essayer de viser les Potter les plus accessibles, alors compte sur eux pour guetter une quelconque menace. Je m'inquiète plus pour les familles rejetant les idéaux de Voldemort, qu'elles soient ou non de sang pur. Même si l'Alliance a travaillé dur pour protéger les maisons, il n'existe encore aucun enchantement pouvant les protéger des ger…

Harry cilla et plissa les yeux, blasé.

− Quoi ? interrogea Rogue.

− Je viens de comprendre pourquoi Leo est tant sollicité par l'Alliance. Lui connaît au moins un enchantement pouvant maintenir les gerfauts hors des propriétés, il l'a prouvé avec Poudlard en en scellant tous les accès. Si sa magie est aussi complexe même pour Anteras, l'Alliance n'a pu ignorer l'utilité que ses connaissances pouvaient apporter à la sécurité des foyers.

Draya, qui était revenue à ses kimono, leva ses petits poings en l'air d'un air triomphant, manquant d'asséner des coups à Berenis et Aurelia.

Mitsuketa ! s'enthousiasma-t-elle. J'ai trouvé le nouveau prénom de Tonton Extraordinaire !

Elle était la seule à avoir approché le demi-frère de Harry lorsqu'il avait conduit Grindelwald jusqu'ici, car son oncle ne s'était pas attardé. A peine l'ex-Mage noir remis à Dumbledore et s'être brièvement entretenu avec elle, il était reparti. Il n'était resté que le temps de faire sa connaissance et de lui révéler qu'il avait porté tant de noms par le passé qu'il ne se souvenait même plus de celui que lui avait donné sa mère, ni même le dernier qu'il s'était donné. Il n'en avait guère fallu plus à la Shadrian pour décréter qu'elle lui en trouverait un nouveau.

−Ah ? s'enquit Leonie, qui avait beaucoup aidé la fillette. C'est quoi ? C'est quoi ?

− On va l'appeler « Darnell » !

Les adolescents échangèrent des regards intrigués.

− Pourquoi ce prénom-là ? dit Erin.

− Parce que Darnell était un énorme monstre super grave trop fort qui a nécessité des centaines de Mages et de Nehoryns et de Palans et de Zavidskra pour en venir à bout, il y a très, très, très, très longtemps ! On raconte que même Boss aurait mis au moins une heure avant de réussir à le vaincre avec son sabre, et au moins vingt minutes avec ses vrais pouvoirs !

− Mouais, marmonna Sirius, pas convaincu. Pas sûr qu'il soit enchanté d'être comparé à un monstre… mais ça sera toujours mieux que d'avoir à dire « le Sorcier Extraordinaire » ou « le frère d'Ethan » à chaque fois.

− Ze suis sûre qu'il va aimer, moi, parce que c'est moi qui ai choisi son nouveau prénom.

− En attendant, finis ton œuf, il va falloir aller en cours, mon ange, dit Lucretia.

Peter s'empressa de glisser quelques toasts dans ses poches pour pouvoir grignoter, juste au cas où, tandis que les élèves commençaient déjà à se lever de table. Les autres Légionnaires prirent à leur tour le chemin de la salle de défense contre les forces du Mal, laissant l'entourage vraiment proche de Harry attendre que Draya avale, leur semblait-il, le quatrième œuf de son petit déjeuner avant d'emboîter le pas à leurs camarades.

Avant même d'avoir atteint les portes de la Grande Salle, le Démon sentit une légère fluctuation dans les âmes des élèves de sa classe. Un mélange de surprise et d'excitation, alors qu'elles traversaient le hall d'entrée droit en direction de la salle de duel.

− Cours spécial, annonça-t-il. On dirait que Lorca, Grindelwald et Bresch vont faire équipe.

Et en effet, leurs camarades entraient dans la salle de duel quand ils arrivèrent dans le hall. La Nehoryn, qui se tenait devant les portes de la vaste pièce, interpellait les septième année n'ayant pas remarqué la destination qu'il fallait prendre. C'était la première fois que Harry s'y rendait : comme un peu partout dans Lavorsy, des boiseries couvraient une partie des murs, relatant de grandes batailles. Rectangulaire, elle ne comportait aucune estrade : à la place, des chaises formaient un grand cercle au centre duquel, sans nul doute possible, les trois professeurs s'y présenteraient pour entamer le cours.

Ils s'installèrent, posant les sacs à leurs pieds, les derniers lecteurs rangeant leur hebdomadaire scolaire tout en attendant, non sans une certaine impatience, de découvrir ce qui les attendait. Lucretia, méfiante quant aux aises de Draya avec tout le monde, envoya la Shadrian jouer dans le parc avec Nala et Daimao. Les professeurs Bresch et Grindelwald arrivèrent, Lorca fermant les portes derrière elle, et tous trois s'avancèrent à l'intérieur du cercle, mais seul le sinistre sorcier y resta : le maître de duel et la Nehoryn rejoignirent les deux dernières chaises vides, puis toute l'attention se concentra sur le criminel, dont les yeux sombres et implacables parcoururent chacun des visages.

− On m'a demandé, dit-il alors d'une voix rendue extraordinairement rocailleuse par son incarcération, de tout faire pour que vous appreniez à vous défendre de la magie noire, mais comment peut-on se protéger d'une chose qui n'existe pas ?

La question prit les élèves au dépourvu, mais une main se leva rapidement.

− Rogue, c'est ça ?

− Oui, monsieur. C'est en acceptant le fait qu'elle appartienne déjà à un tout.

− Cinq points pour Serpentard. Le professeur Williams vous a imagé la magie comme un arbre. Autrement dit, que toutes les formes de magie proviennent d'une même source, donc qu'elles sont sœurs. Alors pourquoi avons-nous appelé l'une de ces formes « magie noire » ? Miss… Lindon ?

− Parce qu'elle est nocive, répondit Cassie.

Grindelwald eut un léger rictus amusé.

− Dumbledore, le professeur Bresch et moi-même connaissons des sortilèges non répertoriés comme relevant de la magie noire mais, croyez-moi, ils font beaucoup plus de dégâts que certains des plus puissants maléfices du meilleur lieutenant de Voldemort. Quelqu'un d'autre ? Miss Moorehead ?

− La peur.

− Cinq points pour Serdaigle. L'histoire de la magie noire est étroitement liée à la chute de l'Empire romain et la christianisation de l'Occident par les Moldus. Les concepts de Dieu et du Diable s'insinuèrent dans les esprits, attisant la méfiance des Moldus à l'égard des sorciers. Le concept de « magie noire » n'est pas une invention des sorciers : elle désignait autrefois n'importe quel sortilège, du Jambencoton au Patronus. Les oracles et prophètes de jadis devinrent les Voix du Malin, les potionnistes furent désignés comme les empoisonneurs de Lucifer et un vulgaire maléfice de Jambencoton était qualifié de « magie noire ». Tout ça parce que les Moldus avaient peur de toutes ces personnes dotées de pouvoirs qu'eux-mêmes ne possédaient pas. Au fil du temps, notre communauté a repris le terme comme s'il était nôtre, comme si nous l'avions inventé. Le moindre nouveau sortilège relevait de la magie noire tant qu'il n'était pas jugé conforme et inoffensif par le Conseil des Sorciers. Merlin lui-même, dit-on, finit par s'agacer de la tournure des évènements. Puis il y eut, bien sûr, des hommes et des femmes pour faire usage de maléfices particulièrement violents : la chaîne fut rompue et la magie noire telle que nous la définissons aujourd'hui naquit.

Tout le monde était suspendu aux lèvres de Grindelwald, qui aurait sans doute fait un bien meilleur professeur d'Histoire de la Magie que le professeur Binns, dont les élèves – Harry le sentait – commençaient à somnoler ou se divertissaient comme ils le pouvaient.

− .La magie noire n'est rien d'autre que de la sorcellerie, poursuivit le criminel-enseignant, mais qui a fait, tout comme moi à mon époque, l'erreur d'emprunter le mauvais chemin. A la différence qu'elle, contrairement à moi il y a plus de trente-cinq ans, a été victime de siècles et de siècles de personnes malveillantes, cruelles, cupides et trop ambitieuses. Je n'ai pas cette excuse.

Le Démon perçut une curieuse sensation s'emparer du professeur Bresch. Très brève, à peine perceptible, mais le Stratège de la Mort était à peu près certain qu'il avait s'agi d'une désapprobation, comme si une petite part du directeur de Beauxbâtons contestait la dernière phrase de son nouveau collègue, qui se tourna vers lui afin de lui adresser un message visuel. Le français tira sa baguette et exécuta un grand mouvement : une grande ligne dorée, horizontale, se dessina au-dessus de l'ancien Mage noir, de laquelle émergèrent d'autres traits de diverses tailles et couleurs. Cinq, au total.

− Voici à quoi ressemble la magie noire, dit Grindelwald alors que le professeur Bresch rengainait. Du moins, sa branche la plus connue. Tout comme la sorcellerie telle qu'elle est définie aujourd'hui, elle se compose d'une série de disciplines aux fonctions variées. La première est dite « réfléchie » : c'est la plus grande et celle qui fait apparaître le maléfice sous une quelconque forme lumineuse, comme un éclair ou une flamme. Cela vous parle, à mon avis. La seconde est nommée « camouflée » : l'Imperium, que vous avez étudié, en est le meilleur exemple. Le maléfice part, mais il est invisible et n'altère en rien le décor comme le fait un sortilège de Désillusion. Vient, à la troisième place, l'« intégrée » : il s'agit d'un sort durable, immobile, que vous intégrez à un objet, un mur ou même une couverture pour que le maléfice se déclenche dès qu'on entre en contact avec. La quatrième est plutôt pauvre et, faites-moi confiance, cela vaut mieux, car elle est appelée « la sauvage ».

− Le Feudeymon ? demanda Rogue.

− C'est un excellent exemple. Ces maléfices nécessitent un grand pouvoir mental pour être contrôlés. S'il vous manque le pouvoir ou la volonté, ils ne font aucune différence entre votre ennemi et vous. Le Feudeymon est une flamme ardente brûlant tout sous la forme d'animaux géants : il crame le bois, fait fondre le métal et le verre, fait s'évaporer l'eau. Sa chaleur est si grande qu'il n'a pas forcément besoin de vous atteindre pour enflammer votre uniforme, il lui suffit d'être juste assez proche pour atteindre le degré d'inflammation du tissu. Pour ce qui est de la dernière forme, nous l'appelons l'« interdite » : fous sont ceux qui y ont recours, car elle ne brise pas l'ennemi comme les autres, c'est vous qu'elle détruit. Les livres y faisant référence sont, fort heureusement, très rares : des siècles durant, les institutions politiques les ont traqués pour les brûler, mais tous n'ont pas disparu.

Harry sut aussitôt que Grindelwald avait compris que Voldemort avait eu recours au Horcruxe, qui relevait très clairement de cette dernière catégorie.

− Toutefois, reprit le nouveau professeur d'un air rusé, il existe une sixième forme.

Même le professeur Bresch se laissa surprendre. Que Rogue, Avery et Beauchesne soient étonnés, le Démon le comprenait, mais que le directeur de Beauxbâtons ne s'attende pas à cette révélation le pris au dépourvu.

− J'ai eu un maître des sortilèges assez bizarre pendant mes études. Il connaissait les matières de ses collègues mieux qu'eux-mêmes. C'était un homme implacable, qui ne perdait jamais une occasion pour rabaisser un élève ne se révélant pas à la hauteur, provoquant toutes sortes d'incidents sans jamais sortir sa baguette – en vérité, nul d'entre nous n'a jamais vu sa baguette, ni même son visage, car il était constamment enveloppé dans des bandes, d'où le surnom de « la Momie » que nous lui donnions. Nombre d'élèves le détestaient, mais même ceux-là ne le nièrent jamais : il était fantastique. Honnête, serviable, à l'écoute des personnes ayant des problèmes personnels ou sur des devoirs, distillant d'excellents conseils à tout le monde… Il avait des méthodes parfois rudes pour les empotés et les incapables, mais ça leur rendait service. Cependant, à l'époque où il enseignait, Durmstrang n'eut de cesse de battre ses plus faibles records d'étudiants admis dans sa classe en seconde partie de scolarité – ou, si vous préférez, au niveau Aspic. Dans ma propre classe, nous n'étions que trois sur dix-huit à suivre ses cours. Le talent de chacun de nous faisait que nous progressions si vite qu'il s'autorisait parfois à nous faire des cours plus ou moins éloignés de sa matière, dont la sixième branche de la magie noire, qu'il nommait « inversée ».

− Inversée ? répétèrent plusieurs élèves, surpris.

− Inversée, confirma Grindelwald. Il s'agissait en réalité d'un subtil croisement entre la vieille magie, la magie noire et les sortilèges. Elle manipule quatre aspects d'un maléfice : sa puissance, sa destination, sa luminosité et, enfin, sa stabilité, faute d'un meilleur terme. Pour le premier, vous pouvez soit augmenter, soit diminuer la force du maléfice contré. Pour le second, il se retournera uniquement contre l'auteur du mauvais sort, impossible de le dévier vers une autre cible. Pour le troisième, mais cela demande énormément de volonté et de puissance, il vous serait possible de faire d'un sortilège lumineux un sortilège invisible. Quant à la stabilité, le Démon Potter en fait une démonstration à chaque repas en manipulant comme bon lui semble les flammes qu'il utilise pour griller les saucisses, les toasts et tout ça. Le seul défaut à la sixième forme, c'est qu'elle ne s'applique qu'à la magie noire : sur un sort de Stupéfixion, vous pouvez toujours rêver pour que ça fonctionne, mais nous verrons cela en temps voulu… si nous en avons.

Il se tourna de nouveau vers le professeur Bresch, l'air interrogateur.

− Comme vous le sentez, l'invita celui-ci.

− Bien.

Il réfléchit de longues secondes, comme ressassant des informations récoltées au fil du temps. Etant donné ses connaissances sur la guerre contre Voldemort, nul doute que même à Nurmengard, il avait bénéficié de journaux qui l'avaient maintenu aux faits de l'évolution des évènements.

− Commençons par le commencement, dans ce cas, déclara-t-il. Ce bon vieux Reflet du Sang.

Le nom n'était guère encourageant, mais ses deux collègues ne protestèrent pas. Logique, apparut-il, quand les élèves découvrirent que le Reflet du Sang était en réalité un bouclier très semblable à celui utilisé par Voldemort lors de son affrontement contre Dumbledore dans l'atrium du ministère, dans une autre vie.

Lucretia donna un léger coup de pied dans le tibias de son époux.

− Quoi ? s'étonna-t-il.

− Ne réfléchis plus à ça, murmura-t-elle d'un ton sec.

Il avait tendance à l'oublier, mais la belle blonde pouvait même ressentir les moments où il se remémorait tout souvenir de son ancienne vie et n'aimait pas qu'il le fasse, surtout depuis qu'il lui avait raconté la dérouillée que son sosie lui avait flanquée lors de l'avant-dernier cours spécial de Lorca.

Les binômes se formèrent pour s'entraîner, les couples se rejoignant naturellement comme pour se défier de ce que le dernier à réussir l'exercice aurait à faire pour récompenser le vainqueur. La Nehoryn, qui maîtrisait bien le sujet visiblement, passait avec ses deux collègues pour distribuer des conseils, rectifier les erreurs, expliquer plus clairement la façon de procéder. Grindelwald, chargé des élèves reconnus comme les plus en difficulté, faisait un professeur impressionnant de patience et de pédagogie. Leo absent, Lily retrouva son règne de « meilleure élève en sortilèges » devant un James mi-amusé, mi-dépité, car elle forma un superbe bouclier cuivré sur lequel le trait de lumière bleue décoché par son petit ami rebondit dans un « GONG ! » qui fit sursauter plusieurs élèves.

Le cours ne s'arrêta pas là, cependant, car le professeur Bresch insista pour que les boucliers soient renforcés à leur maximum – et il n'était pas difficile de savoir quand cette deuxième partie était réussie. L'écu vert forêt créé par Lucretia s'assombrit un peu plus, alors que celui doré de Harry fut traversé de reflets écarlates. A l'inverse de ses collègues, Grindelwald restait le plus souvent silencieux, observant, plissant les yeux d'un air expert, scrutant chacun des groupes sous sa responsabilité pour chercher la solution qui surmonterait chaque échec. Et c'était lors de ces moments-là qu'on reconnaissait à quel point le Mage noir avait dû être redoutable, car il ne se trompa pas une seule fois sur la recommandation à faire. Même Brythe, à son propre étonnement, réussit l'exploit de réussir à être au même niveau que tout le monde lorsque la cloche sonna la fin de la quatrième heure de cours.

Pfiou ! soupira Mary. C'est quand même plus dur que le charme du Bouclier.

− Non, répondit Harry. C'est exactement ce que Leo nous disait sur le cerveau. Consciemment, nous voulions invoquer le bouclier, mais inconsciemment, nous l'associons à la magie noire. Rogue et ses amis auraient pu être les premiers à réussir, sauf que leur passion pour la magie noire s'est concentrée sur l'aspect offensif. La défense ne les avait encore jamais ou peu intéressés.

− Ca doit être lassant d'être mariée à un mec qui entend ton âme, commenta Cassie, désabusée.

− Bien au contraire, lui garantit Lucretia avec un grand sourire. Au moins, il sait à quoi je m'attends et peut me surprendre ou bien m'offrir ce que je désire vraiment.

− Potter ?! Le Démon.

Les deux s'étaient en effet retournés sur Grindelwald. La plupart des chaises avaient déjà disparu, sauf deux se faisant face à face. Laissant ses amis, non sans un baiser à sa femme, partir devant, Harry rebroussa chemin pour rejoindre l'ancien Mage noir et s'assit sous les yeux sombres et impénétrables du nouvel enseignant. Incertitude, violence intérieure, hésitation, le vieil homme ne savait apparemment pas par où commencer.

− Pourquoi Bresch ne croit-il pas que vous n'ayez aucune excuse quant à votre règne ? demanda Harry pour le débarrasser de ses doutes. Il n'a pas eu l'air d'accord sur le fait que vous étiez totalement impardonnable.

Grindelwald eut un rictus sans humour.

− Parce qu'il fait un parallèle entre Voldemort et moi, expliqua-t-il. Nurmengard est une prison où tout ennemi se faisait torturer, mais aussi soigné, nourrir correctement et loger avec un minimum de confort. Même quand les prisonniers passaient aux aveux, je ne les faisais pas exécuter pour autant car ils restaient une monnaie d'échange ou un moyen de pression. Voldemort, comme vous le savez, est encore plus inhumain que moi. Le traitement qui a été celui de mes opposants capturés m'a valu d'échapper au Baiser du Détraqueur pour une réduction de peine à perpétuité. Aux yeux de Bresch, je suis un monstre qui possède encore une part d'humanité.

Harry hocha la tête.

− Néanmoins, mon humanité ne m'intéresse pas. Dumbledore m'a dit que vous étiez le Démon des Âmes et je souhaite… soulager la mienne. Pas la sauver, c'est impossible, mais l'épurer un peu. Encore faut-il que je puisse avoir une idée de l'état dans lequel elle se trouve.

− Ah… heu… Désolé, monsieur, mais je n'en suis pas encore là. Je ne suis même pas sûr que ça soit possible : je peux les entendre, percevoir sur quoi elles se concentrent, mais les évaluer, analyser, je n'ai encore rien lu qui me permette une telle chose.

− Je vois. Eh bien, si jamais vous trouvez quelque chose, offrez-moi la chance d'être votre cobaye. Je viens de passer plus de trente ans dans ma propre prison à cogiter, ressasser, me remettre en question, me convaincre qu'il n'y avait aucune raison de regretter. Et puis je me suis aperçu que je ne savais plus où j'en étais. Quand vos trois amis sont apparus dans ma cellule, je n'étais même pas certain de vouloir en sortir. Le monde a changé sans moi, je n'en fais plus partie, mais j'y ai vu une opportunité de me retrouver. La pire chose qu'il y a dans la solitude est de s'en accommoder, et je ne voulais pas que ça m'arrive.

Le Serpentard observa le visage parcheminé, pensif, du vieillard. En cet instant, nul n'aurait pu croire qu'il ait un jour été considéré comme l'un des pires Mages noirs jamais connus : ce n'était qu'un vieil homme torturé par la fin de sa vie, par ce qu'il aurait à affronter dans la mort. Sentait-il son heure venir ou s'inquiétait-il seulement de ce qu'il pouvait accomplir pour son âme avant que son existence arrive à son terme ? Harry n'aurait su le dire avec exactitude.

Il se leva, ramenant Grindelwald à la réalité.

− Si je trouve quelque chose, je vous préviendrai, promit le Démon.