Harry observa le grand tableau que Dumbledore avait mis à la disposition de la Légion Démoniaque. C'était la toute première réunion officielle de la descendante de la Brigade de la Mort, mais encore fallait-il qu'il réussisse à l'animer convenablement sur un sujet aussi grave et complexe. Sans trop savoir pourquoi, il avait décidé qu'un plan de bataille pour la reconquête de Poudlard devait être présenté par l'organisation estudiantine en associant à la fois les informations obtenues par l'Ordre du Phénix et celles transmises par l'Alliance. Dumbledore n'y avait vu aucune objection, trouvant même l'idée intéressante afin de combler les éventuelles erreurs commises et d'un côté et de l'autre par les « rebelles », puisque quiconque s'opposant à Voldemort et à Anteras était décrit comme tel. Mais plus qu'une réunion stratégique, c'était également l'occasion d'avancer vers Ethan. Il n'avait parlé de la conversation avec Darnell à personne, pas même à Lucretia, mais il en ignorait totalement la raison. Il avait tenté à plusieurs reprises de se livrer, en vain. Une partie de son cerveau semblait estimer que c'était une quête que lui seul pouvait et devait mener à bien… Ou peut-être avait-il peur. De quoi ? Il n'en savait rien, concrètement, mais la seule idée qu'une aide extérieure n'améliore en rien le conflit d'identités qui le tracassait était bien présente.
Fort heureusement, il était assez bon comédien pour tromper son monde. Ou presque. Bien qu'ignorant tout de leur nature, Lucretia soupçonnait visiblement son époux d'être tourmenté par quelque chose, mais elle se refusait à lui poser la moindre question, attendant patiemment qu'il trouve la force de s'exprimer. Elle se comportait avec lui comme à l'ordinaire, l'encourageant dans ses progrès liés à sa formation de Démon, le tirant par l'oreille pour qu'il révise, pestant contre les mois – trop nombreux à son goût – qui la séparaient de son accouchement ou bien contre la semaine d'abstinence qu'elle avait elle-même proclamée pour la semaine des examens. Il percevait tout de même une amertume monter en elle au fil des jours, comme si elle associait son silence à une méfiance ou, du moins, un manque de confiance à son égard. Et pourtant, elle ravalait ses sentiments négatifs pour demeurer une jeune mariée et mère de famille enthousiaste, impliquée, autoritaire et passionnée. Elle n'était sûrement pas toute seule à se douter de quelque chose, cependant : Lorca, sans doute par l'intermédiaire de Midori, paraissait un peu plus attentive que d'habitude au comportement du Démon – tout comme Dumbledore, qu'elle avait sûrement dû prévenir –, comme si elle essayait d'anticiper un possible problème. Y avait-il un risque que les deux identités de Harry le rendent fou ? La question lui arrachait un frisson chaque fois qu'il se la posait.
Pour l'heure, les soucis personnels du Serpentard étaient rangés dans un coin de son esprit. Il contemplait juste la surface noire, lisse et vierge du tableau en se concentrant sur les derniers rapports transmis par l'Alliance alors que, partout dans Lavorsy, les âmes résonnaient d'appréhension ou de soulagement. Les moins confiants filaient à travers les salles communes et la bibliothèque pour faire des recherches, sujets des examens à l'appui, pour être plus ou moins conscients de leurs bonnes et mauvaises réponses et estimer la note qu'ils obtiendraient, puis ils se joignaient aux plus détendus pour entamer les révisions pour les examens du lendemain.
− C'est ouvert ! lança-t-il sans quitter le tableau de ses yeux écarlates aux iris étoilées et dorées.
Dumbledore baissa le poing qu'il avait levé dans le but de frapper et entra avec un léger sourire. Vallys, lovée sur un épais coussin prévu spécialement pour elle, ouvrit un œil et se rendormit pour être en forme lorsqu'elle et Hedwige partiraient chasser.
− Je me permets de m'inviter à votre rassemblement, annonça le directeur en le rejoignant.
− Vous serez toujours le bienvenu, monsieur. En plus, j'aurais peut-être besoin de votre aide. Même si ce n'est pas la première fois que je me retrouve à organiser une réunion, je n'ai jamais eu autant d'élèves face à moi et un sujet imprévu peut toujours me prendre au dépourvu. Lorca ne viendra pas ?
L'âme de la Nehoryn avait effectivement disparu depuis une bonne dizaine de minutes.
− Je ne pense pas. Elle a reçu un message de Gavile et est partie en indiquant juste qu'elle serait de retour pour le dîner. Est-ce que ce tableau vous inspire ?
− Non, pas vraiment, mais je ne maîtrise pas encore complètement le sortilège de Maquette. Il y a des données, tout un tas de données à prendre en compte, surtout que Midori n'a pas lésiné sur les détails quand il a été jeté un œil à Poudlard.
Harry s'assombrit légèrement.
− Vous pensez que c'est faisable, monsieur ? Ce n'est même plus des rebelles contre une armée, si les chiffres sont approximativement corrects, ça ressemble plus à une poignée de personnes contre un micro-pays. Ca ne me surprendrait pas que des volontaires détalent avant même d'entrer dans Poudlard…
Dumbledore resta silencieux quelques secondes, pensif.
− Je vous l'accorde, il y a de quoi terrifier le plus courageux des hommes. Les sorciers ont connu des guerres à travers l'Histoire et tout l'Alterion, nous sommes même le monde qui en a vu s'en déclencher le plus, mais, pour ce que j'en sais, aucune n'avait atteint une telle ampleur. En matière d'art de la guerre, nous sommes encore très loin du niveau de l'Alliance, ce dont nous pouvons, d'une certaine manière, nous réjouir. Quant à votre question, je dirais que nous n'obtenons pas une bonne note à notre devoir si nous ne le rendons pas en temps et en heure au professeur concerné. Et puisque je prends l'exemple d'un devoir, j'ajouterai que ce n'est pas parce qu'on a passé des heures et des heures à le faire aussi détaillé et long que possible que nous aurons un Optimal pour autant si le contenu s'aventure dans le hors-sujet ou s'avère complètement faux.
− Qui ne tente rien n'a rien, hein… marmonna le Serpentard pour lui-même.
Il plaqua une main sur le tableau en fronçant légèrement les sourcils, s'appliquant du mieux qu'il pouvait. Des traits lumineux en jaillirent, traçant de grandes lignes de craie, ne laissant parfois aucune marque de leur passage, pour dessiner petit à petit une représentation du territoire de Poudlard, forêt interdite et lac inclus. Dans un effort de concentration, il fronça légèrement les sourcils pour étendre le schéma jusqu'à Pré-au-Lard en se reposant sur ses souvenirs du paysage séparant l'école du village sorcier. En vain : le sortilège s'estompa brutalement une fois le portail dessiné.
− On va devoir se contenter de Poudlard, dit-il d'un ton badin. Vaut-il mieux que je les choque dès leur arrivée ou y aller progressivement ?
− J'opterais pour la deuxième suggestion, répondit Dumbledore. Trop d'un coup embrouillerait tout le monde. Cela dit, c'est à mon tour de vous poser une question : il n'est pas dans ma nature de semer le doute, mais vu que le sujet n'est pas anodin, j'aimerais savoir si vous êtes certain de la fiabilité des élèves qui viendront ? Sans aller jusqu'à les accuser ou soupçonner d'être des espions, je ne peux que souligner qu'ils sont parfois bavards.
− Je n'ai aucune garantie, admit Harry. Je fais confiance aux premiers membres, de Regulus à Peter en passant par Erin, mais j'ai installé un enchantement sur la pièce Conformité sensorielle…Enfin, j'espère l'avoir réussi. Si j'ai tout fait comme il faut, personne ne pourra parler de ce que je dirai avec quelqu'un n'ayant pas entendu mes mots de ses propres oreilles, ni vu la stratégie mise en place de ses propres yeux. C'est un enchantement touchant les cinq sens quand il est accompli totalement, mais je n'ai pas encore le niveau pour tous les maîtriser d'un coup et je n'en voyais pas vraiment l'intérêt.
Il lança un regard par-dessus son épaule, alerté par la soudaine agitation des personnes attendues. L'heure de la réunion approchant, les Légionnaires se mettaient en route pour la grande pièce où, pour l'occasion, des sièges et des bureaux scolaires avaient été importés de salles de classes pour pouvoir accueillir tous les invités. Attentif au Serpentard, Dumbledore interpréta sa réaction et tira sa baguette pour faire apparaître des services à thé, de petits brocs d'hydromel, des gobelets, des pichets de jus de citrouille et des plateaux de diverses gourmandises.
− Autant être à l'aise, dit-il en rengainant, nous en aurons besoin. Quoiqu'il en soit, si je suis venu assister à la réunion, c'est aussi pour vous parler de Dobby. Puisque Lucretia a rapidement rempli la paperasse nécessaire qui le rattache à votre famille, je n'ai pas estimé le sujet prioritaire, mais Astrea a tenu à me transmettre la déposition en relevant quelque chose d'assez étrange sur la façon dont il a été libéré.
− Etrange ?
− Les elfes de maison se transmettent leurs tâches de parent à enfant telles qu'ils ont eues à les accomplir toute leur vie. Aussi, Gorom et Dobby ont toujours accueilli les Malefoy à l'opposé du porte-manteau pour éviter qu'il leur soit accidentellement possible d'attraper une cape mal accrochée. Pourtant, vendredi, qui s'est avérée être un jour exécrable pour Lucius, Dobby a changé ses habitudes pour se placer sous le porte-manteau. Par un étonnant, et fort heureux, hasard, la mauvaise humeur de Lucius lui a fait rater le porte-manteau quand il a lancé sa cape et c'est Dobby qui l'a réceptionnée, obtenant ainsi sa liberté. La version officielle a retenu une « étourderie », mais actée qu'il était désormais un elfe libre.
− Et l'officieuse, monsieur ?
− C'est Gorom qui a encouragé Dobby à changer de place au retour de Lucius, et c'est ça qui rend cette affaire des plus intéressantes. Gorom souffre d'une maladie appelée « Extinction échelonnée » : elle éteint les sens, puis les organes, jusqu'à ce que le cœur soit atteint et cesse de battre. Depuis plus d'un mois, selon Endory, Gorom ne peut plus parler, ni voir et il a perdu 90% de son ouïe. Pourtant, vendredi, il a retrouvé une forme olympique afin d'exposer son plan à son fils – un comportement somme toute aussi surprenant que sa guérison temporaire. Qu'il aime son fils ou non, Gorom n'aurait jamais pu défier les ordres des Malefoy qu'il sert depuis son enfance.
Harry plissa les yeux, pris d'un soupçon.
− Leo, Midori et mon frère…
− Je le pense aussi. Même si ce n'est qu'une légende, on raconte qu'il y a très longtemps, dans l'Antiquité, une milice d'elfes de maison libres aurait inventé une potion capable de rompre le lien esclave-maître. Ce n'était pas définitif, mais pendant une courte durée, ceux qui la buvaient gagnaient momentanément leur indépendance. Que ce soit une légende ou un fait historique, il semblerait que la potion ait existé et que Darnell l'ait trouvée. Pour ce qui est du rétablissement éphémère de Gorom, Midori me parait le plus indiqué pour l'avoir permis. Et Leo, bien évidemment, s'est chargé de livrer le tout au père de Dobby en lui expliquant leur plan.
Harry ne sut trop comment réagir. Blasé que Darnell ne lui ait rien dit ou satisfait le trio infernal réussisse à lui donner un coup de main dès qu'ils en avaient l'occasion. Mais il n'eut guère le temps d'y réfléchir, car il perçut à l'entrée du couloir les premiers élèves de la Légion s'avancer vers la salle. Dumbledore, comprenant ce qui avait attiré son attention, rejoignit un bureau.
Les convives arrivèrent par vagues successives, sans même s'étonner de la présence du directeur ni en cachant leur plaisir à trouver un copieux goûter pour oublier la journée d'examens. Le dessin de Poudlard intéressa, bien sûr, mais tout le monde semblait avoir déjà deviné sur quoi porterait la réunion – il fallait dire que la convocation envoyée lundi par Harry s'était montrée plutôt éloquente. De nouveaux visages se présentèrent, notamment celui d'Elisa Wesker, la – très – proche amie de Regulus. Matthain et Roby étaient également venus, pour une fois, se demandant sans nul doute en quoi la Légion Démoniaque était si intéressante pour que leurs amis la rejoignent à la première occasion. Daimao sur les genoux et elle-même assise sur ceux de Lucretia, Draya s'attaqua aussitôt à un plateau de gâteaux, tandis que les autres se servaient plus raisonnablement. Depuis le temps, tout le monde ne se laissait plus surprendre par l'estomac ambulant de la Shadrian. Les Maraudeurs, bons derniers, refermèrent la porte derrière eux après être assurés que tout le monde était là.
Harry ferma la main qui lui avait permis de dessiner Poudlard. De petits éclairs rouge et or tournoyèrent autour en grésillant et en disparaissant rapidement dans sa chair, alors qu'une chaleur de plus en plus intense naissait au creux de sa paume. Il apposa à nouveau celle-ci sur le tableau : le plan bondit aussitôt de la surface noire, survola le Démon et commença à prendre forme, se colorant, se modélisant pour représenter une vraie maquette en trois dimensions qui s'arrêta au centre de l'espace délimité par les bureaux disposés en U. Sans se soucier des regards impressionnés de ses camarades ou satisfaits de Dumbledore, Lucretia et Draya, il rejoignit l'apparition planant à un mètre du sol en tournant lentement sur elle-même.
− Avant d'entrer dans le vif du sujet, une petite précision s'impose, déclara-t-il. Compte tenu du sujet sensible, à savoir la reconquête de Poudlard, j'ai ensorcelé la pièce pour que les personnes présentes ne puissent répéter ce que nous dirons à quiconque n'étant pas présent. Vous pourrez en parler entre vous où et quand vous voudrez, le reste de l'école entendra autre chose. C'est une mesure de sécurité nécessaire.
Personne ne protesta, ne s'offusqua ou ne réagit négativement.
− Bien. Si j'organise cette réunion indépendamment de l'Alliance et du ministère, c'est autant pour suppléer le plan qu'ils mettront en place que pour vous faire prendre conscience de ce qu'il faudra affronter si vous décidez, évidemment, de participer à la reprise de l'école. Je vous le dis cash : inutile de vous faire d'illusion sur ce qu'un succès de l'opération ou votre mort apportera. On réussit, on se souviendra de vous comme l'un des victorieux et vous serez un parmi tant d'autres, ou alors on se remémorera de vous en particulier pendant quelques décennies, puis on vous oubliera. Si vous y allez pour mourir avec fierté, pour la gloire ou je ne sais quoi, c'est identique en tous points : vous serez un cadavre parmi d'autres dont on ne se souviendra plus dans quelques temps. Si vous y allez, c'est pour survivre. Ca s'arrête là. Sur un champ de bataille, on ne calcule pas, on ne cogite pas, on ne sert pas ses propres intérêts : on s'en remet à ses tripes, à ses compétences, à son instinct. Il n'y a pas de « Si je vais à droite, je vais pouvoir le contourner », c'est « je vais à droite pour le contourner ! », c'est tout. On se fout de qui il vise, on sait juste qu'il est un ennemi et qu'il va s'en prendre à un allié.
Quelques regards se tournèrent vers Dumbledore, qui s'en amusa et approuva d'un léger hochement de tête.
− C'est si mauvais que ça ? demanda Peter, pas très rassuré.
− C'est pire que ça.
Harry leva un index à l'extrémité duquel apparut une lueur écarlate qu'il déposa au beau milieu du parc. En un instant, l'éclat se multiplia jusqu'à recouvrir toute la verdure de la pelouse et la couleur ocre de l'allée reliant les grilles au large escalier de pierre. Sans surprise, des teints blêmirent brusquement.
− Et ce ne sont que les gerfauts, indiqua le Démon. Les plus coriaces qu'Anteras ait créés, probablement, mais inutile de paniquer dès aujourd'hui. Si le plan initial ne change pas, Midori, Leo, mon frère et moi attaqueront les premiers pour faire un maximum de dégâts avant que les meilleurs Mages, Nehoryns, Palans et tout le toutim ne viennent nous rejoindre. A cela s'ajoute que Leo, qui est le seul à pouvoir transplaner où bon lui semble, lancera les hostilités avant la bataille finale.
− Silver ? Se contenter de quelques raids ? dit Beauchesne, dubitatif. Ce taré est un psychopathe :dès qu'il aura tué un gerfaut, il se jettera sur les autres…
− C'est un trait de sa personnalité que nous avons pris en compte, assura le directeur, mais nous avons réussi à le convaincre d'obéir au doigt et à l'œil aux consignes qui lui seront données.
Et sans aucun doute possible, cet « accord » relevait d'un chantage du professeur Bresch qui conviendrait très, peut-être même trop au goût du Gryffondor, à Alexa, qui en prit instantanément conscience et jubila, croisant les doigts mentalement pour que son ami-amant en fasse plus que demandé. Amusé, comme d'autres, Harry pianota la maquette à hauteur du portail, où apparurent aussitôt les lettres « L », « M », « D » et « E ».
− Comme nous n'avons pas d'informations sur certains gerfauts, reprit-il, nous ne savons pas quelle sera notre résultat quand nous lancerons l'offensive. Leo s'occupera d'évaluer la résistance de la défense ennemie au cours de ses attaques-éclairs. Si l'on se fie aux estimations de Midori, à nous quatre, nous devrions être en mesure d'en détruire plus ou moins la moitié en prenant en compte la nécessité d'économiser notre pouvoir pour la suite de la bataille.
Leonie leva la main comme si elle était en cours.
− Comment que vous allez entrer si Poudlard rejette les intrusions clandestines définies par les méchants ?
− Question très pertinente, approuva le Démon, offrant au Bébé de Gryffondor l'occasion de rayonner. Anteras semble avoir suffisamment étudié les magies d'Alterion pour installer une barrière complexe interdisant à tout le monde, sauf Leo, de transplaner dans l'école. Même si ce n'est qu'une théorie de ma part, je crois que seuls ceux portant la Marque des Ténèbres, l'empreinte magique d'Anteras ou un quelconque objet servant de passe-partout sont immunisés par cet enchantement. L'Alliance, grâce aux prélèvements de Midori, travaille avec Darnell pour trouver une faille dans cette défense.
− Autrement dit, rien ne garantit que nous pourrons entrer le jour venu… fit remarquer Larissa.
− J'ai confiance, répondit simplement Harry.
− De toute façon, il y a toujours les passages secrets, dit Sirius.
L'animateur de la réunion eut un faible sourire et tapota à deux reprises sur le parc : la surface de Poudlard se volatilisa instantanément avec le château pour révéler les sept passages secrets. Si deux d'entre étaient déserts en raison de leur inaccessibilité, les cinq autres débordaient également de gerfauts. Les teints, qui avaient peu à peu retrouvé des couleurs, pâlirent à nouveau.
− C'est à partir de ce moment que la Légion Démoniaque intervient dans l'établissement d'une stratégie, dit-il. L'Alliance et le ministère estiment qu'il serait préférable d'attaquer de front, uniquement de front, mais ça ne me tente pas du tout. En vérité, plus je lisais leurs rapports, plus je nous sentais insultés. C'est stupide, mais c'est un sentiment qui ne me lâche pas. Comme je l'ai dit, nous n'irons pas nous battre pour la gloire, l'héroïsme ou pour inscrire notre nom dans l'Histoire afin de devenir une carte de Chocogrenouille : nous y allons pour Poudlard. Et Poudlard, justement, nous indique exactement comment nous devons combattre.
Des sourcils s'arquèrent, perplexes.
− Que veux-tu dire ? interrogea Tara.
− Le blason. Le serpent mord pour tuer son ennemi ou l'étouffe entre ses anneaux, le blaireau utilise ses pattes et sa gueule, comme le lion, pour tuer son ennemi, et l'aigle attrape ses proies avec ses serres avant de se repaître de leur chair avec son bec. En d'autres termes, chacun animal représentant une maison utilise deux angles afin de se débarrasser de son adversaire. Attaquer de front, ce n'est pas Poudlard : attaquer de deux côtés, ça l'est quand l'école est en danger.
− Voilà une interprétation assez originale, commenta Dumbledore d'un air assez surpris. Que proposez-vous ?
Harry médita quelques secondes à la question. Il y avait déjà réfléchi, bien sûr, mais il ignorait si son plan était ou serait un problème pour celui établi par l'Alliance et le ministère.
− Les inattendus seraient un atout, je pense, reconnut-il. Si nous nommons des chefs d'escadron improbables à la tête de groupes passant par les passages secrets pour les nettoyer et prendre à revers nos ennemis. Grindelwald ferait parfaitement l'affaire, tout comme un Nehoryn du nom de Funar, qui faisait partie de l'unité d'Alyphar lors de ma première rencontre avec les Nehoryns.
Il lança un regard interrogateur au directeur en annulant volontairement l'écran protégeant ses pensées afin que le vieux sage capte limpidement son idée. La réaction de Dumbledore se fit attendre, comme s'il hésitait, comme s'il redoutait quelque chose.
− Je m'occuperai de trouver d'autres leaders, annonça-t-il sans rejeter la suggestion du Démon.
− Merci.
Harry tapota l'un des sous-sols et le domaine de Poudlard réapparut, exhibant le château, le lac comme le parc et la forêt interdite. Un scintillement mauve et jaune étincela alors au bout d'un de ses doigts, qu'il abattit sur les arbres touffus : des lueurs – violacées pour une petite dizaine d'entre elles, une bonne centaine pour les jaunâtres – s'éparpillèrent alors non loin de la lisière parmi les troncs.
− Si tout se passe comme prévu, poursuivit-il, nous aurons dégagé un large espace pour que la seconde attaque nous rejoigne. Elle sera composée des meilleurs membres de l'Alliance, tous peuples confondus, qui se jetteront dans la bataille contre les gerfauts. La troisième vague, constituée d'Aurors, se chargera des géants – les jaunes – et des Détraqueurs – les mauves. J'émets un bémol sur l'intérêt de mobiliser autant d'Aurors sur les géants et les Détraqueurs, car une donnée n'a pas été prise en compte.
− Laquelle ? s'étonna Melanie.
− Notre potentiel. Le wakizashi de Draya peut trancher tout ce qu'il touche, sauf son fourreau. Je ne sais pas si face à un géant, il serait aussi efficace que face à un gerfaut, mais nous ne pouvons ignorer cet éventuel atout. De mon point de vue, notamment, nous avons, rien que dans cette salle, des élèves parfaitement aptes à affronter les Détraqueurs. Plus nombreux nous serons à nous occuper des gerfauts, plus vite nous atteindrons le château par la grande porte. Et c'est d'autant plus vrai que, la barrière d'Anteras une fois détruite, l'Alliance pourra attaquer les gerfauts par-derrière. Nous avons les capacités de prendre nos ennemis à revers, exploitons-les. Ce qui m'amène, évidemment, au vrai et réel problème.
Il posa les mains sur deux tours du château et les écarta l'une de l'autre, effectuant un grand zoom sur l'édifice qui sembla être coupé en deux. Des lueurs vertes étaient immobiles dans des salles de classe, face à d'autres – de couleur blanche –, tandis que deux bleues parcouraient les couloirs et que deux autres, rouges, disparaissaient de temps à autres, quittant le bureau directorial ou passant par les grilles à des rythmes irréguliers.
− En vert, les personnes qui ont rejoint Voldemort pour apprendre auprès des Mangemorts, les points blancs. Il ne sert à rien de vous signaler que les « élèves » ne sont pas tous des camarades de classe, que certains sont juste des soutiens de Voldemort cherchant à imposer leur idéologie au monde sorcier, mais il est capital que vous ayez ceci en mémoire : qu'ils participent ou non à la bataille, ils devront être neutralisés. Si notre assaut est couronné de succès, nous ne pouvons pas prendre le risque qu'un fanatique tente de ramener la guerre au goût du jour dans les prochaines années. Les lumières bleues indiquent les Lames du Chaos : que vous soyez quatre ou dix, je m'en fiche, la seule consigne est de vous enfuir. Laissez-les à Darnell, Midori ou Leo, envoyez un Hermès aux trois au cas où on vous suivrait, le premier de libre s'interposera. Prévenez-moi si personne ne répond, je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour vous permettre de vous enfuir.
− Pourquoi ne pas te prévenir directement ? lança Matthain.
Harry bloqua sur la question et, par miracle, parvint à ne pas jeter un bref coup d'œil à Lucretia. Personne n'en doutait, cependant : s'il restait en arrière, c'était en partie pour protéger sa femme et leur enfant à naître. Mais le Démon apporta tout de même une explication plus ou moins sensée :
− Mes pouvoirs démoniaques ne sont pas encore au top et je ne pense pas qu'un mois suffise pour les maîtriser complètement, alors je serai plus efficace face aux gerfauts que face aux Lames du Chaos, prétendit-il. Quoiqu'il en soit, voici la première phase de la bataille. Midori, Leo, Darnell et moi entrerons et dégagerons un espace que l'Alliance et le ministère exploiteront pour nous soutenir. Le mieux serait que des professeurs accompagnent les élèves chargés de repousser les Détraqueurs, tandis que des Aurors et Draya s'occuperont des géants. Dès que la barrière d'Anteras sera tombée, l'Alliance prendra les gerfauts à revers pour concentrer toute l'attention ennemie sur le parc pendant que différents groupes menés par les « inattendus » pénétreront dans l'école par les passages secrets. Si tout se passe comme je le prévois, les raids de Leo pousseront Anteras à piocher dans les gerfauts mis en poste dans les souterrains pour combler les pertes subies dans le parc. Ne considérez pas ce plan officiel, nous aurons encore à en discuter avec nos alliés. Toutefois, rien ne nous interdit d'agir dès maintenant : nous sommes peu nombreux face à une telle armada, alors cherchez des soutiens dignes de confiance. Des amis de vos proches comme des amis des amis de vos proches. Pas de lettre, par contre : utilisez Hermès, c'est plus sûr.
− Et que fait-on pour Tu-Sais-Qui et Anteras ? interrogea Mary.
Harry regarda les points rouges avant que l'un d'eux ne disparaisse depuis le bureau de Dumbledore.
− Evitez-les. Concentrez-vous sur l'infanterie. Si vous vous retrouvez face à l'un d'eux, déguerpissez. Je doute que nous soyons de taille face à Anteras, alors laissons-le à Midori et à mon frère. Quant à Voldemort, il est mon adversaire. Je me fiche de savoir à quel point est puissant votre meilleur sortilège ou votre pire maléfice, vous ne devez en aucun cas vous mesurer à Voldemort tant que je ne vous y autorise pas.
− Pourquoi ? demanda Rogue.
Harry soutint le regard insondable du Serpentard.
− Je vous l'expliquerai le moment venu, promit-il. Certaines choses doivent être sues en temps et en heure, car les révéler trop tôt ou trop tard pourraient causer de graves dégâts. Pour l'instant, concentrons-nous surtout sur la bataille et notre préparation. Et il y a du travail, apparemment, car je m'étonne que vous n'ayez pas encore posé la question.
− Byr, dit Aurelia.
− En effet. Tout au long de son observation, Midori ne l'a pas aperçu une seule fois. Dans le meilleur des cas, les attaques de Leo amèneront Anteras à le faire venir à Poudlard. Dans le pire scénario que j'ai imaginé, Byr est en fait à la tête d'une autre armée qui nous attaquera dans le dos quand nous nous y attendrons le moins. Mais le problème n'est pas seulement lui : il y a aussi le Basilic de la Chambre des Secrets. Voldemort le garde sagement dans les abysses de Poudlard, pour le moment, mais s'il sent que les choses tournent mal pour lui, il n'hésitera ni à s'en servir, ni à sacrifier ses propres alliés.
Avery déglutit, visiblement inquiet pour son père.
− Nous n'en sommes encore qu'à une esquisse de stratégie, rappela Harry. J'organiserai une autre réunion dès que j'aurai plus d'informations. Vous êtes évidemment libres de proposer vos idées. Ma puce, va prévenir Lorca que j'aimerais discuter avec elle sur le prochain cours spécial, s'il te plaît.
− Wakata, papa !
Et la Shadrian se volatilisa, non sans recevoir un gros baiser affectueux de sa mère adoptive avant de partir, de s'assurer que Daimao avait bien reçu ses cinquante caresses de l'après-midi, puis attrapé quelques cupcakes pour le « voyage ». Même s'il était à l'abri du besoin, Harry se demanda une fois encore combien Draya pourrait bien lui coûter alimentairement. Mais il se concentra rapidement sur la réunion, écartant ses inquiétudes budgétaires à propos de l'appétit vorace, quasiment infini, de sa fille.
− Qu'est-ce que tu prépares ? s'enquit Aurelia.
− Une surprise, s'amusa Harry. Pour seul indice, je vous rappellerai ceci : lors d'un combat mortel, on n'a plus le temps de réfléchir, il faut réagir instinctivement. Ca vous laisse imaginer pas mal de scénarii possibles. Quand nous aurons obtenu une réponse de l'Alliance et du ministère, j'organiserai une nouvelle réunion. Bien entendu, vous pourrez nous exposer, au professeur Dumbledore et à moi-même, toutes les idées que vous aurez. Même en étant rejetées, elles nous donneront peut-être une opportunité d'intégrer certains plans à une autre stratégie émise par quelqu'un d'autre. Pour l'heure, nous attendons, sauf Avery, Rogue et Beauchesne, qui sont nos meilleurs… espions ou informateurs, à eux de choisir le terme qu'ils préfèrent.
− Justement, dit Avery, je suis censé raconter quoi sur cette réunion ? Ton enchantement m'empêchera de dire tout ce qui a été dit, ok, mais il faut bien que je trouve quelque chose à rapporter. Un truc crédible.
− Il y a plusieurs façons de communiquer une information, répondit Dumbledore. En restant vague, en utilisant des métaphores, en rappelant un contexte passé pouvant amener l'interlocuteur à identifier la nature du projet qui se met en place, etc. Dans votre cas, Caleb, vous allez vous concentrer sur le cours spécial imaginé par Ethan. Ne lésinez pas sur le côté mystérieux : vous ne savez pas de quoi il retourne, mais c'est assez important que j'assiste à la réunion, qui a été estimée suffisamment sérieuse par Ethan pour qu'il nous soumette à un enchantement plus ou moins similaire au Fidelitas. L'essentiel est que les Mangemorts sentent bien que quelque chose se prépare de notre côté.
− Et fais attention à ta façon d'écrire, renchérit le Démon. Même si nous sommes accessibles, Voldemort a très probablement deviné que nous tenterions de mettre un terme à la guerre avant les vacances d'été afin de garantir des congés paisibles aux élèves comme aux parents. Si ton père perçoit ou croit déceler un changement dans ton phrasé, dans ta manière d'écrire, le risque qu'un doute s'installe dans son esprit grossira. Il faudra bien exprimer tout ton mépris, ta moquerie à l'égard de la Légion. Rogue et Beauchesne pourront t'aider en s'appuyant sur leur animosité pour James et Leo, d'autant qu'ils doivent également avoir l'habitude de lire les messages que tu as pu envoyer dans l'année à ton paternel. Pour aujourd'hui, c'est tout, il faut encore que je réfléchisse à tout un tas de trucs. A l'heure actuelle, tout le monde se mobilise pour s'entraîner et mobiliser le plus de personnes fiables, car nous allons en avoir sacrément besoin, que notre projet soit accepté ou pas. Des questions ?
− Tu parles de s'entraîner, mais sur quoi ? lança Ells. Il y a les examens jusqu'à la fin de la semaine, on ne sait pas quels sortilèges nous sera utile, ni de quels contre-sorts nous aurons besoin.
− Sur tout ce que vous estimerez nécessaire. Sortilèges, métamorphose, défense contre les forces Mal – toutes les connaissances possibles sont bonnes à acquérir. Personne ne peut vous dire ce qu'il faut faire, car une bataille n'est pas une pièce de théâtre, mais tout le monde peut au moins vous orienter vers une voie que vous seul saurez bâtir à votre goût. Pavez-la, marbrez-la, bétonnez-la, faites-en ce que vous voulez avec les sorts que vous jugerez importants pour l'attaque sur Poudlard et votre survie. Prenez en compte tous les cas de figure possibles : si vous êtes blessé, de quoi aurez-vous besoin ? Un minimum de savoir médicinal et peut-être un ou deux bons sortilèges de camouflage pour pouvoir vous soigner tranquillement dans un coin. Si vous ne vous sentez pas de taille face à l'ennemi, improvisez-vous apprenti-guéri…
Il s'interrompit soudainement, comme frappé par un éclair de lucidité.
− C'est ça… murmura-t-il pour lui-même.
Il sentit Dumbledore s'amuser de sa réaction.
− Vous êtes peut-être la seule personne du LorMirAl capable de fournir des idées intéressantes avant même de prendre conscience que vous les avez déjà, sourit le directeur en quittant sa chaise pour rejoindre le tableau. Tout au long de votre consultation des rapports et de mes observations lors des réunions avec l'Alliance, ainsi que des stratégies que vous avez émises, un élément récurrent revient sans cesse : tout le monde ne fait pas pareil. J'en ai donc conclu que, tôt ou tard, vous réaliseriez que votre véritable plan n'était pas seulement de lancer une attaque multidirectionnelle, mais aussi de créer des groupes distincts.
Il tira sa baguette et en tapota le tableau, où un agenda des dernières semaines du mois de mai s'afficha. Outre le conseil d'orientation qui suivrait les examens pour les cinquième et les septième année et le tournoi de duel, se présentaient tout un tas d'activités, essentiellement réparties sur les week-ends. Fabrication de potions de soins à l'aide du professeur Slughorn, apprentissage de sortilèges mineurs auprès de Madame Pomfresh, initiation à une bataille de masse par des Aurors et Lorca, maléfices faiblement nocifs enseignés par le professeur Grindelwald et même un cours commun avec les professeurs McGonagall et Flitwick pour associer sortilège et métamorphose le plus efficacement possible. Les autres enseignants n'étaient pas en reste, mais leurs ateliers intéressaient plus les élèves ayant déjà acquis certaines bases que ceux n'en ayant aucune.
− Toute la journée de samedi, les étudiants pourront s'inscrire aux activités proposées, qu'ils veuillent se jeter ou non dans la bataille, poursuivit Dumbledore. Comme l'a dit Ethan, il est inutile de vous sentir obligés de vous battre, mais si vous pensez pouvoir apporter une aide médicale tout en vous défendant, nous pouvons soumettre à l'Alliance et au ministère la création d'une unité de soins qui renforcera les éventuels Médicomages présents lors de l'assaut. Melanie, qui est sans doute l'élève la plus avancée dans cette branche, pourra même fournir nombre de copies des devoirs qu'elle a pu glaner auprès d'anciens élèves employés à Ste Mangouste. Pour le reste, il n'y a que vous qui puissiez déterminer quel atelier vous apportera ce dont vous avez besoin. Regulus ?
−Est-ce que le professeur Slughorn va nous apprendre des anti-venins contre le Basilic ?
− J'ai bien peur que non. Il existe très peu de remèdes à ce poison et ils sont tous très complexes à préparer. Et je ne vous parle même pas du temps qu'il leur faut pour arriver à maturité. Néanmoins, vous aurez l'occasion de faire quelques potions venant des autres mondes et de découvrir des ingrédients étonnants. Bien entendu, si nous en venons à créer des groupes spécifiques, il faudra considérer votre affectation comme un entretien d'embauche normal : si vous êtes jugé inapte, vous devrez vous faire une raison. Raison pour laquelle je vous recommande de choisir plusieurs cours… Cela étant, vous faites bien d'évoquer le Basilic. Ca en décevra peut-être plus d'un – et soulagera d'autres –, mais je ne pense pas, je n'espère pas, que vous aurez le temps de le voir. Si Leo est en effet un énergumène téméraire au point de considérer un serpent de vingt mètre de long et au regard mortel comme un adversaire très intéressant, il en va de même pour Midori. Si ces deux-là ne se sont pas encore défiés pour savoir qui sera le premier à tuer le Basilic, ils ne tarderont pas à le faire.
Harry effaça la maquette de Poudlard, constatant qu'il n'y avait plus de question. Il mit donc un terme à cette première réunion, les élèves commentant tout ce qui s'était dit en sortant, se réjouissant de l'idée des ateliers que Dumbledore avait mis en place, mais tous prenant la direction des salles communes ou de la bibliothèque pour y réviser les épreuves de demain. Seuls Lucretia, encourageant leurs amis à partir devant, et le directeur restèrent, la jeune mariée contournant les bureaux pour rejoindre son époux et le vieux sage.
− Quelles sont les chances pour que ça marche, professeur ? Le plan d'Ethan.
− C'est là toute la question. L'Alliance sera beaucoup plus facile à convaincre, même Prerian a admis qu'il ne fallait pas rester sourd aux stratégies d'Ethan, mais le ministère… Eh bien, ce sera une autre histoire. Même si on pourra compter sur Barty et Terry, les autres, parents d'élève en tête, grinceront sans doute des dents. Je vais dire à Endory où nous en sommes, puis je passerai par la Cité pour faire un compte-rendu. Si vous pouviez… ?
− Hein ? Ah, excusez-moi.
Harry posa une main sur la poitrine de Dumbledore, duquel s'élevèrent de petites volutes scintillantes et bleues pour le libérer de l'enchantement de Conformité sensorielle. Le directeur le remercia et prit à son tour congés, se doutant bien que la belle blonde avait une ou deux choses à dire à son mari. Et à en juger par le regard qu'elle lui asséna dès que la porte fut refermée, le Démon n'avait aucune chance de sortir d'ici sans avoir tout dégoisé.
− Je n'ai pas envie d'en par…
− Je peux t'assurer que tu vas le faire, répliqua-t-elle. Ce n'est pas normal que tu m'aies tout dit sur toi lorsque nous étions juste fiancés et qu'à peine un mois après notre mariage, tu commences à faire des cachotteries. Je me rends bien compte que notre relation a été bizarre dès le début, on se fiance avant même de s'être parlés, je viens m'installer dans ton appart' et partager tes nuits alors qu'il n'y a aucun réel amour entre nous, mais où on est-on, à présent ? Je ne sais pas ce que ton frère t'a dit, mais je sais au moins que tu es confronté à un conflit interne sur toi, pas sur deux idées contraires à propos de la guerre, des examens, du tournoi de duel… J'ai ressenti ça quand mon père est venu m'annoncer que tu avais signé le contrat sans même le lire. Je m'en voulais de ne pas venir te voir pour t'avouer que le mariage était en cours depuis que tu avais accepté d'être mon fiancé. Je suis venue à toi en me disant qu'avec le temps, peut-être que j'arriverais à te séduire, à t'aimer, que se marier ne poserait pas trop de souci, mais les choses n'ont pas vraiment évolué comme prévu. Je suis tombée amoureuse la première, ce qui a rendu encore plus difficile de te parler des préparatifs…
Elle soupira et lui prit les mains sans le lâcher des yeux. Elle était calme, mais elle avait peur pour leur futur si les choses continuaient sur cette voie.
− Qu'est-ce qu'il t'a dit ? C'est en rapport avec cette idée de « rester en retrait » une fois le chemin au château dégagé, non ? Tu veux nous protéger, notre petit nous qui grandit dans mon ventre et moi, mais il y a autre chose qui te tracasse. Si tu n'arrives pas à le dire, dessine-le, écris-le, fais ce que tu peux, mais tu ne sortiras pas d'ici si je ne sais pas de quoi il retourne. N'oublie pas que quand je suis déterminée, je ne lâche jamais prise.
Harry ne pouvait pas la contredire, mais il ne voyait vraiment pas comment exposer le problème. C'était moins facile que d'annoncer à Ginny qu'il préférait rompre pour qu'elle ne soit pas visée par Voldemort – ce qui l'avait travaillé pendant des mois avant qu'il ne se lance, surtout qu'il n'avait pris son courage à deux mains qu'à cause de la mort de Dumbledore. Alors comment présenter le souci actuel à sa femme et la mère de ses enfants ?
Réfléchis, réfléchis, réfléchis, s'agaça-t-il. Lucretia perçut, non sans satisfaction, le travail qu'il faisait sur lui-même pour se confier.
− Disons que… que Darnell s'octroie le droit de l'étendue de ma participation pendant la bataille…
− OK. Première chose : ton frère, je l'emmerde ! Il pourrait être vieux comme tout le LorMirAl, il n'a pas une seule critique à te faire. Où était-il quand tu as débarqué ? Quand un Mangemort rôdait autour de chez toi ? Face à la première vraie et grosse offensive subie par Poudlard ? Et pendant la bataille de décembre ? C'est quoi, cette tronche de cake qui se présente à toi juste pour te dire comment tu dois faire quoi ? Pose-lui la question, il te dira : « Il fallait que tu te débrouilles seul. » ou un truc dans le genre. Les gens ont toujours des excuses. La deuxième chose : il n'y a que moi qui ai le droit de te râler dessus. Et troisième chose : c'est quoi ce beau-frère qui ne vient même pas saluer sa belle-sœur ?! Ah, et quatrième chose : ce n'est pas parce que lui se débrouille très bien quand il est seul que c'est le cas pour tout le monde. Nous, on aura besoin de toi et toi, tu auras besoin de nous. Surtout de moi, en fait. Que de moi, en vérité…
Il sourit tandis qu'elle l'observait, semblant attendre quelque chose. Puis elle parut tout à coup blasée.
− T'es con ou quoi ? Je te fais une déclaration d'amour super cool et toi, tu restes bêtement à sourire ?! Non, je ne veux plus de bisou, c'est trop tard. Privé de bisou et de câlin jusqu'à ce soir, pour la peine ! Mais revenons-en à nos moutons. Il menace quoi ? De ne pas te laisser participer purement et simplement ?
− Oui.
Lucretia le fixa de nouveau, plissant cette fois-ci les yeux d'un air soupçonneux.
− C'est donc ça, hein ? dit-elle à mi-voix. Le conflit Harry-Ethan ?
S'il s'attendait qu'elle finisse par le comprendre, il n'imaginait cependant pas qu'elle le ferait aussi vite, mais cela prouvait bien qu'elle le connaissait vraiment et, plus que tout, ça le débarrassa d'un certain poids. Sa femme se rapprocha de lui pour l'enlacer, oubliant momentanément la punition qu'elle avait infligée au Démon.
− Je viens de passer plus de six ans à vivre dans l'angoisse du jour où j'aurais à choisir un fiancé, 'Thanou. En septembre, voilà qu'un mystérieux australien débarque à Poudlard, m'offrant un possible candidat en plus, puis Beauxbâtons se ramène. Quand mes parents ont rappelé qu'il devenait urgent que je me décide, j'ai convoqué un « conseil des filles ». On a toutes fait une liste des garçons qu'on connaissait. Pour la grande majorité, tu arrivais en tête selon les critères que j'avais établis. Pour moi, tu étais le seul nom de ma liste. La seule chose que je n'ai jamais supporté chez toi, c'est cette fichue manie à minimiser tes hauts faits. Sais-tu pourquoi tu es passé du petit nouveau au meilleur parti ? Parce que j'ai regardé Harry devenir Ethan. Je me suis fiancé à Ethan, j'ai envahi son espace vital, je porte son enfant, je l'ai épousé et je l'émasculerai s'il tente de me quitter un jour. Je ne sais même pas quand ou comment je suis tombée amoureuse de toi, je sais juste que ce n'est pas le garçon effacé au regard très singulier et à la ressemblance troublante avec James qui m'a séduite, c'est celui qui a évolué pendant tout le premier trimestre jusqu'à me convaincre de ne surtout pas le laisser filer. Que Darnell pense que tu n'es pas tout à fait Ethan ou que tu restes encore un peu trop Harry, je m'en fous : moi, je sais qui est dans mes bras, qui a fait tomber les barrières entre les maisons, qui a réconcilié Lily et Severus. Donc, quand tu le verras, tu lui diras bien haut et fermement que son opinion, il peut se la mettre où je pense. Et ne doute plus jamais de toi. Ethan est né à l'aide de Harry, c'est comme le trampoline : tu t'es basé sur notre neveu à naître pour devenir toi, c'est tout…
Elle parut tout à coup mi-méfiante, mi-espiègle.
− Ou alors, tu fantasmes sur l'idée que je puisse te tromper avec Harry quand il sera en âge de…
− Je vais t'interdire de traîner avec Alexa…
Lucretia sourit et l'embrassa tendrement.
− Quel rebelle ! s'indigna-t-elle faussement, rieuse. Tu oses défier mon autorité en bafouant ta punition ! Tu as intérêt à te faire pardonner, ce week-end, petit insolent. Pour l'heure, je vais aller réviser. Toi, tu cogites sur tout ce que je viens de te dire. Et ne dis pas « Merci », je préfère que tu me montres ta reconnaissance par des actes et non par des mots.
Elle déposa un dernier bref baiser sur ses lèvres puis sortit, s'attardant tout de même à la porte pour lui jeter un dernier coup d'œil, comme si elle s'inquiétait de savoir si son discours fonctionnerait. Harry resta immobile, les yeux rivés sur le panneau.
Après un long silence, il se retourna sur le tableau. Aucun cillement, aucun sursaut, c'était comme s'il avait su, dès le départ de Lucretia, qu'il le trouverait juste là, planté devant l'agenda présenté par Dumbledore.
− Tu n'as jamais eu l'intention de me laisser à l'écart, c'est ça ?
− Il faudrait être complètement inconscient pour se passer d'un soutien tel que toi, répondit Darnell. Le but de ma menace n'était pas de te faire peur ou douter, mais de t'amener à entendre la vérité de la bouche de la femme que tu aimes. Qui mieux que la personne à laquelle tu tiens le plus peut te faire entendre raison ? Ca ne veut pas dire que tu dois te relâcher. As-tu compris quelle était la véritable relation entre Harry et Ethan ?
− Petit Harry est devenu grand Ethan.
− Vieillir est une curieuse expérience. Tu ne peux pas empêcher ton corps de s'affaiblir au fil du temps, mais il n'appartient qu'à toi de gérer ton esprit. Des jeunes hommes tout à fait respectables deviennent des vieux cons et inversement, d'autres ne vieillissent que physiquement et les derniers dépérissent sur ces deux plans. Tu peux te tromper à tout âge, tu peux réparer une erreur à tout âge, mais si tu régresses trop, tu atteindras une pente qu'il te sera bien difficile de remonter. Prends Voldemort : il admirait Serpentard et faisait ce qu'il pouvait pour s'attirer l'amitié de ses camarades pendant sa scolarité. Qui crois-tu qu'il admire le plus, aujourd'hui ? Son ancêtre ou sa propre personne ? Penses-tu qu'il attire les Mangemorts en leur donnant l'impression d'être sympathique ? Il est l'exemple parfait de la régression, il l'a toujours été, sauf qu'il a arrêté de mentir quand il a enfin obtenu tous les pouvoirs, ou presque, qu'il estimait nécessaires pour montrer son vrai visage. A l'inverse, Dumbledore a réussi à surmonter ses erreurs de jeunesse en devenant l'un des plus vénérables sorciers des temps modernes. Son phénix n'est pas plus un ami qu'un symbole de son histoire.
Il passa un doigt dans le petit interstice séparant le col de son long manteau et son large chapeau puis se gratta la joue.
− Arrête ton apprentissage démoniaque grâce au livre de Midori, reprit-il. Concentre-toi sur la bibliothèque de Lathar. Même les Démons peuvent surprendre les Démons par des sortilèges et enchantements inconnus. Quant à ta dulcinée, elle a un tempérament qui me plaît bien, mais je préfère te prévenir : quand les femmes comme elles te menacent de t'émasculer si tu les quittes, rien ne garantit qu'elles ne font que plaisanter.
Et il disparut sans un mot de plus.
