Suivre Annabel était assez facile. Supporter son intimidante personne l'était un peu moins. Mais elle n'était pas l'âme qu'il avait ressentie juste avant de sortir du tunnel aménagé par Lonaga, même s'il ne doutait pas que l'archange était toute aussi terrible si on la mettait en colère. D'ailleurs…
Harry s'arrêta sèchement après avoir parcouru une dizaine de mètres et se retourna, observant – très attentivement – l'obscurité de la forêt, à la recherche d'un mouvement, d'une présence. L'âme sévère, plus ancienne que Darnell, plus redoutable d'autorité que les professeurs McGonagall et Grindelwald, se manifestait de nouveau… au loin. Elle s'éloignait du Royaume dans un état d'esprit songeur, vif et, d'une certaine manière, tracassé, mais ses pensées venaient si vite pour dégager tout aussi rapidement de son esprit que le Serpentard était incapable d'en suivre le rythme.
̶ Un souci ? interrogea l'archange d'un ton indifférent.
̶ Savez… Sais tu, se rattrapa-t-il en se souvenant que le vouvoiement n'avait pas lieu d'être au sein du Royaume, qui est entré dans la forêt ? J'ai perçu une âme assez… assez… « effrayante » de sévérité et d'ancienneté et de sagesse, quand on a approché de la sortie du tunnel avec Alexa… Elle m'a laissé la drôle d'impression de nous attendre, et pourtant, elle s'éloigne.
Annabel se tourna vers la forêt, fixant… le ciel ? s'étonna Harry, qui remarqua par la même occasion que, malgré Seraphina, il était possible d'apercevoir les étoiles comme si la très grosse boule blanche n'existait pas.
̶ Thörel… annonça l'archange pour elle-même. Asafe ! s'exclama-t-elle.
Sa voix claqua comme un coup de fouet et, une seconde plus tard, dans un léger bruissement, un… Harry cilla. Un gobelin apparut, avec son teint grisâtre, ses petits yeux sombres, son visage intelligent, ses oreilles pointues et… ses deux mètres de haut ?! Plus encore, détail vraiment majeur, l'être tenait à la main un grand sceptre d'or et d'ivoire sur lequel était gravée la représentation de chacun des peuples recueillis par la Dame du Néant.
̶ La Mezekiah… murmura le Démon.
Le titre apparaissait dès le deuxième chapitre abordant la fondation du Royaume : « Une fois Lonaga convaincue de céder un territoire à Lea et celle-ci installée, la Dame créa immédiatement le poste de « la Mezekiah », écrivait Lathar. Que l'on pourrait traduire par « Amie des peuples ». Avant que ton frère ne naisse, elle était la deuxième personne la plus importante du Royaume – si malheur arrivait à Lea, c'aurait été à elle de gouverner. La fonction nécessitant une certaine stabilité, la Dame la confia, dans les premiers millénaires de son règne, à des « immortel(le)s », telles les divinités et les Lois – la déesse Ala fut la plus mémorable –, mais il y eut deux exceptions, car le poste revint à des « mortels ». J'en parlerai plus tard. Le rôle de la Mezekiah, concrètement, était de faire la liaison entre les peuples recueillis par Lea et celle-ci quand elle était trop occupée pour aller à la rencontre des gens par elle-même. Alliée, soutien, remplaçante potentielle – jusqu'à la naissance de ton frère, comme je le disais –, la Mezekiah se reconnaissait par un haut bâton de chryséléphantine (or et ivoire, si tu préfères) qui avait été sculpté pour honorer, saluer, représenter chacun des peuples du Royaume. »
Le dénommé Thörel posa son regard sévère – vraiment très sévère – et sage sur le Serpentard, qui ne se sentit guère à son aise, avant de l'orienter vers Annabel.
̶ Je t'ai déjà dit que je détestais que tu utilises Asafe ? dit-il.
̶ A chaque fois que je l'utilise sur toi, s'amusa l'archange, mais tu admettras que la situation l'exige.
La Mezekiah jeta un bref coup d'œil au Serpentard.
̶ Effectivement, admit le gobelin. Peux-tu me remplacer ? J'étais parti dire à Qamabre que la Dame le recevrait demain matin.
̶ Aucun souci. Ethan, poursuivit Annabel, méfie-toi de ce que tu dis : les pichenettes de Thörel sont les plus terribles de toute l'Histoire de la Vie et de la Mort.
L'accusé s'autorisa l'ombre d'un sourire, puis l'archange disparut dans un nouvel éclair de lumière, à destination de Seraphina, avant d'en produire un second presque aussitôt en direction de la forêt. La Mezekiah posa une main douce dans le dos du Démon pour l'encourager à poursuivre leur route – tout du moins, ce fut ce que Harry pensa, car après un pas, ils se retrouvèrent subitement dans un immense hall.
Le parquet de bois clair était aussi parfaitement ciré que celui du ministère de la Magie. Au plafond, un grand dôme de verre laissait filtrer les clairs de la lune et de Seraphina, tandis que des torches brûlaient à intervalles réguliers le long des murs. Des espaces de détente agrémentés de plantes s'éparpillaient ici et là, tous circulaires. Au fond, un large – très large ! – escalier s'évasait quand on le descendait. Mais l'attention de Harry se reporta très vite sur les murs : des renfoncements y avaient été aménagés, et les niches contenaient toutes une statue de marbre d'un réalisme bluffant, tout comme elles étaient vêtues de véritables vêtements et tenaient dans une main… le bâton de la Mezekiah. Thörel y était également représenté, remarqua-t-il.
̶ C'est un musée ? demanda le Serpentard.
̶ Le hall d'entrée du palais, rectifia le gobelin en s'avançant, le jeune homme sur les talons. Lathar te l'a soit écrit, mais tu ne le sais pas encore, ou bien il a trouvé amusant de ne rien te dire, mais il est impossible de transplaner au sein du Royaume. Ni pour toi, ni pour lui, ni même pour Lea. Les anges et archanges, c'est une autre histoire : tant qu'il y a de la lumière éclairant leur destination, ils peuvent se déplacer librement. Quant à Moira…
̶ L'Équilibre lui permet de trouver un milieu entre cette incapacité à transplaner et la capacité à le faire, acheva Harry.
̶ C'est tout à fait ça. Quant à la Mezekiah, c'est ce grand bâton qui lui permet de se rendre seulement dans cette salle si le cœur lui en dit, peu importe d'où elle part. Pour en revenir au hall, Lea l'a dédié aux Mezekiah. Toutes, dans la Vie et dans la Mort. Tu devrais d'ailleurs tourner la tête à gauche, Ton Altesse.
Le Démon, surpris, s'exécuta et s'arrêta, ahuri. Ces yeux rose pâle, cette longue chevelure vert-noir, ce teint mat et ces traits si doux qui masquaient pourtant une personnalité autoritaire…
̶ Ma… Ma mère a été la Mezekiah ?! s'étonna-t-il.
̶ Pendant 526 ans, précisa Thörel. Dans la Mort, évidemment, elle n'était pas encore née à l'époque où le Royaume existait dans la Vie. Malheureusement, elle a disparu il y a bien longtemps, mais elle a laissé un souvenir impérissable. Lydia était une très précieuse amie de la Dame elle-même… D'autant qu'elles avaient le même caractère et quantité d'anecdotes à s'échanger sur Lathar. Quand tu seras mort, tu découvriras tout un tas de parcs et de maisons et de jardins fleuris : tout ça, c'est l'œuvre de ta mère. Nous en avions depuis longtemps, bien sûr, mais c'est elle qui les a multipliés, sans compter que sa nature de nymphe a largement aidé et amélioré notre rapport vis-à-vis de la végétation, l'agriculture et les produits que Lonaga nous autorise à ramasser en son sein.
Harry eut un léger sourire, à la fois fier mais attristé : il était cruel qu'il ait pu profiter pendant toute année, ou presque, même si c'était sous la forme d'une haute flamme verte aux yeux dorés, mais qu'il n'aurait jamais l'occasion d'apprendre à connaître sa mère.
Thörel et lui reprirent leur chemin en direction du large escalier.
̶ Il y a un truc que je ne comprends pas : vous… tu es mort bien avant la naissance de ma mère, alors on pourrait croire que tu as été la Mezekiah dès que le Royaume s'est effondré, non ?
̶ C'est une question très intéressante à laquelle tu vas devoir répondre toi-même. Mon seul indice est : pense à ton ami Leo.
Le Démon plissa le front. Il n'était même pas surpris que le gobelin connaisse le Dieu de la Mort : si Alexa avait bien dit que sa mère pouvait communiquer avec Moira, pourquoi pas elle ? Sans doute l'Équilibre était-il au courant des faits et gestes de sa dernière descendante – et la nature particulière de Leo n'avait pas manqué, sans nul doute possible, d'interpeller la Loi comme la Dame du Néant. Le jeune homme dut toutefois réfléchir une bonne minute pour comprendre à quelle conclusion Thörel souhaitait l'amener.
̶ L'Intuition Absolue… Lea peut déterminer qui doit être la Mezekiah en fonction de… de l'époque, des nécessités du Royaume, c'est ça ?
̶ Entre autres choses, mais tu as parfaitement raison, jeune prince. Lathar et la déesse Althrea mirent en lumière, à travers une étude, la nature, la source du pouvoir de Lea. Pour la résumer grossièrement, nous pourrions dire que « l'intuition naît inévitablement de l'ignorance ». J'aurais bien ajouté quelque chose comme « ignorance générale », mais bon…
̶ Donc, c'est parce que « tout le monde » ignore ceci ou cela que la Dame et Leo « savent » ?
̶ Il faut croire. Toutefois, leurs capacités sont différentes : Lea ne peut manipuler que sa magie, alors que Leo peut en moduler plusieurs pour n'en faire qu'une. Je trouve ça fascinant, honnêtement, A cela s'ajoute aussi que ton ami est encore jeune, il n'a pas encore complètement atteint son réel potentiel, si on en croit Moira. Contrairement à Lea qui, elle, est très ancienne et maîtrise parfaitement sa faculté à deviner « comment, quoi, pourquoi », dirais-je.
Ils atteignirent enfin l'escalier et en montèrent les marches.
̶ Si je comprends bien, Leo n'a pas encore atteint… dit-il.
̶ Son véritable potentiel intuitif, acheva Thörel. Il s'agit cependant d'une hypothèse. Comme je te le disais, ses pouvoirs sont différents de ceux de Sa Majesté. En outre, selon les observations de Moira, il y a un véritable fossé entre Lea, qui peut comprendre et s'adapter à la vision des choses des peuples, et Leo, qui en est incapable. Sans parler du fait que nous ignorons toujours si ton ami a la longévité de Sa Majesté.
̶ Bien sûr qu'Invincible de la Mort peut vivre des milliers d'années.
Alexa refit surface, juste au moment où ils posèrent le pied sur la plus haute marche. Thörel haussa à peine les sourcils, rappelant à Harry que ni lui ni Annabel n'avaient prévenu la Mezekiah que Moira et la Reine avaient permuté. Le Démon, toutefois, s'intéressa surtout au décor se présentant derrière son amie devant une grande arche : un couloir végétal, dont les innombrables fleurs aux innombrables couleurs recouvraient autant les murs que les hautes colonnes qui enjambaient le corridor pour former de hautes voûtes.
̶ On dirait que la Dame est au courant de vos présences, remarqua la Mezekiah.
̶ Hein ? s'étonnèrent Harry et Alexa.
Cette dernière se retourna.
̶ Ouah ! Mon Couloir de la Mort préféré ! Qu'est-ce qu'il fout… Ah, c'est vrai que le palais s'adapte à l'humeur de Lea.
̶ S'adapte ? répéta le Démon. Comme à Lavorsy ?
̶ A un niveau bien plus élevé, dit Alexa. Darnell… Asophios, je veux dire, s'est inspiré du palais de sa mère – et celui où il a grandi – pour reproduire un phénomène similaire. C'est grâce à lui si Lavorsy peut t'ouvrir un couloir ou un escalier quand tu en as besoin… Enfin bref ! Thörel, comme tu as grandi ! J'ai failli ne pas te reconnaî… !
La pichenette partit si vite que Harry n'en vit rien, ni le bras se lever, ni le doigt frapper. Alexa, en revanche, parvint à diminuer la douleur de la sentence en reculant juste assez pour la diminuer… mais elle grimaça tout de même en se frottant vigoureusement le front.
̶ Enfoiré d'oreilles pointues, grommela-t-elle. J'ai l'impression que mon crâne vient de recevoir une fente encore plus longue que celle que j'ai entre les fesses, abruti !
̶ Je ne suis pas Aurélien Bresch, souligna Thörel avec l'ombre d'un sourire. Ne compte donc pas sur moi pour répondre gentiment à tes bêtises. Et puis, ça fait presque dix ans que je ne t'ai pas donné une pichenette, vois ça comme un signe de réjouissance pour nos retrouvailles.
̶ Dis ça à ma raie… à ma tête, je veux dire ! Chouchou, tu savais qu'on pouvait arrêter une douleur à l'aide d'une sodomie ?
̶ Je ne manquerai pas de le faire savoir à Lucretia, prétendit le Démon en réprimant un sourire.
̶ Connard…
Thörel abattit la pointe de son sceptre sur le sol et les deux adolescents se turent aussitôt.
̶ Poursuivons et explique-moi deux choses, Alexa : pourquoi Moira et toi avez permuté et comment peux-tu savoir que Leo possède une telle longévité ?
S'il fut rapide de résumer l'ordre d'Éris pour répondre à la première question, tandis qu'ils filaient à travers le couloir fleuri et délicieusement parfumé par les plantes qu'on y trouvait, la deuxième question fut plus « mystérieuse ».
̶ Mon sein gauche ferait cracher toute la vérité à n'importe qui.
La pichenette s'arrêta brutalement, attrapée « au vol » par la Reine, qui ricana.
̶ Comme si j'allais me faire avoir deux fois…
La pichenette, venue de la main gauche cette fois, lui arracha un juron et une nouvelle grimace.
̶ Sale con, j'ai l'impression d'avoir reçu une double pénétration anale dans le front !
̶ Ce qui ne veut absolument rien dire, fit remarquer Thörel. Si Leo t'avait dit qu'il vivrait durant des millénaires, Moira l'aurait rapporté. Si Lathar l'avait su, il l'aurait rapporté. Donc, comment sais-tu ça ?
̶ Je ne parlerai qu'en présence des seins de Lea.
La Mezekiah soupira mais y consentit, tous trois traversant le long – très long – couloir, qui semblait mener à un autre hall. Harry apercevait un mur sombre recouvert d'un enchevêtrement de grandes lignes courbes et dorées. Un tableau ? Il ne tarderait pas à le découvrir : il avait plus urgent à demander :
̶ Tu as pu rencontrer mon père ?
̶ Non, répondit Alexa en se frottant le front. L'un de ses geôliers m'a dit qu'il était interdit de visite, au moins pendant 186 ans, mais j'ai quand même une bonne nouvelle : sa peine n'est que de 761 ans !
̶ Lathar ayant prolongé son existence pour autrui plutôt que pour lui, la Mort a probablement estimé qu'il méritait une condamnation moindre, dit Thörel. Le simple fait qu'il soit simplement incarcéré, et non puni, témoigne d'une franche mansuétude dans le jugement qu'Elle a porté à son endroit. Puisque tu es ici et que tu as essayé d'approcher Lathar, j'imagine que c'était pour découvrir comment ramener le prince chez les vivants ?
̶ Tu es tellement intelligent que c'en est chiant, tu sais ? dit Alexa.
̶ Ca fait partie de mon charme, je présume. J'en déduis donc que tu as été voir W'xonen ?
̶ Oui, mais il est encore plus gonflant que dans mes souvenirs. Il est néanmoins d'accord avec moi à ce sujet : c'est la nature complexe de Chouchou qui risque de poser problème. Comment il a dit ça ? Heu… Ah ! « Ce que je sais est-il ce que je sais ou crois-je savoir ce qu'au final, j'ignore si je crois ou si je sais. Le prince Ethan est peut-être convaincu d'être lui, mais peut-être ne fait-il que croire qu'il sait qui il est. » A ce sujet, rappelle-moi de ne plus jamais lui poser une question.
̶ W'xonen est un centaure ? Un sphinx ? questionna Harry.
̶ Un écureuil, répondirent Thörel, pensif, et Alexa d'une même.
Le Démon mit quelques secondes à enregistrer l'information. Un écureuil ? L'un des conseils qui, de toute évidence, faisaient référence au sein du Royaume, était un écureuil ?! Harry haussa les épaules : cette année n'avait cessé de le surprendre, alors pourquoi pas un écureuil-conseiller...
̶ Je suis assez d'accord, déclara la Mezekiah, et nous sommes un peu dans la merde : comment aide-t-on quelqu'un à être qui il est s'il ignore qui il est ? Et ne suggère aucun acte sexuel ou je te mets une troisième pichenette !
̶ Tch !... Ah, attends, tu as dit « merde » ?! C'est la première fois que je t'entends dire un gros mot ! Félicitations, tu iras loin, mon petit !
Le gobelin hocha la tête, levant les yeux au plafond, partagé entre l'exaspération et l'amusement.
̶ Il n'en demeure pas moins qu'on ne change pas de mentalité juste en claquant les doigts, dit Harry.
̶ La question n'est pas de changer ta mentalité, Altesse, mais de comprendre qui tu es, dit Thörel. Tu es un cas unique en son genre, car né humain et devenu Démon, mais aussi…
Il s'arrêta brusquement, soudainement inspiré, arrêtant au passage les deux adolescents. Ses yeux se promenèrent sur les plantes qui trônaient le long des murs, puis il échangea un regard avec Alexa, qui comprit visiblement ce qu'il avait en tête.
̶ Va exposer la situation à Lea, je m'occupe de Chouchou.
Et la Mezekiah s'éloigna à grandes enjambées, comme pressée, tandis que la Reine se tournait sur le Démon, triomphante. Harry n'aimait pas trop la lueur avide qui animait le regard de la superbe blonde, d'ailleurs…
̶ Faisons un jeu, Chouchou : si tu n'entends rien avant que nous soyons sortis du couloir, tu perds et dois m'enlever ma robe et tripoter tout ce que je te dirai. Bien évidemment, ça ne concerne pas mes pas ou ceux de Thörel, ou même tout bruit extérieur au couloir.
̶ Et je suis censé entendre quoi ?
̶ Écoute et tu le sauras. Allez, pose tes mains sur mes hanches, on va marcher au rythme que tu veux mais, je te préviens, si tu oses t'arrêter, je te fous à poil et je te fais un bébé.
Harry eut la curieuse impression que la Reine ne le taquinait pas : c'était une vraie menace, et il était assez peu sûr de lui pour pouvoir l'empêcher de la mettre à exécution. Après une légère hésitation, le Démon posa donc ses mains sur les hanches de la jeune femme et la poussa gentiment, lentement, tout en tendant l'oreille. La Mezekiah et Alexa avaient clairement compris quelque chose qui lui échappait, mais quoi ? Quel rapport avec le fait d'écouter ? Écouter quoi ?
Malgré leur marche assez lente, Harry trouva que la fin du couloir approchait dangereusement vite et ce, même s'il avait ralenti très rapidement. Alexa commençait d'ailleurs à jubiler, jetant des sourires et des regards excités à son ami, qui n'osait même pas lui demander un second indice de peur qu'elle en profite avec un nouveau déli…
̶ Oh, c'est Alexa ! Alexa est de retour !
Harry s'arrêta malgré lui, tournant la tête dans tous les sens. Il n'avait pas rêvé : il avait entendu une voix, qui ne fit qu'en précéder d'autres :
̶ Hé, réveillez-vous, Alexa est de retour !
̶ Alexa ? répéta une voix endormie. Elle a drôlement changé…
̶ C'est le prince Ethan, ça, abrutie d'orchidée ! Regarde qui il tient !
« Orchidée » ? Comme l'une de celles qui se trouvaient juste à côté des deux adolescents ? Harry eut vite fait de comprendre, même si cette idée lui paraissait quelque peu saugrenue : c'étaient les plantes qu'il entendait. C'était ça que Thörel s'apprêtait à rappeler : il était aussi…
̶ Le fils de ta nymphe de mère, acheva Alexa qui interpréta encore une fois ses pensées. Je te l'ai dit, Chouchou : ta nature complexe pourrait bloquer ton retour à la Vie. Humain, Démon et nymphe, pour faire simple. Le fait est que tu as passé plus de temps en tant qu'humain et que tu t'es uniquement fixé à devenir le fils de ton père… et bien sûr, pour ta défense, Lathar est coupable de ne pas te l'avoir dit, mais les Démons sont des emmerdeurs.
̶ Et pourquoi cette faculté ne se déclenche que maintenant ?
̶ Appelle ça une cause à effets : ta nervosité, ton stress, ton angoisse à l'idée de me voir nue a ouvert la porte à cette capacité. C'est exactement comme quand tu es face à un danger mortel et que ta peur te donne l'instinct de survie nécessaire pour réagir et survivre. Les émotions négatives peuvent apporter de bonnes choses, Chouchou. Bon, même si tu t'es arrêté, je t'accorde la victoire. Allons retrouver les seins de la Dame !
Harry se sentit plus à l'aise de pouvoir marcher sans tenir les hanches de la Reine. Par intermittence, il entendait la végétation parler, un peu comme s'il avait été branché sur une radio qui émettrait sur des ondes défaillantes, saccadées. La popularité d'Alexa était assez surprenante (« Elle est toujours aussi belle et terrifiante. Je me suis toujours demandé à quoi elle ressemblerait si elle était une fleur ! »), et le Démon lui-même semblait bénéficié au mieux d'une franche sympathie (« J'aime bien son regard : il est intelligent et huimble. J'ai hâte de découvrir quel genre de prince il sera quand il mourra. »), au pire du bénéfice du doute (« Si Lathar l'a choisi, qu'Asophios ne l'a pas encore tué et qu'Alexa l'aime bien, on peut se dire qu'il sera un bon prince, mais j'attendrai de le voir à l'œuvre pour juger. »)
̶ Est-ce que tu peux les entendre ? demanda-t-il
̶ Bien sûr. Même les fréquences ont un équilibre, donc il me suffit de le trouver pour les entendre ou même leur parler. Je n'ai pas tous les pouvoirs de Moira – je ne peux pas forcer la permutation ou voir à travers ses yeux –, mais j'en possède quand même pas mal.
̶ Comme emprunter ses pouvoirs à Leo.
̶ Pas seulement lui. Éris, toi, Lea, Darnell, Annabel, 'Yaya, Hazi' – peu importe la personne, il serait assez facile de lui emprunter ses pouvoirs, mais réguler ceux de Psychopathe de la Mort nécessite une attention de tous les instants, donc je me concentre uniquement sur les siens.
Ils finirent par atteindre la sortie du couloir et atterrirent dans un modeste hall sans décoration ni une plante. Ce que Harry avait pris pour un tableau, cependant, s'avérait être de gigantesques portes parées de dorures et qui s'élevaient jusqu'au plafond. L'enchevêtrement des ors se révélait être un arbre. Mais il n'y prêta guère attention : il n'avait pas vu les portes s'ouvrir quand Thörel s'en était approché, maintenant qu'il y pensait.
̶ La Mezekiah peut les traverser comme si elles n'étaient qu'une illusion, dit Alexa, comme si elle entendait ses réflexions. Et l'arbre représente Lonaga, d'où la complexité de ses ramures. On va rester ici, pour le moment : quand les portes sont fermées, c'est que Lea est occupée. On a peut-être le temps de s'offrir une fellation pour toi et un cunnilingus pour moi ?!
̶ Va chier…
̶ Connard…
Harry esquissa un sourire et regarda les portes, parcourant les dorures du regard.
̶ Pourquoi en or ? questionna-t-il. On vient de traverser un couloir de plantes et, pourtant, la Dame a préféré du métal pour honorer Lonaga…
̶ Tu n'ignores pas que le Royaume et ses habitants ont inspiré pas mal de croyances humaines, non ? C'est parce que l'or était abondant, ici. Il n'a jamais eu de valeur pécuniaire, je crois même que ça ne te coûterait pas plus cher que d'acheter ta Gazette du sorcier pour te procurer une bague en or. Il était, est juste ornemental. Et c'est parce que Lea aimait ce métal que les humains se l'ont approprié.
̶ Comme pour dire « Nous avons vaincu un être supérieur, nous sommes donc maintenant supérieurs aux autres »…
̶ Un truc comme ça, oui.
Thörel réapparut, traversant l'une des portes comme si elles n'avaient pas existé.
̶ Alexa étant habillée, j'en déduis que le prince a réussi à développer son côté nymphe, dit-il.
̶ Hélas, soupira la Reine.
̶ Mais puisque tu es encore ici, jeune prince, cela signifie que le problème pour te renvoyer dans la Vie demeure. Lea réfléchit déjà à la solution, mais elle est pour le moment occupée avec Sandrine.
̶ Sandrine ? répéta Alexa en fouillant sa mémoire.
̶ La nouvelle mairesse d'Asavena.
̶ Mairesse ? s'étonna Harry. Sandrine est… ?!
̶ Une humaine, oui. Une Moldue, plus précisément, répondit la Mezekiah. Au fil du temps, Altesse – et Lathar n'en savait rien avant sa mort, ce qui explique que tu l'ignores –, nous avons vu pousser des villes et des villages tout autour de Lonaga, bâtis par des humains pacifistes. Nous commerçons plutôt régulièrement avec eux, tout comme ils font appel à nous pour savoir ce que Lonaga autorise à cueillir et à chasser. Enfin, quand je dis « commercer », je ne fais pas allusion qu'à la nourriture, les métaux et les tissus : nous échangeons aussi des informations quand ils réussissent à les obtenir.
Harry fronça légèrement les sourcils.
̶ Des informations sur la guerre, par exemple ?
̶ Je ne sais pas si nous pouvons appeler ça une « guerre », dit Thörel d'un ton léger. Je ne doute pas que les humains qui nous attaquent sont convaincus d'être en « guerre » contre nous, mais pour nous, ils ne sont que des… nuisances un peu bruyantes. Après sa mort, Lea a fini par trouver un remède à sa maladie et a donc retrouvé toute sa santé et toute sa puissance, aussi nos « ennemis » reçoivent-ils très souvent de sévères déculottées. Sans compter que Lonaga est là pour seconder la Dame, que des dieux et déesses peuvent facilement intercepter les missiles qu'on nous envoie et que Sa Majesté a créé une équipe de divinités de la guerre pour intervenir si besoin est. Bien évidemment, nous ne sommes pas « en guerre » contre toute l'humanité : bien des pays ont abandonné l'idée de nous « remettre à la place qui est » la nôtre, comme disent nos « ennemis ».
Le Démon hocha la tête.
̶ Et pour quoi cette Sandrine est venue ?
̶ Voyage scolaire, sans doute, dit Alexa.
̶ Voyage scolaire ?
̶ Depuis l'émergence des villes entourant Lonaga, dit le gobelin, nous organisons chaque année des voyages scolaires. Les écoles viennent découvrir le Royaume et nos propres enfants vont découvrir les cités humaines alliées. L'idée est qu'ils comprennent que, malgré nos différences culturelles, et même physiques ou spécistes, nous ne sommes pas des monstres et pouvons apprendre les uns des autres.
Les portes émirent un cliquetis sonore à la seconde où il termina sa phrase, et Harry se tendit un peu, son appréhension de rencontrer la Dame du Néant revenant s'abattre sur lui avec toute sa virulence. Ils regardèrent les panneaux s'ouvrir.
̶ On dirait que c'est à vous, remarqua Thörel. Je vais aller retrouver Sandrine à la sortie. Alexa, évite d'embêter Lea avec tes pulsions voyeuses et sexuelles, mais j'ai hâte de te revoir.
La Reine plaqua ses mains sur son front, méfiante, arrachant un franc sourire au gobelin, qui tourna son attention sur Harry.
̶ Altesse, j'ai été ravi de te rencontrer et le serai de nouveau, si je n'ai pas disparu d'ici-là, à ta mort, puisse-t-elle survenir le plus tard possible.
̶ Plaisir et espoir partagés, assura le Démon.
La Mezekiah s'inclina légèrement et disparut sans un bruit, laissant les deux adolescents poursuivre leur chemin.
La salle du trône avait la taille d'un stade de Quidditch de Coupe du Monde. D'énormes lustres d'or, au moins quinze au total, étaient suspendus aux plafonds, mais chacun d'eux, au lieu de comporter des bougies, supportait des cristaux qui émettaient une lumière aussi argentée que le clair de lune. On n'y trouvait aucune fenêtre, remarqua Harry. Au-delà des bancs en bois – sans doute pour accueillir toutes les personnes ayant des doléances à formuler –, s'étendait une estrade où le « trône », qui s'avérait être un énorme coussin, reposait. A gauche de l'estrade, un arbre, et à sa droite, un bassin assez large, peut-être même profond, duquel il émanait une lumière bleutée. Mais le Démon se concentra sur le trône : il était évidemment occupé par… un rêve ?
Si niaise fut sa réflexion, il ne put s'empêcher de la considérer comme fidèle à la réalité, car la Dame du Néant relevait indubitablement du rêve. Sa très longue chevelure cascadait tout autour d'elle – sans doute atteignait-elle ses chevilles quand elle était debout –, en reproduisant le ciel nocturne, comme le regard d'Éris reflétait le ciel de jour comme de nuit. Harry pouvait même voir la pleine lune. Elle était belle, peut-être même encore plus qu'Alexa et Ana, mais d'une manière plus… étrange. Castratrice et, pourtant, enivrante. Le Démon songea qu'il aurait sûrement eu un coup de foudre pour elle s'il n'avait pas déjà aimé Lucretia. Ses traits d'arrogance douce donnaient l'impression que Dame Nature lui avait offert un visage respectant un parfait équilibre entre innocence et crânerie, tout comme son corps avait l'air, sous sa robe noire corsetée de cuir, d'être un parfait équilibre entre minceur et grosseur. Mais, un peu comme les Démons, ce furent ses yeux qui fascinèrent le plus Harry : ils étaient entièrement noirs, mais quatre cercles – un blanc, un rouge, un jaune et un mauve – tournoyaient lentement, telles des planètes en orbite autour d'un soleil invisible.
Plus il s'approcha, plus il réalisa que le mauve était exactement de la même teinte que celui habitant le regard de Darnell.
̶ Saluuuuuut ! lança Alexa en haussant le ton pour se faire entendre à l'autre bout de la « pièce ».
̶ Je constate que tu es toujours aussi bruyante, s'amusa la Dame du Néant.
Sa voix s'éleva de tous les côtés, du sol comme du plafond, du mur d'à droite comme d'à gauche, et peut-être même de l'air lui-même.
̶ Je t'emmerde ! Je suis juste contente de te revoir !
̶ Sans même avoir vu mes seins ?
̶ Ah, bâtard de Thörel, il m'a dénoncée !
̶ Alexa, je te connais depuis que tu es enfant et Moira me parle souvent de toi : crois-tu vraiment que j'aie eu besoin de Thörel pour deviner ce que tu ferais quand tu reviendrais ici ? Laisse-moi seule avec Ethan et va dans ta chambre faire couler un bain, je te rejoins dès que je…
̶ Je suis partie ! coupa la Reine.
Et elle se précipita vers une ouverture qui apparut dans le mur, donnant sur un escalier en colimaçon, avant de se refermer dès qu'Alexa commença à grimper les marches. Harry aurait préféré qu'elle reste avec lui, car même s'il ne pouvait sentir l'âme de la Dame, il percevait nettement l'aura écrasante qui émanait d'elle. N'importe qui aurait posé les yeux sur elle, même le plus misogyne des hommes, aurait compris qu'elle était d'une dangerosité inégalable malgré son sourire charmeur.
Résigné, le Démon poursuivit son chemin en direction de l'estrade, sur laquelle apparut, face à Lea, un deuxième coussin aussi énorme que moelleux. Harry s'assit dessus, les yeux rivés sur la Dame, qui l'observait avec une franche sympathie mais aussi un petit air espiègle terriblement séduisant. Vue de près, en fait, elle avait un petit côté rebelle tout aussi ravissant, comme si rien ni personne n'avaient le droit de lui dire ce qu'elle devait être ou faire ou penser…
̶ Je ne sais pas ce qui me surprend le plus, dit la Dame d'un air rieur. Que Lathar ait choisi un simple être humain pour devenir son second fils ? Qu'Asophios ne t'ait pas encore tué ? Qu'Alexa ne t'ait pas encore attaché à un lit pour abuser de toi ? Ou que tu ne m'aies pas encore avoué que je te mets mal à l'aise ?
̶ Disons que… que… vous… tu as une stature assez… heu…
̶ Trop évoluée pour un être primitif ?
Malgré la suggestion insultante prononcée sur un ton aimable, Harry la reçut comme la plus violente des gifles imaginables.
̶ Je ne suis pas un être primitif ! s'insurgea-t-il aussi poliment qu'il le put.
̶ Combien de fois as-tu désiré Alexa avant de tomber amoureux de Lucretia ?
Harry cilla.
̶ Quoi ?! Jamais… Je…
̶ Tu as hésité 86 fois à répondre favorablement à ses avances, tu as regardé 109 fois ses fesses et 211 fois sa poitrine, tout comme tu as rêvé au moins 473 fois de l'embrasser avant de tomber amoureux de Lucretia, coupa Lea d'un ton très calme. Même si ton ami Leo occupe toute l'attention d'Osora – enfin Firagan, si tu préfères –, ce dernier perçoit toutes les émotions de toute personne entrant dans le champ d'action de son pouvoir.
Il avait désiré tout ça autant de fois ? Impossible, il s'en serait rendu compte !
̶ Croire et savoir sont deux choses différentes, Ethan.
Harry eut la désagréable impression de voir apparaître un écureuil-conseiller apparaître devant lui.
̶ Sais-tu pourquoi ton père et ton frère aiment à faire des cachotteries ? poursuivit Lea.
̶ Parce que… Parce que c'est dans leur nature, non ?
̶ Parce qu'ils savent que certaines erreurs doivent être commises par soi-même afin de ne plus les reproduire. Il est facile de nier ses propres défauts tout en les reprochant chez les autres – on peut tous le faire –, mais il est bien moins simple de les assumer. En particulier quand on a grandi parmi les humains, qui établissent des « codes » à tout bout de champ. Fais pas ça, fais pas ci, pense ainsi, ne t'habille pas comme ça, tiens-toi droit(e), épouse un médecin, fais des enfants, ne sois pas homosexuel ou lesbienne, va voter… Si les humains étaient aussi évolués qu'ils le prétendent, ils n'auraient guère besoin de lois pour s'accepter les uns les autres. Ton problème est là : tu réfléchis trop comme un être humain. Ce n'est pas le fait que tu n'aies pas encore appris à accéder aux pouvoirs des nymphes ni que tu sois né humain puis devenu Démon : tu juges les règles humaines et leurs défauts comme un simple être humain.
Harry fixa la Dame, interdit, réfléchissant à toute vitesse, mais il n'eut pas le temps de répondre, car Lea enchaîna :
̶ Dirais-tu qu'Alexa est une salope ? Une pute ? Une nymphomane ?
̶ Quoi ?! Non ! Bien sûr que non !
̶ Et si elle n'était pas l'une de tes amies, mais une ennemie ? Quelqu'un que tu détesterais ?
Le Démon ouvrit la bouche et la referma, troublé. Si, dans une autre vie, Pansy Parkinson avait eu la réputation de faire ça, ça et ça, comme dirait Alexa, n'aurait-il pas laissé son animosité à son encontre pour rire à des blagues salaces, sexistes ?
̶ Je… Je l'aurais peut-être fait, reconnut-il.
̶ Peut-être, insista Lea. Ethan, si ton père entrait dans une minute dans cette pièce, je me jetterais sur lui pour lui faire l'amour, sans même me soucier de te savoir spectateur. Tout simplement parce que je suis moi et qu'il est lui. Quelle est la première chose que tu voudrais faire avec Lucretia une fois que la guerre contre Anteras sera finie ?
Il ne s'était jamais posé la question. Lucretia aimerait sûrement se reposer, mais lui ? Aider ? L'idée de rencontrer, ramasser des cadavres de personnes qu'il connaissait lui nouait l'estomac, mais Lucretia était enceinte… Pouvait-il négliger sa femme pour une foule de morts ? Il n'était pas comme Darnell, Éris ou Éris – ou même Leo ! –, il avait acquis une authentique compassion pour tout le monde, même ses ennemis.
Alors…
Le sourire satisfait de la Dame du Néant précéda d'une seconde les ténèbres qui renvoyaient Harry – Ethan ! –, apparemment, dans la Vie.
