Allez, un petit dernier et je prends ma demi-retraite (ouais, parce que j'ai une nouvelle idée de fic, un peu différente de celle-ci et de Les Reliques des Aînés, mais je ne sais pas si j'aurais un stock de vodka suffisant pour la peaufiner.) Bref, comme toujours : un roi ne l'est que s'il a un peuple pour le considérer comme tel – et donc, un auteur ne l'est que s'il a des lecteurs : je remercie donc tout le monde de m'avoir soutenu pour que je me motive à finir cette fanfiction. Et comme dirait Alexa : je vous fais un « Bisou de Fin d'Histoire ! »
La lumière du jour déclinait, étendant les ombres du Royaume-Uni et d'Irlande alors que le soleil se faufilait tranquillement à l'horizon. Comme si son départ pour l'Ouest avait été un signal, le très vieux sorcier, jusqu'alors assis dans un fauteuil de son salon, attrapa sa canne et se leva en s'appuyant dessus pour ménager sa jambe droite, qui l'élançait depuis bien longtemps quand il lui faisait faire des efforts. Il sortit du salon et traversa le hall vide, glissant sous l'escalier pour longer le couloir qui conduisait au jardin arrière. Il eût été difficile de croire que le manoir était encore habité, car il n'y avait absolument rien : même en passant devant la cuisine, dont la porte était grande ouverte, les placards étaient vides, le réfrigérateur éteint et même la grande table qui siégeait autrefois au centre de la pièce avait disparu, mais le vieux sorcier n'y prêta aucune attention et sortit du bâtiment.
Ethan Potter s'arrêta dans l'encadrement, appréciant la douce chaleur du soleil couchant qui éclairait le ciel d'une splendide couleur safran. Quatre-vingt-douze ans avaient passé depuis la fin de la guerre du LorMirAl, et le Démon des Âmes approchait désormais de son cent dixième anniversaire – mais, il le savait, il le sentait, il ne le fêterait jamais. Que ce fût de par sa nature complexe ou d'une énième et ultime facétie de Lathar, on ne lui aurait guère donné plus de soixante-quinze ans. Ses forces s'étaient certes affaiblies, il s'était légèrement vouté au fil des années, son visage s'était creusé de rides plus ou moins profondes et ses cheveux avaient la même couleur argentée que ceux des personnes d'un âge plus ou moins avancé, mais il avait encore « de beaux restes », comme disait Alexa.
Il contempla le jardin désolé. L'herbe jaunâtre n'avait plus resplendi d'un beau vert émeraude depuis tant d'années qu'il avait cessé de les compter. Les fleurs étaient mortes depuis tout aussi longtemps, et les arbres-nymphes avaient été déménagés en Mirvira quand le réchauffement climatique avait explosé violemment. Les trois seules choses qui avaient poussé, en vérité, étaient un banc en pierre, sur lequel Ethan s'assit, et les tombes de Lucretia, morte seize ans plus tôt, et de Liam, décédé encore plus tôt, au lendemain de son 68ème anniversaire.
Deux bras s'enroulèrent autour de son cou.
̶ Chouchou ! Bisou du crépuscule !
Et Alexa déposa un gros baiser affectueux sur la joue d'Ethan, puis enjamba le banc pour s'asseoir à côté de lui. La Reine n'avait pas hérité que d'une grande partie des capacités de Moira : à partir de son vingt-septième anniversaire, elle avait brutalement cessé de vieillir, tout comme Leo était toujours cet énergumène de dix-sept ans qui avait un jour porté un masque de Lord Voldemort en espérant que cela lui permettrait d'atterrir à Serpentard. La magnifique blonde avait obtenu son bébé du Dieu de la Mort, et plutôt deux fois qu'une : Sidonie, l'aînée, était une asexuée convaincue qui avait hérité des pouvoirs et de la nature de son père, en plus d'être « coincée » dans le corps d'une adolescente de quatorze ans, tandis que Lucian, de trois ans son cadet, disposait de capacités dignes d'une Loi et était « enfermé » dans le corps d'un homme de quarante ans. Il avait été singulièrement détesté, car nul ne mentait face à lui : qu'il ait regardé le menteur ou non ou qu'il l'ait juste croisé ou serré la main, l'hypocrite n'était plus en mesure de mentir, crachant le fond de sa pensée avec une honnêteté sans tact – autant dire qu'il y en avait eu, des disputes, des gifles, des coups de poing et, plus généralement, des tensions.
̶ Je dois vraiment me faire vieux pour ne pas avoir remarqué ta présence, dit Ethan.
̶ Pourtant, tu n'as pas sursauté, fit remarquer Alexa. Mais si j'avais su que je pouvais m'approcher si facilement de toi, je l'aurais fait quand tu étais sous la douche et on aurait fait ça, ça et ça. Combien de veufs résisteraient au corps ferme et jeune d'une blonde aussi bandante que moi ?
Le Démon sourit.
̶ Au moins un : moi.
̶ Humpf !
Ils regardèrent les deux tombes en silence pendant quelques secondes.
̶ Les enfants ? reprit le Démon.
La progéniture, adoptive ou non, n'avait pas échappé à leur nature, exception faite de Liam. Haziriel était restée une jeune femme de trente ans dès qu'elle les avait atteints, Draya venait tout juste d'entrer dans l'âge adulte et Tabatha avait encore l'apparence d'une fillette d'à peine quatre ans. Selon Darnell, les Démons ne vieillissaient pas de la même manière que les autres peuples, mises à part les Lois et les divinités : un enfant grandissait à un rythme incertain, hasardeux, puis sa croissance se stabilisait d'un coup pour s'interrompre – comme pour Alexa, en somme. Les enfants et les petits-enfants de Liam, en revanche, étaient étrangement de parfaits humains.
̶ 'Batha s'est installée à la Cité des Mages où elle a obtenu un poste de conférencière pour éclairer le Mirvira sur ce qu'est la magie démoniaque, dit la Reine. Hazi' a emporté les petits-enfants de Liam pour les emmener en Lorgath, où ils se sentiront sans doute mieux parmi les humains. 'Yaya, comme à son habitude, suit Darnell, Midori et Leo dans leurs aventures sanguinaires quand ils ne s'enivrent pas. Et Lorca a recueilli la petite-fille de Cordelia pour la former.
La fille de James et Lily s'était mariée à un Nehoryn, un certain Badhyr, rencontrée par hasard, lors de ses seize ans, à Pré-au-Lard. Maëva, leur unique enfant, avait autant développé des facultés pour la sorcellerie que pour les arts Nehoryn – et ce, avant même d'en rencontrer un. Dès ses dix ans, elle était capable de transplaner à leur manière et maniait les couteaux de cuisine avec une dextérité étonnante.
̶ Il ne nous reste plus qu'à transférer les petits-enfants de Harry et Ginny, de Ron et Hermione, ainsi que ceux de Neville et Hannah, de Caleb et Aurelia, et adieu Alterion. Darnell et Éris s'occupent en ce moment même de déplacer le manoir de Clément et de Melanie.
Elle lui lança un regard en biais.
̶ Et Liam a renoncé à son titre princier pour épouser une carrière au sein de l'Institut Royal sur les Recherches Magiques en tant que chercheur, conclut-elle.
Ethan sourit de plus belle en regardant le soleil qui disparaissait de plus en plus, le ciel se teintant de son habituelle couleur indigo à l'est pour faire éclore les petites lueurs émises par les premières étoiles.
̶ Je croyais qu'il était interdit de transmettre des nouvelles de la Mort vers la Vie, dit-il.
̶ Même la Mort ne peut résister à mon sein gauche, prétendit la Reine.
Le Démon rit de bon cœur, n'ayant jamais oublié le titre d'« arme fatale » que sa vieille amie n'avait jamais cessé d'attribuer à son sein gauche. Se sentant somnoler, il se coucha sur le banc, posant sa tête sur les genoux d'Alexa, qui lui caressa les cheveux avec un sourire. Il lâcha sa canne, n'en voyant plus l'utilité, et regarda ce magnifique visage si jeune qui le surplombait.
̶ Tu ne m'as jamais expliqué comment tu savais que Leo vivrait des millénaires, rappela-t-il.
̶ Tout a un équilibre, même le quota d'années à vivre avant la mort. Dès que j'ai posé mes yeux sur cet Emmerdeur de la Mort, j'ai compris, tout comme je suis ici parce que j'ai vu que ton heure serait à cette heure, ce jour-ci. Je n'allais quand même pas laisser mon Ancien Petit Ami d'Une Semaine de la Mort mourir tout seul dans son coin !
Ethan sourit à nouveau et regarda le ciel s'assombrir.
̶ Je me demande bien ce que Lea me réserve… dit-il, songeur.
Il soupira en fermant les yeux, ébloui par les derniers rayons du soleil, mais lorsqu'il les rouvrit, tout le Royaume de la Dame du Néant s'étendait devant lui. Il fallait chercher pour trouver les âmes : celle de Lea était si étendue qu'elle les engloutissait toutes, s'étendant bien au-delà du Royaume, peut-être même au-delà de Lonaga. Le temps de faire le tri, Ethan regarda des chasseurs ramener leurs dernières prises au pas de course pour les entreposer dans les pavillons, se félicitant d'une bonne chasse, taquins envers un collègue qui avait « grossièrement » raté un magnifique cerf, mais aucun d'entre eux ne rata l'occasion de se retourner vers la forêt pour la remercier. Pas plus que les cueilleurs, de grands bacs en osier tressé sur le dos débordant de fruits et de baies, qui s'inclinèrent respectueusement face à Lonaga en lui souhaitant une bonne nuit. Dans les fermes, les vergers et les potagers, des enfants encrassés par la terre ramenaient leurs récoltes aux adultes, qui les félicitaient ou soulignaient des erreurs commises, leur promettant que la prochaine fois, ils leur montreraient comment bien s'occuper de tel plant, de tel légume, de tel fruit. Traînés par des trolls, des chariots émergeaient de Menvis, le quartier industriel, et s'éparpillaient pour rejoindre les agriculteurs, les chasseurs et les cueilleurs afin de récupérer toutes les récoltes du jour. Du côté de Menvis, justement, au-delà de la rivière Bhoron, les gérantes et gérants de toutes les entreprises s'activaient également pour faire le tri dans les commandes à venir, reçues, ainsi que les salaires à distribuer, les stocks à vérifier, la qualité des marchandises prêtes à partir au lever du soleil pour telle boucherie, tel restaurant, telle joaillerie, tel menuisier… Kem, le cœur du Royaume, se trouvait trop loin pour lui, mais il le savait : Liam et Lucretia s'y trouvaient.
Quelque chose le perturba néanmoins : sa jambe droite ne lui faisait plus mal, ses épaules ne tiraient plus et il se trouva même plus droit qu'au cours des trente dernières années. Levant les mains, il cilla : elles étaient jeunes, sans tache de vieillesse, sans ride, sans tremblotement, comme si… il avait rajeuni en mourant ?! Il créa aussitôt une flamme dans sa main pour faire apparaître un miroir et contempler le reflet qu'il lui présentait : il avait retrouvé ses vingt-trois, vingt-quatre ans. Ses cheveux avaient ce très familier noir de jais qu'il leur avait connu une bonne partie de sa vie, son visage était lisse et pâle, tout son corps avait retrouvé sa fermeté, son endurance, sa force…
Aussi déconcertant que ce fut, Ethan s'en détourna et leva les yeux vers Seraphina au moment où un éclair immaculé en jaillissait pour filer droit vers Kem. De toute évidence, il avait été remarqué par les anges et les archanges, qui avaient aussitôt chargé l'un des êtres de lumière de filer prévenir Lucretia – et sans doute la Dame du Néant – de son arrivée.
Il se retourna alors vers la forêt, qui se dressait de chaque côté de la très large chaussée de terre où il était apparu.
̶ Salut, Lonaga.
̶ Salut, jeune prince, répondit la forêt. Il paraît que ça devient assez bordélique, dans la Vie ?
̶ Pour ce qui est de l'Alterion, je peux te garantir que la Vie ne vaut plus d'être vécue. C'est un beau merdier environnemental, social, sociétal, politique, alimentaire, sanitaire et j'en passe… Quand ils ne vont pas jouer avec les Vol'dek, même Asophios, Leo et Midori prennent le temps de faire un tour par ici et par-là pour transférer les peuples magiques en Mirvira ou en Lorgath – c'est dire à quel point la situation craint… Mais bon, je n'ai plus à m'en soucier, pas vrai ?
̶ En effet. Je vais aller prévenir mes contacts à Asavena, Silm, Kobo et Nabekryos que tu es arrivé, il y vit nombre de tes amis. A l'initiative de Lucretia, Lea a même créé un quartier pour les humains qui voudraient passer leurs congés au sein du Royaume, et plusieurs des membres de ta fameuse Légion y ont acheté des résidences secondaires. Savayan arrive, il t'emmènera jusqu'à Kem.
̶ Merci.
Savayan ? Savayan ? chercha rapidement Ethan. Il était presque sûr d'avoir déjà lu ce nom, mais son souvenir peinait à remonter à la surface de sa mémoire jusqu'à ce que… un gigantesque pied de la taille d'un train, chaussé d'une sandale tressée, eut tôt fait de le raviver. Comment ne l'avait-il pas pu voir venir ?! s'étonna le Démon. Haut d'une centaine de mètres, les cheveux cuivrés rasés au niveau des tempes et noués en un « petit » chignon aussi grand qu'une maison de Privet Drive, Savayan le Bienheureux, titan – véritable titan ! – qui s'était illustré au cours d'une violente bataille lorsque les humains avaient tenté de faire chuter le Royaume, à peine dix ans avant d'y parvenir, émergea de Lonaga, deux troncs aussi épais que des bus et longs comme des tramway calés sur l'épaule.
D'un simple pas, il avala plus d'une soixantaine de mètres, dépassant Ethan, avant de s'arrêter tout d'un coup, comme interpellé par une étrange sensation qui lui hérissa les poils. Il se retourna, fouillant les environs de ses yeux bruns, qu'il arrêta sur le Démon.
Il s'avança et s'accroupit pour mieux le détailler.
̶ Un œil vert démoniaque, un œil rouge démoniaque et une puissance magique suffisante pour que je ressente l'envie de serrer les fesses et appeler maman… dit-il avec un sourire aimable. Si tu n'es pas le prince Ethan, je suis un lutin.
̶ Tu es bien un titan, tout comme je suis bien Ethan, assura le Démon, amusé.
̶ Est-ce que tu as tout ce qu'il te faut, Savayan ? intervint Lonaga.
̶ Ouais. J'ai laissé quatre troncs pour les habitants de Nabekryos. Il faudra peut-être que tu les mènes à eux, car ce n'est pas l'arbre d'à côté.
̶ Entendu. Est-ce que tu peux emmener le jeune prince jusqu'au palais ?
̶ Vaut mieux que je l'emmène, c'est sûr. Il n'y arriverait jamais avant demain, tout seul.
̶ Par l'Unmebodhon ? s'enquit Ethan.
« L'Unmebodhon, la « Voie des Braves », fut l'unique route marbrée jamais construite du Royaume, écrivait Lathar. Elle reliait la lisière extérieure de Lonaga à la place du palais, en plein cœur de Kem, et servait essentiellement à faire transiter les chargements les plus lourds – comme la pierre – afin de gagner plus facilement Menvis et empêcher les roues des chariots de s'embourber la terre détrempée. Les êtres les plus imposants, comme les trolls, les géants et les titans, l'empruntaient quotidiennement, car si l'Unmebodhon portait si bien son nom, c'était avant tout parce qu'elle fut façonnée par les tout premiers peuples qui rejoignirent Lea et l'aidèrent à fonder le Royaume, travaillant sans relâche pour lui apporter tous les matériaux dont elle avait besoin. »
̶ Par où d'autre voudrais-tu passer, petit prince ?! rit Savayan. Lonaga, je peux te confier les troncs ? Azamenakh attendra bien demain pour que je les lui livre, et les fées ont annoncé qu'il allait flotter une bonne partie de la nuit.
̶ Je te les mets au sec.
Des branches, des racines et des lianes surgirent de la forêt pour débarrasser le titan de son fardeau, emportant dans la pénombre des sous-bois les immenses troncs tandis que les arbres resserraient aussi les rangs que les feuillages pour garantir une imperméabilité sans doute efficace.
Savayan tendit alors une main grosse comme un bus.
̶ Monte, petit prince, l'invita-t-il. Si nous tardons trop à t'amener jusqu'au palais, on va se faire crier dessus par Sa Majesté et ta charmante Altesse.
Employant la magie des Mages, Ethan bondit aisément dans la paume ouverte du titan, qui le porta à son épaule où le Démon eut toute la place de s'installer. Il aurait sans doute pu y reconstruire la salle de réception du Manoir Potter, songea-t-il, mais il préféra jeter un regard par-dessus son épaule.
̶ Lonaga ! lança-t-il alors que Savayan se redressait. Ynma et Mordh sont chez toi ?
̶ Lea les a déménagés dans le jardin de la maison de Liam à son arrivée, mais il y a de petits arbres et de jeunes pousses qui seraient heureux de te rencontrer.
̶ OK, je passerai demain matin, alors !
Savayan s'engagea dans la prairie toute proche qui séparait l'orée de la forêt et les premiers enclos des différents bétails élevés par le Royaume. Perché sur l'épaule de son « transporteur » titanesque, le Démon aperçut, très loin, une route scintillante à la lumière de Seraphina. Même à cette distance, il était impossible de s'y tromper : elle était si large que Savayan aurait pu se coucher en travers sans en dépasser.
̶ Au fait, dit le Démon, tu es bûcheron ? Tout ce que j'ai lu de toi, à part le fait que tu sois un titan, a dû se résumer à la fois où tu as anéanti toute armée humaine à toi tout seul avant que des centaines de sorciers et sorcières venus en renfort te tuent avec des flèches magiques…
̶ Ha ! s'exclama Savayan. Foutus renforts, je ne les avais pas remarqués ! Mais non, Altesse, je suis menuisier. C'est moi qui ai fabriqué le lit du prince Asophios et de la princesse Éris, une bonne partie du mobilier des cuisines royales, l'armoire de Lea et bien d'autres choses éparpillées un peu partout au sein du Royaume. Les titans, un peu comme les Démons et les dieux, ont chacun un pouvoir qui lui est propre : le mien est de rendre mes meubles éternels pendant que je les construis. D'ailleurs, les troncs que je portais à notre rencontre sont pour en partie pour le prince Liam.
Ethan hocha la tête, amusé. Décidément, il était bien plus facile de renoncer à un statut princier dans la forme que dans le fonds, car les habitants du Royaume s'accrochaient à considérer tout membre de la famille royale comme tel.
Un détail, cependant, lui traversa l'esprit.
̶ Tu as connu Asophios et Éris dans la Vie, donc…
Le titan rit doucement.
̶ Je ne sais pas si j'ai plus « couru après » que « connu » ton frère et la princesse Éris, s'amusa-t-il. Il faut dire que ces deux-là et leurs amis nous en ont fait voir de toutes les couleurs. Toujours à partir en maraude, à s'immiscer dans les batailles pour défendre le Royaume, à faire les quatre cents coups… Il faut reconnaître, cependant, qu'ils nous étaient bien utiles dans les conflits. Le prince Asophios « tuait » toute forme de magie, la princesse Éris instillait la peur dans les esprits les plus vulnérables pour les faire s'enfuir, la déesse Arina commandait les animaux sauvages pour qu'ils attaquent de tous côtés les humains et l'archange Emel éblouissait l'ennemi pour nous permettre de frapper… Et il y avait ce petit malin de Badwy, bien sûr.
Ethan connaissait ce nom, également. Lathar, en fait, dans le livre consacré aux personnalités dont il avait tenu à préserver la mémoire du temps où le Royaume était dans la Vie, semblait avoir intégré les amis d'enfance de Darnell. Badwy, indiquait-il dans le chapitre qui lui était consacré, était un troll très atypique : benêt comme ses semblables, mais seulement en apparence. Lathar lui-même l'admettait : il avait rarement vu un troll d'une telle intelligence. Mais c'était tout – et peut-être était-ce pour cela que le Démon des Âmes s'en souvenait aussi bien : parce que son père se contentait d'évoquer Badwy sans entrer dans les détails, comme si…
̶ Il est mort jeune, je me trompe ? demanda-t-il.
̶ Trop jeune, affirma Savayan. Badwy n'était pas comme les autres trolls. Il adorait les gens, Lonaga et les oiseaux. Arina et lui étaient les meilleurs amis du monde. Elle lui a même offert un aiglon quand il a eu onze ans, sauf qu'un abruti d'humain a transpercé… Qyvenn, c'était son nom… et Badwy s'est mis en rogne. Pendant des jours, il s'est terré chez ses parents, refusant toute visite, puis le jour où on a été attaqués une nouvelle fois, il a foncé à travers Lonaga en tenant un arc à pieds.
̶ Un arc à pieds ? répéta Ethan, dubitatif.
̶ C'était un arc très lourd, si lourd que même Badwy ne pouvait le porter et le bander à la seule force de ses bras et mains : il était obligé de se coucher pour caler l'arc sous ses pieds et d'utiliser sa force pour tirer sur l'épaisse corde. Le plus impressionnant, cependant, c'était que les flèches ensorcelées qu'il utilisait se révélaient à la fois explosives – elles faisaient des dégâts sur des dizaines de mètres –, mais qu'elles ne touchaient pas à la nature. Les humains étaient déchiquetés, brûlés vifs, mais Lonaga restait intacte. Il a cependant manqué de munitions : on en a tous manqué, en fait. J'ai perdu mon frère lors de cet assaut, d'ailleurs, mais Badwy… Il nous avait tous devancés et quand on l'a retrouvé, il n'en restait plus rien, à part des morceaux de chair disséminés ici et là… Je crois que c'est la seule fois où j'ai vu Lea s'énerver réellement, tout comme ce fut la première fois où elle n'hésita pas à massacrer les humains, alors qu'elle se contentait, en général, de leur botter le cul pour mieux les renvoyer chez eux. Badwy n'avait que seize ans, et même au sein du Royaume, seize ans n'est pas un âge où on doit mourir, surtout de cette manière.
Ethan s'assombrit, comprenant maintenant pourquoi Lathar n'avait pas évoqué ce sinistre épisode. Il y avait de quoi animer une haine profonde, un écœurement total vis-à-vis de l'humanité, prétendument civilisée et pourtant si cruelle envers les êtres différents qu'envers ses propres semblables.
̶ J'imagine que Badwy n'est plus dans la Mort ? dit le Démon.
̶ Il a disparu il y a bien longtemps, reconnut Savayan. Emel aussi, il y a 423 ans, je crois. Arina est...
̶ Sur ta tête, coupa une voix féminine.
Cheveux argentés soulevés par les mouvements d'air que déplaçait le titan, une jeune femme – 18 ou 19 ans, peut-être – était tranquillement assise sur la tête de Savayan. Plus mignonne que jolie, mince et aussi grande que Tara sans doute, elle avait des yeux étranges à l'intérieur desquels se mouvait tout un tas de silhouettes colorées. Il fallut un petit moment à Ethan pour faire la liaison entre les anecdotes du titan et ce regard déconcertant : des oiseaux – des canaris, des aigles, des rouges-gorges, des flamants roses, des hérons, des piverts, des hirondelles, des buses, des chouettes : Arina pouvait voir chacun des oiseaux habitant dans les environs, et ceux-ci se reflétaient dans ses yeux…
̶ Je t'ai déjà dit d'arrêter de faire ça ! grommela Savayan.
̶ Tu vas finir aussi rabat-joie qu'Osora et Thörel, tu sais ? dit la déesse en se laissant glisser jusqu'à l'épaule où Ethan était assis pour le rejoindre d'un pas léger, presque volant, comme si elle n'avait fait qu'effleurer la peau du titan.
Elle se pencha sur le Démon, l'air professionnel.
̶ Hmm… marmonna-t-elle en le scrutant très attentivement. Je l'ai trouvée !
̶ « Trouvée » ? s'étonna Ethan. Qui ?
̶ Elle.
Elle pointa du doigt un petit point presque brillant qui surgit de Lonaga pour foncer droit vers eux au moment où ils atteignaient enfin l'Unmebodhon, décidément aussi gigantesque par sa longueur que par sa largeur. Mais Ethan n'y fit guère attention, voyant fondre sur lui… Hedwige ! La chouette blanche, presque aussi jeune que lorsque Hagrid la lui avait offerte, dans une autre vie, ulula tout son plaisir de le retrouver, comme si toutes les décennies passées depuis la mort du rapace n'avaient en rien affaibli leur lien.
Il se fit plus qu'un plaisir de la voir se poser devant lui et de la caresser, d'autant que Vallys, dont la durée de vie minimale était de six cents ans, était partie pour le Lorgath avec Haziriel, sentant que plus elle resterait en Alterion, plus elle serait menacée par le climat asphyxiant et brûlant qui y régnait.
Mais quelque chose le troublait, malgré tout, tandis que Savayan longeait l'immense route marbrée, droit en direction de Menvis.
̶ Tout le monde rajeunit-il quand il meurt ? interrogea-t-il.
̶ Difficile à dire, admit Arina en s'asseyant à côté de lui. C'est encore un phénomène de la Mort que nous ne comprenons qu'à moitié… même si nous pensons ne pas nous tromper en affirmant qu'Elle te reçoit sous la forme, l'apparence qui a représenté le summum de ton toi.
Ethan plissa le front.
̶ J'ai retrouvé le corps que j'avais à mes vingt-quatre ans… Et c'est justement à cet âge que j'ai pris conscience de tous mes pouvoirs et ai appris à les contrôler...
̶ Tout comme la princesse Lucretia est arrivée ici sous la forme d'une jeune demoiselle de dix-huit ans, révéla Savayan avant de froncer les sourcils en regardant devant lui.
Une étrange créature quadrupède, hérissée d'innombrables pointes, les yeux flamboyants et les crocs inférieurs si longs et épais qu'elle ne pouvait les contenir dans sa gueule, portait sur son dos – la seule partie non-épineuse – un grand panier rempli de pierre qui tanguait dangereusement, comme s'il avait été mal sanglé.
̶ CAMWAN ! rugit-il.
La créature sursauta et s'arrêta, tandis que la voix du titan éclatait comme un coup de tonnerre. Les derniers convoyeurs, affolés par le cri, déguerpirent rapidement, ne sachant visiblement trop ce à quoi il fallait s'attendre. Ethan lui-même avait le cœur qui battait à tout rompre, effaré par la puissance de la voix de Savayan comme de sa soudaine colère. Arina, en revanche, y sembla totalement insensible.
Savayan s'accroupit près du dénommé Camwan, et Ethan en profita pour se laisser tomber jusqu'au sol, utilisant la magie des Mages pour ralentir sa chute en créant un mouvement d'air sous ses pieds. Il fut aussitôt rejoint par Arina, qui plana comme un oiseau dans sa descente, tandis qu'Hedwige venait se poser sur l'épaule du Démon, qui fixa les yeux jaunâtres aux pupilles verticales de l'animal. Lathar, s'il se souvenait bien, y faisait une longue référence : « Les Asmabag étaient des êtres reptiliens utiles et altruistes : en échange de baies, ils offraient leurs services si la cause du donneur leur semblait tout à fait convenable, justifiée et décente. Bien que méfiants, ils se montraient étonnamment doux lorsqu'il leur était possible de se faire gratter la tête. Leur « péché mignon », comme disent les humains. Ils ne se nourrissaient que de certaines baies, mais leur force colossale leur aurait permis de porter sur leur dos un géant, si bien que Lea les chargea de seconder trolls, géants et titans pour l'approvisionnement en pierres et en métaux lourds. »
̶ Bon sang, grogna Savayan en se penchant pour regarder l'attelage de Camwan. Ils l'ont mal serré ! Altesse, est-ce que tu peux défaire les sangles ? Arina, trouve-moi un oiseau qui a vu quel est le crétin qui a mal sanglé Camwan.
Ethan, ravi de faire ses preuves dans son nouveau « pays », s'exécuta d'un mouvement de main et fit léviter le panier de pierre aussitôt l'Asmabag libéré, tandis que la déesse tournait la tête en tous sens à la recherche d'un témoin.
̶ Personne, annonça-t-elle.
Savayan soupira, irrité.
̶ C'est la quatrième fois cette année qu'un Asmabag est mal sanglé… rouspéta-t-il. Altesse, on va se donner un coup de main mutuel : je te guide, tu fais pour bien attacher le sac de pierre sur Camwan. Et toi, Arina, tu vas voir avec Annabel, Zarinel et Ethrel pour savoir si elles n'ont pas vu qui est l'idiot en cause.
La déesse disparut sans un bruit. Ethan et le titan travaillèrent alors ensemble, ce dernier rectifiant la force du lien devant serrer le corps de Camwan. C'était une expérience hautement excitante, comme si le Démon découvrait, d'une certaine manière, une nouvelle matière à étudier. L'Asmabag enfin prête – et visiblement satisfaite que son chargement fut plus stable –, elle tendit la tête vers le jeune homme de 109 ans, qui se fit un plaisir de lui gratter la tête entre les deux oreilles.
Puis, la créature repartie pour sa destination, il se retrouva à nouveau sur l'épaule de Savayan, qui se dirigea droit vers le cœur du Royaume. Maintenant qu'il était descendu du titan, qu'il avait attiré toute l'attention des passants, Ethan ne manquait guère d'attirer l'attention. Sa présence se répandit comme une traînée de poudre noire qu'on aurait embrasée. « Le prince Ethan ! », « Le prince Ethan est arrivé ! », résonnèrent dans les âmes. Des gens accouraient pour l'apercevoir, d'autres lui adressaient de très grands gestes de la main et, un peu embarrassé par cet accueil chaleureux de toutes ces personnes dont il ne savait rien, il fit quelques signes de main avec un sourire crispé pour les saluer à son tour.
Ils franchirent un pont aussi large que la chaussée marbrée et surplombant Bhoron, que sillonnaient de nombreux poissons, comme des tanches, des carpes, des vairons, des truites, et le Démon jurerait, le temps d'un battement de cils, avoir aperçu un esturgeon.
Ils entrèrent alors dans Menvis, grouillante d'employés et d'artisans aux âmes fatiguées, déçues d'un travail ou d'une livraison de moindre qualité qu'espérée, ou satisfaites d'une journée aussi réussie que bien remplie. Du haut de l'épaule de Savayan, Ethan pouvait facilement apercevoir les stères entassées et les blocs de pierre soigneusement taillés, les grands paniers dans lesquels avaient été triés les baies, les fruits, les légumes, ou empilés les métaux, les pierres précieuses. Suspendus à des esses, toutes les carcasses recevaient des sortilèges de fraîcheur afin qu'elles ne pourrissent pas dans la nuit, tandis que les chefs d'ateliers annonçaient à leurs salariés, avant de les laisser partir, le déroulement de la journée de demain. Certains et certaines emportaient tout de même quels livraisons, car pouvant les livrer tout en rentrant à la maison.
Puis ils approchèrent de Kabera, l'autre rivière du Royaume, et Ethan remarqua de petits bateaux un peu étranges : chaque pont était creusé d'une espèce de grand aquarium au fond duquel se trouvait une panoplie de plantes… marines ?!
̶ Attends ! dit-il à Savayan.
Le titan s'arrêta aussitôt et suivit son regard.
̶ C'est vrai que Lathar et ton frère n'ont pas connu nos pêcheries, se souvint soudainement Savayan. Lea les a créées il n'y a que… 7 251 ans, il me semble. Avec des divinités liées à la terre ou à l'océan, Sa Majesté a aménagé un couloir souterrain pour que Kabera communique avec l'océan pour exploiter les produits marins. Bien sûr, au début, les pêcheurs y allaient allègrement : on avait tant de poissons, de fruits de mer que la moitié pourrissait. Des dieux et des déesses ont poussé un grand coup de gueule à cause de ça, alors Lea a imaginé ces bateaux. Leurs ponts comportent un grand aquarium rempli des algues, coraux, planctons nécessaires à la survie des poissons et fruits de mer attrapés. Les pêcheurs ne sont plus seuls, aussi : les sirènes les aident à repérer leurs cibles.
̶ Comment ça ? dit Ethan, intrigué. Ils ont un quota ?
̶ Ouais. Tu ne peux pas avoir tel poisson ou tel crustacé si tu ne l'as pas commandé mardi soir – sans faute ! Tout comme les pêcheurs n'ont pas le droit de pêcher plus que ce qui leur a été commandé. S'il est des commandes qui ne sont pas récupérées au bout de trois jours, hop ! les pêcheurs les ramènent à l'océan et les libèrent.
Intelligent, songea le Démon, tandis que Savayan reprenait sa marche.
A l'instant même où il dépassa Kabera, à la seconde précise où il posa le pied dans Kem, le cœur du Royaume, les âmes explosèrent dans l'esprit d'Ethan, l'assommant à moitié. Elles étaient nombreuses, bien trop pour qu'il les analyse toutes, en plus d'être occultées par celle, décidément hors-norme, de la Dame du Néant. Mais il le sut très rapidement : il était attendu, fébrilement, impatiemment, par tout un tas de personnes. A croire qu'on l'avait présenté comme le plus grand des héros… songea-t-il, blasé et nerveux, avant de les repérer enfin : Liam, claquant la porte de la salle d'études où il travaillait, fonçait au pas de course à travers les couloirs de l'Institut Royal des Recherches Magiques pour en sortir… et Lucretia, tapant du pied juste devant le palais, furieuse que son mari mette tant de temps à la rejoindre, jetait des regards noirs à toutes les rues menant à la place du palais, guettant son arrivée, sous le regard rieur de Lea et celui, amusé, d'un ange – sans doute celui qui les avait prévenues de son apparition dans la Mort.
Il caressa l'âme de Lucretia pour la prévenir qu'il arrivait avec Savayan, et la belle blonde se calma, instantanément, troquant son agacement d'attente par une réjouissance impatiente. Puis le Démon, en se focalisant sur son fils, l'orienta à travers Kem en fonction de la position des âmes les séparant.
̶ Liam est dans la troisième rue à gauche, annonça-t-il.
Le titan ralentit tandis qu'Ethan observait enfin le décor du cœur du Royaume. Ils n'étaient pas bien loin d'une colline basse croulant sous les temples antiques et où les divinités vivaient, tandis que toute une panoplie de maisons de toutes tailles, de tous styles, se dressaient tout autour d'eux. Il y avait tout un lot de jardins avec des cabanons accueillant des lutins, des farfadets, des elfes de maison, comme il y avait de minuscules maisons pour des chouettes, des hiboux, des fées, des oiseaux de toutes sortes. Il y avait aussi certaines demeures aux rez-de-chaussée aménagés en boutique : des cordonniers comme des apothicaires, des antiquaires comme des boulangers, des bouchers comme des salons de coiffure et même une agence matrimoniale dont la vitrine exhibait un florilège de sextoys – qui laissa au passage un Ethan complètement hébété par cette vision improbable.
Fort heureusement, Liam surgit de la rue perpendiculaire, tel qu'il était dans sa quarantaine.
̶ Papa ! s'écria-t-il, ému, comme s'il peinait à en croire ses yeux.
Ethan eut du mal à contenir son émotion, lui aussi, tandis que Savayan faisait grimper Liam sur son épaule. Le fils se jeta aussitôt sur son père, alors que le titan reprenait leur route. Le Démon ravala tant bien que mal ses larmes.
̶ Alors comme ça, tu défies Lea et maman en reniant tes droits princiers ? dit-il.
̶ C'était intéressant de faire le prince, au début, admit Liam, les yeux embués. Mais quand Moira me racontait la merde que c'était dans la Vie, j'ai pensé que ce n'était pas en tant que prince que je devais agir. Si la Mort peut avoir ses problèmes sociaux, sociétaux et tout le tralala, pourquoi pas climatiques ?
̶ A ce sujet, dit Savayan, tu en es où avec ton orbe ?
̶ Orbe ? répéta Ethan, lâché par son fils qui rayonna.
̶ C'est un projet très ambitieux ! affirma-t-il. Mais imparfait, c'est sûr. Pour le moment ! L'idée vise à créer un orbe capable de contenir un environnement sain dans un certain périmètre. Nous échouons à l'étendre jusqu'aux frontières de Lonaga, cependant, mais Lea y réfléchit et Moira a été voir oncle Leo pour qu'il en fasse de même. A eux deux, j'ose croire qu'ils trouveront la solution. Quoiqu'il en soit, il vaut mieux prévenir que guérir. La Mort se porte bien, c'est un fait, mais les rapports indiquent que les vivants sont de plus en plus nombreux à mourir, et les politiques humaines ne changent pas vraiment...
̶ Doux euphémisme, chantonna Savayan. J'ai entendu dire que deux pays se bombardaient gaiement pour une sordide histoire d'espionnage industriel… Il n'y a aucune preuve, mais ça leur suffit… L'un nie, l'autre accuse. On aurait pu croire qu'ils seraient assez intelligents pour commanditer une enquête transparente et conjointe, mais non : c'est tellement plus « civilisé » de s'envoyer des bombes dessus...
Ethan sourit sans humour, mais il comprenait parfaitement ce que voulait dire le titan. Même dans le pire moment, des conflits avaient éclaté un peu partout dans le monde de la Vie. Désespérés, hommes, femmes, adolescents tout à fait respectables s'étaient transformé en bêtes sauvages pour survivre, pour eux-mêmes, pour leurs proches, pour leurs enfants. Des personnes avaient été tuées pour une douce ou un toit, d'autres violées pour il-ne-savait-quelle raison, d'autres séquestrées pour être violées, d'autres assassinées pour un vulgaire morceau de pain, une tranche de fromage, un paquet de chips, une bourse ne contenant que trois Mornilles… Le Démon ne s'était même pas fait prié pour reprendre du service : le deuil de Lucretia, tout en sachant qu'il la retrouverait dans la Mort, l'avait rendu irascible, alors que la connerie humaine n'avait cessé de lui inspirer un profond mépris, si bien qu'il avait failli perdre les pédales et montrer au monde à quel point il pouvait être dangereux. Fort heureusement, Darnell et Leo étaient intervenus à temps pour le calmer et le remplacer, mais jamais Ethan, terrifié par lui-même et la force de ses sentiments les plus violents, n'avait accepté de mission spontanée.
Il chassa ces souvenirs de son esprit. Quelque chose clochait dans l'âme de son fils. Une tristesse qui le rongeait et occupait ses pensées, malgré tout le bonheur de retrouver son père. Sans doute qu'un tel bonheur était en partie dû au fait que…
̶ Celesta t'a quitté…
̶ Non ! protesta Liam. Enfin… pas vraiment… Je ne sais pas, en fait… Je croyais que tout allait bien et boum !, elle pliait bagages et partait s'installer à Silm… Je n'ai rien vu venir…
̶ Peut-être que le problème n'est pas « Je », mais « Nous », suggéra Ethan. Liam, ta mère et moi, on a eu aussi nos problèmes, mais nous avions la chance d'avoir le Kato Distra pour comprendre quand la situation commençait à devenir sensible. Sais-tu comment on réglait le problème ? On discutait. On se balançait en pleine tronche tout ce qui n'allait pas. C'était parfois vexant, d'autres injustes, mais on ne s'énervait pas : on écoutait, on encaissait, on se remettait en question, on objectait, etc. Ce n'est pas en se taisant ou faisant la sourde oreille qu'un couple durera. Celesta est adorable, elle l'a toujours été – et tu le sais mieux que moi –, mais tu sais parfaitement qu'elle ne serait jamais partie s'il n'y avait pas eu problème de ton côté. Je ne vais pas dire que je te connais, car on s'est perdus de vue depuis un bon paquet d'années, mais je sais que, tout comme moi, tu ne résistes pas à l'élucidation d'un mystère ou à un problème irrésolu. Le simple fait que tu aies intégré l'Institut Royal des Recherches Magiques a dû, d'une façon ou d'une autre, envoyer un message subliminal à Celesta pour qu'elle comprenne qu'elle était tout à coup passée au second plan. Elle, elle te connaît. Elle savait que tu prenais un chemin dont tu ne détournerais pas. Et Celesta étant Celesta, je suis à peu près sûr qu'elle t'a prévenu de ce qui était en jeu, mais tu ne l'as pas écoutée.
Liam baissa la tête, l'air mi-songeur, mi-coupable.
̶ Elle râlait souvent, reconnut-il. Je rentrais à la maison que vers 4h du matin et elle m'engueulait de ne pas l'avoir prévenue, de ne pas être rentré pour le dîner, de… il y avait tant de choses que je ne sais même plus tout ce qu'elle me reprochait…
L'âme de Savayan tressaillit, interpellant Ethan, qui échangea un regard complice avec le titan. Son immense main vint le cueillir pour le déposer à terre.
̶ Papa ?! s'étonna Liam.
̶ Savayan a deux troncs à récupérer et plusieurs autres à fournir à Nabekryos, dit le Démon. Et toi, tu as plus urgent à faire que de m'accompagner. Si tu ne te pointes pas avec Celesta demain matin pour le petit déjeuner, je te botte le cul, fiston ! Et je n'ose même pas te dire ce que ta mère va faire de toi, car j'ai bien l'intention de lui parler de votre problème de couple.
̶ QUOI ?! Même oncle Darnell n'oserait pas !
̶ Sauf que je ne suis pas ton oncle : je suis ton père, sourit Ethan. Savayan, on se retrouve demain, je vais avoir besoin de toi pour trouver tous ces arbres et toutes ces pousses dont Lonaga a parlé.
̶ Rendez-vous à 11h37, Altesse, dit le titan en se retournant. Je crois que Harry a laissé son Éclair de Feu dans sa résidence secondaire, la princesse Lucretia saura t'y emmener et ça t'évitera de louer l'une des caravanes de cet escroc de Gilhmur. Pense juste à passer chez Ferdyan, je lui ai commandé un petit sandwich pour le déjeuner. Et prends un truc pour toi, on ne sait pas combien de temps on va passer au sein de Lonaga. Quant à toi, prince Liam, tu es mon priso…
̶ Je t'ai déjà dit de ne pas m'appeler « prince », bordel !
Bien qu'agacé par ce titre qui lui collait à la peau bien malgré lui, Liam se concentra sur son père qui s'amusait de la scène, alors que le titan emportait le sorcier-nymphe. Ethan savait que son fils voudrait avoir des nouvelles de ses sœurs, de Leo, d'Alexa, de Darnell, de Lorca, de Midori, d'Éris – mais tous deux auraient tout le temps pour ça. La priorité était de reconquérir Celesta.
Il regarda son fils s'éloigner, à quatre pattes sur l'épaule de Savayan, fixant son père. C'était comme s'il avait craint qu'il disparaisse, mais Ethan resta bien mort et comptait bien le rester pendant un sacré moment. Il adressa un dernier signe de la main à Liam, puis, sondant les âmes, il comprit très vite quel était l'itinéraire à suivre pour rejoindre toutes les personnes s'étant agglutinées devant le palais pour le recevoir.
Employant la magie des Mages pour renforcer muscles et tendons dans ses jambes, il sauta, volant à moitié au-dessus des maisons et des boutiques, des toits de briques comme des cheminées en pierre. Il se rata quelque peu, cependant : il avait espéré atterrir dans une rue pour pouvoir rejoindre la place du palais, mais il rejoignit cette dernière, noire de monde, du premier coup, renforçant tout son corps pour accuser l'atterrissage aussi proprement que possible.
La place du palais était un large cercle marbré, comme l'Unmebodhon, où s'alignaient quarante-sept espaces verts et cent trois cerisiers dont Lathar ne faisait pas mention dans ses livres… comme si Lea, Lucretia et quelques autres avaient pris l'initiative d'en planter pour satisfaire Ethan, qui adorait autant que Draya les sakura. Des sortes d'obélisques encerclaient la place et le palais, qui paraissait modeste, vu de l'extérieur : rien que la hall d'entrée honorant les Mezekiah étaient beaucoup plus grand que cet humble bâtiment de pierre blanche aux nombreuses colonnes et niches abritant des statues de chacun des peuples recueillis par la Dame du Néant.
Son entrée en scène, aussi inattendue pour lui que pour les autres, laissa planer un bref instant d'une certaine confusion, puis ce fut la liesse – et ce qui frappa le plus Ethan, ce fut sans conteste que toutes les émotions étaient sincères, sans une once d'hypocrisie comme celle qu'il avait pu ressentir une fois la bataille pour la reconquête de Poudlard remportée. Des géants, des orcs, des nains, des Vélanes, des trolls, des Botrucs, des centaures, des divinités, des anges et des archanges, des nymphes, des gobelins, des vampires et tant d'autres peuples… Aucun garde n'était là pour les contenir : ils se ruèrent donc à sa rencontre.
Mais un raclement de gorge sonore, amplifié par la magie, calma tout le monde. Les gens reculèrent, dressant comme une haie d'honneur à Lea, à l'origine du « Hum, hum » retentissant, et à Lucretia, qui avait retrouvé sa blondeur et sa jeunesse de ses dix-huit ans. Les larmes aux yeux, elle consentit à deux-trois pas très sereins, mais céda finalement à une envie insoutenable et s'élança en pleurant à chaudes larmes. Ethan n'en menait pas large, courant vers elle pour qu'ils se percutent assez durement sans en ressentir la moindre douleur, trop occupés à savourer leur étreinte et leur baiser, qui fit éclater des applaudissements nourris.
̶ Tu m'as tant…
̶ Ta gueule et embrasse-moi, coupa Lucretia entre deux baisers.
̶ Vous aurez tout le temps de vous bécoter une fois dans vos quartiers, dit Lea en s'approchant.
Ce fut à contrecoeur que les deux tourtereaux consentirent à se séparer après ces seize années sans la moindre caresse, sans le moindre regard, sans le moindre baiser, mais ils obéirent malgré eux, sans se lâchant la main.
La Dame du Néant s'avança, dépassant le couple, et sa voix retentit dans tout le Royaume quand elle annonça simplement :
̶ Le prince Ethan est rentré à la maison.
