Auteur : Ariani Lee
Fandoms : Lost Souls? / The Walking Dead
Bêta-lecture : Shangreela
Personnages : Steve Finn, Ghost, Nothing

Mieux vaut tard que jamais…?

UNDEAD / Quatrième partie

- Merde, merde, merde, putain de bordel de merde !

Steve referma la porte derrière lui d'un coup de pied et tituba jusqu'au salon, charriant son fardeau avec soin. Il trébucha et se rattrapa au chambranle de la porte avec son épaule. La douleur le fit grimacer. Il s'était tordu la cheville en rentrant dans la maison. Il était couvert de fluides répugnants et il devait puer le cadavre à dix mètres mais il était indemne.

Malheureusement, et c'est pourquoi Steve jurait sans discontinuer et avec de moins en moins de créativité, ce n'était pas le cas de Ghost. Steve déposa le corps inerte de son ami sur le canapé où Nothing avait dormi la nuit dernière. Une première fois qui resterait la seule.

Nothing était mort. Steve y avait déjà veillé. Avant même d'abattre les rôdeurs qui tentaient encore de le démembrer ou ceux qui bouffaient déjà, Steve avait visé avec soin et logé une balle dans la tête du gamin. Vampire ou pas, c'est tout ce que Steve pouvait faire pour lui – pour abréger cette agonie inhumaine. Ghost avait crié et s'était précipité vers le groupe, incapable d'admettre qu'il n'y avait plus rien à sauver. Et il n'était pas armé.

Steve avait crié à son tour, mais les macchabées qui n'avaient pas encore la bouche pleine et qui s'étaient tournés vers eux, alertés par le coup de feu, avaient déjà identifié Ghost comme nouvelle proie. Ghost avait pilé en croisant le regard d'un unique œil vert fluorescent braqué sur lui, avait compris son erreur et battu en retraite aussitôt, mais il était trop tard. Steve avait tiré – une fois, l'épaule, deux fois, la gorge. La troisième balle avait arraché une oreille au macchabée qui avait attrapé Ghost par le bras. Ils étaient tombés tous les deux et Steve avait hésité, craignant de toucher son ami. Le macchabée avait mordu Ghost qui se débattait là où il pouvait, en enfonçant sa tête dans sa cuisse. Ghost avait hurlé le prénom de Steve et Steve, désespéré, s'était précipité sur le zombie, l'avait saisi par les cheveux et lui avait fait exploser la tête à bout portant. Se débarrasser des derniers macchabées, distraits par leur repas, avait été une formalité dont il s'était acquitté dans un état second.

Ghost était infecté. D'une manière ou d'une autre, Steve allait le perdre très bientôt. Ghost allait ne plus être là. Steve ne pouvait pas vivre sans Ghost. Plus depuis le jour de leur première rencontre. Ils avaient bâti leur relation sur le besoin vital qu'ils avaient l'un de l'autre, et maintenant Ghost allait partir. Il ne serait plus là, et il n'aurait plus besoin de Steve, et Steve aurait toujours besoin de lui mais il serait seul. Ce serait la solitude absolue. Steve se foutait du reste du monde, il n'était pas seul tant qu'il avait Ghost. Il allait être seul pour de bon. Il était terrifié.

Il se redressa brutalement, tournant le dos au canapé.

- PUTAIN DE SALOPERIE ! Gueula-t-il, comme si ça pouvait arranger quelque chose. Ghost, mordu. Ghost parti, disparu. Ghost allait devenir un fantôme.

- Steve ?

Ghost, toujours vivant dans le canapé derrière lui, mais pour combien de temps ?

Steve.

Steve fit volte-face. Pour l'instant Ghost était encore là, il avait encore besoin de lui. Steve écrasa la douleur et la révolte pour consacrer son énergie à son ami.

Ghost avait toujours été pâle, mais jamais sa peau n'avait été grise comme elle l'était maintenant. Ses mains étaient crispées sur sa blessure et le sang coulait entre ses doigts, noir dans la pénombre de la maison barricadée. Jamais la vue du sang n'avait effrayé Steve. Jusqu'à aujourd'hui. Ghost n'aurait même pas dû pouvoir saigner, c'était une aberration.

- Ça pisse le sang, grogna le chanteur. Faut que tu l'arrêtes, je crois qu'il a atteint l'artère…

Steve n'était pas prêt à perdre Ghost et encore moins dans la minute. En trente secondes, il avait enlevé sa ceinture et s'en était servi pour improviser un garrot. Ghost le regarda faire, les mains tellement couvertes de sang qu'il avait l'air de porter des gants. Steve se dit qu'il ne verrait plus jamais la peau de ses mains, que Ghost n'allait jamais se lever pour aller les laver. Ghost ne chanterait plus jamais non plus, et Steve avait sans le savoir mangé ses derniers pancakes à la banane ce matin-là. Et -

- Steve, arrête.

Steve sursauta, se souvenant (Comment avait-il fait pour oublier ?) que Ghost pouvait entendre ses pensées. Il réalisa que ses mains étaient serrées sur la jambe du médium et le lâcha. Ghost n'essaya pas de lui dire qu'il n'était pas encore mort ou qu'il y avait de l'espoir. Sans doute que sa vie aurait pu être sauvée par une amputation rapide mais il était trop tard et Steve n'en aurait peut-être même pas été capable. C'était foutu et ils le savaient tous les deux. Ghost n'avait pas de temps à perdre à mentir.

- Qu'est-ce que je fais ? Demanda Steve.

- Il faut bander ma jambe en faisant un point de pression. Je crois pas que l'artère soit tranchée, juste ouverte. Ça devrait ralentir le saignement.

Puis il pensa, assez fort pour que Steve l'entende, les mots qu'il ne voulait pas prononcer.

Je vais mourir de toute façon mais avec le garrot ça sera douloureux. Je veux pas souffrir Steve.

Steve bondit et grimpa par trois les marches de l'escalier pour se précipiter dans la salle de bain. Il ouvrit portes et tiroirs, fourragea un moment avant de repartir à toute vitesse en direction de la cuisine. Quand il revint dans le salon, Ghost s'était redressé dans le canapé et avait commencé à déchirer son jean à partir du trou fait par le macchabée. Steve termina le travail avec des ciseaux. Il avait placé des serviettes sous la jambe de Ghost et avait nettoyé la plaie à grandes eaux jusqu'à ce qu'elle apparaisse, nette et profonde. Le macchabée avait emporté une grosse bouchée de chair et au centre du trou, il y avait un autre trou d'où suintait encore un filet de sang. Ghost avait raison, l'artère n'était pas sectionnée, juste déchirée. Un point de pression n'arrêterait pas le saignement mais ça leur donnerait le temps de se dire au revoir, et c'était le maximum qu'ils pouvaient espérer.

Steve se mit au travail en essayant de ne pas détester trop fort les jeans usés et troués que Ghost portait toujours et qui ne lui avaient offert aucune protection. Steve confectionna une grosse compresse avec du coton et de la gaze, que Ghost aida à maintenir en place pendant qu'il bandait la cuisse blessée en serrant fort. Puis, lentement, Steve desserra le garrot. Il connaissait les risques et même si ça faisait moins de vingt minutes, il tremblait à l'idée de Ghost mourant maintenant d'un arrêt cardiaque. Il relâcha progressivement la pression et quand il retira enfin sa ceinture de la jambe du médium, celui-ci put s'assoir.

- Ça va ? S'enquit stupidement Steve.

- Ouais, répondit non moins ridiculement Ghost. Roule un joint, s'il te plaît.

Steve s'exécuta et alla chercher des bières puisque l'alcool ralentissait la circulation sanguine. Ghost en accepta une et Steve s'assit à côté de lui. Ghost s'affaissa contre lui, lui faisant regretter toutes les fois où ils ne s'étaient pas touchés.

Ils fumèrent et burent en silence. En présence de Ghost, bien sûr, le concept de silence prenait un sens très différent, mais même leurs esprits étaient muets. C'était étrange. Steve n'entendait pas toujours Ghost mais il savait faire la distinction entre les moments où Ghost fermait ses accès télépathiques et ceux, comme maintenant, où il les laissait ouverts mais ne disait rien. Alors, pour Steve, c'était comme d'être assis à côté d'un magnétophone qui lisait une cassette vierge. Il y avait ce bruit blanc, celui d'une bande sur laquelle un son pouvait surgir comme ne jamais venir.

L'esprit de Ghost allait disparaître, baisser les volets et verrouiller portes et fenêtres avant de partir et Steve resterait enfermé dehors pour toujours.

- Arrête.

Steve se tourna vers son ami. Ghost tira sur le joint. Ses lèvres étaient à peine colorées. Et soudain, la mémoire de Steve lui envoya un souvenir qu'il avait si peu examiné depuis qu'il l'avait qu'y être confronté sans sommation lui fit l'effet d'une gifle.

Steve avait fait tout ce qui était humainement possible pour ne pas repenser à ce qui s'était passé cette nuit-là, même après la mort d'Ann, même après que les vampires se soient barrés, même après l'apocalypse. Mais c'était là maintenant – la chaleur, l'obscurité et la bouche de Ghost sous la sienne, ses mains qui l'avaient agrippé comme s'il avait eu peur que Steve s'évapore.

Il avait tant évité de se le rappeler, et Ghost n'y pensait jamais non plus. Ou du moins pas en présence de Steve.

Steve sursauta presque en se souvenant à nouveau que ses pensées à lui étaient toujours audibles pour Ghost et il repoussa le souvenir de toutes ses forces.

- Ghost ?

- Ouais, répondit le chanteur comme s'il n'avait rien entendu.

Pourtant le chuintement fantomatique de son esprit vide était toujours perceptible.

- Je dois savoir ce que tu veux.

Ghost n'avait pas besoin d'écouter ses pensées pour savoir de quoi Steve parlait. Il soupira.

- Laisse-moi mourir. Même si c'est toi qui appuie sur la gâchette ou qui défais le pansement, un suicide assisté reste un suicide. C'est ma grand-mère qui l'a dit.

- Maintenant ?

- Non. Elle est là mais elle dit rien.

Steve salue Miz Deliverance. Il sait qu'elle est là pour Ghost. C'est bien : il aura quelqu'un pour le guider là où il va. Même si peu de vivants ont eu connaissance de l'autre monde comme Ghost, qui a vécu en ayant toujours un pied psychique dedans.

- C'est quand même flippant, l'informe Ghost.

- Je m'en doute.

Une gorgée, une taffe. Ghost se tourne vers lui.

- Tu veilleras à ce que je revienne pas hein ?

- Oui.

Steve ne s'étend pas sur la question. Il ne veut pas y penser. Avec tous les macchabées qu'il a descendus tout à l'heure, il doit rester une balle dans le chargeur du revolver. L'idée de la mettre dans la tête de Ghost est une abomination.

- Mais tu le feras ? Insiste Ghost.

- Oui.

- Okay.

Le joint est mort. Steve en roule un autre et l'allume. Ghost est de plus en plus pâle, sa peau a l'air plus transparente que jamais. Steve lui passe le stick et regarde sa jambe. Déjà, en dépit de la compression, le pansement commence à rougir. Mais ils ne cherchent pas à arrêter l'hémorragie, se rappelle Steve. Juste à gratter un peu de temps à passer ensemble avant la fin. Quand Ghost lui rend le pétard et qu'il tire dessus, il repense encore au baiser, à la bouche de Ghost qui avait un goût de mélasse à cause de son gavage constant de sucre. Au moment où il tente de repousser le souvenir, mais sans grand succès, Ghost brise le silence.

- On va en parler ou pas ?

Steve se tourne vers lui sans répondre, pas même en pensée. C'est lui qui a le cerveau comme une cassette vierge maintenant.

- On est pas obligés d'en parler, poursuit Ghost. On l'a pas fait jusqu'à maintenant et on peut terminer comme ça. Mais si tu décides d'en parler… je préférerais que ce soit maintenant.

Pas quand je me serai vidé de mon sang et que je serai plus en état de réfléchir correctement.

- Toi, tu veux qu'on en parle ? Demande Steve, qui pense à leurs vies entières de temps perdu, à leur avenir qui gît devant eux fauché comme un champ de luzerne. Il pense à tous les regrets qui l'attendent.

Ghost le regarde et prend une gorgée de sa bière. Puis il baisse la tête.

- Moi, je ne regrette pas, répond-il doucement.

Steve sait que ce n'est pas la honte qui lui courbe la nuque, il perçoit nettement sa crainte. C'est lui qui a honte de comprendre pourquoi Ghost réagit comme ça. Même s'il ne les a jamais dirigées contre Ghost – et c'est bien l'unique personne à qui il ne s'en soit jamais pris – sa colère et sa violence auraient de quoi faire peur à n'importe qui. Mais Ghost n'a pas peur de lui. Si c'était le cas, Steve fondait en larmes et Dieu, ce connard de trou du cul, sait si c'est son genre de pleurer comme une fille. Mais Ghost redoute sa réaction. Ghost sait pourquoi Steve a tellement évité d'y penser jusque là. Y penser l'aurait amené à y réfléchir, et y réfléchir l'aurait amené à des conclusions qui auraient fait péter les plombs à Steve Finn, le guitariste de lost souls ? qui voulait que sa garde-robe soit noire comme son âme et qui avait violé sa petite amie. L'homme qu'il était un mois plus tôt et qui aurait cassé toutes les dents du mec qui aurait osé l'embrasser.

Mais c'était Ghost, et il n'avait jamais suscité en Steve cette rage qui guettait pourtant la moindre opportunité de se déchaîner sur quelqu'un. Ghost était incompatible avec la colère, entrer dans son espace vital soufflait la violence de Steve comme une chandelle. Alors Steve avait roulé le souvenir en boule et l'avait jeté derrière une commode dans sa tête.

Mais c'est là, maintenant. Entre eux. Et l'extinction de la race humaine a changé Steve, si profondément qu'il ne l'a pas encore complètement assimilé. Quand Missing Mile a cessé de se résumer à Ghost et que Ghost est littéralement devenu le reste du monde, quelque chose en lui s'est éteint. Comme si sans personne d'autre que Ghost autour de lui, sans aucune prise, sa colère s'était simplement évanouie, inutile. Steve n'est plus l'homme que Ghost a embrassé. Et à présent que la question est posée, la réponse lui vient avec une aisance incroyable.

- Moi non plus, je regrette pas.

Ghost se redresse et se tourne vers lui. Steve est heureux qu'ils aient un peu de temps devant eux, parce qu'il peut faire ça. Il peut prendre le visage de Ghost entre ses mains et le lever vers lui et poser ses lèvres sur celles, presque blanches et les plus douces qu'il ait embrassées, du chanteur. Ils s'embrassent comme les âmes perdues qu'ils sont, chant et musique. Sur les lèvres. Ghost a fermé les yeux, ses cils sont presque blancs et son esprit émet un bourdonnement sourd et mélodieux qui enveloppe Steve, lui donne le vertige. Ghost ouvre la bouche et c'est le même goût de mélasse que sa langue laisse sur celle de Steve. Six sucres dans son café. Steve ferme les yeux. C'est bon à pleurer mais c'est trop bon pour qu'il pleure.

Ils s'embrassent longtemps. Puis Steve roule un autre joint parce que de toute façon il ne veut plus jamais redescendre et Ghost va bientôt s'envoler. Il jette un regard à la blessure et c'est comme recevoir un coup de couteau dans le ventre. Tout le bandage est rouge et luisant et une tâche sombre est apparue sur le canapé. Ghost a le visage mangé d'ombres. Steve allume le joint et quand ils ont fumé, le repose aussitôt.

Quand il reprend le visage de Ghost, le médium gémit faiblement et noue les bras autour de son cou. Le mouvement semble lui demander un gros effort mais le bourdonnement harmonieux reprend. C'est magique. Steve a l'impression qu'ils résonnent.

Steve ?

Qu'est-ce qu'il y a ?

Il faut qu'on parle encore.

Tu veux qu'on arrête ?

Steve prie que non. La bouche de Ghost est tiède, souple. Vivante. Il ne veut pas la laisser.

Non. Jamais. Mais on peut parler comme ça. C'est plus facile.

Comment tu te sens ?

Fatigué. J'ai la tête qui tourne. J'ai perdu beaucoup de sang. Ça va plus vite que je le croyais. C'est pour ça qu'il faut que je te parle maintenant.

D'accord.

Tu sais que ce n'est qu'un au revoir, Steve. Ma grand-mère est venue pour moi. C'est la preuve s'il en fallait une que je serai là pour toi le jour venu.

Je sais.

Et tu connais aussi la condition sine qua non pour que ce soit possible.

Ne pas me suicider. Je sais, Ghost.

D'accord.

Je vais pas me suicider. Je sais ce qui est en jeu. J'y crois comme j'ai toujours cru en toi.

Steve sent Ghost sourire contre sa bouche. Il plonge ses mains dans la chevelure vaporeuse et fluide du médium.

Je t'attendrai, Steve. Je serai avec toi et tu sais que ce n'est pas une image. Je m'attacherai à tes pas, je ne te quitterai jamais.

Tu me hanteras ?

Comme aucun fantôme n'a jamais hanté. Si tu me parles, je t'écouterai. Il existe des moyens de communiquer, je les trouverai. Je serai là quand le moment sera venu et si on est séparés quand ça arrivera, je te chercherai. Où que tu sois, je te retrouverai.

Si tu n'es pas là quand je mourrai, j'essayerai de rejoindre notre arbre.

Là où il a vu pour la première fois l'enfant-antenne psychique. Le petit médium aux cheveux blancs. Il avait l'air d'un ange même pour Steve. Il n'aurait jamais imaginé qu'il aimerait Ghost différemment un jour.

Qu'est-ce que tu vas faire après ?

Enterrer Nothing. M'occuper de tes funérailles. Après, je crois que je partirai. C'est la maison de ta grand-mère. Sans toi, ce sera invivable ici.

Je comprends. Laisse la porte ouverte. C'est un bon endroit. Peut-être qu'un jour… d'autres personnes…

Ghost ?

Steve… j'ai froid.

Le cœur de Steve l'arrache à la communion de leurs esprits en faisant une embardée. Une giclée d'adrénaline. Il s'écarte et les bras de Ghost glissent lourdement de son cou pour retomber entre eux. Steve les pose de part et d'autre de Ghost. Puis il retire son tee-shirt et l'attire dans ses bras, contre lui. Il essaye d'ignorer la peur qui hurle en lui.

C'est mieux ?

Oui... Merci…

Steve jette un œil au canapé. La tâche s'est élargie et le coussin doit être trempé. Ghost file comme du sable entre ses doigts. Steve le serre étroitement mais pas fort, l'enveloppe du mieux qu'il peut et regrette d'avoir toujours été si maigre. Mais il est grand, ses bras sont longs. Il les tient enroulés autour de Ghost et le soutient. Le médium s'affaiblit de minute en minute.

Je suis encore là…

Je sais. Et tu seras là même après. Je te promets que je me tuerai pas. Ghost… si jamais…

Soudain il n'arrive même plus à la nommer en esprit mais son visage apparaît nettement, pâle et auréolé de cheveux roux.

Dis-lui que je suis désolé.

Promis.

Le silence tombe. C'est de nouveau ce chuintement à peine audible de bande magnétique vierge, mais même ça s'affaiblit. Steve ne sait pas depuis combien de temps ils sont assis là, depuis combien de temps Ghost saigne. Mais la fin est proche, il le sent. Il se demande si le médium lui parlera encore ou si c'est en fait déjà terminé. Steve réalise avec horreur que si c'est le cas, la dernière chose dont il aura parlé à Ghost, c'est Ann. Que même à un moment pareil, il n'aura pensé qu'à soulager un peu sa culpabilité.

Steve…

La voix mentale de Ghost est lointaine. Elle résonne dans un lointain que Steve ne veut pas envisager tout en sachant qu'il ne sert à rien de le refuser. Il se concentre pour entendre au travers du bourdonnement incessant de son sang qui bat à ses oreilles.

Steve…

Je t'écoute.

Je t'attendrai. Steve, je t'ai toujours aimé.

Je sais.

Et c'est vrai. Même si l'amour a subi quelques transformations ces dernières années, ils se sont toujours aimés. Peut-être que les choses auraient été différentes entre eux si Steve avait plus tôt réussi à écouter son cœur plutôt que son sang. Ils auraient pu avoir plus de temps.

Steve sent Ghost toucher son esprit, vibrer faiblement contre lui. Ghost ne peut plus parler, il n'est plus assez conscient pour formuler des pensées audibles. Mais il lutte, Steve le sent, pour lui communiquer quelque chose. C'est flou mais Steve comprend – arrête, ça ne sert à rien. Et il sait que Ghost a raison. À quoi bon se lamenter sur ce qui est irrémédiablement perdu ?

La vibration s'atténue et Steve se dit que le message est passé mais Ghost est froid, maintenant. Steve le regarde et sa peau a viré au gris. Il est inerte et même son esprit s'affaiblit. Le bruit blanc de son mutisme persiste mais Steve le perçoit de moins en moins. Ghost est en train de mourir.

Il peut peut-être encore l'entendre. Steve pense de toutes ses forces, Tu passes juste de l'autre côté. On se retrouvera. Puis il l'embrasse. Les lèvres de Ghost sont glacées, il respire à peine. Steve l'embrasse quand même. Il pense, Je t'aime. On se retrouvera. Et soudain, le chuintement psychique disparaît. Le magnétophone s'éteint, taisant pour toujours la voix terrestre des Âmes Perdues.

Steve relâche son ami et se lève. C'est le néant qui se referme sur lui comme une chambre capitonnée. Le silence l'assourdit, un silence tel qu'il n'en a jamais connu. Dire que vingt-quatre heures plus tôt Ghost était vivant, que même Nothing était là. Ils étaient trois et Steve est seul maintenant. Seul au monde, et ce n'est plus une image.

Steve ne pleure pas. Il est à l'affût même s'il ne s'attend pas à ce que Ghost se mette à faire claquer des portes dans la minute. Steve sait l'effort et la concentration que ça demande à un fantôme d'agir sur le monde matériel. Rien ne vient, évidemment. Alors il passe ses bras sous le corps de Ghost et le soulève. Il l'emmène au premier étage et le couche dans le lit qui fut celui de Miz Deliverance. C'est à elle que Steve pense quand il redescend et gagne l'appentis où sont rangés tous les outils. Il y déniche une bêche et de gros gants de jardinage qu'il dépose devant la maison. Puis il repart en direction de l'endroit où Nothing est mort.

Il n'a aucune envie de creuser une tombe et de devoir ensuite abattre un nouveau tas de macchabées pour pouvoir récupérer le corps qui va dedans.

Toute une journée et une nuit ont passé dans un brouillard anesthésiant dont Steve n'essaye pas de sortir. C'est sans doute grâce à ça qu'il a réussi à s'acquitter de toutes ses tâches sans s'effondrer.

Il a enterré Nothing devant la maison. Il n'a pas marqué la tombe d'une croix, pas parce que le gosse était un vampire mais parce que même en le connaissant peu, Steve savait qu'il ne croyait en rien. À la place, il a écrit son nom sur la planche la plus large qu'il a pu arracher des barricades de la maison et il l'a enfoncée dans le sol. Puis, sur une impulsion, il a ajouté un autre nom. Et un troisième.

Hier, Steve a organisé les funérailles de son passé tout entier. Aujourd'hui est le premier jour du reste de sa vie. C'est déjà trop long mais c'est comme ça. Ghost ne s'est pas encore manifesté mais Steve sait qu'il le fera un jour. Il a dormi dans le lit du chanteur, une heure peut-être sur la nuit. Il n'a toujours pas pleuré et il ne le fera pas. Il a rassemblé les choses qui comptaient le plus pour lui hier, puisque maintenant plus rien n'a d'importance. Le chapeau de Ghost est sur le siège passager de leur voiture. La cassette de leurs chansons est dans l'autoradio. Ghost ne chantera plus jamais mais Steve peut encore l'écouter. Sa guitare est sur la banquette arrière, même si sans Ghost il ne sait pas s'il en jouera à nouveau.

Le stock de bière et de weed, de la nourriture, les armes et les munitions sont dans le coffre avec des futilités de première nécessité. Et c'est tout. Il laisse tout le reste derrière lui. Il l'abandonne en même temps qu'il laisse derrière lui Nothing, Christian et Ann. Mais pas Ghost. Ghost vient avec lui.

Âme perdue en solo pour la première fois, Steve met le contact et part sans un regard en arrière pour la maison qu'il laisse ouverte.

C'était un bon endroit.


Hé bien, il m'aura fallu un paquet de temps pour la finir mais c'est chose faite. A la base, Steve devait mourir aussi mais au final, je trouve que c'est mieux comme ça. Merci d'avoir lu la fin, si y a encore quelqu'un !