Episode 1 – Course pour la vérité – Partie 5

Je laissa échapper un long bâillement qui fit écho dans la salle quasi vide des accusés. Ma cliente s'inquiéta alors.

« Vous êtes fatigué ?

- Non, ça va, je me suis juste un peu couché tard... Je crois que j'appréhende encore ce que Landry réussira à trouver...

- Mais vous avez trouvé ce que vous vouliez, vous, non? De ce que vous m'avez dit, le pilote qui m'a dit que David était mort serait votre suspect ?

- Alain Lévytte ? Oui. Mais j'espère que Landry n'aura rien pour contrer mes arguments...

- Vous semblez avoir peur du procureur...

- J'ai jamais réussi à le battre, surtout que je l'ai affronté lors de mes trois affaires que j'ai eu jusqu'ici, celle-ci comprise...

- Vous devriez pas vous sous-estimer ainsi, Ben dit beaucoup de bien de vous, il a confiance en vous. »

Je fus surpris de ces paroles. Ils avaient discuté de moi ?

« D'ailleurs, où est Ben ?

- Il devrait arriver... Ou il l'est déjà ? La dernière fois, il était avec le procureur... mais il ne reste que quelques minutes... J'espère qu'il ne s'est pas perdu ! J'aurais dû aller chez lui, finalement... »

Marine fut plutôt silencieuse sur le coup, visiblement inquiète.

« Vous allez bien ?

- Hein ? Oh, désolée, c'est juste que... Il m'a beaucoup aidé moralement, hier, et... »

Elle devint silencieuse à nouveau. J'avais l'impression que les sentiments de Ben l'avait finalement touché, même si je doutes qu'il en soit lui-même conscient. Je souriais doucement.

« Il sera là, promis. Je ferais une course avec le temps, et je suis certain qu'il sera là avant l'arrivée.

- ...Vous voulez dire...

- Je vais gagner du temps. Je voulais juste faire une phrase sympa dans le thème... »

Elle sourit finalement, riant même légèrement.

« Cela n'avait pas beaucoup de sens, mais... merci. Vous avez raison. Il viendra. »

J'acquiesçais, content de voir que finalement, j'avais réussi à lui remonter le moral. Mais à vrai dire, j'étais aussi inquiet qu'elle... Avoir Ben a mes côtés était une force. Je lui proposais alors de s'installer, et elle accepta. Sur le chemin, j'entendis quelqu'un sermonner une autre personne.

« ...et cela se dit procureur... Berné par son propre témoin... C'est une erreur grave.

- Je sais... »

Je me stoppais. Cette seconde voix... C'était Landry ? Adrien Landry ? Qui se faisait sermonner ? Je m'approchais de la porte pour écouter.

« Je n'aurais jamais pensé qu'il...

- Idiot, je ne veux pas de tes excuses. Nous nous en reparlerons quand le procès sera fini. Tâche de ne plus faire d'erreur de jugement. »

Des pas s'approchaient, et Marine et moi nous retournèrent, mimant une discussion. L'homme inconnu parti de l'autre côté tandis que Landry me jeta un regard noir avant de partir vers la salle. Nous le regardions alors silencieusement.

« Il a l'air remonté...

- Oui... Mais l'autre homme... Je crois l'avoir déjà vu quelque part...

- ...Maintenant que tu le dis... Je ne me souviens plus d'où, par contre... »

Sans réponse à cette interrogation, nous nous dirigions vers la salle.


Le procès reprit très vite. Le juge vérifia que nous étions prêt avant de commencer la session, ce deuxième jour pour le procès de Marine Calcant. Ben n'était toujours pas arrivé, mais je décidais de faire abstraction de cela et de me concentrer sur mon travail.

« Bien, nous nous étions quitter sur certaines interrogations qui ne nous avaient pas permis de conclure sur un verdict. Si je me rappelle bien... Il s'agissait d'une question d'empreintes, je me trompe ?

- C'est cela, Votre Honneur. » réagissais-je. « Le manque d'empreintes sur le verre que la victime a utilisé pour boire les somnifères est un point important. Le procureur a suggérer que la victime ait réalisé son meurtre en deux fois, mais il devait prouver que l'accusée ait laissé un mot pour que la victime ait pris le médicament sans qu'elle soit là.

- Hmph. Je reste convaincu que la victime ait pris les médicaments, et même sans messages... » disait Landry. Mais alors que j'allais protester, il me fusilla du regard et m'arrêta avant que je ne prononce le moindre mot : « Mais. Je suppose que la défense poserait une objection en disant que, vu que la victime n'avait confiance absolue qu'en l'accusée, ce serait impossible, je me trompe ? »

Je serrais les dents. Il était remonté ET déterminé à me rendre la tâche compliqué. Je n'ai même pas la possibilité de marquer un bon point. Le juge cligna cependant des yeux.

« Attendez, vous voulez dire que la victime avait des suspicions?

- Ce n'est pas la phrase que j'emploierais, mais en résumé, oui. J'ai eu les témoignages d'autres amis de l'accusée, David Sgrouyé demandait toujours l'avis de l'accusée pour la plupart des propositions qu'il recevait. Marine Calcant était son amie d'enfance, et est même devenue reporter, à un jeune âge... Il avait, en sa présence, une personne de confiance qui connaissait énormément de choses. Et surtout... elle était censée être la seule, mis à part son médecin personnel, à connaître son état émotionnel instable. Alors, qui d'autre qu'elle pourrait préparer des médicaments pour lui ? »

Adrien Landry dans toute sa splendeur. Cette logique était superbe, je devais le reconnaître. Heureusement, la logique n'est pas une preuve... Je balançais alors mon bras et le pointait du doigt.

« 'censée'... C'est le mot clé, ici ! Finalement, peut-être que quelqu'un a appris et s'en ait servi pour faire accuser ma cliente ! D'ailleurs, une rumeur court chez les pilotes comme quoi David Sgrouyé aurait une personnalité cachée ! Il n'y a pas de fumée sans feu !

- Hmph. »

Il était toujours aussi dédaigneux envers moi. Il haussa des épaules, comme si, au final, ce n'était pas important.

« Soyez content, Will Stach, je vais l'avouer : aucun d'entre nous ne peut avoir de preuve à ce propos. Personne n'a vu la victime pendant qu'il prenait les somnifères. Mais avez-vous une meilleure théorie que moi à ce propos ? »

Quoi ? Une meilleure explication ? Mais c'est... juste... impossible ! J'y réfléchissais. De ce qu'il a dit, il n'a pas trouvé de preuve qui indiquerait que Marine ait laissé un mot à son ami à ce propos. Ni de lettre, ni de sms apparemment... ni d'autres moyens. Il aurait tout de suite mis cette carte sur table si c'était le cas. Peu importe comment j'y pensais, je n'avais pas de preuve pour étayer la moindre théorie qu'un tiers autre qu'elle ait pu préparer le médicament sans être louche...

« Je vois que non. » reprit-il alors. « Dans ce cas, il ne reste plus qu'un détail à régler.

- Le verre ? Attendez, vous avez une preuve pour ça ?

- Un témoignage, même. Il s'agit même de la personne qui a découvert le corps.

- Oh, voilà qui est intéressant ! » déclara le juge. « Qu'on fasse entrer ce témoin ! »

Bon, après ce duel verbal, voilà que l'on entre véritablement dans ce procès. Le premier qui a découvert le corps ? On dit souvent que les premiers qui découvrent le corps sont les coupables, afin de pouvoir expliquer leur présence et cacher des preuves, enfin, ce genre de choses. Les huissiers laissèrent alors entrer ce témoin. Alain Lévytte... le pilote envers qui j'étais persuadé qu'il soit le coupable. Parfait, j'allais gagner du temps ainsi !

...Attendez... Argh, non, je ne devais pas gagner du temps dans ce sens-là ! Zut ! Tant pis, faisons avec.

« Bien, commençons. Témoin, donnez-nous votre nom complet et votre profession...

- Voyons, vous ne me connaissez pas ? » répondit alors le pilote. Landry frappa son bureau du plat de la main, toujours aussi irrité.

« On se fiche de votre renommée, donnez-nous votre nom et profession, un point c'est tout !

- Ça va, du calme, mec... » réagit-il, ce qui lui valut un regard noir du procureur. « Alain Lévytte, je suis pilote. Et le plus grand rival de David Sgrouyé ! » s'exclama le pilote en balançant son poing devant lui, levant le pouce et en faisant un clin d'œil. « Enfin, quand il était encore en vie... » ajouta-t-il alors d'une mi-voix.

A moitié ennuyé mais à moitié amusé aussi, connaissant le personnage, je le regardais sans rien dire. Je jetais quand même un œil vers Landry, même si je me doutais de comment il était : pas loin de péter un plomb. Ce dernier prit une respiration et se décida à faire avancer le procès.

« Il participait aux mêmes courses que la victime... Alain Lévytte, vous avez été appelé pour témoigner à propos du crime. J'espère que vous vous souvenez de notre discussion.

- Ouais, parler de ce qui s'est passé, hein ? Oki doki ! J'te fais ça en moins de deux ! »

Toujours aussi familier... Mais je n'ai pas l'intention de le laisser partir ainsi. On dit souvent que ceux qui ont découvert la scène sont les coupables... ou du moins, qu'ils revenaient toujours sur la scène du crime. Il est temps de faire tomber le masque, Alain Lévytte !

...Mais si je me trompais ? Je n'avais pas de preuves directes, et Ben n'était même pas là pour me soutenir ou me sauver la mise... Pouvais-je vraiment le faire ? Je posais mes mains sur le bureau, tendu. J'avais déjà échoué deux fois... Mais je ne devais pas échouer une troisième fois... Je devais sauver Marine... Sinon...

Je sentis quelque chose taper mon épaule. Quelque chose de léger. Je regardais à ma droite, au niveau du vide qui représentait la place habituelle de Ben à mes côtés, avant de regarder le sol une seconde après. Je vis une petite boule de papier. Je le pris et l'ouvrit. Ce papier ne contenait que trois mots :

''Suis tes convictions.''

Je connaissais cette écriture... Je jetais un œil vers la tribune public au-dessus de moi, mais à cause de la hauteur, je ne pouvais pas voir qui il y avait. Cependant, ces mots me redonnèrent confiance en moi. Oui, mes convictions... Je me devais rester fidèle à eux. Et ne rien lâcher ! Je rangeais le papier dans ma poche de pantalon, et regardais le pilote avec une détermination nouvelle !

« Nous vous écoutons, témoin. » déclara le juge.

« Alors... le procureur a dit que je devais témoigner à propos du verre... En fait, je suis allé voir David vers 9h30. Je voulais discuter de la course avant qu'elle commence... Quand je suis entré, j'ai vu qu'il dormait, mais vu l'heure, me suis dit de le réveiller... Et c'est là que j'ai remarqué qu'il était mort ! Ça m'a fait un choc, j'ai reculé et heurté la table basse... C'est là que le verre s'est cassé. J'ai paniqué, donc je suis allé chercher une serviette dans ma loge pour essuyer et mettre les bouts de verre à la poubelle...

- UN INSTANT ! » criais-je alors. Ce qu'il venait de dire... Marine ne nous a jamais parlé de bruit de verre cassé ! Je tenais quelque chose ! « Si un verre s'est cassé, ma cliente aurait dû l'entendre, mais elle ne nous en a jamais parlé !

- Toujours aussi vif au démarrage, Will Stach... Le juge ne vous a même pas encore laissé votre tour.

- Le procureur a raison, monsieur Stack ! Veuillez attendre votre tour pour contre-interroger le témoin.

- Ah... »

Je souriais de façon embarrassé. Je ne pouvais pas m'en empêcher. Puis je remarqua que Landry souriait doucement vers moi. Je n'aimais son sourire, à lui aussi...

« Mais laissons l'accusé répondre à cela. Alors, mademoiselle Marine Calcant ?

- Euh... Maintenant qu'il en reparle... J'avais bien entendu un bruit de verre qui se casse...

- ...Quoi ?

- A ce moment-là, j'étais en train de m'occuper de ranger l'armoire à médicament... Je pensais que David s'était réveillé, mais je voulais d'abord terminer le rangement... Mais après, on m'a dit qu'il était mort, et j'ai complètement oublié cette histoire...

- Surtout que les morceaux de verres n'étaient plus là après. C'est humain d'oublier un détail aussi peu signifiant. Mais peu importe. Nous avons désormais l'explication de pourquoi le verre n'avait plus d'empreintes. Après tout, vous avez mis les morceaux de verre dans la serviette avant de les jeter, non ?

- Bien sûr ! Je ne voulais pas me blesser les mains et avoir du coup un handicap pour la course ! » rugit le témoin.

Un type est mort, et tout ce que vous pensiez, c'était votre course ? Vous passez pour encore plus suspect à mes yeux, Alain Lévytte... Surtout qu'elle a été annulée après coup... Mais plus problématique... C'est qu'effectivement, cette explication sur le manque d'empreintes remplissait le trou de la théorie de Landry... Sans bon contre-argument, c'en était fini !

« Effectivement, tout est clair, désormais. » déclara le juge. « Malgré cela, est-ce que la défense veut toujours contre-interroger le témoin ?

- Bien sûr ! »

Je me devais de rester bien à cheval sur mes convictions ! Même si la pression me compressait la poitrine...

« Euh, voyons... Ah, oui ! Il y a une poubelle dans la loge, alors pourquoi ne pas avoir jeté le verre là-bas ?

- C'est la scène du crime ! Si on remarquait ça, les policiers se seraient demandé d'où venait ce verre cassé, et je ne voulais pas être un suspect ! »

Je m'offusquais intérieurement par son manque de logique. Ce serait plutôt le contraire, là... Heureusement pour lui que les poubelles au niveau des loges sont originales, au point que les policiers les ont pris pour des emplacements de système anti-incendie... Et puis, vous êtes un suspect pour moi, Alain Lévytte.

« Et pourquoi ne pas avoir pris de serviette dans la loge de David ?

- Vous m'avez écouté, je voulais pas être suspect ! Et puis il y avait un peu de bruit dans la salle de bain, je sais que David était très ami avec une jeune femme, je n'allais pas entrer dans la salle de bain alors qu'une jeune femme s'y trouvait ! Qu'est-ce que vous feriez, vous, hein !

- Oui, le témoin a raison. Quel genre d'homme êtes-vous, monsieur Stach !?

- B-Bien sûr que je n'entrerais pas non plus ! Mais ce n'est pas la question ! » réagissais-je sans pouvoir cacher mon embarras. Et puis, pourquoi vous arrivez enfin à prononcer mon nom correctement au moment où vous me faîtes des reproches, monsieur le juge ?

Je soupirais. Mon angle d'attaque n'est pas suffisant. Et je sais qu'il discutait avec une autre pilote... Ou plutôt, elle disait que vous discutiez. Mais je ne peux venir là où je veux actuellement... Si je pars dessus, Landry va dire que ce n'est pas lié avec le témoignage. Je peux même pas dire qu'il est parti chercher une serviette chez cette Alexandra après ce qui vient de se dire ! Je manquais d'option, là...

« Épargnez vos méninges, Will Stach... Vous remarquez bien que ce témoignage ne présente aucun problème.

- Je ne veux pas vous croire...

- Vous devriez. Abandonnez. Vous creusez alors que vous êtes déjà au fond.

- Le procureur a raison, je ne vois aucun problème dans ce témoignage... Et vous non plus, visiblement.

- Ce n'est pas ça... Je... »

Je regardais Marine. Je ne pouvais pas l'abandonner... Je ne veux pas l'abandonner ! Pourquoi suis-je encore si impuissant ? Je serrais les dents, abattu.

« Je pense que le procureur a tout expliqué. » annonça le juge. « Nous n'avons aucune preuve décisive, mais les preuves actuelles et l'explication de l'accusation justifie le tout. Je peux désormais annoncer mon verdict. »

Je baissais la tête, mon front contre le bureau. Non... Ben... Marine... Je suis désolé... J'ai échoué... Les murmures remplissaient la salle. Probablement celle d'une fille qui a utilisé l'amitié d'un garçon pour le trahir. Une vie va encore être détruite... Et tout ça parce que je suis impuissant ! Je serrais les poings. Je ne pourrais plus jamais voir Ben en face.

« UN INSTANT ! »